‹ Les noyades de NantesChapitre 9 sur 19 · QUI N'EST PLUS D'UN GENRE NOUVEAU · texte numérisé non relu

QUI N'EST PLUS D'UN GENRE NOUVEAU

En fait, ce coup manqué était, pour Carrier et pour le Comité complice, un échec. Phélippes cependant redoutait que l'avantage remporté sur les massacreurs fût éphémère : il rappela, à tous fonctionnaires, une ordonnance déjà ancienne ' portant « défense d'extraire des maisons de force ou d'arrêt aucun détenu, en vertu de quelque ordre que ce puisse être, si ce n'est d'après une décharge du greffier, faite en vertu d'un décret de la Convention ou d'un jugement légal ». Il pensait ainsi sauver les prisonniers d'une tuerie par surprise, semhlable à celles qui avaient ensanglanté Paris en septembre 1192. Mais ses adversaires étaient sens de ressources.

Précisément ce jour-là, vendredi 6 décembre, arrivaient à Nantes cinquante-trois prêtres amenés d'Angers2. On les conduisit, non au Bouffay, mais à

' Elle avait été publiée le 4 juillet de cette même année 1793. Noyades, fusillades, p. ».

* Le chiffre varie suivant les témoignages : Trappe et Moreau <li>ent 55 (Bulletin, VI. n° 79. p. 315) : la veuve Dumais. 56 (Bulle-

l'Entrepôt, vaste édifice situé à l'ouest de la ville, non loin du port, et destiné à servir de magasin aux cafés provenant des colonies1. On l'avait, depuis deux mois, transformé en maison d'arrêt : dix mille détenus y pouvaient trouver place ; mais cette énorme construction était encore à peu près inoccupée au commencement de décembre et les cinquante-trois prêtres angevins furent des premiers à y être hébergés. Ce n'était pas, à proprement parler, une prison : le régisseur, Dumais, n'avait ni livre d'écrou, ni geôliers : tant d'entrées, tant de sorties, aucune désignation nominative; telles étaient toutes les écritures et l'on comprend que cette absence absolue de contrôle rendait parfaitement illusoire la circulaire de Phélippes. Comment l'appliquer, en effet, à des prisonniers sans nom? Et c'est ainsi que le ci-devant Entrepôt des cafés devint le grand réservoir où, par bandes anonymes, Carrier et le Comité allaient incessamment puiser d'innombrables victimes.

On enferma donc là les prêtres d'Angers. Dos leur arrivée, le bruit se répandit parmi les gens soucieux d'être informés, que ces calotins étaient abondamment pourvus d'argent et d'objets précieux. Le Comité, llairant une bonne affaire, dépêcha chez Carrier un de ses commissaires, le serrurier Trappe, pour prendre

Un, VI, n» 67, p. 268.) ; Affilé et le batelier Robert 57 {Bulletin, Y\, p. 316 et 317 et Commission des Vingt-un, p. 301) ; Richard dit 50 (Bûchez et Roux, XXXI V, p. 164).

1 L'Entrepôt, propriété privée, appartenait à MM. Crucy et Duparc, Il contenait, à l'époque où il fut transformé en prison, des cafés, évalués quatro millions, qu'on dut déplacer en hâte. A. Lallié. Les prisons de Nantes pendant la Révolution, p. 53.

les ordres du représentant: va-t-on laisser aux détenus « une infinité de bijoux dont ils sont munis ? »l Trappe ne trouva pas Carrier à l'hôtel de la Petite Hollande ; mais comme il revenait au Comité « pour rendre compte de sa mission » manquée, il rencontra le proconsul et lui posa la question :

— Emporte tout, dit Carrier; embarque-moi tous ces bougres-là et que je n'en entende plus parler2.

Ce simple mot était une encourageante indication et les ambitions s'en trouvèrent stimulées. L'adjudant de la compagnie Marat, dont on a déjà cité le nom, Jean-Claude Richard, chapelier à Nantes, entrevit nettement la spéculation possible; mais il fallait se hâter si l'on voulait profiter de l'aubaine et ne point se laisser devancer par des compères mieux placés, tels que Lamberty, Fouquet et d'autres qui avaient seuls accaparé le bénéfice de la première expédition. Richard s'ingénia donc à ce qu'on ne lui soufflât pas l'affaire qui s'annonçait lucrative : il se mit à la recherche de Carrier, le trouva dès huit heures du soir, lui exposa doucereusement que les prêtres, enfermés à l'Entrepôt, allaient coûter en nourriture bien de l'argent à la République. Et comment donc faire?

Carrier, de nouveau, décida :

— Il ne faut pas les garder dans cette maison ; pas tant de mystère : il faut f... tous ces bougres-là à l'eau3,

Bulletin, VI, n» 79, p. 315.

Bulletin, VI, n" 7^, p. 31a.

Bûchez et Roux, XXXIV, p. 164.

Ce disant, Carrier savait bien qu'il serait obéi, car, le jour même, il écrivait à ses collègues du Comité de Salut public :

— « L'esprit public est à Nantes, depuis trois semaines, à toute la hauteur de la Révolution... Les prêtres ont trouvé leur tombeau dans la Loire; cinquante-trois autres vont subir le même sort...1

C'est à l'ami Lamberty qu'il confia la direction de l'expédition2; mais, tandis que celui-ci s'y préparait mollement, Richard déploya une activité remarquable.

Dès le matin du 7, il court à Chézine, chez Affilé, le charpentier de navires déjà avisé depuis vingtquatre heures. 11 faut qu'Affilé vienne de suite en ville : on le demande au Comité. Ils s'y rendent ensemble; déjà s'y trouvent Grandmaison, Goullin, Bachelier et Colas, lieutenant du port. On dit à Affilé d'attendre : Carrier ne va pas tarder. En effet, le représentant arrive bientôt et emmène dans la pièce

1 A. Lallié. J-li. Carrier, p. 121.

* Il lui remit ce pouvoir en formes : — « Nantes, le 16 frimaire de l'an II. Carrier, représentant du peuple près l'armée de l'Ouest, invite et requiert le nombre de citoyens que Guillaume Lamberty voudra choisir, à obéir à tous les ordres qu'il leur donnera pour une expédition que nous lui avons confiée. Requiert les commandants de poste de Nantes de laisser, soit de nuit, soit de jour, ledit Lamberty et les citoyens qu'il conduira avec lui (sic). Défend à qui que ce soit de mettre la moindre entrave aux opérations que pourra nécessiter leur expédition. Le représentant du peuple français, Carrier. On le laissera passer et entrer librement avec les hommes qu'il aura sous ses ordres. — En vertu de l'ordre du représentant du peuple mentionné ci-dessus, les commandants des postes, de la place, des barrières ou autres, agiront envers eux conformément à cet ordre de l'autre part. Pour le commandant de la place, signé , Duboul, adjoint. Archives du greffe de Nantes. Pièce citée par Lallié : Noyades. 19.

ÉVÉNEMENT QUI N EST PLUS d'un GENRE NOUVEAU loi

voisine Colas, Goullin et le charpentier1. On discute les moyens de préparer la gabare : celle employée à la première noyade n'a pas, on se le rappelle, donné toute satisfaction et quelques-uns de ceux qu'elle contenait sont parvenus à s'échapper. Cette fois, on fera mieux : deux panneaux mobiles seront pratiqués au fond du bateau2; en s'ouvrant ils formeront soupapes et la gabare, envahie par le fond, coulera sûrement à pic.

Mais Affilé et Colas ne consentent à s'occuper de la chose que sur un ordre formel et écrit. C'est trop juste : Carrier pousse la porte du bureau et ordonne qu'on établisse une réquisition pour Affilé3. Le papier est aussitôt rédigé : Grandmaison, Louis Naux, Bollogniel et Goullin y mettent leur signature4. Il n'y a plus maintenant qu'à « marcher ».

Affilé retourna à Chézine et entreprit aussitôt le travail. Il avait pour deux jours de besogne ' et l'adjudant Richard employa bien ce délai. Escorté de son

1 Noies de Bachelier. Affilé n'est pas certain que Bachelier assistât à cette conférence secrète.

* Déclaration de Pierre Robert, batelier. Pièces remises à lu commission des Vingt-un, p. ICI.

3 Soles de Bachelier. Deuxième déposition d'Allilé.

* « Le Comité révolutionnaire autorise le citoyen Colas de prendre autant de barges ou autres embarcations qu'il jugera convenables pour l'opération dont il est chargé par le Comité.

Nantes, ce 17 frimaire, l'an II de la République. Signé : Grandmaison, Louis Naux et autres. »

« Le citoyen Affilé est requis de faire exécuter l'ordre donné par le Comité au citoyen Colas, enjoint à tous les bargers d'obéir à la réquisition dudit Affilé, sous peine d'être déclarés mauvais citoyens. Signé : Louis Naux, Bollogniel, Goullin et autres. »

5 Courrier républicain, 13 brumaire an III, p. 3i.

ami Lebrun, teinturier, soldat de la compagnie Marat, il poussa jusqu'à l'Entrepôt, s'informa si la disposition des locaux permettait de faire passer un à un les prêtres dans un cabinet où il pourrait prendre leurs noms. Dumais, le régisseur, assura innocemment que rien n'était plus facile et, le 8, à onze heures du soir, il vit reparaître Richard et Lebrun1, accompagnés d'un sergent et de quatre soldats que, « au nom du Comité révolutionnaire » ils venaient de « requérir » en passant devant le poste de Launay2. Richard commande aux soldats de lui amener l'un après l'autre les cinquante-trois calotins, dans un cabinet où il s'installe avec son compère : et, tout de suite, Topération commence : Richard enlève à chacun des détenus sa montre, son argent, son portefeuille, tout ce que les malheureux gardent sur eux qui ait quelque valeur. Il les fouille lui-même pour plus de sûreté et passe les objets confisqués à Lebrun qui les entasse dans un coin ; et, tout en promenant la main sous leurs vêtements, il les interroge, pour la forme, sur leurs noms et qualités; mais il ne prend pas le soin de consigner par écrit ces renseignements inutiles3. La saisie terminée, — sans procès-verbal aucun, — il réclame de l'obligeance de Mmo Dumais, femme du régisseur de l'entrepôt, une taie d'oreiller, dans laquelle il ensache montres, bagues, boucles, bijoux, charge le tout sur son dos et s'en va satisfait4.

1 Déposition de Moreau. Bulletin, VI, n° 79, p. 315.

■ Déposition de Moreau. Bulletin, VI, n° 79, p. 315.

■1 Notes de Bachelier. Déposition de Moreau.

4 Moreau assure que Richard emporta ce sac. (Bulletin, VI, n° 79,

Un des prêtres seulement parvint à soustraire quarante-quatre louis en or, une bague et un cachet d'argent : il les remit à la citoyenne Dumais en la priant d'employer le prix de ces objets à faire dire des messes pour lui et ses compagnons. Elle s'y refusa prudemment et déposa le tout au Comité1.

Pour en terminer avec cet incident, notons que Lamberty ne fut pas content : l'adjudant Richard lui avait, décidément, « soufflé l'affaire » . Il y eut entre eux une explication des plus vives qui dégénéra en rixe2. Lamberty essaya bien de rattraper quelque chose : il courut à l'entrepôt et, tirant son sabre, il en mit la pointe sur la gorge de la citoyenne Dumais. criant :

— Garce ! Tu me répondras de la dépouille de ces prêtres3!

p. 315). Richard prétend qu'il n'en fit rien. — « La rédaction d'un procès-verbal, dit-il, aurait demandé trop de temps; mais, quoique cette formalité n'ait point été remplie, je prie le tribunal de croire qu'il n'a été fait aucune soustraction. J'ai d'abord demandé à la veuve Dumais (Dumais mourut avant le procès), une taie d'oreiller pour y enfermer les objets les plus précieux ; j'ai ensuite demandé un sac où tout a été déposé ; le sac a été cacheté et le dépôt remis à la maison de l'Entrepôt. » Est-ce le sac seulement, contenant les objets de peu de valeur, qui resta à l'Entrepôt ? Cela paraît certain ; car, mis en accusation avec le Comité, Richard convint enfin qu'il fut chassé de la compagnie Marat parce qu'il s'y était fait des envieux en dépouillant les prêtres et en portant provisoirement chez lui les effets, bardes et bijoux qu'il trouva sur eux {Bulletin. VI, n°72, p. 185). D'ailleurs Affilé dépose {Bulletin, VI, n» 80, p. 317 et suiv.). « Avoir vu dans l'armoire de Richard beaucoup de montres et autres bijoux ; — « j'en ai, dit-il, l'ait l'observation à la femme Richard qui m'a répondu que son mari en avait apporté bien d'autres. »

1 Déposition de Thérèse-Anastase Lacroix, femme de Dumais, ci-devant régisseur de l'Entrepôt. Bulletin, VI, n° 67, p. 268.

1 Déposition .le Jacques Gauthier. Bulletin, VI, n° 94, p. 374.

3 Bulletin. VI, n» 70, p. 315.

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