I.F. CIRÉ DE SAINT-LYPHARD
C'est donc au Crutier que fut déclaré le décès1 et le prêtre fut inhumé près de sa vieille église. Quand, en des temps plus modernes, cette église fut abattue et le cimetière déplacé, on déposa les restes vénérés dans la chapelle du nouvel enclos funèbre.
Cette chapelle est une sorte de grotte, creusée sous une butte que surmonte un calvaire. La tombe de l'abbé Landeau touche celle de M. Goujon, son vicaire et successeur. Du haut de la butte, où l'on monte par un sentier abrupt, le regard découvre toute la Brière qui commence là. Le curé de Saint-Lyphard, — sa mémoire vivra aussi longtemps que le souvenir des noyades de Nantes, — repose au bord de cet océan endormi, sans flux, sans marée, sans courant, comme si l'élément que Carrier chargeait de ses justices, partageait ici l'éternel sommeil du prêtre dont la Loire n'avait pas voulu.
1 i Aujourd'hui, 7 messidor l'an VII île la République française, une et indivisible, devant moi, Pierre Jubé, agent de ladite commune de Saint-Lyphard, canton d'Herbignac, a comparu Julien Deniaud. laboureur, âgé de cinquante ans, lequel m'a déclaré que Julien Landeau. prêtre, est décédé au village du Crutier, en cette '•ununune, âgé de 5i ans. Après cette déclaration, je me suis transporté dans le cimetière de Saint-Lyphard, au lieu où l'on a enterré ledit Julien Landeau, en présence dudit Julien Deniaud et de Jean Malenfant. Nous agent, nous avons sur-le-champ rédigé le présent acte sur les registres doubles... » Archives de la mairie de Sainti.yphard.
Au ci-devant palais de la Cour des Comptes de Bretagne1, encore tout neuf alors, puisqu'il n'a que seize ans de date, siègent, en l'an II, l'administration du département, celle du district et le Comité révolutionnaire. Au fronton de la lourde façade le « chiffre » delà République et le bonnet phrygien ont remplacé les armes de France2. Dans le superbe vestibule, et sur le noble escalier à double rampe, circulent incessamment les Marais, porteurs d'ordres et mouchards du Comité, les dénonciateurs, les suspects qu'escortent des soldats, les patrouilles traînant les captifs li uassés qu'on amène de la Vendée ou d'ailleurs.
Le mercredi, 4 décembre 1793, dans l'ancienne Grand'chambre, dépouillée de ses tapisseries, encore somptueuse pourtant, et qui sert de lieu d'assemblée au Directoire du département, sont réunies les autorités de la ville auxquelles se sont joints les plus sclides révolutionnaires: il y a là Minée, l'évèque dé-
Ailuellement la Préfecture.
Annale» NantaUtt, pair Michel Guimar. l'an III de la République, p. 633.
froqué, président du département, les administrateurs Petit, Kermen, Gicqueau et Coffirant; le maire de Nantes, Renard; les membres influents du Comité révolutionnaire, Goullin, Louis Naux, Bachelier, Perrochaud, Lévêque, Pierre Guillet, Proust et une délégation des patriotes de la Société populaire, parmi lesquels Forget, Robin, Richard et d'autres. Il est cinq heures, la nuit tombe : ils attendent Carrier que personne n'a vu pendant la quinzaine qui suivit la noyade des prêtres et qui, depuis le crime, s'est terré dans son hôtel de la Petite Hollande. Le proconsul, sorti, pour la première fois, la veille, s'est montré à la Société populaire, déclarant que « tout va mal » et que la faute en est aux administrations. Tout va mal, en effet; l'armée vendéenne, après Angers, menace Nantes; la disette, en ville, est imminente, le typhus règne dans les prisons et les détenus meurent de faim. L'incurie des administrateurs que la peur ankylose, l'ingérence aux affaires de brouillons et d'incapables sont, en réalité, les causes de ce désarroi et Carrier va venir secouer leur torpeur.
Il paraît, en retard d'une heure; à son habitude, il a l'air dédaigneux et dégoûté, un pli d'amertume aux lèvres, terrible malgré son apparence débile, son corps maigre serré dans une houppelande de fourrure à haut col, ses cheveux noirs en désordre, des anneaux d'or aux oreilles, ses attitudes affalées. Il prend place et, maussade, débute par des récriminations :
— Je ne sais par quelle fatalité, sans cesse je crois avoir à me plaindre de vous... Moi, je vous dirai bien mes motifs; mais les vôtres, quels sont-ils?
Comme il voit ses auditeurs terrifiés1, il menace
«If tout abandonner :
Si nous ne pouvons nous entendre, et si l'intérêt public l'exige, séparons-nous. La Convention enverra un représentant plus patriote2.
Le banqueroutier Forget, sans-culotte considérable et geôlier de la prison des Saintes-Claires, qui reçoit souvent le représentant à sa table et garde avec lui son franc-parler, — on l'a, pour cette raison, surnommé le Grand Lama — ose seul répondre :
— J'ai dit à la Société populaire que si la machine allait mal c'est parce que le citoyen Carrier refusait de communiquer avec l'administration.
— Vous serez contents, reprend le proconsul; je vous verrai plus souvent et nous prendrons ensemble les mesures utiles.
L'entretien tourna bientôt à l'hypocrite sensiblerie : quelques propos confiants furent échangés et Carrier donna au président Minée, l'évoque renégat, le baiser de paix. Puis on envisagea « les mesures utiles » : la première était d'organiser un massacre sansjugement de tous les prisonniers. L'occasion était bonne : dans la journée six détenus de la grande geôle du Bouffay, reconnus coupables d'un essai d'évasion, venaient d'être condamnés à mort; c'étaient, au dire du geôlier lui-même, « des scélérats, piliers de prison, qu'un de
' « Tout le monde était comprimé parla terreur ». Notes de Bachelier, président du Comité révolutionnaire de Nantes. Bibliothèque «Je Nantes, Collection Dugast-Matiteux.
* Procès-verbal de la séance. Archives de la Loire-Inférieure. D'après le comte Fleury. Carrier à Santés, p. 104.
leurs complices, Hubert, voleur de profession, avait dénoncés»1. Aucun prévenu politique n'avait pris part à leur tentative; mais n'y avait-il point là prétexte à englober dans cette révolte tous les suspects incarcérés, bouches inutiles dont on devait, au plus vite, débarrasser la République?
Tel était le projet qu'on mit immédiatement à l'étude. Goullin se fit le prôneur de l'idée que le jeune Robin appuya 2. Carrier, approuvant, formula :
— 11 faut faire tomber les têtes de tous ces bougreslà*.
Quelques-uns des assistants restaient muets; Bachelier, Naux et Perrochaud pleuraient4 mais se taisaient, pris de . peur aussi ; car Goullin et Robin, enflammés d'une fureur patriotique, traitaient de contre-révolutionnaires et d'aristocrates ceux qui n'acclamaient pas la motion. La séance se termina pourtant sans qu'on eût rien décidé.
Mais, sur l'ordre de Carrier, à l'initiative du Comité, d'un commun accord, peut-être, — on ne sait, — elle fut reprise, à huis clos, après le souper. La discussion, tout de suite, fut chaude. Robin et Goullin exposèrent de nouveau leur plan : tout tuer. Les têtes
1 En récompense de sa délation, Hubert fut transféré aux Saintes-Glaires, mis en liberté et devint l'espion de Forget et du Comité. Déclaration de Bernard Laquèze, concierge de Bouffay. Bulletin, VI, n» 82. p. 326 et 328. Voir aussi Noies de Bachelier.
- Bûchez et Roux, Histoire parlementaire de la Révolution,XXXl\, p. 189.
3 Déposition de Gicqucau, administrateur du département, l'un des témoins de cette séance. Notes de Bachelier.
* Déposition de Gicqueau. Notes de Bachelier. Bibliothèque de Nantes. Collection Dugast-Matifeux.
se montaient : Kernien, l'un des membres du département, osa protester et le petit Robin riposta, criant :
— Les patriotes manquent de pain... Il est juste que les scélérats périssent et ne mangent pas le pain des patriotes.
Comme l'autre, courageusement, s'indignait, Robin, en fureur, répliquait dans son jargon révolutionnaire :
— Il ne faut point ici de propositions qui sentent le modérantisme, le feuillantisme et le fédéralisme ; les détenus sont des scélérats qui ont voulu détruire la République, il faut qu'ils périssent1.
Carrier, du fond de ses fourrures, bougonnait à l'unisson :
— Il faut que tous ces gredins périssent2.
Dans le bruit, dans « l'épouvantable bacchanale », — le mot est de Minée, qui préside, — les membres du Comité révolutionnaire déposent un rapport annonçant que les six prisonniers, convaincus d'avoir cherché à s'évader, vont être mis à mort cette nuit. Ne doit-on pas surseoir à leur exécution, afin d'étendre à tous les détenus leur culpabilité? Vite, on convoque Phélippes-Tronjolly, le président du tribunal révolutionnaire et son accusateur public, Goudet. Ils arrivent bientôt : Minée leur expose qu'il faut retarder le supplice, jusqu'à ce qu'on ait décidé si, oui ou non, on fera périr les prisonniers en masse*. Mais Phélippes est intraitable ; nul ne peut s'opposer à l'exécu-
' Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, VI. n° 83, p. 325. 4 Déposition du maire Renard. Notes de Bachelier. 3 Noyades, Fusiliades ou réponse au rapport de Carrier, par Phélippes. dit ïronjolly, in-8°, p. 17.
tion d'un jugement : les coupables sont frappés, aucun n'a échappé à la justice et tous les autres détenus sont innocents du délit pour lequel ceux-ci vont périr. Il se retire avec son acolyte, pour presser l'exécution qui aura lieu « aux flambeaux » et la discussion reprend, avivée par cette résistance imprévue. Elle se prolongea durant toute la nuit : les terroristes tenaient bon : dix fois ils montrèrent la nécessité du massacre; à chacune de ces propositions, les opposants faiblissaient par la crainte de ne paraître point « à la hauteur des circonstances ». Carrier, d'ailleurs, approuvait le projet de fusillade en masse1.
— Avec notre lenteur et notre circonspection, disait-il, nous tuons la chose publique.
Quelques-uns, mal résignés encore, émettaient l'avis d'attendre; mais il invoquait le but de sa mission.
— J'ai des ordres, je ne peux pas faire grâce à des gens que la loi condamne : je me ferais guillotiner2.
— Au moins, proposa l'un des moins lâches, communique avec ton collègue Francastel...
Le proconsul que la fureur avait gagné ne voulut rien entendre : il fallut céder; on convint que deux membres de chacune des administrations, formés en commission de jury national, dresseraient une liste des individus détenus à Nantes : le Comité révolutionnaire ferait le reste.
1 Bûchez et Roux, XXXIV, p. 189.
4 Déclaration de Gicqueau, l'un des assistants. Notes de Bachelier.
Goullin avait cause gagnée : sans désemparer, il entraîna dans le local du Comité ses collègues du jury national, dont quelques-uns, encore récalcitrants, trouvèrent le courage de disparaître dès que Carrier se fut éloigné et, tout de suite, on s'occupa à dresser la fatale liste : sur un état général on appelait le nom de chacun des prisonniers; si trois membres ne se prononçaient pas en faveur d'un détenu, on l'inscrivait parmi les bons à fusiller : nul autre débat. Comme la plupart de ces malheureux étaient incarcérés pour délits de droit commun et parfaitement inconnus, le jury national eut recours aux lumières de l'espion Hubert qui, déjà, avait dénoncé ses six camarades du Bouffay, guillotinés pour tentative d'évasion. Et tandis que l'horrible travail avançait, ceux qui s'y hâtaient avec tant de zèle, sentant l'appétit les gagner, mangeaient, sur des coins de tables, des biscuits et du fricot que Forget faisait apporter de chez lui. Bachelier qui, la veille, pleurait, — de peur, sans doute, — se montrait maintenant parmi les plus décidés. Goullin forçait ses collègues à signer et le maître d'armes Grandmaison menaçait de dénoncer à Carrier les hésitants1.
Ainsi, tiévreusement , furent alignés cinq cents noms de détenus2 dont cent cinquante-cinq étaient au Bouffay, soixante à l'Éperonnière, le reste au ci-devant couvent des Saintes-Claires. Quand, vers cinq heures
1 Déclaration de Louis Naux, citée par A. Lallié, J.-B. Carrier p. 107.
* C'est le chiffre indiqué par Boivin, Phélippes-Tronjolly dit : environ trois cents.
du matin, le jeudi 5 décembre, harassés de fatigue et d'épouvante, les membres du jury national se furent retirés, le Comité révolutionnaire, assisté de Forget, l'ami et l'espion de Carrier, compléta la besogne et rédigea l'ordre :
Au nom du Comité révolutionnaire de Nantes,
Le commandant temporaire de Nantes est requis de fournir de suite trois cents hommes de troupes solides pour, une moitié se transporter à la prison du Bouffay, se saisir des prisonniers désignés dans la liste ci-jointe, leur lier les mains deux à deux, et se transporter au poste de l'Éperonnière; l'autre moitié se transportera aux Saintes- Claires et conduira de cette maison à celle de l'Eperonnière tous les individus indiqués dans la liste ci-jointe; enfin pour, le tout arrivé à l'Eperonnière, prendre en outre ceux des détenus de cette maison d'arrêt et les fusiller tous indistinctement, de la manière que le commandant jugera convenable.
Nantes, ce 15 frimaire an II1.
Grandmaison, Goullin et Mainguet2 signèrent et, sans perdre un instant, le joyeux Robin, — celui qui, au dîner sur la galiote, avait chanté la Gamelle Montagnarde, — se chargea de porter Tordre et la liste au chef de brigade Boivin, commandant la place.
1 Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, VI, n° 82, p. 328.
* Mainguet, Jean-Baptiste, marchand épinglier à Nantes, rue Saint-Nicolas. Il savait à peine lire et son emploi au Comité était d'emmagasiner le linge, les ornements d'église, les objets de toute nature saisis chez les habitants. Né le 12 avril 1740, Mainguet mourut à Nantes, rue Santeuil, le 30 août 1809. Note manuscrite de Lallié.
Il fut mal reçu. Boivin était un Parisien de trentesept ans, ancien ouvrier ciseleur, enrôlé volontaire en 1792, soldat sans éducation, mais patriote pur. Réveillé par Robin à six heures du matin, il jeta un coup d'oeil au papier que lui présentait le jeune coquin et fit observer que l'ordre n'était pas légal ; que, du reste, le jour allait se lever bientôt et qu'il était trop tard pour procéder à un pareil massacre.
— Tant mieux, répondit Robin, il n'en fera que plus d'effet1.
Boivin garda la liste et Robin s'en alla ; comme il passait devant le portail de la cathédrale, il aperçut, dans un estaminet de la place, le maire de la ville, Renard, et Mainguet, qui, attablés devant un « gloria », se délassaient des fatigues de la nuit. Il entra et prit place auprès deux-. Tous trois, en sirotant leur café du matin, étaient persuadés que la tuerie se préparait. Mais Boivin, ayant donné l'ordre à un adjudant de copier la liste des condamnés, celui-ci s'aperçut que certains individus y figuraient qui n'étaient emprisonnés que « pour ivrognerie » ; il fit part à son chef de cette observation et Boivin courut chez Goullin qui habitait une maison de la rue Félix. Il le trouva au lit : le chef de brigade déclara qu'il se refusait à exécuter l'ordre du Comité. Goullin, dorloté dans ses oreillers, répliqua qu'il fallait obéir ; et comme Boivin alléguait le manque de troupes :
— Prends de la garde nationale, dit Goullin.
1 Déposition de Boivin. Bulletin, VI, n° 1 A. Lallié, J.-B. Carrier, p. 109.
L'officier, indigné, prolesta qu'il riait impossible et impolitique d'armer les Nantais contre leurs concitoyens.
— Crois-tu qu'un père tuera son fils, qu'un frère tuera son frère, sa sœur, ses amis?
— N'importe, insista froidement Goullin, il faut que cela s'exécute *.
Sur quoi l'officier assura qu'il n'en ferait rien et sortit très ému. Bien persuadé qu'il venait de signer son arrêt de mort, il alla prendre ses pistolets, n'osa rester chez lui, de crainte d'y être arrêté et, pendant plus de deux heures, erra sur les promenades, décidé à se faire sauter la tête « plutôt que d'être noyé ou fusillé ». Il connaissait les gens contre lesquels il était en lutte.
Pourtant, un peu calmé, il revint à sa maison vers dix heures et demie et y trouva l'ordre de se présenter au département. Il se hâta de s'y rendre, fut reçu par Minée, entouré de ses collègues Kermen, Gicqueau et Picot qui, apprenant son refus d'obéissance à l'ordre du Comité, le félicitèrent de son courage : on s'embrassa chaleureusement et, comme si la bravoure du chef de brigade eût été contagieuse, les administrateurs présents rédigèrent cet arrêté téméraire :
Nous, membres du Directoire du département de la Loire-Inférieure, requérons, en vertu de la loi, le commandant temporaire de la ville de Nantes, de suspendre
1 Déclaration de Boivin, citée par Lallié. J.-li. Carrier, p. 110.
LE COMTÉ TRAVAIl.l.i; 89
l'exécution de tout ordre qu'il aurait pu recevoir du Comité révolutionnaire relatif aux détenus dans les maisons d'arrêt jusqu'à ce qu'il ait été délibéré par les corps administratifs qui vont s'assembler incessamment.
Fait au Directoire, à Nantes.
Kermex. Minée, Gicquiau, Picot1.
Ces quatre hommes, — intrépides ce jour-là, il faut le reconnaître, — déclarèrent ainsi la guerre au terrible Comité, à Carrier, aux Marats, à tout ce que Nantes comptait de fripons et d'énergumènes : cette guerre devait être de très courte durée.
Les corps constitués, auxquels s'étaientjoints Phélippes-Tronjolly, président du tribunal révolutionnaire et l'accusateur Goudet, se trouvèrent, en effet, réunis dans l'après-midi de ce même jour, 5 décembre, et la discussion de la veille recommença : Goullin et sa bande renouvelèrent la proposition de mettre à mort « un grand nombre de détenus, comme ayant conspiré dans les maisons de détention ». Pbélippes répéta que tous les coupables, — au nombre de six, — avaient péri. Cbaux et Goullin, s'emportant, ripostèrent avec véhémence, menaçant leur contradicteur, attestant que « les détenus n'étaient pas seuls destinés à périr et quil y en avait bien d'autres.. ! » Bachelier et Grandmaison firent chorus 2. Le président du tribunal et son acolyte se retirèrent avant qu'on
1 A. Lallié. J.-B. Carrier, p. 112.
* Phélippes-Tronjolly. Soyades, fusillades..., passim.
eût conclu et le Comité se mit au travail avec acharnement. Il fallait refaire la liste que le chef de brigade Boivin n'avait pas rendue : un de ses officiers d'ordonnance, Ouvrard, l'ayant courageusement déchirée l.
On parvint à reconstituer celle des prisonniers du Bouffay, grâce au précautionneux Bachelier qui, peu de jours auparavant, s'étant, en sa qualité de président du Comité, présenté chez le concierge de la geôle, avait consulté le livre des écrous et copié, sur un cahier, les noms des détenus 2.
Il est fort difficile de distinguer, des propositions déjà formulées à la séance de nuit, les incidents qui remplirent l'après-midi du 5; les acteurs de ces deux séances s'étant montrés, comme bien on pense, sobres d'aveux, leurs réticences et l'embarras de leurs déclarations, volontairement troubles, empêchent de minuter avec précision les diverses phases de la discussion. Il suffit, d'ailleurs, de savoir que, durant vingt-quatre heures, et davantage peut-être, le Comité révolutionnaire, représenté par Goullin, Chaux, Bachelier, Mainguet et Grandmaison, s'obstina à réclamer le massacre des prisonniers non jugés ; Robin et Forget, de la société populaire, applaudissaient ce patriotique
1 C'est le futur fournisseur Ouvrard, qui devint plus tard célèbre par son faste et ses spéculations.
s Déclaration de Julien Barbier, ancien avoué à Blain. « Environ les premiers jours de frimaire dernier, j'aperçois, de grand matin, dans la salle de la geôle, le nommé Bachelier, alors président du Comité révolutionnaire, occupé à lire la liste des prisonniers et à en extraire plusieurs noms qu'il inscrivait sur un cahier qu'il emporta. » Archives départementales de la Loire-Inférieure. Evénements politiques, n° 123 bis. Communication de M. A. Lallié.
projet; le maire, Renard, ne s'y montrait pas hostile; Minée et ses collègues de l'administration départementale y répugnaient manifestement; mais ils avaient peur et leur énergie, s'était épuisée à rendre l'arrêté de sursis qu'on a lu plus haut. Quant à Carrier, son opinion était arrêtée.
Il soupa, ce soir-là, quai Bouguer, avecPhélippes- Tronjolly et la citoyenne Jeanne Lavigne, chez laquelle habitait le président du tribunal révolutionnaire1. Cinq convives seulement2. 11 peut paraître étonnant que Carrier acceptât de s'asseoir à la table d'un homme qui, depuis la veille, s'était énergiquement montré l'adversaire du massacre; mais le représentant était sans rancune et le repas semble avoir été fort cordial ; qu'on en juge : comme Phélippes adressait amicalement à son invité quelques observations sur « la précipitation » projetée à l'égard des prisonniers, Carrier répliqua :
— Vous êtes un tas de bougres de juges, un tas de j... f... auxquels il faut des preuves, des témoins, pour faire guillotiner un homme... Foutez-les-moi à l'eau, c'est bien plus tôt fait ».
Et, par manière de galanterie, sans doute, envers la maîtresse de la maison, il ajouta :
4 « Carrier vint souper le 15 frimaire (5 décembre). « Déposition le Phélippes, Bulletin, VI, n° 60, p. 236. Le quai Bouguer est aujourl'hui le quai Brancas.
* Outre Phélippes, Carrier et la citoyenne Lavigne, assistaient au repas « un procureur de commune et un ci-devant accusateur public ». Idem .
3 Déposition de la citoyenne Lavigne, Bulletin, VI, n° 76. p. 302.
— Faut-il tant de preuves?... Bientôt tu me verras sans-culottiser les femmes1.
Ce fut, pour Phélippes. un coup de lumière. Dès que ses invités furent partis, il annonça à la citoyenne Lavigne qu'il passerait la nuit dehors ; comme elle lui demandait la cause de cette sortie tardive :
— Demain, répondit Phélippes, je vous la dirai2.
Carrier, cependant, n'est pas rentré chez lui. Il a traversé la ville et s'est rendu au Comité révolutionnaire qu'il sait être en permanence. Les purs, en effet, sont là, travaillant encore aux listes de mort : Bachelier, Goullin, Louis Naux. Le représentant passe avec eux dans la salle du greffe et l'on cause3. Un peu après minuit, l'adjudant de la compagnie Marat, Richard, qui se trouve là, reçoit mission de porter un ordre au charpentier de navires, Pierre Affilé, qui demeure à Chézine, tout à l'extrémité du quai de la Fosse. Richard se met en route aussitôt, rencontre Affilé au corps de garde de la Sécherie et lui explique « qu'on a besoin de lui pour une expédition secrète, pour une baignade ». Une baignade en Loire, au mois de décembre ! Affilé comprend la cbose et ne s'étonne pas : d'ailleurs l'ordre qui lui est remis est formel :
Au nom de la République française,
' Déposition de Phélippes, Bulletin, VI, n° 60, p. 236.
i Déposition de la citoyenne Lavigne. Bulletin, VI, n° 76, p. 302.
1 « Carrier vint au Comité; il se retira au greffe et il fut arrêté qu'on donnerait des ordres à Affilé. » Déclaration de Bachelier, président du Comité révolutionnaire, citée par Lallié, Noyades, p. 17.
Le comité révolutionnaire autorise le citoyen Affilé jeune, charpentier, demeurant à Chézine, de requérir le nombre de charpentiers qu'il jugera nécessaires à l'exécution de la mission qui lui est confiée : ce citoyen est requis d'y apporter la plus grande célérité et de payer généreusement les ouvriers qu'il y emploiera, si, toutefois, ils apportent dans leurs travaux tout le zèle et toute l'activité qu'ils méritent.
Nantes, 16 frimaire an II de la République.
Bachelier, président, Richelot, Goullix, Puout, aîné, Louis Naux, Guillet1.
Affilé ne perd pas un instant; il fait venir à quai une gabare et deux petites barges ; avec ses ouvriers, il travaille toute la nuit à les préparer, à « clouer des planches » ; mais le jour se lève et personne ne paraît : l'expédition est-elle décommandée?
Elle était retardée, du moins, grâce à Phélippes. En quittant, la veille au soir, la citoyenne Lavigne, il était allé au Bouffay qu'il avait trouvé en rumeur. La prison était envahie par les hommes de la compagnie Marat; depuis huit heures du soir, ils y faisaient bombance et menaient grand bruit. Les détenus, sous clefs, anxieux, s'attendaient, d'un moment à l'autre, au massacre. Phélippes et son accusateur Goudet s'installèrent au greffe qu'ils ne quittèrent pas de la nuit, luttant contre les forcenés qui réclamaient « au moins les plus coupables pour les faire
1 L'écrit dont l'original fut produit lors du procès des membres du Tribunal révolutionnaire de Nantes est, dit Lallié, de la main de Goullin. Noyades, p. 18.
périr » ; les deux magistrats tinrent bon * : à l'aube seulement, quand les Marats se retirèrent, las de cris et de boisson, Phélippes quitta la prison et rentra chez lui 2. De cette nuit-là datèrent sa réputation de tiédeur et son antagonisme avec Carrier. Longtemps après, ils devaient se retrouver, à l'heure des divulgations vengeresses, ainsi qu'on le verra par la suite de cette effroyable histoire.
1 Déclaration de R.-J. Barbier, avoué à Blain. Archives delà Loire- Inférieure. Événements politiques, n° 123 bis. Communication de M. A. Lallié.
* C'est bien dans la nuit du 15 au 16 frimaire (5 à 6 décembre) que Phélippes eut cette courageuse attitude (il le dit lui-même dans sa brochure Noyades, Fusiliades, p. 18 de l'édition in-8°). C'est bien aussi dans la soirée du 15 (5 décembre), qu'il soupa avec Carrier et la citoyenne Lavigne. Celle-ci, dans sa déposition devant le tribunal, déclare que le souper eut lieu peu de jours après la nuit que Phélippes passa au Bouffay (Bulletin, VI, n° 76. p. 302). Mais Phélippes lui-même, dont les souvenirs sont, on le comprend, plus nets, précise : Carrier vint souper le 15 frimaire (5 décembre). Bulletin, VI, n° 60, p. 237. Ce détail a de l'importance car on s'expliquerait mal Phélippes conviant à souper Carrier lorsque déjà la cynique cruauté du proconsul lui est connue et que la guerre est déclarée entre eux.