PHYSIONOMIE DE MANCHESTER
"prices, scs travaux, adressez-vous à la Venise de marbre, à la Venise des poëtes, à l’amante de Byron, ce désoeuvré sublime : demandez-lui un clou pour fixer une plaofue do cui\Te à la coque d’un navire, elle vous chantera une bar» carole, elle ne vous donnera rien; demandez tout à la Venise enfumée de Manchester, elle vous donnera tout. Allez la troubler dans son sommeil, la Venise do marbre; implorez l’aide de ses bras, pour quelque rude travail dans • les lagunes ; elle retombera dans sa mollesse, et vous disant d’attendre lo'soleil. Donnez un coup de mart«au,i3 minuit, sur l’enclume de la Venise de Manchester, dites aux cent mille cyclopes de ce Polyphème anglais que le ■ Gange, l’Orontc, l’Euphrate attendent ses chaudières do fer, vous allez voir étinceler les vitres aux fronts de ceS •monuments innombrables; vous allez voir ces lourdes voiles frissonner au souffle des forges, ces barques creuser l’onde épaisse du canal, ces écluses rouler sur leurs gonds, ces façades de briques reluire au reflet des flammes, ces moulins de fer tourner commodes girouettes de ohàteau, toute cette immense fournaise bouillonner et vomir les fenx par mille cratères; vous verrez éclater, dans son magnifique travail, le volcan de l’industrie et de la civilisation.
• L’aube me surprit dans ces pensées. Les premiers et pâles rayons du jour glissèrent sur les eaux du canal sans leur ôter la teinte sombre qui les couvre. Le brouillard, refoulé par la chaleur supérieure, se fondit en rosée, et découvrit, comme un rideau de théâtre qui se lève, toute cette partie navale du vieux Manchester. Déjà des' mariniers apparaissaient sur le pont des barques ; les travailleurs du port débouchaient de toutes les issues. iLe labo-
rioux géant se réveillait et saisissait avec tous ses bras le ’inarlcau, la scie, la navette, le soufflet de forge, le lingot de fer. Un cri tombé d’en haut semblait avoir appelé Manchester à son çcuvre puissante de tous les jours. En longeant la ligne des édifices, j’entendis le fracas intérieur qui ébraule le plancher de brique ; ces grands corps d’architecture avaient une âme, et se renvoyaient, par leurs croisées ouvertes, le cri du réveil. Les herses, en se levant, découvraient des magasins béants comme des gouCTres; les becs de fer se tordaient sur les quais pour saisir les marchandises ; de tous côtés surgissait quelque ingénieux mécanisme qui venait en aide à la main de l’homme et allégeait le fardeau. Aux éruptions lontaincs des trombes de fumée, on devinait déjà que la furie industrielle courait des rives du port jusqu’au hangar du rail-icay, et que tout Manchester avait entonné l’hymne du travail qui ne devait cesser qu’avec le jour.
11 n’est pas de ville, sans contredit, plus intéressante en Angleterre et au monde : aujourd’hui, Manchester n’est que le laboratoire de l’univers, il ne se fait admirer que par la rudesse de ses labeurs et ses inventions cyclopéennes; eh bien! un jour viendra qui lui donnera d’autres destinées, l’or après le fer. Ce sera l’Athènes du nord, bien mieux qu’Edimbourg, qui n’a su se faire qu’une architecture d’emprunt et qui a servilement copié l’art grec, impuissant qu’il était à créer un art national. Jusqu’à pivsent, le peuple de Manchester a fait preuve d’une imagination incomparable dans l’œuvre de l’industrie; c’est aux découvertes utiles qu’il a toujours appliqué ses étonnantes facultés de création; mais on s’abuserait étrangement si l’on croyait que ce génie s’est révélé sous toutes
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ses faces; il y a chez lui un foyer d’enthousiasme qui doit porter d’autres fruits. J’ai vu ce peuple au théâtre , le peuple de l’usine, étalant ses bras de fer sur les quaranî ? banquettes qui lui sont réservées, et laissant tpmber ilu cintre un tonnerre d’applaudissements avec une intelligente précision d’à-propos; je l’ai vu aux meetings électoraux, et bien plus ardent, bien plus orageux, bien plus jaloux de ses droits d’homme que ne le fut jamais un peuple méridional, échauffé au soleil de Rome ou d’Athènes. J’en ai conclu que les climats et les latitudes devaient être mis hors de cause dans la question de l’art, ou bien que les climats opposés amenaient des effets identiques. Il m’est prouvé que dans cette immense agglomération d’ouvriers, on trouverait des architectes et des statuaires , de grands artistes inconnus et qui attendent l’heure de la révélation pour donner à Manchester un art national. On voit déjà, dans cette partie de l’Angleterre, surgir une architecture jeune et timide qui s’essaie par l’imitation et marche à l’originalité. On a déjà compris que la forme et la matière des monuments devaient s’harmoniser avec le ciel ; que le marbre de Carrare ou la pierre blanche frissonnaient dans le nord, que la colonne d’Ionie, les chevelures d’acanthe, les fûts gracieusement cannelés avaient horreur de la pluie et des brouillards. Ainsi, à Liverpool, autre ville qui s’avance vers un grand avenir, avec ses richesses, son commerce prodigieux, son intelligence et ses admirables femmes ; à Liverpool, on achève en ce moment le palais de la douane, palais cent fois plus beau que la Bourse à Paris. La douane de Liverpool n’a pas visé à la coquetterie ; elle ne s’est pas coiffé à la grecque, avec des aiguilles de fer à la Franklin; elle ne s’est
tïS NUITS ANGT AISES
yis percée à jour avec des orulsées ialiaies; elle n’aura pas besoin d’écrire son nom, en lettres d’or, sur le fronton, poui se faire reconnaître du passant. La douane de Liverpool est un édiüce de la première vülo\5ommeriçante du monde; elle est d’un marbre à grains sombres, veiné de noir, matière admirablement choisie; elle a trois colonnades d‘un ordre imposant et sévère,) et sa magnifique façade regarde la rivière et l’Océan; i c’est le portique du commerce universel. L’autre voisin de Manchester,. Birmingham, est artiste comme Florence sous le premier des Mcdicis. Birmingham copie et crée ; encore quelques années, il ne. copiera plus, ses deux récentes œuvres sont empreintes d’un caractère de grandeur qui fait deviner un gloorieux avenir; ce sont deux paLiis magnifiques et qui laissent bien loin en arrière l’architecture cartonnée de Londres, à l’exception, toutefois, de Saint-Paul : Grammar-S huol et Town-llall, dans ^Netc-Slreet, à Birmingham, révèlent un véritable sentiment d’artiste, Manchester n’a rien encore à opposer.à la douane de Liverpool et aux deux nouveaux édifices de Birmingham ; mais le<jour que ce géant de l’invention prendra l’équerre et la truelle, il créeiaidu premier coup .un système d’architecturo étonnant. Ce sera un jeu pour Manchester de remuer la pierre, de la ciseler, de l’équarrir, do la porter aux nues. J’ai vu bâtir des maisons à Manchester; l’architecte s’inventait pour lui-même ses outils et ses machines; il simplifiait son œuvre, à l’aide d’un petit atelier à vapeur qu’il improvisait pour da circonstance, ou d’un mécanisme à rouages légers qui voltigeaient le long des corniches supérieures, en apportant à l’ouvrier la pierre et lo - ciment. A Manchester, toute exigence du travail est saüs-
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faite sur l’heure ; i’mstruincnl est toujours là pour rcpoiiJre au besoin. Confiez donc les œuvres d’art à ocs in- •telUueuces I douées de. la double organisation du calcul froid et de rexecution vive, et vous verrez ce qui sortira .de leurs mains. '
A Manchester, jan’aiirien trouvé de ce qu’oœainie dans les villes, ni la beauté du ciel , . ni. la verdure des jai'dios,
. ni.le bruit des fontaines, ni le sourire du soleil, ni l’éclat des promenades, ni, la gaieté des tocs, rien do ce qui chaffine dans .notre i midi.- En descendant du wagon de .vJBirnûugbam, lorsque je nais le pied sur le pont de ce canal qui baigne bourbeusement ic6 prairies noires du faubourg de : Manchester, je fus saisi d’un^ennui profond. Je . voyais cette ville' énorme, qui couvre des coUine.s et des .tvallées dans son atmosphère triste, froide , brumeuse ; jo contemplais avec mélancolie cette vaste forge cyoloiv'-cnno qui donnait au ciel sa fumée , et ce ciel qui lui rendait la pluie en échange; je n’avais pour me consoler que la vuo d’une superbe église gothique, perdue à droite dans un lointain sombre, aux limites de la cité. Alors me revenait à l’esprit le souvenir de ces émotions do voyage, lorsqu’on entre, par une belle soirée de printemps, à Florence, à Rome, à Naples, et que tout vous fait fête : le ciel, les collines, les bois, la mer. Il me semblait que Manchester, tout entier à ses forges , à ses manufactures, n’avait pas un asile à donner au voyageur qui venait la visiter par désœuvrement. Une rue interminable se déroulait devant moi : je n’y remarquai qu’une égbse neuve, de style gothique, isolée sur une place; à gauche et à droite, les éclaircies des carrefours me laissaient entrevoir les deux ailes de la ville, qui s’étendaient à des profondeurs infinies
mais sans m’offrir une de ces enseignes d’auberge qui attirent gracieusement l’étranger. On m’avait indiqué Albion Hôtel, mais je désespérais de l’atteindre, car j’avais déjà fait deux lieues sans le rencontrer ; enfin on me désigna mon gîte sur la place de Piccadilly. Triste apparence d’hôtel ! maison basse ; bâtie à nu de briques rouges, au coin d’une rue étroite et sombre. J’entrai pourtant, et je commençai à me réconcilier avec Manchester. Cet Ati>ion-Hotel, qui n’a rien sacrifié à l’extérieur, est à coup sûr un des meilleurs hôtels de l’Europe. On y trouve le confortable anglais j usque dans ses moindres détails : chambres, repas, service, tout est aux souhaits du voyageur. Insensiblement je m’habituai à cette ville extraordinaire; après quelques jours je l’aimai. Maintenant, c’est de toutes les villes d’Angleterre celle qui reste dans mes affections do souvenir. En la quittant, je lui ai dit : Au revoir.
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Un soir de juin 1806, la Jamesina jeta l’ancre à Bocca- Tigris, à peu de distance de la ville franco-chinoise do Canton. Il y avait à bord un jeune male nommé Tom Melford, qui accompagna les marins de l’équipage dans l’embarcation, mais qui ne les suivit pas lorsque ceux-ci descendirent à terre, pour y passer les trois jours que le céleste empire accorde aux Européens, dans le profane faubourg de la ville sainte. Melford avait eu de trèsbonne heure une vie orageuse; il s’était marié à Londres, à vingt - deux ans, avec la détermination bien arrêtée de vivre en fidèle époux, et de faire oublier même l’origine équivoque de son mariage, qui lui avait été imposé militairement, dans un cas forcé, par un beau-frère brutal, et officier de dragons; avec tous ses défauts, Melford était sensible et bon comme tous les mauvais sujets de vingtdeux ans.
Non-seulement le très-jeune séducteur s’était soumis à l’hyménée, après trois duels assez maladroits au pistolet; mais il fit un serment qu’on ne lui demandait pas. U
jura de no jamais parler d’amour à une autre femme que la sienne, et de repousser môme par la violence toute provocation féminine, sous quelque nuance ne cheveux qu’elle se présentât. Le beau-frère 'ouvrit une Bible et reçut le serment.
L’ne fille fut le premier fruit de cet hymen. (Excusez ces formes, lecteurs, si vous existez.) Melford, selon l’usage antique et paternel, aurait désiré un garçon, parce qu’il avait un nom charmant à lui donner. Cependant la petite fille fut aussi bien accueillie qu’elle pouvait l’être par un père amateur de garçons. Au reste, un nouveau 6ym])tôrae de maternité s’étant manifesté chez mistriss Melford, l’époux radieux paria pour l’intermittence, et remercia d’avance le ciel d’avoir exaucé son vœu.
Malheureusement le service du roi passe avant le service de l’épouse, en Angleterre comme partout. Melford servait avec le grade de mate, dans la marine. La Jamesina mit à la voile. Il fallut quitter une jeune femme adorée, avant le neuvième mois de la révélation.
Le beau-frère apporta une seconde fois sa Bible sur lé pont de la Jamesina ( les beaux-frères sont bien laids dans CCS moments ! ) et exigea un petit supplément au vœu de fidélité. Melford jura une seconde fois. Melford, qui désirait recevoir, dans quelque coin du globe, la nouvelle de' la délivrance de sa femme, demanda au commandant quelle était la destination du navire :
— Partout, répondit l’offleier.
C’étaithien vague!... Le beau-frère alla sur le continent rejoindre ses drapeaux.
Huit mois après ces adieux , la Jumisina, ainsi que je voûs l’ai déjà dit, s’arrêtait devant Canton.
A.XGI.AI3 ET cnrxoïs
Melford n’avait pas »>u beaucoup de peine à 'porter le joug de son sonnent. Habitué aux sidendides carnatious des lemines du comté de Middlcsex, il n'apercevait, depuis son départ de la Tour, que des visages basaucs, cuivrés, pourj)rés, tatoué.s, avec des nez aplatis et chargés de breloques, des oreilles démesurées tiraillées par des cascades de grains de laiton, des cheveux de laine grasse, des tailles d’une dégoûtante exagération; car la nature n’a donné qu’à l’Europe la véritable femme, et l’a parodiée ailleurs. Sans cette attention de la nature, la fidélité serait impossible dans les voyages lointains; les épouses des savants ne permettraient pas à leurs maris les explorations équinoxiales, et la science serait bien ignorante aujourd'hui. Si dans les archipels de l’Océanie on trouvait des^ Vénus • de Médicis succombant devant un grain de verroterie ou un petit miroir de deux pences, les trois quarts des hommes terrestres se feraient marins, et l’équilibre social eu ^ souffrirait mortellement.
Jlelford remerciait la nature qui avait pris la peine de travailler pour lui. Il pensait à sa femme, à sa fille, à son indubitable petit garçon, âgé de sept mois, qui devait so nommer Simon, et qui déjà devait dire father, falher, ce qui est plus difficile à prononcer que papa. Il s’attendrissait à ces doux souvenirs d’une luno de miel qui avait duré deux soleils, et ne donnait pas la moindre attention . au spectacle original que la ville chinoise étalait avec une complaisance digne de curiosité. Qu'importent le monde et même la Chine, au jeune époux exilé loin de toutes ses affections !
liien de chinois comme le rivage devant lequel l’embarcation anglaise se balançait avec une grâce européenne.
Le fleuve bleu Chookeaiig descendait nonchalamment à la mer, entre deux rangs de jolis villages peints sur porcelaine : là, sur des barques en formes d’œufs, flottait une population fluviale qni regardait la terre en pitié, vivant et mourant toujours balancée par les vagues d’azur du Chookeang, sous des voûtes de bambous fleuris et de tamarins échevelés. La campagne sc déroulait vers un horizon de montagnes d’un bleu transparent et lumineux comme des nuages de soleil couchant ; et l’œil se perdait dans cette ondulation infinie de champs de riz et de jardins, hérissés par intervalles d’aigrettes massives d’aloës, de citrus, de mûriers, de bananiers et de sapins.
La nuit tombée, ce laoleau cessa d’ètre réel, et rentra dans le domaine du songe. La Chine est un rêve peint.
Des milliers de barques illuminées coururent sur le fleuve, comme des constellations d’étoiles folles ; une éruption de soleils d’artifice éclata sur tous les kiosques des Hongs et mandarins ; le céleste empire se donnait un firmament terrestre, et l’orchestre des pavillons chinois, des hings indiens et des gongs, et les cris aigus de la ville extravagante saluaient ces innombrables volcans, toujours éteints et toujours rallumés sur le faubourg, la campagne, le fleuve et la mer.
Melford s’attrista plus profondément encore au spectacle de cette gaieté. Il s’organisa un pupitre pour écrire une lettre à sa femme, et lui faire un serment de fidélité. L’épître conjugale terminée, il fit un violent effort pour se décider 4 descendre à terre, ne voulant confier à personne la commission de porter sa lettre au post-office anglais qui était situé dans Hog-Lam, faubourg de Canton.
En ce moment il se passait d’étranges choses dans llog-
Lane et dans Chim-Slreyf . Trente matelots et deux midsliipmen de la Jamesina venaient de mettre Canton en état de siège, et inauguraient trente - quatre ans d’avance la longue série d’innocentes vexations qui devaient amener uiio guerre en l’an quarante, entre l’empereur de la Chine et la reine Victoria.
Les deux midshipmen étaient à cet âge heureux où l’on croit que les Chinois ont été mis au monde pour nous amuser: ils n’avaient jamais vu de Chinois que dans les farces de Surrey- TIteatre-, c’étaient de petits et gros hommes chauves qui élevaient les deux doigts indicateurs par dessus la tète et criaient hi quand on les assommait.
Jugez du bonheur de ces jeunes fous, lorsqu’ils se trouvèrent en pleine chinoiserie vivante, avec un nuage de porter dans le cerveau. Persuadés qu’il leur était permis de casser des Chinois vivants comme des magots de porcelaine, ils coururent dans Hog-Lane en faisant devant toutes les boutiques des espiègleries d’écolier. Sur toutes les devantures, ils ne laissèrent pas intacte une seule vitre de papier huilé; ils tourmentèrent les ciseleurs, les marchands d’éventails, les peintres de paysages, les üligranistes, les artistes en laque et en émaux ; et s’irritant de tant de patience et de résignation chez leurs victimes, qui se laissaient démolir pièce à pièce comme des figures de paravents, ils saisirent un marchand de sandal par la douzaine de cheveux flottants qu’il portait sur sa calotte, et lui aplatirent le nez sur le comptoir, au moment où il calculait les p'ofits de sa journée, à l’aide de l’algébrique abacus.
Il n’est pas de patience, fût-elle chinoise, qui n’ait ses limites. Le marchand qui avait, comme ses confrères, un
LES mjITS ANGLAISES
grand respect mêlé d’horreur pour Tuniforme des tnaritis'' anglais, poussé à bout par ce dernier affront, lança vers ’ le ciel un hi terrible, et saisissant un des jeunes Anglais par le collet de l’habit, il le renversa et le mit triomphede- ' ment sous ses pieds. L’autre mldshipman tira son dirfc,. et il aurait percé la poitrine du Chinois, si 'celni^ici,' ayeo*’ une agilité de clo’v\m, ne se fût élancé sur une pyramide dû bois de sandal, et du haut de cette citadelle, n’eût fait pleuvoir un déluge de lourdes dhinoiseries sur la tête de ses deux ennemis. Bien plus, le marchand ainsi assiégé'' donna trois coups à une feuille de tamtam suspendue aulamhris,' et-à ce tocsin d’un nouveau genre, lcs= voisinsa aecour urent avec des monosyllabes effrayants à la bouche, et des bambous aux deux mains;'
Trente matelots de la Jamesma qui passaient dans Hog^" Lane, volèrent au secours des^ midshipraon, etTa batailles commença. Les Chinois, avec leurs bambous, s’escri**» nièrent vaillamment, et le pavé fut bientôt jonché deu tronçons brisés sur les épaules d’airain, de calottes chi- noisesj' de magots d’enseigne, de services de porcelaine,' , d’éclats de laque, de lambeaux de paravents et de para*** solsrde toutes les curiosités fragiles que le musée'd’H^-'- Lane offrait sur ses devantures à l’acheteur européen.
Aux cris des Chinois du faubourg, icsClimois de la ville!' sainte arrivèrent à flots, armés *de pièces d’artifices, .et' Tirent jouer contre les Anglais leor innocenté artillerie dô^ soleils, de serpentaux etide bombes à la 'Pékin. - Ces ma^' rins, qui avaieut vu Aboukir et 'Trafalgar,’ riaient comme' des Français au milieu de cet incendie incombustible, et prodiguaient des blake-pyfs sur les yeux obliques des infortunés 'Chinois,, maladroits boxeurs i renversés pari
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files comme des remparts de carton sous des béliers romains.
Uog^Lane frémissait ainsi, comine un vase do porcelaine rempli d’eau bouillante, lorsque Melford arriva, sa lettre à la main, devant post~office. Il déposa un tendre baiser sur le nom adoré écrit sur l’adresse, et levait la main à la hauteur^de la boite* pour y jeter. la lettre,, lorsqu’il reçut par derrière, sur le crâne, un < coup de casse-tète chinois, que. le chapeau défendit mollement. Uydearwife! s’écria-t-il, ma chère femme ! et il itorabai sans connaissance sur le pavé.
Un cri de douleur tomba avec Melford du balcon voisin.. sur>la rue. Une porte s’ouvrit, et un domestique ramassa la lettre, la jeta dans la boîte, et poussa dans la maison le corps du jeune Anglais, mort ou évanoui.
En même temps, le monosyllabe impératif, si connu à Canton, vola de bouche en bouche dans Hog-Lane : Li H , li / faites place I On avait aperçu dans le lointain, à la clarté soutenue des soleils artiheiels, le palanquin jaune . du gouverneur de la ville, où, pour mieux dire, de l’Ouil de Canton; ear il faut énoncer exactement les titres.
L’Œil était un vieillard de soixante et dix ans* nommé Bi ; il jouissait, ijuoique borgne, d’un grand crédit sur le peuple.
A la vue de leur vénérable Œil, les Chinois furent frappés d’une immobilité respectueuse , surtout lorsqu’ils ■ entendirent la formidable formule Fi-Hél TremLlezià' ceci !
L’Œil parlait anglais très-bien ; il apostropha vivement le premier matelot qui lui tomba sous la main, et lui reprocha les laimes aux yeux de troubler la tranquillité
(l’une bonne ville chinoise, amie de l’Angleterre. Le robuste marin, chef de la bande, eut un instant la fantaisie d’asséner un dernier black~eye sur les yeux obliques de l’Œil ; mais une inspiration d’humanité retint ouverte sa main, déjà crispée pour se faire poing ; il engagea même ses camarades à regagner le bord, et souhaita une bonne nuit à l’Œil. Une fanfare de pavillons chinois annonça la ûn des hostilités.
Bientôt le silence de la nuit resta dans Hog-Lane. De jeunes filles asiatiques, qui avaient du penchant pour les jeunes et beaux midshipmeu, malgré leurs incartades, restèrent quelque temps encore aux étroites lucarnes des maisons, l’oreille collée derrière les murailles grêles. On n’entendait plus que l’harmonie douce et aérienne des monosyllabes en i, semblable au dernier chant des bengalis, quand ils s’endorment le soir dans les feuilles touffues des manguiers.
Le mandarin lettré, chef de la poste aux lettres de Canton, était sage et prudent comme un Chinois de l’intérieur. Il avait assisté à la bataille des bambous et des blake-eyes, mais la gravité de ses fonctions ne lui permettait pas d’y prendre part. Quand ü vil tomber un Anglais devant sa porte, il sentit jaillir à la fois dans son cerveau trente idées, avec cette simultanéité merveilleuse, sixième sens des Chinois, peuple qui rend une phrase avec une lettre, et qui a mis aussi dans sa réflexion spontanée l’alphabet de sa langue et de scs abacus. Ce mandarin vit tout un avenir de malheur surgir du cadavre de cet Anglais tombé devant sa porte ; il vit Canton froudroyc, sa maison détruite, sa place perdue, sa belle famille amenée en esclavage à Londres, le céleste empire anéanti. L’An-
gletcrre brûlerait l’Asie pour venger la mort d’un marin assassiné.
Un moment le mandarin fut tenté de Jeter le corps dans le canal souterrain qui porte les marchandises sous les magasins de la ville; mais le canal aurait pu rendre le dépôt à la surface extérieure de ses eaux bleues.
Sans doute, il y avait toujours un certain péril à cacher le cadavre dans quelque recoin de la campagne et du faubourg, puisqu’il allait être constaté, à bord de la Jamesiua, qu’un ofBcier avait disparu ; mais c’était déjà beaucoup de dérober aux Anglais le corps sanglant du délit. L’oflicier manquant à l’appel s’était enfui, s’était noyé, s’était mis à la poursuite de quelque Chinoise, son absence pouvait être expliquée dans un sens qui ne compromettait pas l’existence de la Chine et la place du chef de la poste. La minute qui vit tomber Melford fit éclater ces réflexions dans la tète du mandarin, fit donner l’ordre de jeter la lettre dans la boîte et de pousser le cadavre dans le corridor. Admirable concision d’idées combinées avec l’action I
Quelques instants après, au milieu de la nuit, une barque assez semblable à une gondele vénitienne, taciturne et mystérieuse comme elle, sortit de l’arceau noir du canal souterrain et entra au caual qui mène au Si-Kiang. Sous le dôme de cette barque, le mandarin Sampao et deux domestiques étaient assis et gardaient un morne sileuce. Le jeune Anglais, mort ou évanoui, était étendu sur un sopha, et les yeux qui le contemplaient roulaient quelques larmes sous des paupières noires, obliques et déliées comme des arcs tracés à l’encre de Chine. Une lanterne de papier huilé donnait à cette -cène funèbre
(les teintes sans nom : si Molford, dans ce moment, eût . été rappelé à la Nie, ses regards n’auraient pu supporter cc spcotacle étrange; et ils se seraient refermés de frayeur et de diisespoir devant l’énigme d’une vision qui appartenait! à un monae inconnu.
Le corps du jeune Anglais garda l’immobilité dm cada-> \TPi’ La barque laissa le >petit village de AVham dans ses anses ombragées de' mûriers, et continua sa' route vers les! collines du Nord. Déjà la limite de la Chine européenne' avait été dépassée; un ' chrétien ' entrait i à son ia8u>> dans le domaine interdit aux' religions profanes. La bar- * que s’arrêta sur les -frontières dutTcfeaaw de liF««, de'vant' une maison de campagne baignée ' par ccboam fleuve- Hoang-Ho, qui traverse la 'Chine depuis les montagnes^'de Si-Fan jusqu’à la mer.
Le mandarin Sampao désigna du doigt une de ceff' éminences dépouillées de verdure qui annoncent'le vo»»> sinage d’un cimetière : il 'jeta* un dernier; regard I sur- Mélford. Hélas! le pauvre jeune homme’ gardait itoujours' son immobilité fatale. Sa tète reposait sur un oreillen dont le satin se rougissait des gouttes de sang que distillait nne boucle de chevSKX'noirs é(ïhappés'd’un foulardv Le mandarin sentait redoubler' son efEroi à ce- spectacle ; î il tressaillait à 'chaque murmure de' la nuit j il<n*oyait' entendre déjà lie canon vengeur de l’Angleterreidans In. direction de Canÿ-Cftoic**Fooi (Les savunts onit^fait'CanioW' avec ces trois mo-ts. ) '
Sampao- le mandarin, était ’ obligé, paroles devoirs dse sa” charge, de ■ reparaître ’ à Canton avec le soleil. Il fit» déposer le corps de 5Iélford sur la rive devant sa maisoni de campagne, après avoir donné aux denx' vieux (Servi«*
leurs un dernier ordre avec trois gestes solennels et trois monosyllabes aigus comme le cri de l’acier sous la lime, il dit au rameur de virer de bord, et il reprit le chemin do la ville, en descendant le canal.
La maison rustique du mandarin était à demi-enlouréos par . un lac très-profond qui servait de fossé aux façades . du- nord et de l’est. La façade du midi, percée seulement de deux espèces de meurtrières fort-étroites, dominait un. assez beau jardin,' clos de hautes murailles, et qui s ouvrait sur le canal par une porte- de sapin doublée de cuivre. Ce fut devant cette porte que le corps de Melford , fut déposé.
La femme et les deux. filles du raendaidn habitaient, cette maison, et elles .y passaient leur vie à mourir d'en-uni. Au moindre bruit qu’elles entendaient sur le canal, elles accouraient -aux meurtrières de la façade du -midi, et se divertissaient de la moindre; chose, do la chute d’une hranche, d’un éboulement do gazon, du bruit d’une écluse, d’un vol d’oiseau. L’ennui n’est pas diillcile sur lo choix des spectacles.
Ce soir-là, les yeux de lynx de ces femmes.virent poin-- ^re sur le canal quelque chose d’extraordinaire ; les malheureuses recluses furent saisies d’une curiosité si impérieuse et si naturelle dans leur position, qu’elles descendirent au jardin, et 4 travers la porte de sajiin, leurs fines i oreilles de chattes entendirent l’étrange conversation desdeux domestiques.
La femme du mandarin qui avait depuis longtemps, à l’insu de son stupide mari, un grand empire sur les vieux serviteurs, leur ordonna d’ouvrir, et d’un ton qui supprimait le refus.
Les serviteurs obéirent.
Les trois Chinoises éclatèrent en sanglots à la vue du cadavre d’un homme. Partout, même en Chine, les femmes sont bonnes à l’excès, lorsque rien ne les oblige à être le contraire. Otez les hommes de la terre, et les femmes seront des anges du ciel. Il est vrai que Melford était digne de cet intérêt. Jamais la Chine, depuis le règne de Yao et de Yu, n'avait vu passer un ,lus beau jeune homme sur son fleuve. Les trois Chinoises se rappelaient une histoire qu’on leur avait contée dans leur enfance; elles croyaient assister au convoi funèbre du jeune Tcheou, le prince de la lumière, qui ressuscita devant les portes du Ming- T ang, le temple carré sans égal dans l’univers. Malheureusement, Melford ne ressuscitait pas.
Les trois gestes et les trois monosyllabes que le mandarin, en partant, avait adressés à ses domestiques, signifiaient qu’il fallait, sur-le-champ, donner la sépulture à Melford, garder un secret inviolable sur cette inhumarion, laisser un signe sur la tombe et s’enfermer dans la maison de campagne pour attendre les événements, loin des importuns et des curieux qui font des conjectures, et loin des femmes qui arrachent les secrets.
Infortuné Melford! le courrier de Canton portera lo lendemain à sa femme une lettre qui se termine par ces mots ; Je te suis fidèle, et je me porte bienl
On va l’ensevelir î
i.NGIAIS ET CmXCTS