‹ Les nuits anglaises contes nocturnesChapitre 3 sur 16 · LE CHATEAU U’UDOLPHE · texte numérisé non relu

LE CHATEAU U’UDOLPHE

rayon courut sur la longue et double crête qui encaisse le large torrent de Riccorsi : c’était le précurseur du soleil ; l’astre agile, en s’élançant sur l’horizon, rencontra une malédiction de John Lcwing.

Cet innocent soleil fut traité, en cette occasion, comme un de ces brouillons qui viennent troubler au théâtre un spectacle amusant et font baisser le rideau.

John Lewing rentra dans la chambre d’Emilie, et prit la feuille de papier sur laquelle il avait écrit, en grosses lettres, dans les ténèbres, le procès-verbal de la nuit. Jugez de sa joie; il lut au bas les signatures suivantes, en caractères sulfureux.

Ont signé :

Mottoni père et fils, ombres Tsiiics.

Signora Laurenti;«a, aspiole.

Valancocrt, fantôme errant.

ÉxiLiE, jeune spectre.

M. Dupont, revenant.

Annette, goule.

Ludovico, farfadet.

Chœurs de Condotlieri vénitiens. •

Eewing ne témoigna aucun étonnement à la vue e!o ces signatures; il trouva cela très-naturel, mais sa joie était délirante. Il serra précieusement le procès-verbal, descendit de la tour, et se mit à chercher son cheval, sans espoir de le trouver, car il était probable qu’il avait disparu dans l’ouragan infernal de la nuit. « Comme tout est calme, disait-il, à cette heure 1 Qui croirait que ces lieux viennent d’assister à tant de bruyantes scènes? n En prononçant ces derniers mots, il heurta du pied son

•Tous ces personnages apparliennent auremau des M'jsièrcs d‘Udolph$.

13 LES KUITS .VNGLAI3EC

tùiûval qui dormait . tranquillement étendu sur le cdlé.

« Pauvre bote! dit-il, le voilà qui se remet de l’iiisoiïi' nie agitée d’une terrilde nuit ! Allons, voyons, .sur pi.d ! tu dormiras à ïorrinicri. »

Le cheval, mourant de faim et de soif, se lova péniîP.C'' ment, avec un maintien piteux de résignation; JoLn Lewing s’élança lourdement sur lui, et piqua vers Terri nieri.

Il trouva le pâtre exact au rendez-vous sur la porte do l’auberge. Le pâtre sauta de joie en revoyant Lewing, comme s’il l’avait cru perdu sans retour. Lewing fut sensible à ces vives démonstrations d’amitié.

« Déjeunons maintenant avant tout, lui dit-il; j’ai bu l’absinthe des Apennins, et je meurs de faim. Jeune pâtre, comment vousmommez-vous?

— Perugino.

— Perugino, je t’adopte pour mon fils.

— J’ai un père, seigneur lord.

— Tu en auras deux. Assieds-toi là, mon fils, et demandons un bon déjeuner. Voyons, toi qui connais le pays, que trouve-t-on ici de bon à manger ?

— Piien du tout. Monsieur ; de la mortadelle fraîche et des oeufs qui ne sont pas frais.

— Mangeons toujours... Voyons, dis-moi, à qui appartiennent les ruines du château d’Udolphc?

— Au seigneur Montoni, mon ami.

— Cela ne lui rapporte rien, n’est-ce pas?

— Beaucoup moins.

— Vcndrait-il cher ces ruines ?

— Oh! il ne les donnerait pas pour un million; c’est

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LE CHATEAU d’uDOLPHE 1‘9

le château de ses pères, et il a la consolatioa d’aller y mourir de faim, un jour, avec moL

— Æiomment donc ! est-il fou ?

— Ah ! seigneur, il faut respecter les honoraldes sera* jutlesde la piétcdUale; mon ami veut léguer à ses enfants cet héritage intact....

— Un héritage de revenants! A quoi pense-t-il?

- — Des revenants tant qu’il vous, plaira, mais vous ne vendriez pas, vous, le château de vos pères.

— - Un fameux château! des ruines 1

— Oui, mais des ruines bien chères au cœur d’un fils. Nous sommes pauvres, nous, mais pleins de respect pour la mémoire de nos aïeux.

— Vos aïeux étaient des brigands.

— Sans doute, mais un ûlsnc s’informe, pas de la .profession de son père; il le vénère, quel que soit le nom dont la société l’ait flétri.

— Voilà de singuliers principes ! Enfln, peut-on le voir ce M. Montoni, petit-ûls ?

— Il déjeune en ce moment chez son cousin Vilbargio.

— Ilendez-moi le service d’aller lui dire que je veux

lui parler, Perugino.

Le paire laissa John Lewing se débattant avec un nerf de mortadelle, et courut chercher Montoni le petit-lil?.

Montoni arriva. C’était un jeune homme de trente ans, d’une figure farouche; il était vêtu en jeune seigneur ruiné du seizième siècle ; ses haillons annonçaient une ancienne splendeur. U portait une épée au fourreau de cuivre semé de taches de vert-de-grîs ; ses bottines avaient oublié leur semelle sur les Apennins. ^

— Voilà mon noble ami », dit le pâtre.

so

Montoni salua fièremeut ; Lewing s’inclina avec toute la courtoisie complaisante d’un Français.

« Seigneur Montoni, dit Lewing, vous êtes le propii^ taire du château d’Udolphe, m’a dit Perugino ?

— Oui, seigneur, et je m’en fais gloire, répondit Moup toni avec un accent mâle très-prononcé.

— Voudriez-vous le vendre ?

— Le vendre ! et que dirait la noblesse italienne, si l’on savait que j’ai trafiqué du berceau de mes pères !

— Sans faire tort à vos pères, je vous prie d’observer que leur berceau est bien délabré, et je crois que la noblesse italienne ne se scandaliserait pas de cette vente. Ecoutez, Montoni, vous me paraissez peu fortuné; je suis dix fois millionnaire, moi; je puis vous payer vos ruines ce qu’elles valent; demandez-moi un prix.

— Si je consentais à un pareil trafic, ce ne serait que dans le but légitime do m’enriebir d’un seul coup, afin de rendre à mon nom cet éclat, ce luxe, cette splendeur qu’il avait autrefois. Je vous avoue franchement que jo ne vendrais pas mon château pour un prix ignoblo et indigne de lui et de moi ; mais je le céderais avec une c.ertaiue répugnance pour une somme d’une haute valeur. Donnez-moi cent mille écus, et je me résigne, en pleurant, à embrasser Udolphe pour la dernière fois.

— Touchez dans ma main, seigneur Montoni; Udolphe est à moi.

— Seulement, milord, je veux qu’il me soit permis d’y allerexpirer de douleur, si la vie me devient à charge après cette cession.

— Tout ce que vous voudrez; mais vous n’expirerez pas.

— J’expircraL .

lE CHATEATT d’uDOLPHE

— OÙ sont VOS titres de propriété ?

— ÂSienne. Je possède le château sous le nom de Filan-

gieri, mon aïeul maternel; le nom de Montoni estproscrit en Toscane. Donnez-moi trois jours pour m’habiller convenablement, et je vous attends à Sienne, Ptazza del Campo, à midi.

— Et moi, je vais écrire à mon banquier de Florence.

— Âdieu, noble lord.

— Adieu, seigneur Montoni; adieu, Perugino. »

Trois jours après cette entrevue , les ruines d’Udolphe

appartenaient à John Lewing.

Le voyageur ne se possédait plus de joie ; dans son impatience de propriétaire, il monta à cheval et courut à franc étrier vers la montagne désirée, a Quelle douce nuit je vais me donner I disait-il à chaque élan du cheval; oh ! comme je vais savourer cette noble veillée ! Peut- Ctre verrai-je des choses que je n’ai pas vues la première fois ; les fantômes aiment la variété. Je donnerais pourtant cent guinées pour entendre une seconde fois la romance de Laurentina. »

Il arriva devant les ruines d’üdolphe à l’approche de la nuit : tout était à sa place; il mit son cheval au vert, et alla reprendre son poste dans la chambre d’Émilic.

Les ténèbres ne tardèrent pas d’envelopper le sommet de la montagne ; elles étaient intenses à faire frémir. « Voilà une nuit irritée et menaçante, dit John Lewing; il se prépare ici quelque chose d’affreux et d’imprévu : c’est une déclaration de guerre de l’enfer ; je suis prêt. »

Disant cela, il se coucha, plein de joie et de résolution, l’oreille tendue au bruit du dehors, l’œil ouvert et impatient de curiosité. A chaque murmure de la nuit, il se

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