‹ Les nouvellistesChapitre 95 sur 139 · Gazette de !<> Régence, éd. Barthélémy, p · texte numérisé non relu

Gazette de !<> Régence, éd. Barthélémy, p

les plans de l'architecte Victor Louis, pour tirer revenu de la location des boutiques el des appartements, les constructions avec arcades qui se sont conservées jusqu'à nos jours.

En 1657, on entrait encore, par une basse-cour fermée d'une grille de fer, dans le jardin clos de haies vives, le long- desquelles régnait une carrière pour courre la bague. Puis, tout autour, un jeu de mail que dominait une ligne de maisons en bordure. « On n'y trouve pas les belles allées du Luxembourg, écrivent les frères de Yilliers, mais quelque assemblage d'arbres qui font une espèce de petit bois. »

Ce fut le Régent qui fit disposer le jardin spécialement pour le public. Il l'orna de bosquets formés de marronniers d'Inde, d'ifs et de piscias, et de charmilles taillées en berceaux.

Comme la foule s'y portait chaque jour plus nombreuse, Desgots, neveu de Le Nôtre et « héritier de son génie », fit disparaître en 17,'iO tous les « jardinages fermés »; il les remplaça par un grand parterre en gazon, sans plates-bandes, entouré seulement d'ormes en boule; puis fut creusé le bassin avec le jet d'eau, encadré à sa partie supérieure d'un haut treillage en demi-lune, sur lequel se détachaient les statues en marbre taillées par Lerembourg. Le public pouvait se promener à l'ombre de la grande salle d'arbres et des allées de marronniers, plantés sur les deux cotés par les soins de Richelieu. Les marronniers, avaient pris de majestueuses proportions, quand ils furent sacrifiés aux constructions de l'architecte Louis.

Comme la promenade des Tuileries, celle du Palais- Royal n'était pas absolument publique. Les femmes

en « manteau de lit », ou en autre déshabillé, n'y étaient pas admises, non plus que les hommes en veste, en robe de chambre ou en bonnet, non plus que les domestiques en livrée. Des Suisses, de véritables Suisses, des Suisses de Suisse, veillaient aux portes. On les entendait parfois crier : « Li entrer pas en casaquin! », et ils couraient après la personne qui s'était incongrûment glissée dans le jardin, pour la ramener jusqu'à la porte tout en jurant et tempêtant. Cependant on obtenait l'autorisation d'entrer, même dans une tenue incorrecte; mais à la condition de traverser pour sortir aussitôt par une autre porte.

Ces Suisses, chargés de la police du jardin, étaient placés sous les ordres de deux archers de robe courte, lesquels étaient eux-mêmes à la nomination du duc d'Orléans et rétribués par lui. « Ils s'y promènent continuellement, écrit le 4 avril 1753 l'exempt Julie, et voient, ou t'ont semblant de voir ce qui se passe '. » A vrai dire, ils faisaient surtout semblant, car il s'y passait les choses les plus extraordinaires du monde. De temps à autre cependant, on voyait un Suisse chasser une fille à grands coups de fouet. Le lendemain la fustigée reparaissait. Elle était surprise de nouveau et les coups de fouet remettaient en fuite la belle qui revenait le surlendemain2. Sous Louis XVI, la direction de cette police locale fut confiée par le d[\r d'Orléans à un ancien inspecteur de police, chevalier de Saint- Louis, nommé Buhot. Celui-ci aurait eu trop à faire : en sage, il ne faisait rien.

Ce sont les mœurs du Palais-Royal dans la seconde

1. Bibl. de VArsenal, ms. 11846, f. 120 •2. Tableau du PàlaisrBoyal, I. -3.

moitié du xvm" siècle. « Séjour enchanté, écril l'auteur du Tableau de Paris, petite ville luxueuse enfermée dans une grande ville. C'est le temple de la volupté d'où les vices brillants ont banni jusqu'au fantôme de la pudeur : il n'y a pas de guinguette dans le monde plus gracieusement dépravée '. »

Aux Tuileries la tenue est décente : les femmes du monde côtoient celles qui n'en sont pas et les demoiselles passent auprès des filles, sans qu'il y ait de froissement; car ces dernières elles-mêmes y sont contraintes à une certaine réserve; elles y ont pour ainsi dire bon air. Tandis qu'au Palais-Royal, pour reprendre les lignes de Mercier, « une mère de famille n'oserait traverser la bruyante promenade avec ses deux jeunes filles; la femme honnête n'oserait paraître à côté des courtisanes provoquantes par leurs parures, leur tenue, leurs airs, souvent même leurs paroles ». Les contemporains disaient que, en regard du Palais-Royal, les Tuileries étaient l'asile de la vertu. Et nécessairement dans les deux jardins le nouvellisme se ressentait du contraste.

On nommait alors « Tartares » les jeunes libertins, et « camp des Tartares » un promenoir provisoire en bois, qui survécut à l'ancien régime et s'étendait sur l'emplacement de la galerie d'Orléans actuelle, reliant les deux ailes parallèles du bâtiment édifié par l'architecte Louis. Le promenoir comprenait deux allées. La décoration en était formée par des portiques ornés de toiles peintes. Les boutiques des marchands qui bordaient les fameuses « Galeries de bois » en faisaient une foire continuelle. Là, c'était /<■ Courrier

\. Mi'ivhT. lablçqu </.• l'aria, chap. c.xxiu. Pala.isJloyal,

français et le Journal amusant : encore mieux, ou bien pis, comme on voudra. « Un tas de jeunes débauchés, au teint pâle, s'annoncent par le bruit des breloques de leurs deux montres et circulent dans ce labyrinthe de rubans, de gazes, de pompons, de fleurs, de robes, de masques, de boîtes de rouge. » Les libertins se donnent le bras deux à deux, badinant avec les filles qui viennent à leur rencontre deux à deux également. Jusqu'à une heure avancée de la nuit, et surtout à partir du moment où, après la sortie de l'Opéra, la foule, attirée par la fraîcheur du jardin et par les glaces réputées du café de Foy, se porte aux Galeries de bois, — on y entend débiter toutes les histoires scandaleuses de la Cour et de la Ville et déclamer à haute voix des vers nouveaux, toujours du caractère le plus licencieux.

« 11 est très rare, dit l'auteur du Tableau du Palais- Royal, de trouver une femme honnête et une honnête fille à cette promenade, si ce n'est à l'instant où le spectacle des Variétés finit. Alors la foule est incroyable. Les laquais et les jeunes gens forment la double haie, depuis la porte de sortie du spectacle, ouverte à l'extrémité de ee promenoir, jusqu'au milieu. »

Dans le jardin, il est vrai, et principalement dans la grande allée, de deux à quatre heures, le public, mieux composé, montrait peut-être plus de réserve, mais plus de laisser-aller toutefois qu'aux Tuileries. Passaient alors en rangs pressés, se frôlant, se coudoyant, les « élégantes » (demi-mondaines), les honnêtes femmes, les vieux militaires, les jeunes gens, les commis, les filles, les oisifs, les comédiens, les financiers. Parfois la famille du duc de Chartres, le

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duc, la duchesse, les jeunes princes, tous très simplement vêtus, l'air atïable. Un murmure les signalait à l'attention et ils se mêlaient à la foule, familièrement. Cependant les honnêtes femmes ne se promenaient pas longtemps dans le jardin. Elles prenaient des chaises pour s'asseoir au bord de l'allée; tandis que les « élégantes » marchaient la tète haute, portant de gros bouquets; et comme leurs cheveux étaient saupoudrés de poudres odoriférantes, elles laissaient sur leurs pas des bouffées de parfum. « Elles rient toujours, même aux éclats, quoique souvent elles n'en aient pas envie. Leurs têtes éventées chargées d'immenses chapeaux, surmontées de longues plumes, tournent à tout vent. Le mouvement esl si rapide qu'à peine on peut le suivre. »

Généralement le ton était donné par les comédiennes qui, se rendant aux répétitions des théâtres voisins et de L'Opéra, se mêlaient aux promeneurs; en 1T(S0, par la Guimard, première danseuse, et par la célèbre Sophie Arnould. On sait que celle-ci avait un esprit délicieux, une causerie pétillante. Elle faisait au premier venu un accueil enchanteur. C'était pour tous une joie de se trouver au passage des étoiles. Puis d'autres étoiles qui ne devaient leur éclat qu'à leur beauté : les Duthé, les Beaujour. « Lorsque celle-ci paraissait, dit le marquis d'Avèze, tous les regards se tournaient vers elle; l'élégance et la richesse de sa mise la rendirent longtemps l'objet de l'attention et même le modèle des femmes de bon goût1. •■

Les jours chics du Palais-Royal étaient en ce temps le mardi et le vendredi. Les petits-maîtres s'y don-

1. L>' l'uh lis Royal, boutade suivie de notes historiques par l'aveugle improvisateur le marquis d'Avèze - Paris, 1818, p. 12.

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leurs voix divines. Et les promeneurs faisaient cercle autour d'eux.

Aussi, dans le jardin, le ton des nouvellistes élaitil, sinon plus calme, du moins plus décent et un peu moins léger que dans le « Camp des Tartares ». Du temps de Louis XIV, ils se réunissaient entre les deux ronds d'eau; puis, comme la foule s'y amassait trop nombreuse et trop tumultueuse, ils se réfugièrent dans « la grande salle d'arbres », que Sauvai décrit comme ci un petit bois où règne le silence qui n'est interrompu que par le petit murmure que fait le jet d'eau qui sort du centre du bassin ». Enfin ceux qui tenaient le premier rang parmi les • ga/.eliers à la bouche » se groupèrent autour d'un marronnier au tronc puissant qui, de ce fait, devint célèbre dans tout Paris, on pourrait dire dans toute l'Europe, sous le nom d' << arbre de Cracovie ». Celui-ci se trouvai! dans l'allée qui disparut en 1781, pour faire place à la galerie de droite.

Quelques auteurs prétendent qu'une des capitales de la Pologne lui servit ainsi de marraine, à l'époque où l'on y discutait les nouvelles de la guenc qui déchira ce malheureux pays; mais il est plus probable que. dans l'espèce, son nom lui vint, des mots craque el cnt</uer; car, de même (pion ne cesse aujourd'hui de répéter que les journaux sont remplis de canards, de même s'obstinaii-on autrefois à dire *\c> nouvellistes qu'ils ne racontaient que des bourdes.

<■ Avoir ses lettres de Gracoyie », selon une expression courante, c'était avoir un brève! de mensonge.

■ Au Palais-Royal, les savants el le- gens de lettres discutaient gravement sur les puérilités âoadémiqu'es qui alors étaient des affaires; une lettre de Voltaire

y alimentait la conversation pendant huit jours. Arnaud Baculard en était le grand colporteur. Une chute ou un succès à la Comédie-Française, un opéra nouveau de Gluck ou de Piccini, suffisait pour diviser les habitués en deux corps ennemis, pendant (pie les politiques se réfugiaient sous le fameux arbre de Cracovie ' ». On y voyait Diderot causant avec le neveu de Rameau, qui se faisait remarquer par ses grands gestes.

Ces réunions se tenaient plus particulièrement le mercredi et le samedi. Ces jours-là, les rédacteurs des feuilles de nouvelles manuscrites ou imprimées, qui étaient colportées en France et dans toute l'Europe, venaient chercher à l'ombre du célèbre marronnier, auprès des « Cracovistes », les éléments nécessaires à leur copie. « Ils le font avec si peu de ménagement, écrit le chevalier de Mouhy, dans une note du 11 août 1743, que, quand pour les éviter on veut parler bas, ils ne se font pas scrupule d'approcher leur oreille et de mêler leur tête avec celles de ceux qui parlent en secret. » Ce qui ne laisse pas de leur attirer des « duretés », d'autant que bien des gens s'imaginent que ces fureteurs sont des espions de police.

Au reste les politiques du Palais-Royal n'avaient pas l'élégance des nouvellistes des Tuileries, si nous en croyons l'auteur de la Henriade travestie'2, qui décrit la « troupe nombreuse »

De ces hâbleurs passant leur vie, Déguenillés, mourant de faim, Dessous l'arbre de Cracovie.

1. Aspect du Palais-Royal enl786, dans les Tuileries et le Palais-Hoyal, par li' vicomte de s..., Paris, ls:;.'i. in-8.

2. Forgeret de Monbron, />< Henriade travestie Amsterdam, H66), p, 79.

Le comte de Tilly accentue même la note, quand il parle de » cet orateur de l'arbre polonais »,

Parasite importun, débitant des nouvelles, Et d'un habiteousu par de vieilles ficelles Offrant le tableau dégoûtant.

« Adressez-vous aux génies sublimes que l'arbre de Cracovie éclaire de son ombre et vous apprendrez les secrets de nos ministres », écrit le baron de Kageuec au baron d'Alstrôm, le <S septembre 1780.

Telle était la réputation du fameux marronnier que Panard lui consacra, en l'appelant par son nom, l'Arbre de Cracovie, un opéra-comique qui fut représenté en 17 'il.

Karamzine en parle encore. Quand il vint à Paris, l'arbre avait disparu; mais un vieux ce Palais royaliste » lui décrit les « politiques » qu'il a vus groupés autour du tronc séculaire. Les uns étaient assis sur des chaises, d'autres sur le canapé de gazon ; quelquesuns devant une coupe de limonade. « Ils se communiquaient mutuellement les secrets des gazettes, les informations importantes, des conjectures pleines de finesse. Les jeunes gens venaient les écouter, afin d'écrire ensuite à leurs parents de province : « Tel roi va déclarer la guerre ; la nouvelle en est indiscutable : nous l'avons entendue sous l'arbre de Cracovie ».

Lorsque, en 1781, l'arbre de Cracovie tomba sous la hache du bûcheron, avec toute l'allée dont il faisait partie, il eut, comme bien on pense, des épitaphes et des oraisons funèbres. Dans l'une on le fait parler ainsi :

Adieu, nouvellistes fameux,

Oui, canne à la main, sur la terre,

Traciez près de mon tronc poudreux, La Manche ou les États perdus par l'Angleterre;

Qui, sans sortir du beau jardin i m depuis cenl ans je végète, En lorgnant Lise et sa soubrette.

Dans l'Inde battiez l'Africain, Et sur le Pô l'Américain, Qui braviez les frimas, les Patagons et l'onde, Et les orages destructeurs, Et, sédentaires voyageurs, Avec Cbok hardiment faisiez le tour du monde1.

Dès le xvne siècle, les nouvellistes du Palais-Royal se distinguaient par leur turbulence. Ils tenaient les propos les plus violents, que le gouvernement était obligé de souffrir, car la police du jardin relevait en toute souveraineté du duc d'Orléans. Fait important et gros de conséquences.

Eu 1725, dans les jardins du Palais-Royal, on entoure un prêtre , l'abbé de Montauban , qui se répand en discours incendiaires. Il déclare que le chef du gouvernement, le duc de Bourbon, et avec lui tous les ministres, sont plus voleurs que les voleurs de la forêt de Bondy -. Les invectives du joaillier Delorme ne sont pas moins virulentes. Il dit à tout venant que le roi ne le paie pas. Si bien que le lieutenant de police Hérault, se décide à le faire venir, et à lui laver la tête; mais il a toutes les peines du monde à le calmer3. A la même époque, un prêteur sur gages, Martinelli, qui demeure rue de la Truanderie, déclare à tous ceux qu'il rencontre que « les

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