JOBELIN
Voilà des observations d'un grand secours à la République.
LA FLÈCHE
D'un grand secours? .le me donne au diable. Si j'étais général d'armée el qu'on me laissai faire, j'ai un plan dans ma tête pour conquérir en une campagne Imite l'Europe. Écoutez bien ce raisonnement-ci. .le voudrais avoir deux armées, lune au midi, l'autre au septentrion. Avec celle-ci je marche en Allemagne et je commencerai par m'emparer île toute-, les viuiie^ qui bordent le Rhin. Les Allemands n'ayant plu< de vin. il l'a ni qu'ils crèvent. Me voilà maître de tout ce
l. D HP-. D 'Haï i i ourl Uélangt rfi ma ■ inu r, d< el de
Paris 'i Bru celles, 1 755, p. 67.
pays-là. De là je passe en Hollande. Allons, me voilà, en Hollande : qui m'aime me suive! Je vais d'abord.... attendez, je crois que nous ferions mieux do conquérir auparavant la Turquie. Qu'en croyez-vous? Oui, c'est bien dit. Allons, enfants, ne nous rebutons point. Nous voilà déjà en Grèce! Ah! le beau pays! Dieu sait comme nous allons siffler de ce bon vin grec. Mais, messieurs, ne vous enivrez pas au moins. Tudieu! nous avons besoin de votre cervelle. Buvons seulement chacun une bouteille en chantant une petite chanson :
Brin bron brac :
Donnez-moi du tabac.
Larcin m....
JOBEL1N.
Prenez haleine, monsieur, vous avez fait une assez helle campagne.
LA FLÈCHE
Voilà ce qui -appelle faire la guerre, cela, et aller vite en besogne !
Certes Rousseau charge son personnage : il « lui en met trop »: mais, sous l'exagération, perce une pointe de vérité. Celle-ci nous apparaîtra tout entière dans ce rapport de police, du 9 avril 1732, aujourd'hui conservé dans les Archives de la Bastille, qui donne comme la sténographie des dialogues entre « politiques > dans les deux plus fameux cafés du temps. Entrons au café de la veuve' Laurent :
Un petit homme, portant perruque en bourse, habillé d'une veste de satin fond noir, à grandes fleurs noires, parlait ainsi :
« — Le roi part le 25 pour Compiègne et je vous dirai, messieurs, que M. le cardinal n'y va pas. Ainsi, cela vous certifie que -M. Chauvelin est installé tout entièrement. M. le duc d'Orléans est rentré, comme vous le saA ez.
Ln autre, en veste de ras de Sicile, fond céladon vert, répliquait :
« — Nous le savons bien. Il ne devait pas se retirer pour y rentrer. C'est que le roi Ta voulu. »
Un tiers intervient :
« — Ils ont eu conversation ensemble, M. le duc d'Orléans avec M. le cardinal, avant que le roi écrive à M. le duc d'Orléans, et le roi écrivit à M. le duc d'Orléans de rentrer dans le conseil et qu'il le voulait. »
Enfin plusieurs affirment assez bruyamment :
« — Vous ne voyez pas qu'il était nécessaire que le roi fît rentrer M. le duc d'Orléans pour installer mieux M. Chauvelin, et, s'il se retirait dans quatre ou cinq mois d'ici, on ne s'en soucierait pas et il n'en ferait pas la démarche. M. le duc d'Orléans est bon, il se laisse mener comme bien d'autres. »
Ce début de conversation entre nouvellistes n'est-il pas vivant? Le dialogue est pris sur le vif : un instantané, dirait-on aujourd'hui. Puis le même rapport nous conduit au café Procope, où l'un des « raisonneurs », qui s'est assis sur une table, déclare, les deux mains sur ses genoux et balançant ses jambes dans le vide :
« — Nonobstant tout cela il va bien des brouillards à la Cour et plus forts qu'on ne pense.
— De quoi? dit un autre en se levant. Vous me faites rire. Il n'y en a pas un qui oserait grouiller. On les prend par leur faible, tous, en voilà assez. On les mitonne avec beaucoup de paroles, des civilités.
— Cela est trop vrai, affirme tout à coup, d'une voix de tonnerre, un gros monsieur qu'on croyait endormi; il n'y a qu'une guerre qui pourrait changer tout cela. »
Les nouvelles que nos « raisonneurs » commenta
taient dans 1rs cafés n'étaient pas toujours de nature aussi sérieuse, particulièrement chez Procope. Un bulletin, du 11 décembre 17:28, choisi entre beaucoup d'autres, suffirait à en témoigner:
Au café Procope, on dit que les gentilshommes de la Chambre vont porter plainte au roi contre Mlle Lecouvreur ', de ce qu'elle ne joue à la Comédie que quand bon lui semble. Pour s'en exempter, elle a toujours quelque maladie de commande. Le reste de la troupe s'en est plaint à ces seigneurs. D'autres disent que c'est M. le duc de La Rochefoucauld qui veut faire chasser cette demoiselle de la Comédie, que le sujet de mécontentement qu'il a contre elle est qu'elle est entrée avec son carrosse dans la cour de son hôtel, qu'il dit que c'est trop d'honneur à une p... de venir à pied du moins de sa porte jusqu'à son appartement lui rendre ses devoirs. Il y en a cpii disent que tout le sujet de la disgrâce de ladite Lecouvreur, c'est qu'elle a donné du mal à M. le duc de La Rochefoucauld, mais que ce seigneur doit être instruit que les femmes de sa troupe sont sujettes à caution; et on le blâme d'y avoir été2.... »
Au café de la Régence, on' se plaignait des visites de nuit et des rafles de femmes, ordonnées par le lieutenant de police Hérault. « Les honnêtes femmes ne sont plus en sûreté dans les rues. »
Au café Gradot, quai de l'École, on s'occupe aus*i de la Comédie-Française. Il s'agit d'une pièce de Boissy, V Impertinent maigre' lui, que le lieutenant de police Hérault a interdite. Les comédiens ne l'en ont
1. Il est à peine besoin de dire qu'il s'agit de la laineuse Adrienne Lecouvreur, de la Comédie-Française. •j Bibi. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, tas. 10158, ('. 337.
pas moins affichée el sont allés jusqu'à Marly présenter leurs doléances — en réalité des remontrances — au Magistrat (c'est le nom sous lequel on désignait le lieutenant de police). Il est curieux que, dans ce différend, les habitués du café Gradot, qui sont cependant des gens de lettres, prennent le parti de la police contre, les Comédiens :
« Ce n'est pas d'aujourd'hui, dit l'un de ces nouvellistes, que messieurs les comédiens français sont audacieux et un peu impertinents. Et M. Armand (l'un des comédiens) a été bien heureux d'avoir affaire à un magistrat aussi docile que M. Hérault. Cela ne convenait pas à un décroteur d'avoir répondu comme il a fait1. »
Le café du Prophète Élie, rue Saint-Honoré, à l'angle de la rue du Four, est « un des plus anciens, des plus renommés et des plus beaux de la capitale, il est suivi des meilleurs négociants ». Le 27 octobre 1728, on s'y entretient des aventures galantes du comte de Charolais, de la maison de Condé, frère du duc de Bourbon. Il s'est glissé, déguisé en fermier, chez un maître des requêtes qui demeure à la campagne et, sous ce costume, s'est faufilé auprès de la maîtresse du logis. Le comte a été reconnu, la femme chassée par son mari; et celui-ci vient même d'obtenir une lettre de cachet pour faire enfermer au Val-de-Gràce l'épouse infidèle; mais l'exécution en sera des plus périlleuses, « parce que M. de Charolais esl cruel dans ses vengeances et protège celle dame depuis qu'elle a quitté son mari, jusqu'à rendre jalouse la Delille », une autre de ses maîtresses2.
1. Bibl. .le l'Arsenal. Archives >/>■!« Bastille, ms. LOnO, f. L72.