LE CURÉ DE SAINT-LYPHARD
durant quelques jours ; elle s'emploiera à son salut. Le curé de Saint-Lyphard remercie ses hôtes ; ceuxci consentent, par charité, à lui laisser une culotte, une veste et des sabots ; ils le munissent d'un panier plein de légumes et lui disent adieu. Ainsi costumé, le prêtre est poussé dehors et, l'œil aux aguets, s'efforçant de dissimuler sa peur inquiète, affectant l'allure d'un maraîcher qui se rend au marché de la ville, il s'engage sur le chemin de Nantes1.
Il gagna, sans encombre, le centre de la ville; fut reçu chez MmoLamy, auPort-au-vin, s'y terra, adressa, de son asile, une lettre à l'un de ses frères, habitant Queniguen, près de Guérande, qui, portant le grand chapeau, la veste blanche et la culotte large des paludiers de la presqu'île, vint chercher à Nantes le curé de Saint-Lyphard, pour lequel il avait apporté un costume semblable au sien 2. Quand il fallut, pour sortir de la ville, passer devant le poste, l'abbé Landeau,
1 Nous suivons, presque littéralement, le récit de M. l'abbé Briand qui, comme nous l'avons dit, suivait lui-même celui de l'abbé Landeau, neveu du curé de Saint-Lyphard. Mais nous avons également tiré grand profit des renseignements qu'a bien voulu nous communiquer M. l'abbé Bonnet, actuellement curé de Saint-Lyphard qui, dans le bulletin de sa paroisse, a publiée une très intéressante étude sur la vie de son fameux prédécesseur. Nous prions M. l'abbé Bonnet de trouver tri nos respectueux remerciements de l'empressement qu'il a bien voulu apporter à interroger pour nous les traditions locales et à consulter les documents originaux. Nous devons aussi l'hommage de notre gratitude à M. S. Loiret, ancien juge au tribunal de commerce de Nantes, chevalier de Saint-Grégoire-le-Grand. M. Loiret, petit-tils de M" Lamy, chez qui se réfugia l'abbé Landeau, nous a l'ait, très gracieusement part de ses traditions de famille,
'- Suivant les traditions de famille de M. Loiret, c'est M" Lamy qui procura au curé de Saint-Lyphard, un costume de paludier, le fit sortir de la ville et l'accompagna jusqu'à Queniguen.
qui, de l'atroce nuit, gardait une maladive angoisse, se troubla en apercevant les soldats massés au seuil du corps de garde. Il est pris d'un tremblement violentqu'il ne parvient pas àréprimer : on va le remarquer, l'interroger; il ne pourra répondre. Son frère, qui a gardé toute sa présence d'esprit, feint d'accompagner un ivrogne ; il gourmande son compagnon, le bouscule, frappe d'un grand coup de fouet Farrièretrain de la mule que monte l'abbé et qui part au trot. Les deux fugitifs franchissent ainsi, sans achoppement, la passe dangereuse.
Le curé de Saint-Lyphard séjourna pendant tout l'hiver à Queniguen. C'est un hameau situé au bord des marais salants. Il avait là deux caches : l'une dans la maison de son frère où il vivait blotti sous une meule de foin, l'autre dans un ravin à l'ouest du village. Il sortait la nuit, allant, par la campagne, porter aux fidèles les secours de son ministère. Personne dans ce coin perdu, n'avait notion de ce qui se passait en France * ; sauf les patrouilles, parfois surgies àl'improviste pour faire perquisition dans quelque ferme signalée à la vigilance des patriotes, nul étranger ne se hasardait en ce pays mort. Bien souvent, l'abbé se vit sur le point d'être pris : il conservait, des bleus, une peur instinctive, trop justifiée ; mais il n'en allait pas moins, par toute la région guérandaise, porter des consolations aux mourants ou ondoyer les nouveau-nés. Au moyen d'un clou, on écrivait les
' Mémoires de A/">° la marquise de La Roche jaguelein.