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EVENEMENT

Au ci-devant monastère des Petits Capucins, sur la colline de Alisery, des ecclésiastiques étaient détenus.

C'était le reliquat de cinq ou six cents prêtres, arrêtés pour refus de serment, dans la Bretagne, l'Anjou et le Maine : les valides devaient être déportés à Cayenne, les autres simplement détenus sous la surveillance de la municipalité. Au nombre d'une centaine, — tantôt réduit par la mort, tantôt accru par de nouvelles arrestations, — ils avaient été logés d'abord à la maison de Saint-Clément ', puis transférés au château, et, de là, aux Carmélites ; pendant l'été, on les avait entassés sur le navire la Thérèse, ancré en Loire, devant la Sécherie; mais comme la location de ce bateau imposait à la ville une dépense, et la surveillance du bord un surcroît de service aux militaires, on avait, une fois de plus, par économie, délogé ces insoumis, et, depuis le 7 août, ils étaient incarcérés aux Capucins.

Ces successifs déménagements ne s'étaient pasopé-

1 A. Lallié. Histoire de la persécution des prêtres noyés.

rés sans détriment pour les prisonniers : on avait confisqué, d'abord, les vases sacrés, les patènes, les ornements d'église trouvés dans leur bagage ; plus tard, une compagnie de canonniers s'était partagé leurs effets, restés au couvent des Carmélites après l'embarquement sur la Thérèse ; à bord du navire même, une saisie, officiellement ordonnée, les avait privés de leurs soutanes, ceintures, calottes, aubes, chasubles et linges d'autel : six d'entre eux seulement avaient obtenu de conserver la robe, « sur leur déclaration qu'ils ne possédaient point d'autre vêtement ». Aucun d'eux n'avait réclamé contre cette dernière spoliation ; ils ne se plaignaient pas ; ils ne demandaient rien, pas même l'application stricte de la loi dont les rigueurs ne s'étendaient pas aux prêtres sexagénaires ou malades. Or, des quatre-vingt-dix détenus aux Petits Capucins, quinze étaient impotents1 ; cinquante-quatre avaient dépassé soixante ans ; on ignore l'âge de dix autres ; les jeunes et les valides, qui, légalement, devaient être déportés, se trouvaient là en infime minorité : aucun d'eux, d'ailleurs, n'était retenu pour « motif politique ». Us avaient tous, il est vrai, refusé de prêter le serment civique, imposé par la loi, et qu'ils estimaient contraire à leurs croyances ; mais, ce point excepté, ils ne s'étaient en rien montrés hostiles au nouvel ordre do choses : plusieurs, certainement, avaient accepté, non sans satisfaction, les réformes administratives : l'un d'eux, par exemple, l'abbé Julien Landeau, curé de Saint-

1 La liste a été établie par M. A. Lallié. Histoire de la persécution des prêtres noyés, p. 151.

Lyphard, aux enviions de Guérande, prêtre de cœur charitable et d'esprit conciliant, était à ce point estimé de ses paroissiens que ceux-ci l'avaient nommé maire de la commune, lors de la formation de la municipalité, en lui adjoignant son vicaire, 11. Goujon, comme secrétaire. Peu de mois plus tard, et pour ne point se soumettre à l'obligation du serment, le curé de Saint-Lyphard avait dû déposer l'écharpe aux trois couleurs, emblème de sa magistrature : on l'avait arrêté et conduit à Nantes, où, depuis bientôt un an, il partageait courageusement la détresse de ses compagnons de captivité1.

Contre ce docile troupeau, le département et la commune gardaient pourtant un grief : quoique résignés à tout subir, ces malheureux prêtres mangeaient : ils avaient élu pour économe un de leurs compagnons de captivité, l'abbé Douaud2, ci-devant chanoine de Nantes et secrétaire de M8' de la Muzanchère. Les patriotes soupçonnaient bien que la plupart des détenus possédaient quelques économies jalousement conservées en prévision des aléas prochains; il avait bien fallu, néanmoins, leur allouer une paie de nourriture et cette allocation était parcimonieusement fixée à vingt-cinq sols par jour pour chacun

1 Notices sur les confesseurs de la foi dans le diocèse de Nantes pendant la Révolution par M. l'abbé Briand. Le curé de Saint- Lyphard, né à Quenigen, en Guérande, en 1745, avait lors de son emprisonnement, quarante-huit ans.

4 Gabriel-Urbain Douaud, né àTitTauges. Son frère, Louis-Georges, vicaire à Saint-Donatien de Nantes en 1770, puis curé de Savenay, fut déporté en Espagne, rentra en France en 1802 et reprit possession de sa cure : il mourut à Savenay en 1833. Le clei'gé vendéen victime de la Révolution, par l'abbé A. Barraud, 1, 174, note.

d'eux1. Les vivres étaient chers à Nantes, en l'automne de 1793 2 et l'abbé Douaud, malgré des miracles d'économie et d'ingéniosité, n'arrivait pas à satisfaire aux besoins de ses compagnons. 11 avait réduit leur quotidienne ration de pain à une demi-livre 3 : depuis le commencement de septembre, les prisonniers ne faisaient qu'un seul repas, à midi ; ils s'arrangeaient, le soir, « d'une triste collation * » ; en dé^pit de ces privations, leur maigre budget était en déficit et la dépense individuelle montait à trente-deux sous par iour que l'autorité se refusait à payer.

Une coïncidence est à remarquer : Je 8 et le 9 octobre séjourne à Nantes Carrier, se rendant à l'armée : sans doute lui soumet-on le cas embarrassant de ces prêtres voraces dont l'entretien obère les finances du département. Deux jours plus tard Tordre est donné de transférer ces bouches inutiles sur un des navires

' L'allocation était, dans le principe, de vingt sous par détenu. Mais, dans les premiers jours d'août, sur la réclamation de l'abbé Douaud et vu la rareté des subsistances, elle fut portée à vingtcinq sols.

* « 23 septembre : on se trouve actuellement fort à court de provisions dans notre ville ; notre municipalité a envoyé dans plusieurs endroits pour s'en procurer. — 21 novembre : depuis quelque temps, il y a beaucoup de presse à la porte de nos boulangers, il n'y a presque pas de provisions ici... » Lettres d'un bourgeois nantais, 1793-1795. Communication de M. Lionel Bonnemère à la Revue Rétrospective, 1902.

3 « L'état des dépenses de M. Douaud commence ainsi : 6 juin 1792, quatre-vingt-seize prêtres à souper, quarante-huit livres de pain. » Le clergé vendéen, par l'abbé A. Barraud, I, 176.

* Lettre de l'abbé Douaud au département. Archives départementales de la Loire-Inférieure, pièce citée par M. A. Lallié. Histoire de la persécution des prêtres noyés, p. 144.

ÉVÉNEMENT n UN GENIE NOUVEAU 35

du port. Grand émoi aux Petits Capucins : les prisonniers ont souvenir des tortures naguères endurées, au fort de l'été, sur la Thérèse : l'abbé Douaud, en leur nom, rédige une supplique : presque tous les détenus sont sexagénaires ou infirmes ; ils sont épuisés d'ailleurs par la captivité ; les entasser, au début de la mauvaise saison, sur un vaisseau ancré en Loire, c'est leur imposer un cruel surcroit de souffrances. Au couvent qu'ils occupent, ils sont, du moins, à couvert : ne peuvent-ils espérer qu'on les y maintiendra si on se refuse à leur accorder la liberté1*? Le conseil du département se laisse fléchir : le 16 octobre il transmet la lettre à la municipalité qui, le 17, émet également l'avis de ne point évacuer sur un bateau ces vieillards et ces malades. Mais, le 20 octobre, Carrier revient de Cholet : il est victorieux, il exulte : le 25, annulant les décisions du département et de la commune, le Comité révolutionnaire, tout à la dévotion du représentant triomphant, et dont l'autorité, en quelques jours, est devenue prépondérante, décrète le transfèrement des prêtres, sur la galiote hollandaise la Gloire 2, qui stationne en Loire, devant la Sécherie 3 ; le même jour, Talloca-

■ Le texte de la lettre est donné par M. Lallié. Persécution des prêtres, p. 147.

* Une galiote hollandaise n'était pas un vaisseau de nationalité hollandaise. On désignait ainsi un type de grand bateau de pêche gréé d'un niât à voile tpjadrangulairv et pourvu de deux focs triangulaires à l'avant. Dans le Traité général des Pèches de Duhamel du Monceau, 1769-1782 figure une galiote hollandaise ou sprek, tome II, 2« partie, 3e section, planche V.

3 La Sécherie était une pompe à feu servant à moudre le grain, à

tiondes vingt-cinq sous est supprimée1. La mesure était économique ; elle flattait, en outre, — la suite du récit l'établira surabondamment, — une idée chère à Carrier, encore qu'elle fût en son esprit restée à l'état de projet. Plus d'un mois auparavant, alors qu'il se trouvait à Saint-Malo, pays « à la hauteur » ayant arrimé sur un bateau une cargaison de prêtres et de nonnes, il avait confié à Héron le commandement du navire avec ordre d'opérer une déportation radicale2. Héron, furieux sanguinaire, avait compris : mais la croisière anglaise bloquait la rade malouine et il jugea prudent de ne point sortir : la cargaison fut portée au Mont- Saint-Michel et Carrier ajourna son essai de déportation radicale.

Le transfèrement des prêtres s'effectua le 28 octobre. Des Petits Capucins à la Sécherie, la route n'était point longue : les déclives jardins du couvent dévalaient jusqu'au quai 3 et on évita facilement d'exposer à la pitié des passants le lamentable cortège. Cependant, quelques fidèles, avertis, s'étaient groupés sur le passage des saints prêtres : cette tradition s'est transmise que, quand on les vit paraître sur les terrasses étagées, l'un des valides, l'abbé de Meyracq1,

étuver et sécher les farines, pour assurer leur conservation. Annales nantaises, l'an III, p. 648.

1 Lallié. Persécution des prêtres, p. 150.

1 Lettre de Carrier du 7 octobre. Aulard : Recueil des actes du Comité de Salut public, VIII, 286.

3 Annales nantaises, an III, p. 648.

* Il avait quarante-trois ans, étant né à Nantes, place du Change en 1750. Le clergé vendéen, par l'abbé A. Barraud.

dont la famille habitait Nantes, chanta, durant le parcours, d'une voix haute et assurée, le cantique du P. de Monlfort :

Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours... 1

Rien qu'à lire la liste des détenus, on imagine ce que fut cette descente en troupe espacée selon les forces de chacun ; têtes branlantes, cheveux blancs, tailles courbées, jambes fléchissantes : un capucin de quatre-vingts ans, le P. Kermoran ; un autre octogénaire, l'abbé Lemercier, prêtre de Guérande; un curé de Nantes, bien connu de toute la ville, l'abbé Fleuriau, qui avait soixante-dix-neuf ans ; l'ancien recteur de Gorges, M. Dugast, qui en comptait soixante-dix-huit ; deux infirmes, l'abbé Briand et l'abbé Lamarre : un autre, jeune, l'abbé Leroy, tanguant sur deux béquilles, au total, quatrevingt-dix, portant sous le bras tout leur avoir en un petit paquet, se soutenant, s'entr'aidant, poussés par les soldats, activés par le commissaire Viau qui préside à l'embarquement ; puis l'alignement de la misérable troupe au bord du quai, le difficile abord des bachots, secoués par le flot, les heurts, les bousculades, la conduite, par groupes, vers la galiote qui se balance au large et aux flancs de laquelle on voit, de loin, s'élever péniblement les gauches silhouettes que, au plat-bord, des hommes agrippent et qui disparaissent aussitôt, enfouies dans l'entrepont.

' Le clergé vendéen, par l'abbé A. Barraud, 1,238.

Les écoutilles refermées, un poste de soldats fut installé sur la galiote l. Comment vécurent les prêtres encaqués dans cette geôle flottante ? Qui les nourrit? Il y a quelque indice que de courageux nantais, parvenant à se glisser sur le vaisseau, leur procuraient des vivres : on cite, du moins, une femme qui venait habituellement apporter des aliments à l'un des prisonniers -, et, sans nul doute, ce fait ne fut pas isolé. Mais officiellement, il n'est plus question d'eux.

On s'en occupait, cependant ; dès les derniers jours d'octobre, deux créatures de Carrier, le tonnelier Foucaud et le carrossier Lamberty allèrent, vers huit heures du soir, flâner du côté de la Sécherie3. La Loire, dans ce faubourg de la ville, était bordée d'une ligne ininterrompue de hangars et de magasins appartenant aux divers armateurs. Pour embarquer ou débarquer, il fallait traverser l'un de ces magasins ouvrant, d'un côté, sur la rue, de l'autre sur le fleuve. De jour, pendant le travail de l'arrimage ou du déchargement, la circulation était libre ; mais, pendant la nuit, on fermait ces magasins et chacun d'eux était gardé par un surveillant qui y logeait.

1 Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, VI, n° 98, p. 402 (la pagination est souvent fautive). Déposition de Binet. commandant de bataillon et d'arrondissement à Nantes, sur l'ordre qu'il reçut de retirer une garde de la galiote.

"- « Une femme étant venue, suivant sa coutume, porter des aliments à l'un des prisonniers... » Déposition de Sourisseau, négociant. Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, VI, n° 96, p. 383.

3 Le moulin de la Sécherie se trouvait hors de la ville : au Bulletin (VI, n» 71, p. 282), la femme Pichot est désignée comme demeurant à la Sécherie, près Nantes.

Foucaud et Lamberty, pour avoir la facilité de gagner, à toute heure, le bord de l'eau, s'adressèrent au citoyen Sourisseau, concierge d'un de ces entrepôts particuliers et le sommèrent, au nom du représentant, de leur procurer le passage, en vue dune expédition. Sourisseau, après quelques difficultés, remit une clef de son « portail ' ».

Foucaud et Lamberty étaient en quête d'une gabare : ainsi nomme-t-on une sorte d'allège à fond plat, grossièrement construite en planches de sapin, servant à descendre jusqu'à Paimbeuf la cargaison destinée aux navires de fort tonnage qui, en raison de l'ensablement de la Loire, ne peuvent remonter le fleuve jusqu'à Nantes2. L'embarcation trouvée et achetée moyennant deux cents livres ' , les deux agents de Carrier vont, au cours d'une des nuits suivantes, chez un constructeur de navires, nommé Baudet, dont ils ne sont pas connus *, et le requièrent, au nom de la loi, de fournir des ouvriers pour ouvrir des sabords, aux flancs de leur gabare. H s'agit, prétextent-ils, de la conduire dans l'un des affluents de

1 « Foucaud vint à huit heures du soir, ordonner, de la part de Carrier, de laisser les portes ouvertes pour une expédition... Je remets une seconde clef pour ouvrir au besoin... Deux jours après, Foucaud revient : il me dit qu'il n'entend pas que la porte soit fermée, qu'il la veut ouverte... » Déposition de Sourisseau. Bulletin. VI, n° 96, p. 383.

'■ i Les gabares jaugent ordinairement de 50 à 200 tonneaux. » Annales nantaises, an III, p. 649.

3 Lallié. Xoyades, p. 13.

1 Bulletin, VI, n« 96, p. 382. Déposition de Baudet, constructeur de navires, à Nantes. « Deux inconnus sont venus, au nom de la loi, me requérir de fournir des ouvriers... »

la Loire où elle sera coulée à fond, afin de fermer, par ce moyen, le passage à l'armée des rebelles1 : Baudet, sans méfiance, désigna cinq de ses ouvriers2, qui, aussitôt, entreprirent la besogne. Le charpentier Berthé, les voyant travailler, s'étonna de ces trous carrés pratiqués dans la carène du gabareau, de façon à y ouvrir de larges voies d'eau '-. La citoyenne Pichot, tenant un cabaret à la Sécherie, intriguée comme Berthé, demanda aux charpentiers ce qu'ils faisaient là : l'un d'eux répondit qu'il n'en savait rien4. C'était le 8 ou le 10 novembre.

De ces déclarations concordantes, il ressort que, durant quinze jours, Foucaud et Lamberty donnèrent tous leurs soins à ces préparatifs : l'œuvre était mûrement étudiée.

Ils n'étaient pas seuls, d'ailleurs, à la méditer : l'aide de camp de Lamberty , Lavaux , avait été informé « du grand projet » ; et aussi Fouquet, ce garde-magasin, naguère chassé de la garde nationale comme indigne; et encore Lalouet, le Parisien, le pseudo-cousin de Robespierre qui, affublé, à l'antique, des prénoms de Mutius-Scœool, se disait missionnaire du Comité de Salut public. Tous, on l'a dit, étaient de cet état-major de déclassés qui, sous prétexte de fougueux patriotisme, s'étaient groupés autour de Carrier dès l'arrivée du conventionnel.

1 Bulletin, même déposition.

2 Martin, Reféchet, Pied-Lachèrc, Cadioc et Memiral. Bulletin, VI, n°96, p. 382.

3 Lallié. Noyades, p. 40.

1 Bulletin, VI, p. 283.

Quand l'un de ces ripailleurs, en course pour « le projet », suivait le quai de la Fosse et poussait jusqu'à la Sécherie où les menuisiers de Baudet activaient l'ouvrage, il pouvait voir, immobile au milieu du fleuve, la galiote amarrée, sous le tillac de laquelle grouillaient, parmi les rats et l'infection1, les vieux prêtres dont on combinait le supplice. Pour ruminer, pendant deux semaines, une telle machination; pour se complaire, tout ce temps-là, dans la pensée de l'effroyable scène dont ils ne pouvaient même imaginer d'avance les péripéties inédites, il fallut aux acolytes de Lamberty, une singulière ténacité de préméditation. Pas un seul n'eut un recul ; mais tous sentaient l'énormité de l'innovation et travaillaient à en éparpiller la responsabilité. Le Comité révolutionnaire les aida de son mieux, — inconsciemment peut-être : le o novembre, il prit deux arrêtés dont l'un portait de trente-cinq sous à trois livres par jour, la paye des gardes nationaux2; l'autre arrêté invitait les représentants à mettre l'embargo sur les navires en partance : on assurait ainsi la docilité des complices et le chômage absolu du port. Ces dispositions avaient été prises pendant une absence de Carrier. Celui-ci, parti de Nantes le 1er novembre, v rentra le 5, venant d'Angers où il

1 « La malpropreté, les rats et autres incommodités d'un vieux bâtiment où ils n'avaient même pas de lieu commode à cacher leur pain et leurs vivres... » Abrégé de l'histoire de la Révolution française par l'abbé François Chevalier. Manuscrit de la bibliothèque de Nantes. Collection Dugast-Matifeux.

* Lallié. J.-B. Carrier, p. 8!, d'après les registres du Comité révolutionnaire.

s'était concerté avec ses collègues. Tout était prêt lors de son retour ; mais la bande préférait n'agir que sur un ordre formel et écrit. Lamberty obtint seulement un pouvoir ainsi rédigé : — Permis aux citoyens Fouquet et Lamberty de passer partout où besoin sera avec un gabareau chargé de brigands, sans que personne puisse les interrompre ni troubler dans ce transport1 . Carrier signa ce papier dont les termes ne compromettaient personne. Lamberty et ses camarades eussent souhaité plus de précision, non point par scrupule, certes, mais par défiante prudence.

Carrier parut au Comité, le 15 au soir, et s'informa des prêtres embarqués sur la Gloire.

— A-t-on pris, demanda-t-il, des moyens révolutionnaires pour leur expédition?

Lamberty répondit :

— Tu ne te rappelles donc pas que c'est moi que tu en as chargé 2 ?

Carrier, se voyant engagé, s'emporta : — c'était sa manière. Après avoir lâché quelques bordées de jurons, il se retira et Lamberty, ainsi autorisé, fixa la chose au lendemain.

Le 16 novembre, quand la nuit est tout à fait tombée, il vient à la Sécherie, accompagné de Fouquet : quelques hommes delà compagnie Marat l'escortent, car il faut se garer des militaires et l'on a obtenu de

1 Pièces remises par les Comités réunis à la Commission des Vingl-un, imprimées par ordre de la Convention nationale. Paris Imprimerie nationale. Brumaire, an III.

1 Bulletin, VI, n° 72, p. 285.

l'adjudant général Boivin, commandant la place, qu'il retirât la garde placée sur la galiote l. Lamberty installe un poste à la buvette de la femme Pichot, afin de surveiller le quai, et s'éloigne avec le reste de sa troupe. Quelques instants plus tard la cabaretière voit, dans la nuit, glisser sur l'eau la gabare, vaste et profond cercueil que, montés dans des bachots, les bateliers dirigent vers la galiote 2.

On accoste : Fouquet, Lamberty, Foucaud et les autres montent sur le navire. Combien sont-ils? Quel est l'ordre ? On ne sait pas. Il est impossible de démêler, dans l'abondance des témoignages, comment lea ••xécuteurs se partagèrent le travail : on ne se représente pas ce que put être, en ce moment tragique, l'attitude de ces hommes, arrivant là, de sang-froid, sans mandat, pour commettre, sur ce troupeau de vieillards, de malades et d'estropiés qu'aucun jugement ne condamnait à la mort, le plus sournois, le plus étudié des assassinats. Un geôlier devait se trouver à bord de la galiote : de quel prétexte envers lui usèrent-ils pour obtenir qu'il livrât ses prisonniers ? D'un ordre fictif de déportation, sans doute. Qui eut l'audace de descendre le premier dans l'entrepont où gisaient les malheureux, de les réveiller, de les avertir? On sait seulement que, d'avance, pour parer à

' a Je n'ai point été requis de tournir la force armée pour la noyade; j'ai seulement reçu l'ordre de retirer une garde de la galiote pour faire place à la force armée qui y serait conduite par Fouquet et Lamberty et cet ordre était signé Boivin. » Déposition clo Binet, commandant de bataillon et d'arrondissement. Bulletin. VI, n° 98, p. 402.

* Déclaration de la femme Pichot, née Victoire Abraham.

toute résistance, bien improbable,, ils avaient reçu, en prévision d'une nouvelle translation, l'invitation de déposer, entre les mains du commandant, leurs montres, leur argent et ce qu'ils avaient de plus précieux : ces objets, assurait-on, devaient leur être restitués au château de la Musse, en Chantenay, où on allait les conduire1. Ainsi prévenus, quand ils virent entrer dans l'entrepont Lamberty et ses aides, les détenus se persuadèrent-ils que le transfèrement allait s'effectuer.

A cette même heure, Carrier honore de sa présence l'inauguration du nouveau local de la Société populaire qui prend, ce soir-là, possession de l'église Sainte-Croix2. Il monte en chaire et commence un discours, démontrant que « tous les maux qui infestent la race humaine sont sortis du trône et de l'autel » . Il vient à parler des massacres de la Saint-Barthélémy et, le sujet l'exaltant, il est pris d'une de ces crises de fureur maladive ou calculée qui communique à sa sauvage éloquence le ton de la Pythie sur son trépied : il croit entendre les mânes d'un million de victimes égorgées, « provoquant la vengeance nationale contre les prêtres »; il interroge sa conscience sur les orgies scandaleuses des vendeurs de messes, sur les moyens infâmes qu'ils emploient pour opprimer le peuple et river ses chaînes... Les môme-

1 Abrégé de l'histoire de la Révolution française, par l'abbé Chevalier. Manuscrit de la bibliothèque de Nantes. Collection Dugast- Matifeux.

* Lallié. J.-B. Carrier, p. 82.

ries absurdes de ces méprisables valets des rois ne sont faites que pour achalander leur boutique et faire valoir le métier1. Il fouette de la sorte sa factice colère contre ceux que, en ce moment, ses agents empilent dans la funèbre gabare : non point qu'il ait besoin d'étourdir sa pitié , mais il veut l'approbation de ceux qui l'écoutent et qui ignorent. Il faut tout prévoir : si, demain, Nantes apprenant, par suite de quelque maladresse, l'odieuse hécatombe, murmure et regimbe, le proconsul se couvrira hypocritement des bravos dont fut saluée sa harangue et tous les patriotes de la société populaire partageront ainsi sa responsabilité.

De fait, on l'acclame; les applaudissements éclatent lorsqu'il fait entrevoir, comme une mesure d'intérêt général, la prochaine destruction de « ces réfugiés qui affament la ville ». Il descend de la chaire au bruit des chants révolutionnaires, et, la musique ajoutant à l'enthousiasme, « chacun exprime son désir de voir exterminer le dernier des prêtres2 ».

• Tandis que son maître se précautionnait de la sorte, Lamberty achevait l'ouvrage : Fouquet et Foucaud l'assistaient, ainsi que O'Sullivan, le maître d'armes. On sait aussi que le coutelier Gauthier, soldat de la compagnie Marat, se trouvait, cette nuitlà, sur la galiote3. Des autres on ignore les noms.

4 Séance de la Société populaire. Imprimé de 8 pages, cité par Lallié, d'après l'exemplaire de la collection Lemeignen. * Procès-verbal cité.

3 « En assistant à cette noyade, dit Foucaud, je n'ai fait qu'obéir

Lamberty tirait de l'entrepont les prisonniers, deux par deux; on les fouillait1; on les dépouillait de tout objet présentant une valeur quelconque, on les liait l'un à l'autre et le couple ainsi paré était descendu dans la gabare amarrée au flanc de la galiote. Puis on appelait deux autres. Cela s'opérait poliment, avec excuses, « seulement par précaution », disait-on « et nullement pour les gêner ».

Dans la gabare, ils se plaçaient sur trois rangs, docilement : aucun d'eux n'avait la prévision de la mort imminente. Pourtant, quand M. Hervé de la Bauche, curé de Machecoul, prit sa place, il fît remarquer à ses voisins que les pierres plates et blanches, disposées au fond de la sapine en manière de lest, dissimulaient des trous par où l'eau entrait3. Un autre observa que, l'embarcation paraissant peu sûre, ils devaient se donner l'absolution; tous se mirent en prières et se bénirent l'un l'autre, pieusement '. La lune, alors dans son plein, argentait au loin l'immense surface du fleuve que le jusant tirait en grands remous clapotants vers la mer.

à des ordres supérieurs. » Bulletin, VI, n° 98, p. 402. — O'Sullivan reconnaît « avoir assisté à la noyade des prêtres et à deux autres », Bulletin, VII, n» 97, p. 399. La présence de Fouquet et de Lamberty est attestée par de nombreux témoignages. L'aveu de Gauthier se trouve rapporté dans les Nouvelles politiques du 27 brumaire, an III.

1 Gauthier déclare que sur l'un des prêtres, il trouva douze louis qu'il remit à Lamberty. Nouvelles politiques, 27 brumaire, an III.

* Manuscrit cité de l'abbé Chevalier. Collection Dugast-Matifeux. 3 Récit de M"0 de la Barre, recueilli par l'abbé Patarin. Communication de M. Lallié.

* Mêmes sources. Ces circonstances ont été connues par les récits de l'abbé Landeau, dont on lira plus loin l'aventure.

Le «hargement était complet : Lamberty, O'Sullivan et Fouquet, pour faire escorte à la gabare, s'embarquèrent avec quelques Marats dans un bachot et, tout de suite, on rompit les amarres. Gauthier et Foucaud restaient à bord de la galiote1. La lourde sapine, portée par la marée descendante, se mit en mouvement au fil de l'eau remorquant la barque où, pour diriger la manœuvre finale, se tenaient les noyeurs : il était environ minuit et demi2.

On était à peine à quelques encablures de la galiote, la gabare et ses pilotes passaient devant la batterie flottante de la Samaritaine, quand, dans la nuit claire, retentit un impérieux qui vive. Le cri provenait du planton de la batterie où des sentinelles étaient postées : une voix s'élevant du canot répondit :

— Commandant! nous allons à bord3!

En effet le maître canonnier du ponton, — il se nommait Vailly, — vit s'approcher la barque portant huit hommes parmi lesquels étaient Fouquet et Lamberty : tous deux se hissèrent sur le ponton et Lamberty, exposant qu'il conduisait un gabareau chargé de brigands, demanda le libre passage. Vailly répliqua que, l'embargo étant de règle, il ne pouvait laisser aucun bâtiment circuler sur le fleuve. Fouquet s'emporta, menaçant de couper l'insolent canonnier

' « Je restai, ainsi que Foucaud, sur la galiote qu'on venait de leur faire quitter. » Déclaration de Gauthier. Nouvelles politiques, 27 brumaire, an III.

* Déclaration de P.-F.-J. Vailly, canonnier. Pièces remises à la Commission des Vingt-un et imprimées par ordre de la Convention nationale, p. 24.

3 Idem.

par morceaux et prolestant que lui et ses hommes étaient autorisés à passer partout. Mais Vailly, intraitable, exigea que cette autorisation lui fût exhibée ; Lamberty se décida à tirer de sa poche l'ordre de Carrier; Vailly en fit lecture et n'insista pas1.

Lamberty et Fouquet sautent dans leur canot et ordonnent aux rameurs de rallier la gabare : un instant plus tard, Vailly, resté en observation, la voit passer lentement dans la pénombre, sous le ponton de sa batterie2. Aucun bruit ne sort de cette grande boîte, glissant sur l'eau vagabonde : sans doute les prêtres, liés, se recueillent et prient; portée par le courant elle descend le fleuve, de conserve avec le canot des exécuteurs. En quelques minutes elle a passé Trentemoult qui est sur la rive gauche, laissé Chantenay sur la droite, elle entre dans ce vaste bassin précédant l'île Cheviré, où le fleuve, étalé en bras de mer, a dix-sept cents pieds de large3. C'est l'endroit favorable.

Les hommes de Lamberty, à grands coups de marteau*, ouvrent les sabords : l'eau frémissante entre

1 Déclaration de Vailly. Pièces remises à la Commission des Vingt-un.

8 « Les particuliers montant le canot, et le gabareau contenant les individus, passèrent sous la batterie du ponton où j'étais en faction. » Déclaration de Vailly. Pièces remises à la Comynission des Vingt-un.

3 Pour ces indications et celles similaires qu'on rencontrera plus avant dans le cours du volume, on a utilisé les cartes du service géographique de la Marine, notamment la carte 5256. Le cours de la Loire de Nantes à la mer.

4 « De violents coups de marteau avaient fait sauter la soupape . » Notices sur les confesseurs de la foi dans le diocèse de Nantes, par l'abbé Briand.

ÉVÉNEMENT D UN (iENRE NOUVEAU W

par larges lampées dans le gabareau, en même temps qu'elle commence à sourdre par le fond en dérangeant les tuffeaux qui servent de lest1. De la cargaison, jusque-là silencieuse, une rumeur s'élève : on entend les malheureux s'agiter, réclamant du secours ; un des soldats qui montent le canot, un loustic, escalade la gabare, se glisse à l'intérieur : les victimes, debout, se bousculent, ayant de l'eau à mi-jambes; soucieux d'insulter à l'affreuse agonie qui commence, cet homme fait mine de vider l'eau en se servant, comme écope, d'une poêle à châtaignes, percée de trous. La farce jouée, il remonte et regagne le canot qui s'écarte, pour ne pas être entraîné dans le tourbillon imminent; et la gabare, isolée maintenant, alourdie par le flot envahissant, poursuit sa route dans la nuit, à la dérive, s'enfonçant peu à peu : elle est déjà hors de vue, quand, dans le grand silence, vers l'horizon où sa noire silhouette vient de disparaître, une clameur prolongée s'élève, une clameur d'effrayante angoisse, qui, tout à coup, s'apaise, se tait, interrompue, engloutie2.

C'est fait.

En quelques coups de rames le canot rejoint l'en-

' « Ces tuffeaux remués, l'eau entra avec abondance, et, dés lors, disparut toute espérance de salut. » Histoire de la Révolution, par l'abbé Chevalier. Manuscrit de la bibliothèque de Nantes ; collection Dugast-Matifeux.

* « A la faveur du silence de la nuit... j'entendis les plus grands cris partis du eùté des bateaux qui venaient de se séparer de moi et je reconnus parfaitement... que ces cris étaient ceux des individus renfermés dans ce gabareau, que l'on faisait périr de la manière la plus féroce. » Déclaration de Vaiily. Pièces remises à la Commission des Vingt-un.

droit où la gabare a coulé : çàetlà, des formes noires, roulées par les remous, s'agitent et luttent désespérément : le canot leur donne la chasse; à coups de gaffes, à coups d'avirons1 ; en peu d'instants tout est fini : autant qu'on peut voir, rien ne surnage sur l'immense nappe du fleuve.

— Ah! b... Voilà le moment, faites miracle, ricane Lamberty satisfait2.

Les noyeurs gagnèrent la rive et revinrent en ville : les vieilles maisons de la Fosse qui sont encore là, historiées et grises, ont vu passer, en cette nuit de novembre, ce groupe d'hommes sinistres, causant tranquillement, se séparant aux angles des rues avec des bonsoirs et des poignées de mains, comme des camarades revenant d'une partie. Rentrés chez eux, ils dormirent peut-être.

Carrier, lui, veilla longtemps à son ordinaire : sans doute attendit- il Lamberty venu pour lui rendre compte des choses. Dans la matinée du 17, les membres du département et de la municipalité s'étant présentés à l'hôtel du conventionnel pour l'entretenir de la grave question des subsistances, ne furent pas reçus. A leur seconde visite ils trouvèrent, après une heure et demie d'attente, le proconsul qui, s'étant couché à trois heures du matin, avait dormi tard et

4 « Quelques-uns seulement surnageaient et luttaient en même temps contre les ilôts et contre des hommes armés qui les poursuivaient dans des barques, les frappaient avec des gaffes et des avirons et les replongeaient sous les eaux. » Notices .. par l'abbé Briand.

4 Sullivan a entendu ce propos. Note manuscrite de M. A. Lallié

EVENEMENT D UN GENRE NOUVEAU ol

soignait un bobo qu'il avait à l'un des doigts de la main droite en le baignant dans un verre d'eau fraîche tenu respectueusement par son valet de chambre \. Il accueillit les autorités nantaises à sa manière habituelle :

— Est-ce que cela me regarde, f...! Vous voulez me faire une co. . . nade, f... !

Le citoyen Dufo, officier municipal, s'efforça d'insister :

— Je montais, l'an dernier, lui dit Carrier, une bourrique qui raisonnait mieux que toi!

Et, en manière de congé, il ajouta :

— Vous êtes une bande de c... ons2.

Ce n'était pas mauvaise humeur ; Carrier avait lieu d'être content : la noyade s'était bien passée, non point parfaitement, car il restait quelques progrès à réaliser. Ainsi on apprit que trois des prêtres, étant parvenus à dénouer leurs liens, avaient échappé à la mort; l'un avait été sauvé par un pêcheur ; le courant avait poussé les deux autres à la rive3. Tous trois, recueillis par les matelots de l'Imposant, se trouvaient à bord de ce navire, stationné au portLavigne. L'inconvénient, il est vrai, était minime : le Comité révolutionnaire réclama simplement ces trois prêtres au capitaine Latlerie, commandant l'Imposant ; un nommé Racau

1 Procès-verbaux du Conseil du département. Archives de la Loire-Inférieure. Cité par Lallié. J.-B. Carrier, p. 90.

* Même procès-verbal.

3 M. Thomas Lacombe, recteur de Corsept, 68 ans. M. Joseph Brianceau, prêtre de la paroisse Sainte-Croix, de Nantes, 6s ans, et probablement, d'après les recherches de M. Lallié, M. Le Paludier.

les ramena sur la galiote et on en fut quitte pour les rejeter à l'eau le lendemain1. Même Foucaud profita de l'aubaine pour s'approprier, avant le plongeon, les chaussures de l'un d'eux et se procura ainsi une paire de bons souliers dont il fit parade et qui, à l'usage, le satisfirent longtemps2.

Autre désagrément, plus sérieux : soit que les sabords eussent été trop largement ouverts, soit qu'un heurt contre quelque banc de sable eût brisé le fragile gabareau, celui-ci n'avait point, comme on le souhaitait, gardé les cadavres : entraînés par le courant, ils échouaient au hasard du flot. Un pêcheur ramassa, au fil de l'eau, un livre, une corbeille, une petite boîte remplie de beurre et cinq chapeaux qui « n'avaient pas de cocarde tricolore3 ». Un noyé fut trouvé sur le sable, aux environs de la Basse-Indre et inhumé aussitôt4. Un autre flotta jusqu'à Lavaus;

1 Déposition do Pierre Fournier, soldat vétéran, lieutenant-colonel temporaire, commandant l'arrondissement du Cours du Peuple. Bulletin, VI, n° 71, p. 28t. « Ils (ces prêtres) furent repris et noyés le lendemain. Ce fait m'a été certifié par le nommé Foucaud qui était présent à la noyade ; il l'a déclaré chez le commandant temporaire en présence de l'adjoint Duboul et des chefs d'arrondissement, et en faisant parade d'une paire de souliers qu'il portait à ses pieds et dont il avait dépouillé l'un des prêtres noyés. »

* Il les avait encore, de son propre aveu, un an plus tard, à l'époque du procès. Bulletin, VI, n° 98, p. 402.

3 Déposition de Binet, commandant de bataillon. Bulletin, VI, n° 98, p. 401.

* Certains habitants de la Bernardière, aux environs de Clisson, se persuadèrent que ce corps était celui de leur vicaire, M. de Meyracq. Le clergé vendéen victime de la Révolution, par l'abbé A. Barraud, t. I, p. 289.

8 On croit que c'était le cadavre de M. François Couvrant, curé de Besné. Lallié, Noyades, p. 154.

ÉVÉNEMENT o'i'N GENRE NOUVEAU 53

à Chantenay, le 19 novembre, la marée montante déposa le cadavre d'un vieillard d'environ soixantequinze ans, couvert d'une robe de capucin, et six autres, vêtus de culottes, de vestes et de bas noirs; le corps d'un octogénaire fut reconnu pour celui de M. J.-B. Fleuriau, curé de Saint-Jean, à Nantes; l'un de ceux que l'on ne parvint pas à identifier avait la main gauche arrachée : la victime, en cherchant à se débarrasser de ses liens, n'était parvenue qu'à se mutiler1.

Ces lugubres repêchages s'ébruitaient et Nantes n'ignorait plus la noyade; mais, comme personne ne protesta, cet unanime silence pouvait être assimilé à une approbation et, sous ce point de vue, la réussite de l'expérience était complète.

Le temps n'était donc plus aux dissimulations : dès le 17 novembre, Lamberty réunissant ceux de ses hommes qui avaient travaillé à la baignade, annonça qu'il avait touché trois cents livres pour leur payer à boire2; le mardi, 19, la galiote fut amenée à quai vers six heures du soir; Foucaud présida lui-même à l'amarrage3 devant les magasins de Sourisseau. Pour circuler librement, il pria ce négociant de

1 Ces sept corps furent inhumés à Chantenay par le curé constitutionnel de l'endroit qui fit mention de cette inhumation sur son registre paroissial.

* Déclaration de Gauthier. Nouvelles politiques du 27 brumaire, an III.

3 « Ce navire fut amené et conduit à mon quai, un mardi, sur les cinq ou six heures du soir et, à huit heures et demie, le nommé Foucaud jeune qui était un de ceux qui avaient amarré ce navire... » Déposition du citoyen Pierre Sourisseau. Pièces remises à la Commission des Vingt-un.

laisser sa porte ouverte durant toute la nuit; la proposition n'agréait guère à Sourisseau ; pourtant, comme Foucaud assura qu'il agissait par ordre de Carrier, il obtint une clef du magasin, à condition de fermer la porte chaque fois qu'il entrerait ou qu'il sortirait.

Sourisseau s'informa de ce qu'était cette galiote qu'on amarrait à son quai et Foucaud, tout franchement, répondit qu'elle avait contenu les prêtres expédiés et qu'elle était pleine de leur dépouille :

— Autant de bien pour la nation, dit-il1.

Le mercredi et le jeudi se passèrent sans autre incident que la venue d'une femme de la ville qui, comme elle le faisait habituellement, apportait des aliments à l'un des prisonniers. Sourisseau entendit qu'on la congédiait brutalement :

— F. ..-moi le camp ; ils n'ont plus besoin de rien2. Dans la nuit du 21 au 22 novembre, le magasinier

entendit frapper à sa porte. Foucaud et Lamberty lui demandaient l'autorisation de tenir ouvert le portail de son hangar; Sourisseau, ne comprenant rien à cette obstination, essaya de parlementer par la fenêtre ; mais Lamberty, qui n'avait qu'un argument :

— Retire-toi, fit-il, ou je te f... trois balles dans la cervelle.

Sur quoi l'autre consentit à livrer le passage, tout en surveillant la mystérieuse besogne des deux compères. Ils paraissaient très affairés : un contremaître,

Déposition de Sourisseau.

Déposition de Sourisseau.

nommé Arreteau1, garde d'un magasin de fer appartenant au citoyen Margerin, les observait également, ce qui semblait les gêner. Quelques Marais survinrent et l'on discuta si l'on n'allait pas se débarrasser d'Arreteau en lui coupant la tête ou en le jetant à l'eau; on se contenta, pourtant, de l'empoigner et de le traîner au poste. Tout aussitôt le travail commença : Sourisseau vit que l'on tirait de la galiote la dépouille des prêtres ; on l'entassait dans le magasin de Margerin; le butin était important, car le va-etvient de la galiote au hangar se prolongea jusqu'à trois heures du matin. L'emmagasinement terminé, Arreteau fut libre de rentrer chez lui.

Trois ou quatre jours plus tard, Foucaud reparut, amenant, sur des voitures à bras, douze futailles vides. Il empila dans ces barriques toute la défroque des noyés, fit charger les tonneaux sur les charrettes et s'en alla, emmenant le tout. Lamberty arriva quand il n'y avait plus rien; choqué de l'indélicatesse du camarade, il s'emporta, criant que ces b.. .-là étaient « de f... voleurs qui l'avaient trompé »; mais qu'il préparait une expédition « où il y avait plus de vingt mille livres à gagner » et « qu'il saurait mieux choisir son monde2 ». Comme te bruit courait que le butin se montait, pour cette première affaire, à une

' Le nom est écrit Heurtaud, Artau, Areleau. Cet homme fut tué peu après dans une rencontre avec les Vendéens. Bulletin, VI, n° 96, p. 383 et Pièces remises à la Commission des Vingt-un.

* Déposition de Sourisseau. Il existe deux dépositions de Sourisseau (ou Sourissau). On trouvera l'un à la page 75 du recueil des Pièces remises à la Commission des Vingt-un, l'autre au Bulletin, VI. n° 96, p. 383.

quarantaine de mille francs1, il alla se plaindre à Carrier de la friponnerie dont il était victime ; le proconsul fut mécontent :

— F..., dit-il, ceux qui ont fait l'ouvrage, n'est-ce pas pour eux2?

Pour dédommager Lamberty, il lui fit cadeau de la galiote qui fut aussitôt nettoyée et mise en état : le magasinier Arreteau, étant déjà dans le secret, fut chargé de cette besogne : il raconta plus tard à son voisin Sourisseau que, étant descendu dans l'entrepont, il avait senti « ses cheveux se dresser d'horreur » à l'ouverture d'une malle oubliée, contenant une lévite, une redingote et des chemises à ce point imbibées de sang qu'on n'en distinguait plus la couleur. Il pensa que c'étaient les vêtements des trois prêtres qui, sauvés de la noyade et ramenés à bord, avaient été, de crainte qu'ils échappassent encore, sabrés et dévêtus avant qu'on les jetât à l'eau3.

Lamberty, moins impressionnable qu'Arreteau, imagina, dès que la toilette du navire fut terminée, d'offrir sur son bateau, une fête aux camarades4. Le

' Courrier républicain, n° 362, p. 7.

' Bulletin, VI, n° 78, p. 311.

3 Déposition de Sourisseau. Bulletin, VI, n° 96, p. 383, et Nouvelles politiques du 26 brumaire, an III.

* Il est difficile de fixer la date précise de cette réjouissance : elle eut lieu le jour de la noyade, dit Tronjolly qui n'était pas de la fête (Bulletin, VI, 60, p. 236). Trois jours plus tard, affirme Gauthier qui fut l'un des invités (Bulletin, VI, 94, p. 374). On l'a aussi placée à la fin de frimaire. Ce qui permet de penser qu'elle eut lieu peu de jours après la noyade (nuit du 16 au 17 novembre), c'est que Carrier, au cours du repas, donna aux convives l'étrenne de sa lettre à la Convention : il l'avait écrite le 17 novembre ; elle fut expédiée de suite, lue à la Convention le 28, publiée par le Moniteur le 30. Le

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jour fixé, après une station à un café voisin de la halle où il avait rendez-vous avec Foucaud et le jeune Robin1, tous trois se rendirent à bord pour recevoir les invités. Carrier avait promis d'honorer le dîner de sa présence et il n'y manqua pas : ce fut très gai.

Une vingtaine de convives2, au nombre desquels le proconsul, qui présidait, Lamberty assis à sa droite, Lalouet, le pseudo-cousin de Robespierre, à sa gauche, Robin, 0' Sullivan, Foucaud, Gauthier, Fouquet, les noyeurs et Sandrock, employé aux charrois militaires... Lamberty raconta les détails de la baignade et s'étendit beaucoup sur la manière dont il avait sabré les calotins qui tentaient de se sauver à la nage3. Carrier, enthousiasmé, ouvrit les bras à Lamberty et lui donna l'accolade, le proclamant le meilleur des révolutionnaires*. Comme il buvait sec à son ordinaire, il était en verve et faisait des mots : c'est ainsi qu'il nomma la Loire : le grand cerre des calotins'.

Quand on fut repu, on plaisanta : quelques convives s'affublèrent de soutanes et de perruques de prêtres découvertes à bord et cette mascarade, en un tel lieu, parut singulièrement divertissante. Le proconsul voulant, vis-à-vis de ses subalternes, faire

Moniteur dut arriver à Nantes le 5 ou 6 décembre. C'est donc antérieurement à cette date qu'il faut placer le dîner sur la galiote.

1 Bulletin, VI, n° 72, p. 286.

* C'est le chiffre indiqué par Sandrock.

3 Déposition de Sandrock. Bulletin, VI, n° 85, p. 339. « Tous lis assistants applaudirent dans la crainte d'être noyés, ajoute Sandrock : je frémissais d'horreur. »

1 Bulletin, VI, n° 93, p. 370.

parade et de sa finesse et de sa familiarité goguenarde envers ses collègues du Comité de Salut public, tira de sa poche un papier et dit :

— Je vais faire voir ce que j'ai écrit à la Convention1.

Et il donna lecture d'un passage de la lettre qu'il avait envoyée à Paris dès le lendemain de la noyade :

— «... Un événement d'un genre nouveau semble avoir voulu diminuer le nombre des prêtres : quatrevingt-dix, de ceux que nous désignons sous le nom de réfractaires, étaient enfermés dans un bateau sur la Loire. J'apprends à l'instant, et la nouvelle en est très sûre, qu'ils ont tous péri dans la rivière. »

On imagine les c'est ça, les très bien, très adroit qui accueillirent cette communication : le Comité de Salut public se trouvait de la sorte avisé ; il pouvait, à son gré, comprendre ou non ce qu'était Y événement d'un genre nouveau; Y evasive formule permettait, en cas de blâme, de porter l'accident au compte d'un simple naufrage, et tous les dîneurs furent rassurés. La fête se termina par des chansons : le jeune Robin, le bouteen-train de la bande, en savait une que Carrier réclama :

— Petit b..., petit révolutionnaire, dit-il, chante la Gamelle, la chanson de la Montagne 2.

Et Robin chanta, sur l'air de la Carmagnole :

Mangeons à la gamelle, Vive le son (bis)

1 Les nouvelles politiques, 27 brumaire, an IIF.

* Déposition de Robin. Bûchez et Roux, XXXIV, p. 203.

ÉVÉNEMENT D'UN GENRE NOUVEAU o9

.Mangeons à la gamelle

Vive le son du chaudron l !

En somme la réjouissance fut complète : on ne négligea qu'une chose, ce fut de payer le dîner au traiteur qui l'avait fourni : l'addition se montait à 364 livres ; elle était encore due un an plus tard2. Tous les convives de cette fraternelle agape se retirèrent, bien persuadés de l'impunité. Nul d'entre eux ne parlerait, encore moins la Loire complice. Ces hommes forts ne croyaient pas aux fantômes ; ils étaient bien assurés qu'aucune des victimes de l'événement ne sortirait ou de sa tombe anonyme, ou des boues enlizantes du fleuve pour en raconter les péripéties.

Ils se trompaient.

1 Bibliothèque de la Ville de Paris, n° 3241. Recueil de chansons philosophiques. Les paroles de la Gamelle sont de Pillet, employé au bureau de la Comptabilité. Constant Pierre, Hymnes et chansons de la Révolution.

i Journal des lois, 11, frimaire an III.

ni LE CURÉ DE SAINÏ-LYPHARD

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