‹ Les noyades de NantesChapitre 6 sur 19 · LE CURE DE SAINT-LYPHARI · texte numérisé non relu

LE CURE DE SAINT-LYPHARI

troncs d'arbres, douze ou quinze fois centenaires, aussi durs et noirs que l'ébène. Pendant une semaine, les habitants de la Brière ont le droit de puiser à l'immense marais la tourbe qu'ils débitent en « mottes », combustible en usage dans toute la basse Bretagne. Le reste du temps, les Brièrons pèchent la sangsue, l'anguille et le brochet dans les étiers, ou s'occupent de l'élevage des oies et des bestiaux1. Car la Brière est à la fois mer et prairie. L'hiver, c'est un lac long de quatre lieues, large de cinq, lac sans profondeur d'eau, sans flot, sans rides. Dans la belle saison le sol s'assèche un peu; les moutons et les vaches peuvent pâturer sans trop s'enlizer : un étranger courrait grand risque à s'aventurer sur cette surface trompeuse ; mais les Brièrons en connaissent la géographie ; ils y naviguent avec autant de sûreté qu'ils y marchent, et il n'est pas rare de voir un de leurs bateaux plats qui semble glisser sur une verte prairie, tandis que, tout près de là, un piéton s'avance, le bâton à la main, et paraît marcher sur l'eau. La Brière ressemble à une mer figée et, pour ainsi dire, sans horizon ; nul paysage n'est d'une mélancolie plus saisissante ; le regard est déconcerté par cette platitude illimitée dont il ne peut évaluer les proportions et qui prend l'aspect, quand le soir tombe, d'une plaque de plomb que bossuent çà et là les boursouflures noires des tas de tourbe.

Du côté de Saint-Lyphard, à la pointe de la Pierre fendue, il est impossible de déterminer où finit le sol

1 Aujourd'hui les Brièrons sont . on grand nombre, employés somme ouvriers dans les usines de Saint-Naziire.

et où commence le marais. Les bleus, on le pense bien, ne se risquaient pas sur cette surface mouvante qui constituait, pour un Brièron informé de ses traîtrises, la plus sûre des caches. A cent mètres du rivage, un homme couché sur l'herbe de ce steppe humide est invisible. L'abbé Goujon, le vicaire de Saint-Lyphard, resté dans la contrée depuis le début de la Révolution, avait, grâce à sa parfaite connaissance de la Brière, dépisté toutes les poursuites. M. Landeau le retrouva avec joie et partagea sa vie d'aventures.

Quand l'approche d'une patrouille était signalée, ils se lançaient sur le marais, gagnaient un amoncellement de mottes ou un champ de roseaux, s'y blottissaient et restaient là jusqu'au départ des soldats. L'hiver, le curé retournait à la maison des frères Deniaud, ou bien se réfugiait en un asile moins éloigné de la Brière. Un de ses paroissiens, Jean Lebeau, qui avait envoyé Fun de ses garçons à l'armée vendéenne, lui servait de guide : suivi, à quelque distance, par le prêtre, il s'approchait des maisons, frappait à la vitre :

— Y a-t-il des brebis d'étranger dans la bergerie? demandait-il.

C'était le mot convenu. Suivant les circonstances, les paysans répondaient oui ou non; dans ce dernier cas, la porte s'ouvrait et le curé trouvait un refuge pour la nuit, soit dans le foin, soit sous le toit à porcs, à moins que, pour plus de sûreté, on n'ouvrît pour lui le double-fond de la mangeoire, placée ordinairement dans la chambre commune et dans laquelle

Page 1