Ambigu d'Auleuil n09 . p
•2. Maur. Tourneux, les Promenades à la mode, p. iv.
nouvelles, d'affaires et de guerre. On décide, on critique, on dispute, on se trompe les uns les autres, et avec cela tout le monde se divertit. » Et, comme on Ta déjà dit, tout ce monde qui se fréquente avec tant de grâce, sans apprêt, se connaît à peine. « On y voit des fleurs, dit encore notre Sicilien, on y entend des rossignols et pas un visage triste. On y est tranquille, éloigné du bruit et l'on n'y entend aucun discours lamentable. Et je crois que ce fut dans ce jardin charmant qu'Armide désarma Renaud. »
Mœurs qui se conservèrent jusqu'à la fin de l'ancien régime, d'où Norvins nous en rapporte encore le témoignage : « Ce beau jardin, écrit-il en parlant des Tuileries, dont chacun prenait possession à sa manière, par groupes d'habitués dont l'amitié régulière n'avait jamais eu d'autre théâtre, se voyant, se quittant aux mêmes heures, n'ayant au reste ensemble aucune relation de société et dont l'asile commun du royal jardin faisait toute la liaison : essaims de mouches variées que le vent du hasard avait rassemblées pour composer ensemble le miel dont ils se nourrissaient ».
La partie du jardin où la foule se portait de préférence était la grande allée du milieu : flots de promeneurs qui montaient et descendaient, s'y pressant jusqu'aux approches de la nuit. Là se rencontrait le « tout Paris ». « On y voit, lisons-nous dans les lettres italiennes déjà citées, on y voit étalé dans les habits tout ce que la ville a de plus beau et tout ce que le luxe peut inventer de plus tendre et de plus touchant. Les dames, avec des modes toujours nouvelles, avec leurs ajustements, leurs rubans, leurs pierreries elles agréables manières de s'habiller, étalent, dans les
étoffes d'or et d'argent, les applications continuelles de leur magnificence; les hommes, de leur côté, auss1 vains que les femmes avec leurs plumes et leurs perruques blondes, y vont chercher à plaire et à prendre les cœurs1. » Sous les grands arbres verts passent les larges vols blancs de tourterelles et de colombes dont le jardin est alors peuplé : et ce sont comme des nappes flottantes que la brise semble déchirer dans un bruyant froufrou de coups d'ailes.
La grande allée où, dans la foule, le promeneur paisible avait par moment tant de peine à se frayer un passage, était large de 16 toises et longue de 11»."). Elle s'étendait depuis le bassin octogonal qu'entouraient les marbres mythologiques de Théodon et de Le Pautre, jusqu'au pont tournant qui permettait d'accéder au Cours-la-Reine. Elle était plantée de marronniers, dont les branches entrelacées formaient à leur couronnement une voûte de verdure. De droite et de gauche, entre les larges fûts des arbres, étaient placés des bancs de bois. Ici des tentes de marchands de rubans, de livres, de gâteaux, de jouets, dont les baraques de nos modernes Champs-Elysées peuvent donner approximativement l'idée. Puis des tonnelles, que les frères de Villiers, dans la relation de leur séjour à Paris, appellent des « cabinets de charpenterie couverts de quelque verdure ». Des filles de boutique y débitaient, l'été, les liqueurs qui rafraîchissent : des limonades, l'aigre de cèdre, des eaux de framboise, de groseille et de cerise; puis des confitures sèches et des « pommes d'orange » ; l'hiver, les vins qui réchauffent, du Rossolis, les muscats d'Espagne
1. Cimber et Danjou, Archives de l'histoire de France, 2' série. XI. 181.
sucrés et généreux. On y vendait même de la bière et de la tisane aigrelette de romaine ou de citronnée. Dans la grande allée nous retrouvons la cohue chatoyante et agitée des petits-maîtres et des petitscollets, abbés damerets et damoiseaux en fard, en mouches et en dentelles, avocats à mines de poupées, habits de velours, cannelle verte, ou de grisette grise en pluie d'argent et vestes en étoffes d'argent à fleurs de couleurs; vestes de gros de Naples écarlate sur justaucorps de velours noir, ou vestes de velours cramoisi ciselé, garnies de passepoil d'or et boutons d'or; redingotes de calmandes gris-blanc; chapeaux de castor brodés d'or, et d'autres en feutre chamois retapés à la mousquetaire; manteaux de drap de Hollande rouge ou de moire noire ou de drap gris. Et que dire des dames, femmes du monde, filles comédiennes et demoiselles du bel air, qui mêlent leurs robes de taffetas flambé ou rayé rouge et paille, ou bien de droguet bleu et blanc rayé, semé de fleurs au naturel, ou de satin fond blanc à bouquet violet cl vert ou à ramage, garnies de rubans de Gartusane, jupes de fond vert à (leurs, et petits tabliers rayés aux trois couleurs? Et les bourgeois gentilshommes
Oui. d'un air emprunté, Contrefont sottement les gens de qualité.
Dans la grande allée, en 1695, Mezzetin ' enseigne à son maître comment on joue l'homme à la mode.
« — Là, mettez-moi ce chapeau sous le bras, le peigne à la main, faites plisser votre justaucorps, l'estomac débraillé. Allons! l'air brusque, vif et dis-
1. Mongin, les Promenades de Paris, comédie on trois actes, représentée
le 0 juin L695 a. la Comédie italienne, 21 acte.
sipé. Bon! il ne vous manque plus qu'une moustache, un ton de fausset et des créanciers à vos trousses pour avoir toutes les parties d'un galant homme. »
Cependant que Colombine, soubrette alerte, donne semblable enseignement à sa maîtresse, Elise, de qui M. Calmar est épris :
« — Ètes-vous avec moi dans la grande allée? il me faut parler toujours sans rien dire, pour paraître enjouée; se redresser à tous moments pour étaler sa gorge; ouvrir les yeux pour les agrandir; se mordre les lèvres pour les rougir; parler de la tête à l'un, de l'éventail à l'autre; donner une louange à celle-ci, un lardon à celle-là. Enfin, badinez, gesticulez, minaudez et soutenez tout cela d'un air pénétré : vous voilà à peindre aux Tuileries. »
Et Jeanneton, bouquetière sémillante, qui va, leste et pimpante, en cotillon court, la nuque fine dégagée d'un fichu ouvert en linon empesé, la rosette de rubans attachée à son svelte corsage. Jeanneton aborde les amoureux et fait voir prestement le poulet dont elle est chargée et qu'elle sait glisser — cest la partie la plus rémunératrice de sa profession — parmi les fleurs que lui achète la jolie dame en mantelet de satin- bleu.
Quand approche l'heure du souper, la bouquetière a peine à se faufiler parmi la foule qui s'étouffe. « Les boutons des habits des hommes emportent les blondes des mantelets, les falbalas sont déchirés par les poignées des épées et les garnitures de point restent quelquefois au bout d'un fourreau '. »
On admire les modes nouvelles et les ajuste-