‹ Les nouvellistesChapitre 96 sur 139 · lliitl.. rapport de l'exempt Hamonnière, ms · texte numérisé non relu

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commissaires et le lieutenant de police sont tous des voleurs et qu'ils s'entendent pour faire souffrir le peuple ». Et comme l'un des assistants s'étonnait de tels propos :

« Je m'en... moque et si tous les Parisiens étaient comme moi, ils iraient dans les marchés enlever le pain1. »

De son côté Laporle, qui demeure devant les Quinze-Vingts, « tient des discours très pernicieux contre le gouvernement et dit que Monseigneur le Duc et M. le contrôleur général sont des marchands de blés et autres choses semblables2 ».

Ces faits se groupent dans une seule année. Il serait interminable d'énumérer les traits du même genre que fournit l'ensemble du xvme siècle.

Aux approches delà Révolutionnes nouvellistes du Palais-Royal ne font qu'augmenter en nombre. Ils sont de plus en plus surexcités. Dès 1786, dans ses Entretiens du Palais-Royal, Mercier parle de leur « frénésie ». Ils semblent n'exister que pour courir les promenades publiques, pour apprendre et pour répéter tout ce qui se dit et tout ce qui se s'imprime. « La Cour, la ville, la République, le royaume, l'univers, tout est de leur ressort, et leur esprit ne se trouve à l'aise que lorsqu'il prononce sur les ministres, sur les généraux d'armée et sur les souverains mêmes : il faudrait les anéantir [tour les empêcher de bavarder3. » L'auteur de la Lettre aux quatre parties du monde écrit à la même époque : « Voilà le Palais-Royal devenu dans

1. l'.ilil. de l'Arsenal, ArcA. </'■ la Bastille, n le Duval, .secrétaire « lu

lieutenant 'le police, ms. 10155, f. 193.

/.. rapport de l'exempl Hamonnière, ms. lui:,:,. Entretiens du Palais Royal, éd. de 1786, p. 15£

un clin «l'œil la Chambre des Communes, les Etats de Hollande, le Conseil aulique, la diète de Pologne, le Sénat de Venise, le consistoire de Rome, le divan du Grand Seigneur1 ».

Le Palais-Royal est un « club en plein air », dit Taine. Et déjà l'expression lui est appliquée par des libellistes en 1785. Dans cette enceinte protégée par les privilèges de la maison d'Orléans, la parole est libre. Le grand historien y signale, à la veille de la Révolution, une société identique à celle que nous y avons rencontrée dès le règne de Louis XIY. « Une population qui ne vit que pour la curiosité ou pour le plaisir, habitués des cafés, coureurs des tripots, enfants perdus ou surnuméraires de la littérature, de l'art et du barreau, clercs de procureurs, étrangers et flâneurs. » Il y a dix mille personnes au Palais- Royal, note Arthur Young, « et la presse est telle qu'une pomme jetée d'un balcon sur le pavé mouvant des tètes ne tomberait pas à terre ».

« Dans ce pêle-mêle de politiques improvisés, nul ne connaît celui qui parle; nul ne se sent responsable de ce qu'il dit. Chacun est là comme au théâtre, inconnu parmi des inconnus,- avec le besoin d'être ému et transporté, en proie à la contagion des passions environnantes, sous l'influence des nouvelles qui sont colportées. » <■ La fermentation passe toute conception, dit Arthur Young. Nous nous imaginons que les magasins des libraires Delnett ou Stockdale à Londres sont encombrés; mais ce sont des déserts, à côté de celui de Desenne et de quelques autres. On a peine à se faufiler de la porte jusqu'au comptoir.

]. Lettre écrite «'» Palais-Royal aux quatre parties il" monde, Paris in-12, p. 1".

Chaque heure produit sa brochure. Il en a paru treize aujourd'hui; seize hier; quatre-vingt-douze la semaine dernière. Dix-neuf sur vingt sont en faveur de la liberté. » Les orateurs montent sur les chaises, sur les bancs et les tables, lisent une nouvelle écrite à la main, ou une brochure fraîchement éelose, la commentent aux applaudissements des auditeurs.

Nulle contradiction n'est admise. In des assistants témoigne de l'horreur pour les motions meurtrières. On le plonge plusieurs l'ois dans le bassin, après quoi la foule le roule dans la boue. Quelques jours après. le 22 juin 1789, on assiste encore à deux exécutions semblables '.

Depuis un siècle et demi, idées et sentiments ont passe par des transformations progressives : nous touchons à un moment de crise sociale, les passions s'expriment avec une violence extrême. Du moins le fond du tableau, tel que nous le voyons en 1789, nous est-il connu depuis plus de cent ans.

1. Taine. les Origines de lu France contemporaine, éd, in-16, III. 52.

En 1711, l'abbé Pic s'exprimait ainsi : « C'est une véritable passion que le goût que l'on a pour les nouvelles. Le nombre des nouvellistes s'est accru considérablement depuis que les cafés sont établis; on ne rencontre personne ailleurs; toutes les sociétés sont dérangées, tous les commerces sont rompus; on ne trouve plus que les femmes dans les visites; si cette passion continue, on verra dépérir les affaires particulières, par la trop grande attention que l'on donne aux générales. 1 »

C'est l'aurore du xvnr siècle, aurore dont les lueurs laissent entrevoir déjà la Révolution. Jusqu'alors on n'a eu en France que des préoccupations locales. Chacun ne voyait et ne connaissait que les pelils groupes auxquels il était agrégé : famille, seigneurie, paroisse, ville, métier, corporation, université, faculté, parlement. Sous Louis XIV, la France acquit pro-

1. Œuvres mêlées attribuées à M. de Saint-Evremond, VU Londres, 1~11),

gressivemenf le sentiment de son unité nationale; d'où cette tendance, chaque jour plus accentuée, de prendre à cœur les intérêts généraux, communs à la nation entière1. Voilà le sentiment qui produira les o patriotes < et fera la Révolution.

Dans les comédies on voit toujours le bourgeois du Marais, taillé sur le modèle du bonhomme Chrysale des Femme* savantes, se moquer du « citoyen » assez ennemi de son pot-au-feu, pour s'intéresser aux affaires de L'État : mais déjà l'on sent que ce spéculateur politique représente le « style nouveau » et que bientôt il sera légion dans la France entière.

Ainsi le nouvellisme prend de l'envergure. « J'en connais, dit l'abbé Pic, qui négligent le soin de leurs affaires pour aller dans un cale entendre débiter des nouvelles. Ils renoncent à toute société où l'on n'est pas dans ce goût-là; et leurs meilleurs amis leur deviennent indifférents, s'ils ne les entretiennent ou s'ils ne prennent plaisir à les entendre parler des affaires du monde. C'est dans les cafés qu'on les voit s'échauffer sur les nouvelles. Ils prennent leurs repas à la hâte, ils précipitent leurs affaires et faussent compagnie à tout le monde pour-s'y rendre aux heures accoutumées. C'est là que l'on reprend par ordre tout ce qui s'est dit dans la dernière séance, pour voir si les nouvelles du jour n'y ont point apporté quelque changement. C'est là que l'on donne des batailles, que l'on attaque des places, que l'on élève et que l'on abaisse le mérite des généraux, que l'on fait faire des ligues secrètes aux princes, que l'on décide de leurs intérêts, qu'on leur prescrit la politique qu'ils doivent suivre et que l'on fixe le destin des États. »

Et nous voyons reparaître les mêmes personnages

que nous connaissons déjà; mais ils ont pris des couleurs qui s'harmonisent avec un milieu différent.

Lesage trace du nouvelliste de café le portrait qui suit ' :

■ J'allai m'asseoira une table 011 plusieurs nouvellistes s'entretenaient avec gravité. Il y en avait un principalement qui parlait plus haut que les autres et que chacun écoutait comme un oracle. » Il avait d'ailleurs la prétention de tout savoir et de première main. Un des assistants annonçait-il quelque fait qu'il venait d'apprendre, notre homme de l'interrompre, non sans impertinence :

« — Vous n'en avez pas les gants. J'ai dit cela ici ce matin ».

« Un autre tirait-il une lettre pour en donner lecture :

« — La date? s'écriait-il.

« — Du quatorze.

« — Cela est vieux, nous avons des nouvelles du vingt qui assurent le contraire ».

C'est le « nouvelliste respecté », le « nouvelliste laineux », qui vient là comme aux Tuileries et au Palais-Royal. Son arrivée fait sensation. Il est entré chez Gradot, un limonadier célèbre, où Durey d'Harnoncourt l'a suivi :

<• A sa vue un silence profond succède au murmure bruyant du café. < >n s'empresse, on déserte les tables, on l'environne, on l'investit et bientôt je le vois placé au milieu d'un double cercle. <> Le nouveau venu se recueille un instant. Les plis de son front marquent la profondeur de <es pensées et son regard

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