LE CL'RÉ DE SAINT-LYPHARD
A cette même heure, un des quatre-vingt-dix prêtres, un seul, échappé à la noyade, errait par les rues de Nantes, tremblant d'être repris, terrifié de ce qu'il avait vu : c'était l'abbé Julien Landeau, le curé de Saint-Lyphard.
Quand on l'avait, à son tour, tiré de la galiote, lié à un vieux moine et descendu dans la gabare, il s'était aperçu que la corde attachant son bras à celui de son compagnon pouvait facilement être dénouée. Tous deux unirentleur industrie, se débarrassèrent de l'entrave et, anxieusement, attendirent.
Bientôt, au mouvement de la gabare, l'abbé Landeau comprend que l'embarcation descend le cours du lleuve. Il entend les coups de marteau qui ouvrent les sabords; l'eau tombe en lourdes masses clapotantes, continues, renversant pèle mêle les victimes affolées et surprises, les soulevant, les heurtant dans un effroyable emmêlement de cris, de flottements et de suffocations.
L'abbé Landeau est nageur habile : tirant le vieillard que le choix des bourreaux a fait son frère d'agonie, il se dépêtre de ce tumultueux culbutis: tàton-
nant dans le noir des trombes d'eau, écartant les corps enchevêtrés, il gagne un sabord ou une écoutille et émerge enfin à la surface du fleuve. La barque de Lamberty est là, tout près ; le curé de Saint-Lyphard voit les bourreaux harponnant de leurs gaffes et maintenant sous l'eau, palpitants, les malheureux qu'un effort désespéré a, comme lui, jetés hors de lagabare; il entend les grands coups d'aviron tombant sur les têtes. Il se glisse hors de l'affreuse mêlée, nageant du bras droit, de l'autre soutenant son compagnon inerte. Il est loin bientôt, en pleine Loire, haletant d'efforts dans cette immensité mouvante. Que doit-il faire? Essayer d'atteindre la rive? N'y trouvera-t-il pas, apostés, d'autres bourreaux, peut-être, ou des pêcheurs timorés qui refuseront assistance? Nager au fil de l'eau aussi longtemps que possible et aborder dans une oseraie, sur quelque banc de sable où reprendre haleine? Et après? Aura-t-il, d'ailleurs, la force de se soutenir longtemps? Le poids de son compagnon paralyse ses mouvements : dans l'eau glacée qui l'aveugle et l'étouffé, le vieux moine, éperdu, râle, conjurant le nageur de ne point s'opiniâtrer, de se sauver seul, de le laisser mourir. L'abbé Landeau s'obstine; mais chacune de ses héroïques brassées l'épuisé : la force lui manque; son fardeau l'immobilise : il sent s'ouvrir les mains agrippées du vieillard qui se détache de lui, résigné et qui, s'abandonnant, se laisse couler1.
1 C'est par le récit de l'abbé Landeau lui-même que le détail de ces péripéties a été conservé, détail recueilli par son neveu, M. Landeau, curé de Muzillac. et publié dans les Notices sur les Confesseurs
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Délesté, l'abbé Landeau, pour se défatiguer, faisant « la planche », était porté par le courant quand, à travers l'espace et le silence, parvint à lui un bruit de voix. Il se retourna sur l'eau et vit, glissant dans la nuit, la silhouette d'une barque ; il entendait causer entre eux les hommes qui la montaient. Il se poussa jusqu'au bateau, saisit le bordage et, d'une voix suppliante, implora secours. Surpris, l'un des hommes, se penchant, lui demanda qui il était.
— Un prêtre que l'on vient de jeter à la noyade.
Il y eut, parmi les mariniers, un court conciliabule, et l'abbé Landeau, anxieux, perçut ce dialogue :
— Bah! disait l'un, c'est un calotin : il en restera assez de son espèce.
— Mes amis, fit un autre, si c'était le chien de notre ennemi, nous ne voudrions pas le laisser périr... sauvons-le1.
Le nageur, aussitôt, fut happé, tiré de l'eau, hissé à bord de la barque ; mais à peine se fut-il assis à côté des bateliers que ces rudes hommes prirent peur de ce moribond, ruisselant, grelottant, à bout de souffle. Déjà le renom de Carrier propageait la lâcheté, comme les miasmes propagent la peste. Les bateliers, s'étant consultés, ramèrent vers la rive droite et, abordant, déposèrent le malheureux sur le sable, lui signifiant qu'ils avaient assez fait pour lui et qu'il eût, sans leur aide, à se tirer de peine.
de la foi dans le diocèse de Nantes, par M. l'abbé Briand, (t. II, p. 597 et suiv.).
' Récit de l'abbé Landeau, curé de Muzillac.
Resté seul, l'abbé Landeau s'orienta : la nuit est longue au milieu de novembre, et l'on était encore bien loin du petit jour. Il reconnut pourtant qu'il avait atterri près du hameau de Roche-Maurice, à une lieue, environ, en aval de Nantes, Tremblant de froid, presque nu, défaillant de faim et de fatigue, il lui fallait d'abord trouver un asile. Mais à qui s'adresser ? Réclamer assistance , n'est-ce pas se dénoncer? N'importe, il est à bout d'énergie; il s'approche d'une chaumière et frappe : la porte reste close. Il se traîne vers une autre maison ; là son appel est entendu : des paysans l'accueillent avec bienveillance, lui fournissent des vêtements et de la nourriture, l'installent devant un bon feu. L'abbé commence à reprendre haleine : l'épouvantable cauchemar, peu à peu, se dissipe ; l'aube approche ; quel parti vat-il prendre? Les paysans qui l'ont reçu s'inquiètent : ils ont peur, eux aussi : ils sont heureux, disent-ils, de l'avoir secouru; ils le seraient plus encore de le garder; mais le village est infesté de patriotes ; la maison voisine, où le hasard l'a d'abord conduit, et qui, par bonheur, ne s'est pas ouverte, est habitée par l'un des plus exaltés; monsieur le curé doit bien comprendre que, dans son intérêt comme dans celui de ses hôtes, il ne peut rester là; chacun doit veiller à sa propre sûreté ; il faut qu'il sorte avant le jour. D'ailleurs ils ne l'abandonneront pas : leur fille va, chaque jour, porter à Nantes, le lait de leurs vaches ; elle y connaît une brave femme, Mme Lamy, qui est de Queniguen comme l'abbé Landeau. Nul doute que celle-ci ne consente à donner asile au prêtre,