Bulletin du Bibliophile, ami. 1862, p. 9S
En 1709. l'auteur de l'Ambigu d Auteuil raconte une scène identique :
« Un bas Normand, pour avoir fait le raffiné, courut risque d'être noyé. Il lui arriva de quitter un peloton en secouant la tête. Ce qu'il ne voulait pas croire était etlectivement faux, il en fit le railleur. Il se leva une huée contre lui et incontinent on agita ce qu'on en devrait faire. Il fut conclu de le jeter au bassin, et, comme il essayait d'échapper, ses juges le coururent à coups de pierres, de sorte qu'il était au risque de sa vie, si deux gardes de M. le duc d'Orléans, qui se trouvèrent là, ne l'avaient sauvé feignant de l'arrêter pour le faire punir. »
Examinez le vigoureux tableau que Taine a tracé du Palais-Royal, en peignant les débuts de la Révolution, sous le titre l'Anarchie spontanée ', vous y verrez la même scène. Les documents de 1~.SU montrent, eux aussi, la foule réunie dans le jardin, saisissant ceux qui ne sont plus dans les idées du jour, les baignant dans le bassin, les forçant comme on force un cerf, les harassant, leur jetant des pierres, les o baignant dans le bassin une seconde fois ». Mœurs qui remontaient comme on voit-à une époque reculée.
C'est ainsi que la polémique variait ses procédés selon les lieux où les nouvellistes se réunissaient : car telle n'était pas la façon de convaincre ses adversaires aux Tuileries ni au Luxembourg: do même qu'aujourd'hui on n'argumente pas à V Action ou à l<i Libre Parole du même ton qu'au Temps ou au Journal des Débats.
L'auteur de VAmbigu d'Auleuil fait l'esquisse,
1. Les Origines de >n France contemporaine, éd. in-16, t. III. p. 1^ ci suiv.
en 1709, d'une assemblée de nouvellistes fréquentant au Palais-Royal. On y rencontre gens de toute condition et de tout état, apportant chacun la contribution d'une compétence particulière : un voyageur de qui les relations l'ont autorité en Europe, un financier de la vieille roche, un ancien diplomate et qui fut secrétaire de M. de Charnacé. Celui-ci a connu le Père Joseph et sait pénétrer tous les mystères de la politique. Puis un vieux garde du corps qui ne peut plus marcher qu'avec des béquilles, un ingénieur, un banquier, « autrefois fameux mais qui remercie Dieu de ce qu'en le privant de son crédit et de la plus grande partie de son bien, il lui a donné du repos » ; un apothicaire qui s'est fait « l'essayeur des bonnes et des mauvaises nouvelles »; un officier qui a démissionné pour avoir eu à se plaindre, aftirme-t-il, d'un passedroit; puis des rentiers, « un homme modéré, qui a limité sa fortune à quelques rentes viagères et passe la moitié de sa vieillesse à dire et à écouter des nouvelles de son temps, sans chaleur, et prend garde de se froidir, fatiguer ni engourdir, crainte de laisser à d'autres la place qu'il tient à la tontine ». A ce groupe se mêlent des gens de condition inférieure, des ouvriers « en rupture de métier », tels qu'on n'en trouverait ni au Luxembourg, ni aux Tuileries. Ce dernier détail est essentiel. 11 caractérise les nouvellistes du Palais-Royal, et, à mesure que l'on avance dans le xviii0 siècle, ce sont les gens du peuple que l'on y voit venir grossir « les pelotons ».
Parmi eux, lisons-nous dans l'Ambigu cTAuteuil, s'est glissé un chanoine de province, qui est chargé de suivre à Paris les affaires de son église et doit envoyer régulièrement à son couvent, une fois la
semaine, un bulletin des événements nouveaux. Aussi, pour se documenter , est-il l'un des promeneurs assidus du jardin, écoutant, bouche bée, les propos de chacun. Puis d'autres correspondants qui ont pour mission d'envoyer en province, et même à l'étranger, les nouvelles dignes d'être retenues : ils savent qu'ils sont ici à la meilleure source pour s'approvisionner. La Gazette de la Régence qu'a publiée M. de Barthélémy n'est qu'un écho des conversations du Palais- Royal."
La gàzetière, voisine des trois garçons marchands de marrons, qui attirent l'attention par leurs hauts bonnets pointus, a loué pour un sol à nos politiques les feuilles du jour : genre de commerce aujourd'hui prohibé. L'un des nouvellistes donne lecture de ces gazettes; puis on passe aux nouvelles manuscrites, aux lettres reçues de toutes parts. On les lit, on les commente. Enfin, après l'échange de ces diverses informations, les groupes se dispersent dans le jardin « où il se fait alors des commentaires sur les nouvelles, aussi différents que les esprits qui les ont digérées ».
Les personnes qui arrivent, sont abordées dès leur entrée Ne seraient-elles venues que dans l'intention de faire un tour de promenade, elles sont tout aussitôt questionnées sur les nouvelles qu'elles peuvent connaître. Quelques amis se promènent-ils en devisant entre eux, des nouvellistes souples, au pas doux et furtif. les suivent comme leur ombre, s'efforçant d'attraper au vol les bribes de leur entretien.
De ci, de là, des groupes, des pelotons, où chacun s'efforce de se pousser au premier rang. Tout à coup un remous. C'est un nouvelliste de haut vol qui a
fait son apparition dans le jardin. « Quand un de ces nouvellistes respectés déploie en se promenant une lettre ou un autre papier écrit à la main, il est aussitôt environné d'autant de personnes qu'en peui contenir la largeur de l'allée où il est. S'il est assis, il se forme un nuage autour de lui, qui grossit à vue d'œil; et, de bouche en bouche, ce qu'il lui plaît de communiquer est porté jusqu'aux plus éloignés. » Par moments on voit des curieux avides qui fendent la presse pour se mettre effrontément sous le nez même de l'orateur. C'est Frontin dans la comédie des Nouvellistes :
Pour surprendre un secret j'ai l'entendement vif. Et, >,iii< que l'épaisseur 'les pelotons m'arrête, Au beau milieu d'un cercle on \<>il passer ma tête.
Les « nouvellistes respectés » sont au Palais-Royal comme chez eux. Ils y sont dans leur élément, comme un capitaine sur son bâtiment, comme un chef d'armée sur le champ de bataille. Alors que les « pauvres nouvellistes » tendent avec effort l'oreille, afin d'attraper de loin quelques lambeaux des discours tenus par les gentilshommes qui se promènent dans les avenues, « car ils n'osent marcher sur la même ligne »; les nouvellistes fameux abordent hardiment les seigneurs du plus haut rang, avec un air tout à la fois fier et familier. Ils sont <■ déterminés à l'excès », au moins en ce lieu. Ils questionnent ton- ceux qu'ils y rencontrent et de quelque qualité qu'ils soient.
Nos discoureurs déambulent dans les allées du centre, entre les rangées d'ormeaux en boule, mais, quaud le soleil devient trop chaud, ils prennent possession île- bancs qui sont à l'ombre autour du
« rond d'eau ». Ils ont encore d'autres bancs familiers dont l'un était appelé « le banc de Mantoue ». Celui qui était au bout du boulingrin avait reçu le nom d' a arrière- ban des nouvellistes », comme son confrère Aw jardin des Tuileries.
Là les nouvelles étaient passées au crible. El ne croyons pas que ces délibérations fussent vaines, sans but, ni résultat. On pourrait citer dans les écrits et les correspondances du temps un grand nombre de notes semblables à celle-ci, que nous relevons au hasard, à la date du 5 septembre 1718 :
« Le prétendu mariage d'une des filles du Régent avec le fils du duc de Savoie est contredit au Palais- Royal '. » La nouvelle était donc reconnue sans fondement; car c'était au Palais-Royal que chacun allait ainsi chercher, par intérêt ou par curiosité, la confirmation ou le démenti des bruits divers répandus par la ville.
Bien plus encore que les Tuileries, les jardins du Palais-Royal ont subi, sous l'ancien régime, d'importantes modifications, depuis l'époque où Richelieu en fit construire les bâtiments par Jacques Le Mercier, jusqu'aux transformations opérées par les soins du Régent, puis aux changements apportés en 17:}0 par le duc Louis d'Orléans, et enfin à la destruction des grandes allées de marronniers en 1781, par les ordres du futur Philippe-Égalité. En effet, après la suppression des avenues séculaires, ce prince fit bâtir, sur