I. AN
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Les détenus se sont levés en rumeur. Que leur veuton? Pourquoi ce tumulte? L'un d'eux, sorti de sa cellule, interroge un soldat de garde : où donc va-t-on les conduire? Le factionnaire répond qu'il s'agit d'un transfèrement dans les maisons d'émigrés, afin de purifier le Bouffay du mauvais air et de fournir plus de commodités aux détenus l.
Maintenant l'appel commence : le Marat Durassier, complètement ivre, tient la liste qu'il ânonjie, estropiant les noms :
— Titelen... Peintelin... Teintelin2...
Son camarade Lebrun l'éclairé au moyen d'une chandelle : il est si saoul, lui aussi, qu'il trébuche « sur un cadavre » — sans doute un détenu, décédé dans la journée, dont le corps n'est pas encore enlevé, — et reprend à grand'peine son équilibre3. A mesure que les prisonniers se présentent, ils sont happés par Jolly, le colosse aux grandes moustaches, qui les entraîne dans la cuisine et les lie deux à deux : il en sue à grosses gouttes. Ducou et d'autres l'assistent dans cette besogne \ Les détenus, hébétés, se laissent faire; quelques-uns seulement tentent de résister : ceux-là sont extraits des cachots à coups de crosse ; on leur arrache les cheveux, on les tire, on les pousse,
1 Déposition de Tintelin, loc. cit.
'■ Idem. Ce Tintelin, préposé aux subsistances militaires et dénoncé au Comité qui l'avait fait écrouer au Bouffay, ne répondit pas à Tappel de son nom, répété plus de cent fois, et échappa ainsi à la noyade.
3 Courrier républicain du 15 brumaire an III et Bulletin, VI, n°81, p. 324.
* Déclaration de Laquèze (Lacaille). Bulletin, VI, n° 68. p. 271.
on les malmène1. Durassier, quand son appel est sans effet, se fâche :
— Allons, sacrés gueux ! Marchez donc : n'êtes vous pas bien heureux que nous vous fassions changer d'air2?
Le travail, pourtant, n'avançait guère, car les Marats buvaient chez le concierge rasades sur rasades: presque tous, vers minuit, étaient ivres3; les prisonniers, il faut le dire, grandement en méfiance, mettaient peu d'empressement à obéir. Il ne leur était plus possible de s'illusionner : un jeune homme de quinze ans, pendant qu'on le liait, réclama ses effets laissés dans son cachot ; il lui fut répondu « qu'ils ne lui étaient pas nécessaires pour aller à sa destination4 ». Durassier en poussait un autre, malade, appuyé sur une canne :
— Tu n'as pas besoin de bâton. Avance, bougre ! Nous t'en f . . . un bon bâton !
Un homme se débattait, refusant d'avancer : le canonnier qui l'avait déniché le recommandait au même Durassier :
— C'est un bougre qu'il faut surveiller.
Les Marats entraînèrent l'homme, le pistolet sur sa poitrine, menaçant de faire feu au moindre geste
1 Xotes de Bachelier. Déclaration d'Hervé Poupon.
* Déclaration de François Ollivier, cultivateur, en détention au Boufiay. Bulletin, VI, n« 87, p. 348.
3 Déclaration de Tintelin. La beuverie, d'après Grandmaison, eut lieu à onze heures, « mais il n'a pas été fait de repas splendide, comme on l'a prétendu ». Bulletin, VI, n° 58, p. 230.
* Déclaration de Tintelin.
de révolte. Un peu plus lard, une détonation éclata, qui, dans la nuit sonore, « retentit comme une fusillade », et l'on sut que, sur le grand degré du Bouffay, un coup de pistolet avait tué un détenu qui regimbait l.
Un cocassier, — c'est ainsi qu'on appelle, dans la campagne de Nantes, les marchands d'œufs et de volailles, — détenu pour un prétendu vol dont, plus tard, il fut reconnu innocent, fut empoigné avec les autres. Ce garçon, dont il sera reparlé, s'appelait Julien Leroi. Un peu candide, il disait à Grandmaison et à Ducou qui l'attachaient :
— Si je meurs, ce sera, du moins, en bon républicain.
Grandmaison répliqua :
— F... bougre ! Ce n'est pas ta mort, mais ton bien que nous voulons 2.
Depuis l'arrivée de Grandmaison, ivre comme un simple Marat3, et de Goullin, qui, retenus, comme on Ta vu, par Carrier, ne parurent que tard dans la nuit, on activait la besogne, non sans peine.
— Le temps de les habiller, le temps de les fouiller', le temps de les assommer, c'est bien du temps, geignait Ducou.
Car, tout en liant les victimes, il n'oubliait pas de
1 Déclaration de Tintelin.
* Journal des lois du 29 ventôse an III.
1 Do son propre aveu, Bulletin, VI, n° 84, p. 335.
4 Le texte dit fusiller : mais c'est là, bien certainement, une
coquille.
LA NUIT DU M FRIMAIRE 12o
visiter leurs portefeuilles1. Les autres en faisaient autant : ainsi, tandis que Jollv attachait les mains d'un pauvre commis de Nantes, nommé Alexis Garnier, celui-ci se trouva volé de 64 livres qu'il avait sur lui2. Jolly, — le fait a son importance pour la suite du récit, — afin de mieux lier les cordes, pesait sur les nœuds de tout l'effort de son genou. Garnier le suppliait de ne point tant serrer : à quoi l'autre répondit « que ce n'était pas pour longtemps3 ». Quand les victimes étaient ainsi garrottées, deux à deux, on réunissait neuf ou dix couples par un long câble qui les joignait l'un à l'autre, formant ainsi des « chaînes » de dix-huit ou de vingt.
Grandmaison avait pris la direction du travail.
— Il est temps, partons, répétait-il à tout moment*.
II allait de chambre en chambre, appelant les prisonniers, frappant les récalcitrants à grands coups de plat de sabre.
— Mais, sacrés gueux ! Dépèchez-vous donc ! Votre toilette est-elle bientôt faite5"?
Goullin, pour sapait, poussa jusqu'à l'inlirmerie, y recruta les malades. Il y avait là un moribond, nommé Charles Anna, gendarme de Paris : un des Marats, voyant ses yeux clos, lui souleva les paupières :
1 Déclaration de la fille Laillet. Bulletin, VI, n° 71, p. 282. '- Quarante livrer seulement, d'après les Xoles de Bachelier. 3 Lallié. Xoyades, p. 31.
* Déclaration de Gervais (ou Hervé) Poupon, Bulletin, VI, n° 87, p. 348.
5 Déclaration du concierge Laquèze. Bulletin.Xl, n° 68, p. 271.
— Bast ! dit-il, au camarade qui l'accompagnait, il va mourir, il ne peut plus marcher ; que veux-tu faire de cela? Demain, il sera mort ; vois-tu comme il roule les yeux?
Le camarade riposta :
— C'est égal, il y a des voitures, il faut l'emmener l.
On devrait, pour compléter le tableau, citer cent faits similaires : c'est un malheureux, nommé Poignan, échappé de la cuisine où Jolly et Ducou entravent les victimes, qui vient dans la cour crier à ses compagnons de captivité restés dans leurs chambres :
— Nous sommes perdus, mes amis, on va nous noyer !
C'est un détenu, déjà lié, qui, torturé par la soif, réclame, de la pitié du concierge, un verre d'eau :
— Il n'en a pas besoin, dit à Laquèze un travailleur ; dans un instant, il va boire à la grande tasse.
C'est l'un des Marats qui, ayant ficelé un grand et robuste gaillard, Jean Durand, le présente fièrement à ses compères, remarquant :
— Celui-ci boira beaucoup, car c'est un fort homme2.
C'est Goullin, pressant la besogne, allant de groupe en groupe, invitant sa troupe à se hâter :
— Dépêchons-nous, chers amis, la marée baisse3.
4 Déclaration de Tintelin. Archives municipales de Nantes, citée par Lallié, Noyades, p. 29.
* Déclaration d'Alexis Garnier. Idem, p. 32.
3 Déclaration de Laquèze. Archives municipales de Nantes. Lallié, Noyades, 32.
LA NUIT DU -2i FRIMAIRE 127
Ceux qui déjà étaient liés pleuraient et se lamentaient : un grenadier, condamné à quinze jours de prison pour vol d'un pantalon, sanglotait, demandant « s'il était possible qu'on le fit périr pour un pareil délit1 ».
Les Marais ne répondaient pas, harcelés par Goullin. Voyant que la nuit s'avançait, il voulait en finir; mais il n'avait pas son compte: à peine ses ivrognes avaient-ils ramassé une centaine de détenus. De ceux portés sur la liste, cinquante environ faisaient défaut. Laquèze avait beau expliquer que, depuis la confection de cette liste, datant déjà d'une décade, bon nombre de détenus avaient été évacués sur les hôpitaux, Goullin faisait « peste et rage » déclarant ne pouvoir se contenter d'une si mince récolte et qu'on irait, en passant, prendre à l'hôpital ceux qui manquaient au Bouffay. L'idée fut jugée bonne ; mais aurait-on le temps de la mettre à exécution? Tintelin, le détenu qui, demeuré tapi dans sa cellule, malgré l'appel répété de son nom, parvint à ne point être découvert, perçut des fragments de dialogue que, plus tard, il nota : — « Eh! Durassier! Amène-m'en donc encore un! — Le voilà, je te le recommande... — Dépèchons-nous, la marée perd... Tiens, bois un coup d'eau-de-vie. » Et la voix pâteuse d'un homme saoul, s'obstinait dans la cour :
— Titelin... Tatelin... Tintelin... où est-il donc? Pille t aîné... Pille t jeune... Martin... Ils sont à l'hô-
' Déclaration de Laquèze. Archives municipales de Narites. Lallié, Soyades, 32.
pital. Dépèchons-nous, car voilà quatre heures, nous ne pourrons sans doute pas y aller1.
Il fallait y renoncer, en elïet. Avant que Goullin et Grandmaison eussent réussi à grouper leurs hommes pour entreprendre à l'hospice une expédition semblable à celle du Bouffay, la nuit aurait pris fin et ils désiraient en terminer avant l'aube. Pourtant ils estimaient le résultat piteux : cent et quelques hommes! Quelle pauvre baignade ! Mais Goullin se souvint tout à coup :
— Je t'en ai envoyé quinze ce soir, dit-il au concierge, qu'en as-tu l'ait?
Laquèze répondit qu'il les avait logés dans la chambre d'en haut : c'étaient quinze guérandais « à larges culottes » pris dans la déroute de l'armée vendéenne : ils étaient arrivés à Nantes le jour même et n'avaient encore subi aucun interrogatoire.
— Eh bien, commanda Goullin, qu'on me les fasse descendre2. Ceux-là -sont aussi bons que les autres '.
On arrivait ainsi au nombre de cent vingt, dont Goullin et Grandmaison ne se contentaient pas encore.
Alors on prit ceux qu'on trouvait, au hasard. Poignan, affolé de terreur, s'était réfugié dans les latrines; on l'en tira pour le lier ; mais à la supplication de la femme Laquèze, il ne fut pas emmené'. Durassier,
' Déclaration de Tintelin. Archives municipales de Nantes. LalliO. Noyades, 30.
s Déclaration de Laquèze. Bulletin, VI, n° 68, p. 271. 3 Déclaration de Hervé Poupon. Noies de Bachelier. 1 Archives nationales. F7 4422.
titubant d'ivresse, happait tout ce qu'il pouvait atteindre et on l'entendait vociférer :
— Marche, bougre ! Comme les autres1.
On en tenait, maintenant, cent vingt-neuf2 : il fal-
1 Déclaration de Jeanne Laillet. Bulletin. VI, n° 71, p. 282.
? En voici la liste, publiée, je crois, pour la première fois : je lai trouvée avec dautres papiers provenant de Phélippes-Tronjolly, dans le carton F7 4422 des Archives nationales.
Liste des détenus dans la maison d'arrêt du Bouflay livrés le 24 frimaire au soir, aux citoyens Goullin et Grandmaison, membres du Comité révolutionnaire de Nantes. Savoir : I. Jean André, échappé des galères : 2. Passeuse dit la Feuillade, point jugé ; 3. M'1» Rainbaule, idem; 4. Guibert, échappé des galères; 5. Antoine Rivière, jugé; 6. Poupelard, idem; 7. Pierre Yvon, idem ; 8. Jacques Durand, idem; 9. Antoine Bouton, idem: 10. Jacques Bichard, idem: il. P. Yvert, idem; 12. Joseph Guilbaud, idem; 13. G. Morisseau, idem; 14. Min Bahuhaud, idem ; 15. Montaroux dit la Forêt, idem; 16. M'n Prioux, idem; 17. Jean Marchand, point jugé ; 18, P. Rochard, jugé ; 19. Antoine Franac, idem ; 20. Joseph Pichard, idem : 21. Julien le Roi, idem ; 22 M'1 Carimalot, point jugé : 23. Louis de Launay, point jugé : 24. Laurencin, juge : 25. Deslandes, idem ; 26 Charles Anna, idem; 27. Thibaud Mayer, idem ; 28. Vincent Gérard idem; 29. Louis Guibour, idem : 30. M'11 Bouvier, idem; M. (N ? James, idem, 32. Jean Durand, idem : 33. Jean Gouraud, point jugé 34. Alexis Garnier, jugé ; 35. Mal Roncin, idem ; 36. Jean Jacques point jugé; 37. Louis Gibert, jugé; 38. Joseph Gibert, idem; 39 Coniam, idem ; 40. Cormerais Cloûet, idem ; 41. Sébastien Guilbaud renvoyé à la Convention ; 42. Jean Luneau. idem : 43. Jean Vrignaud idem; 44. G. Jannet, point jugé; 45. René Raimoux. renvoyé à la Convention ; 46. Min Landry, idem ;47. Gérard, idem; 48. Le ChauiT, idem; 49. Julien Forey, idem ; 50. Joseph le Boy, idem; 51. G. (?) Vallière, idem: 52. Julien Bassin, idem ; 53. F°i« le Fèvre, idem; 54. Jacques le Maire, idem : 55. M'<» David, idem ; 56. Isaac Chabot, idem ; 57. Jean Boulois, idem ; 58. Fois Bernier, idem ; 59. Fois Couturier, idem; 60. P. (?) Prin (?), idem ; 61, Fois Guitteux, idem : 62. Julien Delbos, idem ; 63. Honoré Charpentier, idem ; 64. F<"s Corniau. idem; 65. Fois Cerebe \*),idem ; 66. G (?) Gaboret, idem ; 67. M>n Breteché, idem ; 68. Le Tourneux, point jugé ; 69 Min Bouille, idem ; 70. G (?) Janet, idem; 71. Julien Rondeau renvoyé à la Convention ; 72. Che» le Roy, idem ; 73. N»s Rocher, idem ; 74. Jean Coué, idem ; 75. P. Dubourg, idem; 76. Plantier fils, idem ; 77. Antoine Normand. idem: 78. Thomas échappé des galères: 79. Jean du Coin renvoyé
lut bien s'en contenter, car le plus difficile restait à faire ; Goullin, pour renforcer sa troupe de Marats ivres, avait réquisitionné des soldats au poste central du Port-au-Vin \ C'étaient des gardes nationaux, tous citoyens de Nantes, à qui l'horrible consigne ne plaisait guère. Ils obéirent pourtant. L'un d'eux, entrant au Bouffay, se heurta au Marat René Naux qu'il reconnut : il le salua en le nommant :
— F..., riposta Naux, je'sais mon nom! Tu ne dois pas me nommer; je ne suis déjà pas trop à mon aise ici2.
Trait qu'il faut recueillir, car il indique combien ceux mômes qui paraissaient apporter le plus d'ardeur
à la Convention; 80. G. (?) Forin, point jugé; 81. Charles Léon, renvoyé à la Convention ; 82. Fois Teneau (?) point jugé ; 83. G. (?) Priée renvoyé à la Convention ; 84. André Drouet, point jugé ; 8b. M»* le Roy, idem; 86. Jean Rotier, idem; 87. René Nocret, idem; 88. G. Bahuhaud, idem; 89. Joseph Chevalier, idem; 90. Louis Gervier, renvoyé à la Convention ; 91. Jean Boucard, point jugé ; 92. Fois bou. reau, idem; 93. Jean Haraon, idem; 94. Mené Guérin, idem; 95. Julien Michaut, renvoyé à la Convention ; 96. Charles Rouleau, idem; 97. Julien Pineau, point jugé; 98. Fois Glemeau, jugé ; 99. Bediguand, point jugé ; 100 Etienne Gauchaud (?), idem; 101. G. (?) Gaubin, idem; 102. Julien Toute, idem; 103. Bouraigal (ou Bournigal), idem ; 104, Ganache, idem; 105. Etienne Morel, renvoyé à la Convention; 106. Jean Durand, point jugé; 107. Jean Santerre, idem ; 108. Jean Brossard, idem; 109. Louis Bien, idem; 1 10. Robert Martin, idem; lit. Julien Yviquel, idem; 112. Jean Olivier, idem; 113. F°is Mahé, idem; 114. Mei Avenard, point jugé ; 115. Yves Rousseau, idem; 116. G. (?) Mahé, idem; 117. Jean Audrain, idem; 118. G. (?) Mahé. idem ; 119. Denis Guillot, idem ; 120. Gabriel Guillaume, idem; 121. Jean Giffray, idem; 122. Nas Gohin, jugé; 123 G. (?) Gohin, idem; 124. Marchand, point jugé : 125. Beaudouin, idem ; 126. G(?) Rortais, idem ;127. G. (?) Berranger, idem; 128. G"« (?) Le Mauff, (?), idem; 129. Fois Le Gai, idem.
1 Courrier républicain du 11 brumaire an 111, p. 15. Déclaration de Lechantre.
■ Idem.
à cette épouvantable besogne, avaient peur, — et peutêtre honte.
Grâce au renfort des gardes nationaux, Goullin et Grandmaison parvinrent enfin à mettre en route les premiers pelotons de victimes vers le lieu de l'embarquement. Il fallait, pour s'y rendre, suivre tout le quai de la Fosse sur un parcours de plus d'une demilieue. La nuit était très noire1. Des fiacres devaient transporter les moins valides2 ; les autres, liés, comme on l'a vu, par groupes de dix-huit ou de vingt, allaient faire le chemin à pied.
— Il est temps, partons, insista Grandmaison3. Ducou et Jolly, prenant congé de Bernard Laquèze,
ajoutèrent par manière d'adieu :
— Au plaisir, nous reviendrons bientôt en faire autant et te débarrasser encore : en voilà aujourd'hui une bonne petite provision*.
Le premier groupe se mit en marche, encadré par les soldats qui le conduisirent jusqu'à la cale Robin5.
* Courrier républicain du 30 brumaire an III, p. 86.
* Un commis du bureau des classes, Etienne Burgault, passant, vers onze heures ou minuit sur la place du Bouffay, aperçut « du mouvement, des voilures, des files de prisonniers ». La curiosité le poussa à descendre dans la geôle où il resta jusqu'à trois heures du matin. Bulletin, VI, n° 83, p. 330.
3 Déclaration de Gervais Poupon. Bulletin, VI, n° 87.. p. 368.
* Déclaration de Jeanne Laillet. Bulletin, VI, n° 71, p. 282.
5 Déclaration de René Naux. Coumer républicain du 29 vendémiaire an III, p. 391. On désigne, à Nantes, sous le nom de cale un quai déclive dont la pente facilite le débarquement des navires à toutes les phases de la marée : la cale aux foins, la cale aux oranges. On donnait ordinairement à ces cales le nom des négociants dont
Grandmaison et Goullin y étaient déjà, et aussi quelques Marats : Coussin, Petit, Bataillé, Jolly, René Naux, Pinatel, Crespin, Boulay, Bouvier. L'escorte put donc retourner au Bouffay pour y chercher un autre chaînon de prisonniers. Mais, à la cale, rien n'était prêt. Petit courut réveiller le charpentier Affilé1. Qu'on imagine l'angoisse des condamnés, attendant là, les poignets hrisés par leurs liens, grelottant de peur et de froid, sur le bord du fleuve qui va les engloutir, et dont ils devinent, dans l'ombre, aux clapotis du bord, le grand courant rapide. Quelques-uns s'illusionnent encore : ce qu'ils redoutent, ce n'est pas la noyade improbable ; ils craignent d'être fusillés, là où on les mène. Ils supplient, tentent d'attendrir leurs bourreaux, demandent « à servir la patrie2 ». Un des Marats, môme, Pinatel, ne peut croire à l'hécatombe : il admet encore la vraisemblance d'un transfèrement dans quelqu'île du littoral.
— Comment, bête, lui souffle un camarade mieux averti, tu ne vois pas qu'on va les noyer3?
Affilé, pourtant, ne paraît pas, et déjà le second groupe des victimes amenées du Bouffay s'est joint au premier ; un troisième arrive bientôt*, en tumulte.
elles desservaient les magasins : la cale Cliaurand, la cale Sagory, etc. D'après le témoignage de Leroi, la cale Robin était située à l'extrémité de la Fosse, non loin de l'emplacement où s'élève actuellement la gare maritime.
1 Déclaration de Petit. Archives municipales de Nantes. Lallié, Noyades, 33.
■ Déclaration de Julien Leroi. Bulletin, VI, n° 63, p. 249.
3 Notes de Bachelier, déclaration de Pinatel.
1 Bulletin. VI, n° 63, p. 24'J et Courrier républicain, 29 vendémiaire an III, p. 891.
Leur passage bruyant a réveillé les bourgeois endormis ; la citoyenne Lavigne, de sa maison du quai Bouguer, entendant « des cris perdants », est sortie de son lit, a mis la tète à la fenêtre et a vu, « allant du côté de l'eau » et entourée de soldats, une troupe de gens « en bonnets de nuit », pouvant à peine marcber. L'un des conducteurs invectivait le plus éclopé :
— Arrive donc, bougre de gueux ; je te f . . . cent coups de plat de sabre, si tu n'avances pas plus promptement1.
Le dernier convoi est celui des estropiés, des malades et des moribonds, tirés de l'infirmerie du Bouffay et que les voitures amènent jusqu'à la cale Robin où Goullin et Grandmaison s'impatientent. Les malheureux que l'attente affole et qui sont en nombre, maintenant, geignent et protestent de façon inquiétante. Pour les calmer, on leur apprend « quils seront employés à la construction d'un fort ». Puis on les promène à la recherche d'un bateau. De l'avenue du bois de Launay 2, Grandmaison les ramène vers le corps de garde de la Machine, au bas de la rue des Trois-Matelots. LeMarat Petit, voyant ce mouvement rétrograde :
— Vous les reconduisez au Bouffay. Bonsoir, je vais me coucher, dit-il 3.
1 Déclaration de la citoyenne Lavigne. Bulletin, VI, n» 76, p. 302.
* Julien Leroi écrit le bois de Lamourette. Peut-être dans le peuple, à Nantes, dont Leroi était originaire, désignait-on ainsi le bois de Launay qui s'ouvrait à l'extrémité d'une allée donnant sur la Fosse : « promenade délicieuse que, de tout temps, le propriétaire a bien voulu ouvrir au public ». Annales Nantaises, an III, p. 647.
3 Déclaration de Petit. Archives municipales de Nantes. Lallié. Noyades. 33.
Et il rentre chez lui ', croyant la partie remise. Goullin et Grandmaison ne songent guère à la retarder, pourtant; leurs collègues Mainguet et Bollogniel sont venus les rejoindre et l'on a enfin découvert une gabare qu'on dispose en hâte : Affilé s'en occupe ; mais il ne peut suffire : il a requis l'un de ses confrères en lui recommandant « d'apporter son marteau, sa hache et sa tarière ». Sous les yeux de ceux qui vont mourir, on entame les flancs du bateau pour y pratiquer deux sabords2 dont on obstruera l'ouverture au moyen de planches simplement clouées : les coups de hache et de marteau résonnent dans la nuit3 et les condamnés à l'atroce supplice ne peuvent garder aucun doute. Alors, dans une révolte désespérée, Alexis Garnier, ce commis de bureau que Jolly a si fortement lié à grands renforts de coups de genou, — parvient à se débarrasser des cordes qui l'attachent à James, son compagnon d'agonie. Il est libre, il s'élance, disparaît dans la direction du corps de garde de la Machine. Celui-là, du moins, sera sauvé4; mais Grandmaison s'étonne du désordre de son troupeau : il s'approche du groupe, en fait le compte, constate qu'il lui manque un homme, interroge les restants, les invective, les menace, réclame de l'aide,
A Rue de Launay, n° 1. Lallié, Noyades, 33.
8 « Affilé m'a dit qu'on avait pratiqué deux petits sabords de dixhuit pouces. » Déclaration de Tabouret, voilier à Nantes. Bulletin, VI, n» 79, p. 714.
3 « Il y avait des charpentiers qui cognaient. » Déclaration de Bouvier. Notes de Bachelier.
4 « Grâce au concours d'un officier du poste... » Bulletin, VIII, p. 55.
LA NUIT DU 21 FRIMAIRE 13a
prend son pistolet par le canon et., au hasard, frappe les têtes, à tour de bras, avec la crosse ; Bataillé, accouru à l'appel de son chef, sabre James qui reste éventré sur la place ; d'autres qui, dans l'horreur irraisonnée de la mort, ont réussi à relâcher leurs liens, se bousculent et cherchent à s'échapper, sont rejoints et « coupés en morceaux ■ », tandis que Goullin s'est lancé à la poursuite de Garnier, et, une chandelle à la main, tourne autour de tous les baraquements et hangars qui encombrent le quai, cherchant le fugitif, qui reste introuvable.
Il faut bien se résoudre à le laisser vivre, du moins cette nuit encore : aussi bien, la gabare est prête, et Grandmaison rétablit la discipline en y empilant son bétail humain. Une échelle est appliquée au flanc du bateau pour faciliter le chargement. Jolly et Mainguet le surveillent2. Comme il n'est pas possible de manœuvrer ces grappes d'hommes enlacés, il faut bien couper les cordes qui les accouplent : leurs poignets restent liés, c'est l'essentiel3. Mais descendre une échelle, sans l'aide des mains, n'est pas chose aisée, et, pour accélérer l'embarquement, Grandmaison saisit les malheureux par le collet et les jette, l'un sur l'autre, dans la gabare. Ils s'y débattent, en tas, hurlant d'effroi, prolestant, criant grâce : — « Ah !
1 Lallié, Soyades, d'après les déclarations conservées aux Archives municipales de Nantes et Bidletin, VIII, p. 55.
* Bulletin, VI, n" 58, p. 230.
3 « Nos cordes sont coupées pour faciliter notre descente l'un après l'autre. » Déclaration de Julien Leroi. Bulletin, VI, n» 03, p. 2i9.
mon Dieu ! Ali ! miséricorde ! Est-ce donc des républicains qui se conduisent ainsi? » '
Des Marats sont appelés pour mettre l'ordre dans cette mêlée palpitante : ils frappent au hasard, à grands coups de crosse, en profitant pour fouiller à tâtons ces corps grouillants, et rafler les montres, les boucles d'argent, les souliers, les pièces de monnaie "...
L'épouvantable arrimage s'achève dans cette confusion. Grandmaison a précipité les derniers et Ton entend la voix gouailleuse de Jolly criant « qu'ils auront bon vent et seront vite arrivés3 »,
Les Marats se dégagent non sans peine, remontent; aussitôt l'écoutille est fermée ; les charpentiers la fixent à coups de marteau; mais, dans un suprême effort de désespoir, la cargaison rugissante s'entasse, se rue, opère sur les fragiles voliges une formidable poussée qui soulève le plancher du pont : les noyeurs clouent en hâte des cercles sur les panneaux * et l'ordre est donné de démarrer.
Goullin n'a pas quitté le quai : Bollogniel, qui est là aussi, assurera, plus tard, que Carrier vint assister au chargement, qu'il causa avec Goullin « et lui donna des ordres à l'oreille8 ». La gabare, dirigée par Affilé et ses charpentiers, a pris le courant ; elle a disparu dans la nuit, descendant le cours du fleuve.
' Notes de Bachelier. Déclaration de Pierre Chartier.
* Déclaration de Julien Leroi.
3 Idem.
* Déclaration de Chartier. Lallié, Noyades.
5 Bulletin, VI, n° 61, p. 242. Goullin ne nia pas le fait.
LA KOIT DU M reUUIRE 137
Sur le couvercle de ce grand coffre dérivant, plein de tumulte et de gémissements, sont assis Grandmaison et les hommes de sa bande : ils chantent à tuetête, pour moins entendre les cris de leurs victimes1.
— A File Gheviré, commande, à voix hasse, Affilé.
Cheviré est un banc de terre basse, dont la pointe se trouve en aval de Trentemoult, à l'endroit où la largeur du fleuve, divisé en plusieurs bras, atteint dix-sept cents pieds. La gabare glisse au fil de l'eau, remorquant deux petites barques dont les noyeurs se serviront pour regagner la rive. René Naux vient d'utiliser Tune d'elles pour porter aux canonniers de garde sur le ponton de la Sécherie, l'ordre, signé par Goullin, de « laisser passer »2. La gabare passe, en effet : elle est bientôt à la hauteur de Chantenay; Affilé prévient que le moment approche3.
Ses ouvriers descendent dans les batelets, se préparent à ouvrir les sabords par où l'eau entrera ; mais, à l'intérieur de la gabare, croissent le tumulte et les cris : — « Sauvez-nous ! Sauvez-nous ! Il est encore temps4 ! »
La plupart des moribonds, encaqués dans cette oubliette flottante, ont réussi à dénouer leurs liens. Alors commence une effroyable scène : leurs doigts,
1 Déposilion de Gaullier. Bulletin, VI, p. 356.
i Déclaration de Louis Naux. Courrier républicain. 9 vendémiaire an III.
3 Déclaration de Grandmaison. Bulletin, VI, n° 79. p. 315.
1 Déclaration du voilier Tabouret (ou Tabouré), l'un des ouvriers dAffllé. Bulletin, VI, n« 79, p. 314.
agrippés, se cramponnent, écartent les planches, qui cèdent, laissant passer des mains, des bras, crispés en des gestes éperdus. Les Marats sont pris de peur et, pendant que les charpentiers, hachant le bordage, ouvrent les sabords dans lesquels le flot tourbillonnant s'engouffre, Grandmaison, maniant son sabre comme une faux, abat ces mains suppliantes et ces bras convulsés, plonge sa lame dans les fentes, perçant au hasard 1 ces adversaires invisibles dont la prison, envahie par l'eau, s'enfonce lentement, perpendiculairement 2 et qui jettent, au moment de suffoquer, des cris d'épouvante si formidables qu'ils furentenlendus jusque dans la ville3.
La Loire n'a pas gardé le secret de ce qui se passa dans ce grand tombeau submergé, à l'heure où les noyeurs harassés regagnaient le port. Lorsque le flot eut rempli et fait taire ces bouches hurlantes, recouvert les têtes, renversé et ballotté les corps accrochés aux parois de la gabare, l'un d'eux, dans une crispation désespérée, resta suspendu par les mains à une fente de l'écoutille. C'était le corps de Julien Leroi, ce cocassier que, dans la cuisine du Bouffay, Grandmaison et Ducou avaient si brutalement lié.
1 Bulletin, VI, n° 84, p. 335. Crespin dépose : « J'étais sur Ja gabare, j'ai vu ces malheureux passer leurs bras et leurs mains à travers les fentes. J'ai vu Grandmaison sabrer ces malheureux ; je l'ai vu plonger son sabre dans une des fentes et j'ai entendu l'un des prisonniers s'écrier : Oh ! le scélérat, il me •perce ! »
* « La gabare est descendue tout doucement et perpendiculairement. » Déclaration de Grandmaison. Bulletin, VI, n° 79, p. 315.
3 « Vernet, taillandier, a entendu de son lit, il y a environ un an, les cris des noyés. » Courrier républicain, 10 brumaire an III, p. 87.
Julien Leroi n'était pas mort. Au moment de l'embarquement, précipité au fond de la gabare, il avait coupé avec ses dents la corde qui l'attachait encore à son compagnon : celui-ci, à son tour, le délia et, quand l'eau fit irruption dans le bateau, Leroi, dont les mains étaient libres, demeura cramponné, malgré le terrible remous. La gabare, coulée sur un bas-fond, ne sombra pas entièrement. Sa partie supérieure resta hors de l'eau qui, prenant son niveau, laissa entre elle et le plafond de l'embarcation, un espace suffisant pour que la tète de Leroy pût émerger.
Il pouvait ainsi respirer; mais dans quelle horrible situation î On possède, conté par lui-même, le récit de cette nuit tragique : on le lira plus loin, intégralement reproduit : il ne semble pas que ce pauvre homme ait, éprouvé grand émoi ; la seule chose qui le frappe, c'est qu'il est vivant ; et il s'en réjouit. Le reste lui importe peu. 11 ne dit rien de ses impressions quand, dans cette obscurité terrifiante, cessa brusquement la clameur de ses compagnons'; il ne dit rien de ces agonisants qu'il sentit se heurter, se tordre autour de lui : il nagea « pendant deux heures sur les cadavres ». Au jourv — la noyade, bien que personne n'en indique l'heure précise, avait dû s'effectuer après cinq heures du matin, — Leroi entendit passer une barque, héla le batelier qui, — sans paraître, lui non plus, étonné ou ému, — monta sur le pont de la gabare échouée, y tailla une ouverture avec son gafïot, jeta une corde au survivant qu'il prit dans son bateau et conduisit à la rive.
Leroi alla droit au corps de garde. Il était presque nu : il raconta qu'il venait de Montoir et qu'il était un naufragé. Les soldats lui prêtèrent un manteau et remmenèrent au Comité révolutionnaire où se trouvaient Bollogniel, Levêque, Perrochaud, le commissaire Jolly et Bachelier, qui présidait. En voyant ce misérable, grelottant et mourant de besoin, ces dignes magistrats comprirent d'où il venait : « ils le regardèrent et se mirent à rire ». Mais Jolly, dont l'amourpropre d'auteur était en jeu, puisqu'il était l'un des organisateurs de la noyade, jugea sévèrement cet insolent, ce révolté qui avait l'audace de n'être pas mort : il opina pour qu'il soit « refoutu à l'eau ». Bachelier, dans la crainte de froisser son collègue, ordonna que Leroi serait reconduit au Bouffay et qu'on le « mènerait », ce soir avec les autres. Mais le cocassier en fut quitte pour cent jours de cachot au pain et à l'eau.
Alexis Garnier qui, on s'en souvient, s'était échappé avant l'embarquement, s'était réfugié à Nantes même, chez un ami. Il resta là caché durant trois mois, attendant une occasion de s'embarquer. Un jour, ayant commis l'imprudence de quitter sa retraite, il fut rencontré par le porte-clefs du Bouffay, Joson Gérardeau, qui lui mit la main au collet et le traîna au Comité. Goullin invectiva Garnier.
— Comment, coquin, te voilà! J'ai usé une chandelle à te chercher ; mais tu me la paieras bien.
Garnier fut réemprisonné au Bouffay et jeté dans un cachot souterrain.
— Console-toi, lui dit-on ; nous reviendrons un de
ces jours te chercher, et tu feras nombre avec les autres.
On vint l'y chercher, en effet. Mais c'était à l'heure où le Comité, muselé, lut incarcéré à son tour. Nous retrouverons Leroi et Garnier à Paris, déposant, devant le tribunal réparateur, des faits dont ils avaient été témoins.
vu L'ÉPOUVANTE
Celui qui cherche à Nantes des souvenirs et des vestiges de l'époque révolutionnaire est déçu par l'aspect tout moderne de la place du Bouffay, où rien ne subsiste de ce qui fut autrefois. Le quai de la Fosse éveille plus de réminiscences, avec son admirable ligne d'anciens logis à balcons, soutenus par des chimères, des têtes sculptées de faunes ou de sirènes qui ont vu tant de choses dont elles semblent garder l'horreur dans la fixité de leurs yeux de pierre. Mais, pour qui s'applique à revivre le passé, l'endroit le plus émouvant de la ville est le sombre escalier de l'hôtel de La Villetreux, à la Petite Hollande, — l'escalier de la maison qu'habita Carrier1.
11 est solennel, il est sévère, il est nu, il est terrible : sur ces marches ont résonné les bottes de Lamberty, traîné le sabre de Grandmaison, glissé les escarpins de Goullin ; la fourrure du proconsul a frôlé ces murs ; ses jurons ont fait écho sous ces voûtes. Que de gens
1 Ce quasi-palais fut bâti en 1727 par un très riche colon de Saint- Domingue, M. de La Villetreux. qui dépensa à cette construction 500.000 livres, le tiers de sa fortune, Souvenirs de Nantes avant et pendant Ja Révolution, par Fr. Lefeuvre
ont monté ce degré, le cœur serré par l'angoisse, et l'ont descendu dans le désespoir !
Carrier habitait, depuis son arrivée à Nantes, une partie du premier étage de l'hôtel, réquisitionné pour y loger les Conventionnels. De ses fenêtres il dominait la Loire et la vue s'étendait jusqu'aux lointains, pleins de fantômes, des Salorges et de Chantenay. Tout le jour il pouvait contempler cet horizon tragique, car il sortait peu, se couchant à six heures du matin, se levant à midi1; la nuit venue, il se montrait, allant, le plus souvent en voiture, à la Société populaire2, au Comité3, ou sur la place du Boufïay à l'heure des exécutions1. A quoi employait-il ses journées"? — Au travail, assurait-il; à la vérité il vivait en une sorte d'oisiveté sinistre et lubrique, mêlant, dans sa pensée farouche, des projets de massacres et de bestiales jouissances. Etait-il fou? — Peut-être.
Du mince procureur de province, confiné dans la chicane et les roueries professionnelles, la loterie des révolutions et l'impéritie du Comité de Salut public avaient fait un autocrate tout-puissant, disposant d'un pouvoir supérieur à celui qu'avaient exercé les rois; il avait ses armées, ses tribunaux, son trésor; la Société populaire était son parlement, sans droit de remontrance; le Comité, corrompu comme un bagne, était son conseil soumis; la compagnie Marat sa garde prétorienne. Quoi d'étonnant à ce qu'une si
1 Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 33. - Lallié. Noyades, p. 71.
3 Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 13. 1 Bulletin. VI, n« 86, . 33b.