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Hôtel do la Villestrcux, attribue; aux représentants du p

D'après un plan de

LUTiOXXAIRE

nt (préfecture actuelle) où siégeait le Comité révolutionnaire. le. Cabinet des Estampes).

Mais, comprenant qu'il était floué, il traîna Richard chez Carrier qui compatit grandement à sa peine :

— F... ! fit le représentant, c'était à Lamberty que je réservais cette exécution ; je suis fâché qu'elle ait été faite par d'autres l.

Et comme son ami déclarait « qu'il n'y f...rait plus la patte », le proconsul, pour le calmer, lui lit entrevoir comme probable une spéculation du même genre mais d'un rendement plus avantageux.

Restait à supprimer les cinquante-trois prêtres, simple formalité qui s'exécuta le 9 décembre. Ce jour-là, vers onze heures du matin, Affilé terminait ses préparatifs. Assisté du batelier Pierre Robert, il rangea la gabare vis-à-vis la cale Chaurrand ; les ouvriers disposèrent des planches au fond du bateau, afin de dissimuler les soupapes et, la nuit venue, vers dix heures du soir, les mariniers qui gardaient la gabare virent arriver Affilé et ses hommes conduisant les victimes « attachées deux à deux »-. On les entassa sur le bateau, qui fut fermé et poussé au large : Affilé, avec neuf mariniers et les noyeurs Fouquet, 0' Sullivan, Foucaud, ainsi que Gauthier, de la compagnie Marat, suivaient, montés sur deux barges, afin de diriger la manœuvre. Dans la nuit opaque, les petites embarcations faisant escorte à la grande descendirent silencieusement le courant du fleuve.

Ce fut très long, car on navigua jusqu'à Indret qui

1 Déposition de Trappe (Bulletin, VI, n° 79, p. 315. * Déposition de Pierre Robert. Pièces remises à la Commission des Vingt-un. Paris, Imprimerie nationale, brumaire an III, p. 101.

ÉVÉNEMENT QUI N EST PLUS d'un GENRE NOUVEAU 107

est à deux lieues de Nantes. Là seulement les soupapes de la gabare furent ouvertes ; elle s'alourdit, enfonça et, sans qu'on entendît un cri, disparut1...

— « Événement qui n'est plus d'un genre nouveau », écrivait le lendemain à la Convention Carrier qui, poursuivant sa plaisanterie ajoutait à propos des prêtres angevins : — « Enfermés dans un bateau sur la Loire, la nuit dernière, ils ont été engloutis dans la rivière. Quel torrent révolutionnaire que la Loire ! 2 » Comme trois jours auparavant, il avait formellement prophétisé ce naufrage, il aurait fallu, au Comité de Salut public, une invraisemblable dose de naïveté ou d'inattention pour porter cette seconde noyade au compte d'un accident. D'ailleurs, à Paris, personne oe s'y trompa et la lettre, lue à l'assemblée, fut accueillie par d'immortels applaudissements*. Carrier, se voyant officiellement approuvé et soutenu, pouvait poursuivre sa besogne.

1 Déclarations de Pierre Robert , de Pierre Foucaud , tonnelier, commandant temporaire de Paimbœuf, du charpentier Affilé, etc. Pièces remises à la Commission des Vingt-un. Passim.

- Moniteur, réimpression xvm, 670.

3 Mercier. Le nouveau Paris.

(14 décembre 1793).

Cette seconde noyade de prêtres était, dans l'idée du proconsul, un simple intermède : il supportait impatiemment l'avortement du projet de massacre en masse qu'il avait, sinon formulé, du moins inspiré et appuyé. C'était une atteinte à son omnipotence et il ne se résignait pas à rester sur cette défaite. Ses intentions, à ce sujet, étaient nettes et, dans sa lettre au Comité de Salut public, datée du 16 frimaire, il avait écrit : « Les contre-révolutionnaires, restés dans les prisons de Nantes, ont ourdi le plus horrible complot... A l'aide de fausses clefs dont on les a trouvés nantis, ils devaient ouvrir toutes les portes des prisons, égorger les concierges et les gardes, incendier les prisons et une partie de Nantes. Six des plus coupables ont été guillotinés sur-le-champ ; une grande mesure va nous délivrer des autres l, »

Rien n'était vrai de cet « horrible complot » et l'on sait déjà à quoi il se réduisait : six repris de justice, détenus à la prison du Rouffay, s'étaient réunis pour

' Aulard. Recueil des actes du Comité de Salut public, IX, 222.

fabriquer, en étain, des ctefs ouvrant les portes de la geôle; dénoncés par un de leurs camarades, ils avaient été condamnés à mort et exécutés. De l'avis même du concierge, tous les autres prisonniers étaient innocents de cette escapade qui n'avait, du reste, occasionné aucun désordre. C'est donc pour justifier la tuerie préméditée que Carrier accusait ces malheureux de comploter la dévastation de la ville.

Son parti était pris; mais il n'était pas homme, on l'a vu, à formuler un ordre précis : le 13 décembre, il vint au Comité1, grondant et maugréant, reprochant aux membres présents « qu'ils ne prenaient que des demi-mesures, qu'ils étaient des contrerévolutionnaires, d'accord avec les brigands »2. 11 se montrait aussi fort mécontent du retard apporté à l'exécution de ses ordres3. Le maître d'armes noyeur, Grandmaison, se chargea de la réponse : Carrier consentait-il à donner « des autorisations écrites pour l'exécution des mesures qu'il prescrivait au Comité? » A quoi le représentant, fidèle à ses coutumières échappatoires, répliqua :

— Est-ce que je ne suis pas représentant du peuple ? Est-ce que je ne soutiendrai pas mon ouvrage 4 ?

C'est ainsi que, de l'aveu de Bollogniel « tous les membres du Comité » se trouvèrent prévenus, dès le

Déclaration do Bollogniel. Bulletin, VI, n° 79, p. 315. Buchez et Roux, XXXIV, p. 163.

Déclaration de Grandmaison. Bulletin, VI. n° 58, p. 23 Buchez et Roux, XXXIV, p. 163.

LA MIT DU Si FRIMAIRE 113

13 décembre, de ce qui allait se passer1 et la journée suivante fut occupée à des préparatifs discrets.

Le samedi 14 '24 frimaire), quand la nuit fut venue, vers six heures, le capitaine des Marais. Fleury ' réunit ses hommes, rue du Peuple français, à la maison Cottin qui était leur quartier général. L'immeuble existe encore, rue Royale, reconnaissable à son portail à colonnes 3. Au nombre d'une trentaine, les Marats furent conduits au Comité, tout voisin, où les reçurent Goullin, Bachelier, Grandmaison et d'autres \ Dès qu'ils sont entrés, on ferme les portes et, sans préambule, on les met au courant : la peste est dans les prisons ; il faut en prévenir les suites ; en conséquence, ils se rendront dans la soirée au Boulfay, par détachements de cinq ou six, h lin d'y prendre les prisonniers qu'ils conduiront devant les Salorges% à l'extrémité du quai de la I mvm\ et qui, là, seront embarqués pour Belle-lsleen-mer6. Le prétexte était excellent; mais la suite du récit établira que les Marats ne pouvaient un

1 Bulletin, VI, n» 79, p. 31b.

" « Dont la profession n'est indiquée nulle part. » A. Lallié, La Compagnie Marat.

3 Le jardin de l'hôtel avait une sortie sur la rue Tournefort. Renseignements fournis par M. P. de Lislc, conservateur du Musée Dobrée.

* Déclaration de René-Bernard Séguinel, membre de la compagnie Marat, Notes de Bachelier.

r' Ainsi nommait-on l'entrepôt des sels, bâti par la Ferme. Annales Nantaises, par Michel Guimar, an III, p. 648.

0 Courrier républicain, 23 brumaire an III, p. 111 et 28 brumaire, p. 148. Déclarations de Gauthier et de Séguinel. tous deux membres de la compagnie Marat.

instant se tromper sur la nature de ce transfèrement sanitaire. L'un d'eux, Séguinel, — un menuisier, pauvre homme qui ne savait pas lire, — déclare qu'il fut tout de suite « inquiet ». Goullin, d'ailleurs, comme s'il eût voulu parer à toute illusion possible, demanda à haute voix :

— Qui sait où est logé Lamberty ?

Gauthier i déclara qu'il venait de l'apercevoir dans un cabaret de la place Saint-Pierre etGoullin le chargea d'aller quérir le grand noyeur.

Mais Lamberty boudait encore : il signifia à Gauthier « qu'il n'avait rien à faire au Comité ». Goullin envoya une seconde fois le soldat, en lui commandant d'insister ; Lamberty ne voulut rien entendre, prétextant « qu'il n'avait point d'ordres de Carrier ». Gauthier revint au Comité et, devant l'insuccès de sa démarche, Goullin et Grandmaison se décidèrent à l'accompagner pour décider Lamberty. Tous trois trouvèrent celui-ci sur la place.

— J'ai des ordres de Carrier, dit Goullin, et c'est toi qui es ordinairement chargé de ces sortes d'exécutions2. Le noyeur s'emporta : une altercation s'ensuivit et, pour terminer la contestation, Goullin et Grandmaison se rendirent avec Lamberty chez Carrier.

Par les rues ils rencontrèrent Séguinel dont « l'inquiétude » redoublait. Il savait déjà que Lamberty n'était pas de l'affaire et il revenait du Bouffay où il

1 Ex-coutelier et membre de la compagnie Marat. * Déclaration de Gauthier. Courrier républicain, lot

ne s'était pas privé de dire aux camarades ses craintes qu'on ne leur fît faire « une fausse démarche ». Afin de le réconforter, Goullin, Lambérty et Grandmaison remmenèrent avec eux chez Carrier. Il pouvait être, à ce moment, neuf heures du soir.

Les quatre hommes montèrent ensemble le sombre escalier de pierre conduisant à l'appartement du Conventionnel : dans une première pièce ils trouvèrent celui-ci qui, méfiant, apercevant Séguinel qu'il ne connaissait pas, grommela :

— Qu'est-ce que cet homme "?

On expliqua que c'était un Marat et le proconsul fut rassuré.

— Tu n'as donc pas dit à Lambérty de quoi il s'agissait? demanda Goullin.

Au lieu de répondre, le proconsul emmena ses trois amis dans une chambre voisine dont il ferma la porte. Séguinel resta seul. Après une assez longue attente, Carrier et les autres reparurent, lui ordonnant de retourner au Bouffay et d'engager ses camarades « à continuer » '.

Carrier retint à souper Lambérty et peut-être Grandmaison et Goullin, car tous trois ne reparurent au Bouffay qu'assez tard dans laTiuit. Encore Lambérty ne passa-t-il là qu'en simple spectateur : il rencontra, sur son chemin, l'un des Marats.

— Vous êtes en expédition? fit-il.

L'autre répondit affirmativement, s'étonnant de voir Lambérty se désintéresser ainsi de l'affaire.

1 Déclaration de René-Bernard Séguinel, soldat de la compagnie Marat, Courrier républicain, loc. cit. et Notes de Bachelier.

— Oui, répliqua le noyeur ; c'est Goullin qui a cette fois les ordres ; mais on m'en réserve une plus belle : il y a des prêtres au Mont-Saint-Michel ; si Carrier va à Rennes, c'est moi qui les expédierai.

Et il alla tranquillement se coucher1.

Le Boufïay était une antique et sordide bùtiss<\ noire, lézardée, sinistre, dont les plus anciennes parties dataient du Xe siècle. Depuis quatre cents ans, il servait de palais de justice et de geôle : on avait, au xvii0 siècle, reconstruit assez régulièrement la façade donnant sur la place : un lourd et haut degré de pierre montait, de ce côté-là, aux salles où siégeaient les tribunaux révolutionnaires ; le reste des constructions, fouillis de tours, de cours étroites, de bâtiments enchevêtrés au hasard des remaniements successifs, était enclavé de trois côtés dans de misérables masures penchées et branlantes. Émergeait de cet assemblage irrégulier de toits et de vieux murs un beifroi surmonté d'un dôme de plomb soutenu par des cariatides et abritant un carillon2. La porte du greffe franchie, on trouvait une cour irrégulière, humide, sombre, encombrée d'une vieille chapelle et qu'entouraient les bâtiments destinés aux prisonniers, réduits infects ou greniers empestés qui avaient

1 Déclaration de Jacques Gauthier, Marat. Courrier républicain, 28 brumaire an III, p. 148 et Notes de Bachelier. Est-il besoin do dire que ces propos, ainsi que tous ceux qu'on trouvera au cours de ce volume sont textuellement reproduits, tels qu'ils se trouvent cités aux références indiquées.

8 Le couronnement de ce beffroi subsiste actuellement sur la tour de l'église Sainte-Croix, où il a été placé lors de la démolition du Bouffay.

LA NUIT Dl' 2i FRIMAIRE HT

nom : le </ra/uI et U yW/7 c/r//, le cachot d'en haut, la jTow/\ la chambre de la Cour.... etc.1.

Quant à la place du Bouffay, elle n"était pas ouverte, ainsi qu'elle Test actuellement, du côté du quai. Elle formait une sorte de cour, fermée, sur cette face, par un long- corps de garde bâti le long de l'eau et qui. à l'époque de la Révolution, était occupé par un poste2 ; le bâtiment de la Monnaie, à l'Est, obstruait l'accès du Port-Maillard:i. La guillotine, peinte en rouge, se dressait au milieu de la place.

Les Marats, envoyés là par le Comité, étaient arrivés vers neuf heures du soir, en petits groupes, ainsi qu'on le leur avait recommandé. Bernard Laquèze, le concierge de la prison, vit d'abord se présenter deux inconnus portant des cordes. L'un d'eux frappa sur l'épaule de Bernard et. le tirant de cùté. l'informa que « la loi le déchargerait, cette nuit, de cent cinquante-cinq détenus ». Le concierge demanda où on allait les conduire.

— Dans un bâtiment, répondit laconiquement l'homme, pour travailler à un fort qui piv-

D'autres bientôt parurent : à dix heures du soir, ils étaient au nombre de trente, environ, armés de sabres, de pistolets, de fusils : l'un d'eux, même.

4 Un plan manuscrit du BoulTay. daté de l'an VI, est conservé aux archives de la Mairie, à Nantes.

1 II fut détruit en 1822.

3 La Monnaie fut démolie en 1820.

i Registre des Déclarations. Archives municipales de Nantes. Cité par Lallié, Noyade*, -6.

s'était muni d'une hache '. Ils réclamèrent les prisonniers ; mais Bernard Laquèze s'excusa de ne pouvoir les livrer sans un ordre écrit; quelques Marats faisant diligence, lui présentèrent, peu d'instants plus tard, un papier signé de Goullin, de Guillet, Levêque, Chevalier et Louis Naux, enjoignant, de par le Comité révolutionnaire, à délivrer aux camarades de la compagnie Marat les cent cinquante-cinq prisonniers dénommés sur une liste qui fut, en même temps, remise au concierge. Celui-ci la parcourut, remarqua que plusieurs des individus désignés n'étaient plus au BoufTay : les uns étaient morts, ou mis en liberté; d'autres, malades, avaient été transportés à l'hospice. N'importe, il fallut faire l'appel.

Mais, d'abord, on s'amuse, on rit : les Marats réclament à boire : ils festoient; puis déroulant leurs cordes, ils jouent à se lier l'un l'autre pour voir qui sera le plus habile. Jolly, homme robuste, à longues moustaches noires, est proclamé vainqueur de ce macabre tournoi2. On plaisante avec les dames : frappant sur l'épaule de la cuisinière du concierge, Jeanne Laillet, qui pleure d'effroi, Crespin dit :

1 Déclaration de François Ollivior, en détention au Bouffa y. Bulletin, VI, n° 87, p. 348. Voir aussi infra la déposition de Julien Leroi. Les Marats, cités dans les divers témoignages comme ayant activement coopéré au forfait du 24 frimaire sont : Jean Boussy, Desmarets, Bercard, Lafargue, Julien Petit, Séguinel, Gauthier, Pinatel, René Naux, frère de Louis Naux, membre du Comité, Viot (ou Viaux), Boulays, Lebrun, Dubreuil, Sauvage, Jolly, Vie, Durassier, tous trois commissaires du Comité révolutionnaire, Chartier, Ducou, Bichard, Coron, Coussin, Bouvier, Crépin, etc.

* Déposition de Bernard Laquèze. Le Bulletin (VI, n° 68, p. 271) le désigne sous le nom de Lacaille.

— Ali! sacrée garce! Ton tour va bientôt venir1. La citoyenne Laquèze, qui est malade, au lit,

appelle la fille Laillet, la réprimande :

— Qu'on ne te voie plus pleurer; donne-leur tout ce qu'ils voudront 2.

Aux deux guichetiers, Joson Girardeau3 et Gervais Poupon \ ordre est donné d'ouvrir les cachots : Poupon obéit sans entrain; mais Joson paraît enchanté : il est lui-même membre de la compagnie Marat b. 11 prend les clefs et guide ses camarades dans les détours de la geôle :

— Allons voir mes oiseaux en cage, dit-il '. Il ouvre les portes des cellules et crie :

— Levez-vous tous ; faites vos paquets, point d'exception7 !

Et il parcourt les corridors, recommandant :

— Allons... mes enfants... gardez seulement vos portefeuilles, c'est l'essentiel. Laissez-là vos paquets : on vous les portera sur le navire8.

Le Marat Ducou, perruquier de son état, juge la plaisanterie excellente.

— Sont-ils joliment c.onnés, fait-il9.

' Bulletin, VI, n° 84, p. 336.

- Bulletin, VI, n° 71, p. 282.

* Joson ou Joseph Girardeau était le frère de la citoyenne Laquèze. Archives nationales, F7, 4422.

* Ou Hervé Poupon, Notes de Bachelier.

s Bulletin VI, n» 62, p. 256.

- Bulletin VI, n° 71, p. 282.

" Déclaration de Tintelin (le Bulletin écrit Teinglein) alors détenu au Bouffay. Bulletin, VI, n» 64. p. 256.

* Soles de Bachelier. Déclaration d*Hervé Poupon. 9 Bulletin. M. n» 71, p. 282.

*~Ouffsy

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