LE CURÉ DE SA1NT-LYPHARD
actes (le baptême sur une assiette d'étain qu'on enfouissait dans quelque champ pour la retrouver en des temps meilleurs1.
Un soir, à Quéniguen, quelques paysans s'étaient réunis chez le frère du curé de Samt-Lyphard pour assister à une messe nocturne que celui-ci s'apprêtait à célébrer. Déjà il avait sorti de leur cachette les objets sacrés et disposé le rustique cérémonial, quand quelqu'un s'inquiéta d'un bruit de pas dans le village. Alerte ! C'est la garde nationale de Guérande.
En un instant la maison est cernée ; en hâte, les pa\ sans ont fait disparaître les préparatifs de l'office: les chandeliers ont repris leur place sur le manteau de la cheminée ; le calice est juché sur le haut d'une armoire. Quant à l'abbé Landeau, il s'est jeté dans l'escalier du grenier, a gagné sa cache habituelle et s'est glissé sous le foin. Les soldats envahissent la maison, réclament à grands cris « le calotin » qu'on y héberge ; ils frappent les murs à coups de crosse, fouillent l'étable, menant grand train et menaçant de tout brûler. L'un d'eux, levant les yeux, aperçoit le calice posé sur la corniche du buffet. Quelle surprise ! Il ne dit rien ; mais, s'assurant d'un coup d'oeil que ses camarades^ne l'observent pas, il pousse du bout de son fusil l'objet compromettant et le dissimule derrière le rebord du meuble.
L'exploration du grenier se poursuivait, cependant. Les bleus sondaient l'entassement du fourrage en y plongeant leurs sabres ou leurs baïonnettes, dont,
1 Mémoires de M**' la marquise de La Roche jaquelein.
plus d'une fois, la pointe atteignit le proscrit. Un des soldats s'aperçut ainsi de sa présence : il se glissa dans le foin, faisant mine de chercher activement; il parvint jusqu'au prêtre, lui saisit le bras, dit à voix basse : — « Ne bougez pas », et, rejoignant ses camarades, leur certifia qu'il n'y avait personne et qu'il ne leur restait qu'à se retirer.
L'abbé Landeau était sauvé ; mais il ne devait pas compter sur le renouvellement d'une pareille aubaine, tous les patriotes n'étant pas aussi pitoyables que les gardes nationaux guérandais. 11 fallait se mettre en quête d'un autre asile. Depuis longtemps, il désirait rallier Saint-Lyphard qu'il n'avait pas revu depuis son arrestation, en 1791. 11 s'y savait aimé et pourrait, sans trop de périls, se consacrer à ses paroissiens. Deux frères, Charles et Jean Deniaud, offrirent de le recevoir : celui-ci habitait le hameau de Kerbriant ; Charles possédait une petite ferme à Kergonan : ces deux localités, à une lieue à peine de Saint-Lyphard, étaient à l'écart de tout grand chemin.
Saint-Lyphard est un village assez important, placé au bord de la Grande Brière, immense étendue de marais recouvrant une forêt druidique engloutie, dont les arbres subsistent, invisibles, ensevelis dans la tourbe jusqu'aux plus hautes branches et encore inclinés, dit-on, par la poussée du vent d'ouest qui n'a pas soufflé sur eux depuis plus de mille ans. Deux jours par année seulement, les Brièrons, — ainsi nomme-t-on les riverains de cet océan de boue, — sont autorisés à fouiller la vase pour en retirer ces