LE» NOirS' ANfi'LA.ISES
levait sur son séant, et disait d’une voix souirde : « Ab ! voilà que ça commence! » Puis rien ive commençait, et il reprenait sa position i horizontale. Jamaia amoureux;, au rendez-vous, n’éprouva plus de trépignements d’impatience que John Lewing au rendez-vous des fantômes.
Il fit sonner sa montre à répétition, et compta onze heure» trois quarts. « C’est très-bien, dit-il, ili n’iy a pas de retard; soyons juste et n’accusons personne. SiVhorloge de ces messdeurs est réglée snr ma montre, comme cela doit ôtro, jot n’ai plus que quinze minutes- d’ennui> à subir; oh! quelles sont longuesquinzeminuteadeaiuitliv
La montre* sonna une seconde fois; Lewing* compta minuit et le quairk « Oh ! dit-lL il n’y a pas encore' de quoi s’étonner ; lo« heifroi retarde, on bien iis- ne sont pas prêts ces gens-là; je les ai pris au dépourvu. Attendons.»'
La< montre sonnait tou» les quarts- avec une rapidité désespérante. Lorsque l’heure attendue- est arrivée sans amener le plaisir promis, le temps s’écoule aussi rapidement qu!il marchait avec lenteur dans l’expectative. John Lewing s’était levé d’impatience, et la tête appuyée sur ses deux mains , il contemplait- de sa croisée les ruines d’üdolphe, déjà légèrement blanchies des lueurs matinales de l’été. « U faut convenir, murmurait-il, que c’est indécent, de se comporter ainsi. Voilà l’auhe, et rien ne paraît! »i
Rien ne parut, en effet. L’aurore- entrait avec sa clarté d’opale dans la chambre de la tour. La montagne et la plaine étaient à découvert. John.Lcwing exhalait sa rage contre les revenants, et méditait un-procès contre eux.
Au lover du soleil, il descendit à l’auberge de Torrinieri et demanda le pâtre Perugino. Personne ne le
LE CHATEAU u’üDOLPHE 23
connaissait dans le village. Il résolut alors de passer la journée à l’auberge, et de rentrer à Udolphc le soir: c’étaitjusteaaentla veillée du vendredi au samedi. « S’ils me font encore faux-bond cette nuit, disait41, je désespère de les revoir : mais je me vengerai bien de ces fantômes-là ! n
U fut exact au rendez-vous qu’il s’était donné. La nuit ressembla^ parfaitement à. la veille; minuit passa comme une heure ordinaire. Le soleil du samedi trouva Lowing assis sur une ruine, et pâle de consternation. Une troisiône tentative qu’il lit eaeore en désespoir de cause n’eut pas un résultat plus heureux, u Hetournons à Sienne, dit-il, et demandons des nouvelles de Perugino, de Filangieti et de Montoni. »
A Sienne, John Lewing heurta à la porte de la maison où le contrat avait été passé. La porte ne s’ouvrit pas : elle était inhabitée depuis cinq ans. « Je suis la victime de l’enfer de mon vivant, murmura-t-il, avec un accent de mélancolique résignation ; allons prendre du thé au café de la Piazza del Campo.
En prenant son thé, il parcourut la Gazette de Florence, et jugez de sa stupeur lorsqu’il lut l’article suivant ;
« Un Anglais millionnaire , sir John Lewing, vient d’envoyer à la caisse de Buon Governo la somme do 100,000 ccus, qu’il destine à l’entretien de la grande route de Sienne à Piiccorsi. Cette noble générosité britannique trouvera de la reconnaissance chez tous les 'foscans; les voyageurs béniront, à chaque pas, le nom de John Lewing. Ce nom sera gravé sur une borne milliaire , au bas de la côte de Sienne, entre la Louve et le Griffon, armes de la cité, n
John Lewing ressemblait à un homme qui sort d’uu
lES NUITS ANUI, AISES
rêve : il avait beaucoup de bon sens, folie à part. Il se mit à réfléchir froidement et récapitula son histoire ; il passa en revue les trois jeunes Français railleurs de la table d’hôte de Florence, et ce pâtre Perugino , qui avait un si singulier langage, et ce jeune Montoni, si fièrement délabré, et toute la fantasmagorie du château. Puis, se levant avec calme, comme un homme qui a pris son parti, il demanda une plume et du papier, et écrivit à la Gazette le billet suivant :
» Je viens de me convaincre que les 100,000 écus que i j’ai donnés seront insuflisants pour l’entretien de la route de Sienne; j’ajoute une somme égale à la première, qui est à la disposition du gouvernement, chez mon banquier Filippo Boggi, place du Marché-Neuf, à Florence.
« John Lewing. »
Le lendemain, U fit un auto-da^fé des romans d’Ânno Hadclifle.
BOUDUA-ViR
üajour, en sortant ànZoological-Garden, qu’on vient de terminer sur le High-Liverpool, nous entrâmes dans la Nccrtipolis, en face de ce jardin. Nous lûmes les épitaphes, et nous nous étonnâmes de la quantité de philanthropes que le comté de Lancastre avait dévorés en six mois. On se mit alors à raconter des histoires de philanthropes, et quand vint le tour de Valerio, voyageur si peu connu, il nous fit ce récit incroyable et vrai ;
Quand on a laissé à droite, sur sa haute montagne, le château massif de Stradford, route de l’Oxfordshire, on traverse une rivière charmante qui coule sous le plus joli [)ont de briques rouges qui se puisse voir, et, après, en ([uatre bonds du quadrige de Golden-Cross, vous arrivez à un village délicieux nommé Old-Woodsiock.
Ce village a une p ysionomie française : on le croirait bâti par des architectes bourguignons exilés de leur pays
pour avoir fait de la mauvaise maçonnerie; mais la campagne, les jardins et la colline qui le borne au midi ont conserve cette gracieuse opulence de végétation qui couronne les villages anglais. Aussi, peut-on vivre facilement deux mois à Old-Woodstock, sans mourir de mélancolie; juillet et août lui donnent quelques-uns des charmes de l’été ; les dix autres mois de l’année ne peuvent y être acceptés comme tolérables que par les naturels du pays, gens à l’épreuve de tout, et boucanés sur et sous l’épiderme d’un triple enduit de wiskey, d’ale double et de porter.
Quand un Français passe à Old-Woodstock, il s’arrête au Lion-Rouge, et consacre deux jours à visiter ce village et scs environs, d’abord en souvenir de la France représentée par des maisons champêtres mal bâties, ensuite en souvenir de Walter Scott, qui a placé là le théâtre d’un roman historique, faux comme l’histoire.
Ces deux raisons m’arrêtèrent impérieusement. C’était le 2i juillet 1837; j’entrai au Lion-Rouge d’Old-Woodstock, et je demandai une chambre modeste, dans laquelle un voyageur français pût passer deux nuits sans se ruiner.
Les domestiques, le chef de cuisine, le Landlord et les servantes étaient en ce moment occupés à faire triompher l’élection de Parker. On me présenta; sui* un plat, une brochette de rosettes bleues pour ma boutonnière. Ce fut le seul déjeuner qui me fut servi.
Comme je ne m’intéressais que faiblement à l’élection dcM. Parker, que je n’avais pas l’honneur de connaître, et comme je n'avais point d’effets- de voyagea déposer, parce que'tout mon bagage m’avait été volé à- la vapeur sur le rml-tcay de Manchester, ea plein' midi, je* ne m’ar-
BOimnA-VAR
rêtai point au Lion-Rouge, et je me dirigeai vers la colline ombragée, dans l’espoir d’y rencontrer, à travers les massifs de ces arbres, le eb&teau de Cromwell et de Walter Scott.
Il me fut impossible de me livrer à d'iiistoriques rêveries concernant Crolnwell: sur le tronc des rameaux et des sapins, dans lalongueur d’un mille, on avait placardé, en lettres de trois .pieds anglais, cette inscription ;£leo<o» s of Oxfordshire vote for Parker! Ce point d’admiration, que je reproduis ici dans .sa simpbeité typographique, était sur les placards un véritable monstre; il s’élevait convulsivement dans les airs comme une épée flamboyante, rt menaçait tous les adversaires de Parker qui se promenaient dans les bois.
Derrière la colline, je trouvai un petit lac, au bord duquel méditait un grand Lakistc, qui me parut assez peu préoccupé de M. Parker : je fis plusieurs exclamations gutturales pour détourner son attention du lac et la fixer sur moi. 11 eut la bonté de me remarquer, et même de venir de mon côté. C’était un homme de cinquante ans; il avait des cheveux noirs et un teint olivâtre, contre l’usage des Lakistes, qui sont pâles et hlonds. Ce fut lui qui m’adressa la parole le premier:
— Monsieur est Français? me dit-il avee un sourire
verdâtre.
Un instant je faillis avoir la pensée de me faire Espagnol ou Turc, car le sourire du Lakiste m’avait épouvanté. Je me rappelai d’ailleurs des scènes récentes qui m’avaient prouvé, àLondreset à Liverpool, que nous. Français, nous étions encore considérés par beaucoup d’Anglais comme à l’époque de Pitt et Cobourg; à Highgate surtout, par
une belle matinée de juin, nous fûmes appelés Françaischiens et Français-grenouilles, ce qui est le comble de l’esprit àHighgate, chez les garçons boulangers, qui font du très-mauvais pain. Malgré ces antécédents, je ne cachai pas ma nationalité au Lakiste.
— Oui, Monsieur, lui dis-je, je suis Français.
— Vous êtes égaré dans ce bois? me dit-il; me permettez-vous de vous remettre sur votBfe chemin? Vous alliez sans doute à Oxford ou à Bedford ?
— Non, Monsieur, je me promène au hasard, dans la campagne d’Old-Woodstock; je cherche la fraîcheur, car la chaleur est forte.
— Vous êtes venu voiries élections en Angleterre?
— Oui, et je suis enchanté de cc que je vois, c’est fort amusant. Croyez-vous que M. Parker sera nommé?
— Cela m’est fort égal, à moi, je ne vote pour personne.
— Je vous comprends. Monsieur, vous êtes un Anglais philosophe, un poète, un penseur, un de ces hommes qui étudient la nature et s’éloignent de la société. Les lacs, voilà votre domaine; vous donneriez la grande rue d’Oxford et tout Oxford pour cette pièce d’eau, source éternelle des hautes et mélancoliques inspirations.
Le Lakiste me lança un regard effaré ; ses yeux noirs entrèrent dans les miens; son teint sebasana singulièrement.
— Moi, Monsieur, me dit-il, je suis un simple rate-payer d’Old-Woodstock.
— Vous êtes né dans le comté?
— Je suis né à Eléphanta.
— Je ne connais pas cette ville anglaise...
— C’est une île de l’Inde, près de Bombay...
BOUDHA.-VAH 29
— Vous n’appartenez donc pas à la secte des Lakistes V
— Des Lakistes? non, Monsieur. J’ai bien un lac, que voilà; mais je n’appartiens pas une secte. Lorsque vous m’avez vu, j’étais occupé à chercher une petite anse favorable pour ma pêehe de ce soir. Mon lac est très-poissonneux.
Cette réponse me consterna. J’étais heureux d’avoir découvert un Lakiste, et cet être, à peine révélé, venait de s’évanoir devant moi!
— Excusez encore une question. Monsieur, lui dis-je. C’est bien là, sous ces arbres, le château do Blenhcim?
— Oui, Monsieur.
— Qui fut donnéàMarlborough, lorsqu’il s’en allait eu guerre, en 1704?
— Ah ! je ne sais pas.
— Qui fut bâti sur les ruines du vieux château quo Cromwell habitait en 16b2?
— Je ne sais pas.
— Qui a été célébré en quatre tomes par "Walter Scott?
— Je ne sais pas.
Voilà un Anglais fort instruit, me dis-je à part : il est vrai qu’il est Indien. Je continuai pourtant mes interrogations :
— Avez-vous entendu dire qu’il y ait eu des apparitions de revenants à Woodstock?
L’Indien-Anglais recula de trois pas, et son teint devint vert-de-gris.
— Des apparitions de revenants ! qui vous a dit cela?
— La chronique.
— Je n’ai jamais entendu parler de ces choses, me dit l’Anglais avec une figure et une voix de plus en plus
tES NUITS ANGLAISES
bouleversées. On vous aura fait des contes au Lion-Rouge, ajouta-t-il avec un sourire d’origine sérieuse.
— On ne m’a rien dit sm Lion-Rouge; on m’a servi un plat de rosettes ivhigs, voilà tout. C’est M. Befaucoiipret qui m’a révélé ces revenants de "Woodstock.
— M. Defauconpret est un imposteur.
Les yeux de l’Anglais-Indien brillaient comme les deux étoiles polaires du nord et du sud. Une colère sourde passait visiblement sous l’épiderme de sa face. Il jeta un regard signiQcatif sur le bord du lac, comme pour s’assurer s’il y avait assezde profondeur pour noyer un homme, et il me toisa de la tête aux pieds.
Alors je me rappelai certaine aventure nocturne do Lime-Street à Liverpool, où un Français faillit être déivoré par un Anglais entre deux chandelles de suif, et je m’effrayai sérieusement de ma nouvelle aventure devant un lac, et sous la griffe puissante d’un Anglais d’Eléphanta. La diplomatie seule pouvait me sauver d’un danger que je ne comprenais pas, mais qui me parut trop réel. Je ne perdis point mon temps à me demander pourquoi cet homme, d’abord si bienveillant, s’était soudainement irrité contre les revenants, contre M. Defauconpret et contre moi, au point de méditer l’holocauste d’un Français dans l’abîme d’un lac. Je savais que les graves Anglais sont des foyers vivants de bizarreries inexplicables, et je renvoyai au lendemain mes études sur cetto rencontre, si je m’en retirais sain et sauf.
— Monsieur, lui dis-je en riant, je vous fais mes excuses; si j’ai irrité votre sensibilité par un sujet de conversation qui attaque le système nerveux; moi-môme...
D m’intÿjrompit vivement.
EOUDUA-VAn
— Obi Monsieur, me dil-il, ne prenez point de détours ; parlez-moi plutôt avec franchise, et vous pourrez encore regagner mon estime: car je vois toujours un ami dans un Français, jusqu’à preuve contraire; avouez-moi que vous me connaissez, et que vous me cherchiez.
— Pardon, Monsieur, avant de vous répondre, je vous demande une minute de recueillement, pour bien me ■convaincre que je ne fais pas un rêve à cette heure.
— Non parbleu ! vous ne rôvez pas ! vous n’êtes pas endormi, Monsieur, et je puis vous le prouver...
il s'avança les poings fermés.
— Un instant, Monsieur, lui dis-je; veuillez bien rester à trois pas de distance, ou je serai forcé de faire sur vous l’épreuve de ces deux pistolets de Birmingham.
Une couche de térébenthine plaqua son visage. Cet homme avait, à la disposition de ses pensées, toutes les nuances du vert. Jamais être plus mystérieux!
— Ah ! vous venez donc ici pour m’arrêter violemment I s’écria- fc-il ; on a choisi un Français pour m’attirer dans un piège, et obtenir de moi des révélations. Eh bien! conduisez-moi au shérif, je suis prêt à vous suivre; je vous suis; j’engage ma parole à ne pas lever mes mains 6ur vous, je le jure par le plus grand des dieux indiens, .par Siva, qui a deux pagodes souterraines à Éléphanla ! je le jure par Vichnou ; par le Tchukra qu’il tient dans sa huitième main, et par le Tckang harmonieux qui enchante le jardin Mandana! par Vichnou, surnommé iVi/aàanto, c’est-à-dire bleu, parce qu’il est bleu ! et par Indra, le dieu du firmament!... Puisque vous me connaissez, vous devez savoir si je suis homme à violer des serrnents aussi sacréa. >
LKS NUITS ANGLAISES
A ces mots il tira de sa poche un foulard français, et, avec une dextérité de jongleur indien, il se lia étroitement les mains avec ses dents.
Quant à moi, j’étais immobile et muet; mes pieds et mes mains étaient liés sans foulard.
Il y a de ces choses étranges dans la vie des voyages I Les professeurs de philosophie et les commentateurs domiciliés à Paris, lesquels déjeunent à midi, dînent à sept et se couchent à dix invariablement, crient à l’invraisemblance dès qu’ils lisent quelque part qu’un homme a pris du chocolat à minuit. Voulez-vous lire un roman invraisemblable? ne lisez rien: voyagez.
Toutefois, je conviens que ce que je voyais à cette heure, devant le lac de Woodstock, était plus invraisemblable que le miracle d’Amphion, ou qu’un succès dramatique de M. Knowles à Covent-Garden,
L’Anglais d’Éléphanta s’était avancé, les poings liés, jusque sur la pointe de mes bottes, dans l’attitude résignée d’un esclave, et il attendait que je le conduisisse an shérif. J’étais fort embarrassé de cet Anglais.
— Conduisez-moi donc, me dit-il avec calme; puisque je suis découvert, je ne veux plus faire un mystère de mes actions. Elles sont d’ailleurs honorables, mes actions: je n’en rougis pas. En présence de la justice je dirai tout, et malheur à celui, qui m’aura dénoncé!
Il y avait tant de véritable bonne foi au fond de cet accent, de ce maintien, de ces paroles, que je n’hésitai pas à lui donner une marque éclatante de confiance.
— Monsieur, lui dis-je, laissez-moi délier vos mains, et faites-moi le plaisir d’accepter ces jolies armes qui sortent des ateliers de Wclkes, New-Slreet, à Birmingham.
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BOUDHA-VAH 83
Mon procédé amical le to acha visiblement. lime permit de lui ôter scs menottes, et il accepta mes pistolets.
— Je vous fais mes excuses, me dit-il; je me suis trompé sur votre compte, mais les apparences étaient contre vous...
— Comment étaient-elles contre moi, les apparences?
— Ne m’avez-vous pas parlé des apparitions de revenants à Woodstock ?
— Je ne comprends guère de quelle façon je me suis compromis avec ces revenants. Avez-vous lu Woodstockl
— Non.
— Connaissez-vous Walter Scott?
— Non.
— Voilà le centième Anglais que je rencontre qui no connaît pas Walter Scott (je dis cette phrase à part). Eh bien! Monsieur... veuillez m’apprendre votre nom.
— Boudha-Var.
— C’est un nom indien?
— Qui signifie mercredi.
— Merci. Eh bien! donc, monsieur Boudha-Var, ce Walter Scott, que Dcfauconpret a inventé, est Tuteur d’un roman de Woodstock, dans lequel MM. Everard, Bletson et Wildrake sont tourmentés par des apparitions nocturnes ; ils entendent chanter l’office des morts, à une heure indue, à l’heure où l’église paroissiale du roi Jean est fermée aux prêtres et au public... Connaissez-vous le Quarterly-Review ?
— Je n’en ai jamais entendu parler.
— Connaissez-vous M. Kemble, le fils?
— Non.
— Eh bien ! M. Kemble le fils dirige le Quarlerly-Rcview,
84 LF. s NUITS ANGLAISES
et il a fait dans ce recueil de précieux commentaires sur les revenants de Woodstock ; ii a prouvé que le vain fantôme de Robert Lee était réel, qu’il chantait à minuit précis l'Hymne de Lutlier de Handel, Great god wbatdo / see and hear, etc., et que le roi Jean accompagnait avec l’o& gue, et chantait le second, dessus. Vous n’avez jamais entendu parler de ce commentaire de M. Kembie fils, qui heureusement pour lui a eu le bonheur d’avoir ua père?
— Je n’ai jamais entendu parler de ces choses-là.
— Voilà qui est singulier, je crois qu’on lit fort peu en Angleterre...
. — On ne lit pas du tout; le loisir manque; il faut se brosser les ongles et essaya des paiares de gants toute la journée. Il ne reste plus de temps pour lire.
— Au reste, monsieur Boudha-Var, il me suffit que vous soyez convaincu que je n’ai pas touché la corde des revenants pour offenser votre pays...
— Oh ! Monsieur , il me suffit que vous soyez Français poulie garder aucune rancune contre vous. Venez vous reposer un instant chez moi, et boire un verre d’excellent porter Barclay-Perkins.
La jolie maison que Boudha-Var appelait son habiiation était bâtie dans le goût indien, du moins auant à Fextôrieur. La façon anglaise avait décoré l’intérieur : on y voyait, comme partout, des meubles solides et luisants, des tentures à grands ramages, des fauteuils bien assis, des porcelaines bleues, des miroirs à reflets lilliputiens.
Pendant qu’on préparait le plat de porter, je jetai un coup d’œil sur le vitrage d’une bibliothèque, et quelle fut ma surprise en y découvrant la collection complète
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des œuvres de Walter Scott, traduites en anglais sur le français de Defauconpret ! Charning-cross ! m’écriai-je (c’était un jurement que je m’étais inventé en Angleterre), Charning-cross! M. Boudha-Var, vous avez un Walter Scott !
— C’est possible, me dit-il avec tranquillité. Tout Anglais qui a 200,000 livres de rente est obligé de recevoir les ouvrages nouveaux; l’intendant les fait relier et lesmet sous clef dans cette prison d’acajou.
— Ah ! voilà encore une collection du Quarltrlg-Review f vous êtes donc abonné à M. Kemble, fils, qui a eu le talent de signer le livre d’autrui?
— C’est encore possible. Mon intendant souscrit à toutes les Revues, ainsi que tout bon Anglais doit le faire ; mais nous ne les lisons jamais; hi'moi, ni mon intendant, ni aucun Anglais de VEast ou du West-India.
C’est ainsi que nous achevâmes deux pintes de Barclay- Perkins. J’ouvris le volume de Walter Scott, pour montrer à Boudha-Var le passage des revenants de Woodstock; il fut enchanté, il me pressa la main, ilûie parla indien. Nous nous séparâmes le cœur serré; je lui donqai mon adresse à Paris et une paire de gants, de Boivin, qui avaient prévu tous les doigts, môme les doigts d’Eléphanta.
Me voilà seuf et errant à l’ombre d’un bois de pins pulmonaires, qui se tournaient vers le midi pour vivre. Une forte symphonie militaire attira mon attention au Las de la colline de Woodstock; je me précipitai sur l’orchestre ambulant. La musique anglaise fait mon bonheur; clic a été inventée pour moi par un mathématicien du bourg do
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Saltfordî je ferais cent lieues pour entendre un orchestre anglais.
C’était une procession. Deux raille Anglais de l’Oxfordghire se promenaient avec des bannières bleues, en se dirigeant vers un château de belle apparence. On lisait sur le guidon de tête ces deux mots toucliants et mal écrits : Filanlropic-Club. Cent musiciens extorquaient violemment dos cataractes de notes à des trombones, et à des clarinettes invalides, chassées de l’orchestre Musard pour crime de faux.
Toujours avec cette noble indépendance qui caractérise l’artiste anglais, chaque musicien improvisait son air, sans SC soucier de l’air de son voisin, de sorte que l’auditeur jouissait de cent mélodies diverses à la fois, ce qui est beaucoup moins monotone qu’au Conservatoire de Paris, où nos artistes se courbent scrvilenient sous le bâton du tyran Habcneck.
.Te suivis la procession, et je priai mon voisin de m’expliquer le but de cette belle cérémonie.
Le voisin dit qu’on allait tenir un meeting de philanthropie au château d’Archibald Murphy, le plus riche philanthrope du comté, un nabab, un Pérou incarné, un galion vivant; et il me le désigna du doigt.
Archibald Murphy me parut âgé de soixante-cinq ans. Il avait une grande figure pâle et plate, des cheveux d’argent vif, des yeux éteints par l’ennui, ce compagnon de l’extrême opulence. Il était vêtu complètement de noir et marchait à pas lourds.
Je me rapprochai d’Archibald Murphy, pour mieux étudier ses mœurs et engager une conversation avec loi.
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ArchibaTd appela deux domestiques qui portaient une vaste corbeille pleine de trombones et de clarinettes en disponibilité, et daigna me prier de choisir un de ces ii> Struments.
C’est inouï, la consommation de clarinettes qu’on fait en Angleterre : lorsqu’un comté en a crevé quelques milliers à force de meetings, un spéculateur achète cette masse d’instruments et les envoie au café de la Tempérance, Lime- Street, à Liverpool. Le limonadier les fait étuvcr dans une chaudière d’eau pure de la Mersey, et en compose du porter. Les membres de la société d’abstinence ne peuvent boire que du porter de clarinettes : le houblon leur est interdit par les statuts comme troublant la raison.
Je pris une clarinette pour obéir à M. Archibald Murpiiy*
On arriva au château. La grande salle était disposée pour le meeting ; elle pouvait contenir quinze cents philanthropes, c’est-à-dire trois mille philanthropes, car le philanthrope anglais est très-gras et compte matériellement pour deux,
Archibald ouvrit la séance par un discours sur les souffrances de la côte de Coromandel : il gémit pendant une heure sur la dureté de tant de maîtres anglais qui depuis l'abolition de l’esclavage, ont acheté plus d’esclaves que jamais, et les forcent à pêcher des perles dans une mer où il n’y en a pas; il gémit encore sur d’autres odieu:; compatriotes qui ont changé les versants méi’idionav.x d’Himalaïa en jardins suspendus, et se sont faits aiiu:i les habitants de Taii* pour n’avoir rien à démêler avec les lois de la terre, et cultiver l’esclavage en paix, à l’ombre
T 3 * cèdres, et à quatre mille toises au-dessus du niveau de la mer. s,
L’assemblée, visiblement émue, bénissait Arcbibald Murphy.
Un philanthrope nommé, me dit-on, Lokett-Arrowsjnich, répondit au maître du château, et éleva sa bienfaisance jusqu'au ciel de l’Angleterre, lequel ciel est à la vérité assez plat.
La musique recommença; je donnai ma démission et allai me promener sur la terrasse, en songeant aux maux qui désolaient la côte de Coromandel.
Le meeting terminé, je me disposais à prendre congé d’Archibald Murphy, lorsqu’il m’offrit lui -môme une chambre pour passer la nuit dans son château.
— Vous ne trouverez pas un lit à Woodstock, me dit-il, les électeurs ont envahi les auberges. Il est trop tard pour gagner Oxford ; et si M. Parker a été nommé, vous ne trouverez pas une chambre dans cette ville; restez chez moi jusqu’à demain.
J’acceptai l’hospitalité.
— Quel philanthrope! me dis-je à moi-même, il prévoit tout.
— J’ai besoin de voir auprès de moi nombreuse compagnie, les soirs de meeting, ajouta Murphy, je suis fort triste naturellement; je dors peu quand j’ai parlé.
Vous n’ètes donc pas heureux, sir Archibald Murphy? lui dis-je; rien ne paraît vous manquer cependant.
II secoua la tête avec mélancolie.
— 11 y a des mystères, Monsieur; cette résidence de V’codstock n’est pas bonne, en certaines nuits.
EOUDirA -A' ATI
— Grand Dieu! m’écnai-je, M. Defauconpret aurait-il raison? Woodstock serait-il encore trouble par de nocturnes apparitions?
Je sentis sur ma main le rude poignet d’Archibald.
— Que dites -vous? s’écria-t-il aussi en reculant, M. Defauconpret a parlé de cela?
— Et certainement, sir Murphy, il en a parlé en quatre volumes in-12, chez Gosselin.
Archibald baissa la tète et se laissa lourdement absorber par de terribles réllexions.
— Voilà de l’otrange! me dis-je intérieurement; on ne peut pas toueher la corde des revenants, dans ce pays, sans faire pâlir un visage anglais.
Cependant, au bout d’une demi-heure, Archibald releva ia tête et me serra les mains cordialement.
— Il est tard, me dit-il avec un sourire faux : vous devez être fatigué; un domestique va vous conduire à votre appartement. Bonne nuiti
La chambre qui me fut donnée était éclairée au gaz, et meublée au dernier goût. Quatre colonnes torses, de bois des îles, soutenaient aux angles du lit de magnifiques rideaux de cachemire. Les tentures des quatre murailles, tissues à Bombay, représentaient les principales actions 'du grand Aureng-Zeb, si vénéré dans l’Inde; on aurait dit que cette œuvre de tapisserie sortait de nos Gobelins.
Je me divertis fort longtemps à considérer cette histoire •peinte par un artiste inconnu. Mais ce qui m’ étonna surtout, ce fut le luxe merveilleux de cette chambre réservée aux voyageurs; jamais chambre de maître ne fut plus somptueuse. Voilà, me dis-je, de la véritable philanthropie; Archibald Muqihy est peut-être couché dans quelque
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mansarde, et il offre, avec générosité, ses plus beaux appartements aux étrangers.
A minuit le lustre d’hydrogène s’éteignit; la chambre ne fut plus éclairée que par une petite lampe de gaz, emprisonnée dans une veilleuse de porcelaine de Pékin. La lueur qui s’échappait de là avait une teinte sinistre qui me donnait de légers frissons.
Je me jetai tout habillé sur le lit, et j’appelai le doux sommeil en fredonnant l’air du quatrième acte de la Muette. Hélas! le sommeil n’arrivait pas. Les visions de Woodstock me revenaient sans cesse à l’esprit. En face de mes yeux, horizontalement posés, se trouvait un pan de tapisserie lugubre ; ce tableau indien représentait le grand Aureng-Zeb recevant la tête de son frère Dara-Checoub sur un plat d’or. L’illustre monarque était assis sur un fauteuil de perles, et souriait fraternellement au soldat qui lui faisait ce don touchant et simple. Mes cheveux hérissés s’agitaient comme de menus serpents sur mon oreiller.
Tout à coup , j’entendis auprès de moi un soufQe terrible comme celui dont parle Job, et, après le souille, une plainte; après la plainte, un hurlement de tigre du Bengale. Aureng-Zeb me parut tressaillir sur son fauteuil, et il me sembla que la tète de Dara-Checoub ouvrait ses yeux sanglants et regardait son plat ; la mienne ferma les siens. ^
Le rugissement expira et une voix formidable et sonore, une voix qui tonnait dans une pyramide pleine d’échos, prononça distinctement ces paroles :
« O Archibald Murphy ! ô perOde nabab, les griffes des )' boudha çoura (mauvais espnls) te poursuivront partout :
G or.'l '
nAunijA-vAiî
n car tu es maudit. Depuis le règne du grand Sévadjy, le » Ibndateur de l’empire mahratte, l’Indc ii'a pas vu de » chrétien plus féroce que toi. Reste dans tes souvenirs et » tremble, ô Archibald Murphy! »
Bien que l’anathème ne me concernât point, je frémis involontairement, et je jetai au hasard des regards effarés dans la chambre toute pleine de cette voix. La chambre était vide : les deux magots chinois riaient sur la cheminée et regardaient au plafond dans la même attitude que je leur avais remarquée en entrant. Aureng-Zeb était toujours assis sur son fauteuil; Vichnou continuait de se promener sur la tapisserie, dans le jardin de Mandana, avec une immobilité de dieu. J’avais l’honneur d’ètre le *• seul vivant parmi tant d’images peintes en camaïeu indien.
La voix recommença un autre discours :
n Archibald Murphy, souviens-toi de l’île de Servan- » drong, sur la côte de Kouken. Là, tu as fait mourir sous » les coups Tcsclave Neptunio pour s’emparer de sa fille » Mammali ! Souviens-toi de Reouare, près de Dclhy, où » tu lis périr quatre esclaves dans les tourments parce )) qu’ils t’avaient dérobé une once d’indigo ! Souviens-toi » de sir Georges Proie, le colonel des Cipayes, qui te cou- » vrit de sa protection , parce que tu étais riche et )> Anglais. »
Après ce verset , je me levai hardiment comme un homme qui a peur et qui veut s’en imposer à lui-même, et je üs une visite domiciliaire dans ma chambre. J’ouvris la croisée pour me donner la société de la lune et des étoiles, et pour faire diversion a mon effroi avec le système de Copernic. C’était vraiment une adorable nuit, la cam*
pagne de l’Oxfordsliire me parut aussi belle que le cieL La grande route, avec ses deux trottoirs de gazon , ressemblait à un immense ruban de salin bordé de fleurs, et jeté sur cedélicieux comté comme unedécoration agreste. Ce spectacle dissipa mes terreurs ; je crus avoir fait un songe indien provoqué par la tapisserie d’Aureng-Zeb et bizarre comme tous les songes, et je repris ma place horizontale sur mon lit.
Un râlement de tigre m’annonça le troisième verset sorti de la bouche invisible ; j’entendis ces mots :
« Archibald Murphy ! tu as fait la traite des nègres sur • » la côte du Zanguebar, avec le vaisseau la Brahmanesse ,
» sous pavillon hollandais. Lorsque tu reparus à la facto-- » rerie de Delhy, sir Fiobert Boldock, brigadier major, ta- » manda auprès de lui, et te reprocha ton infâme indus-»-- » trie : tu répondis qu’en ta qualité d’-agent de la com- » pagnie de West-India, tu n’avais à répondre de tes actions » que devant le conseil de l’Amirauté. Lorsque tu sortis- )> ce jour-là de la maison de Robert Boldock, tu fus hon— » teusement hué par le 17® régiment! d’infanterie ci— » paye devant lequel tu passas. 0 Archibald ! après cela ,
» fais tes meetings philanthropiques ! chaque schilling de" »-ton immense fortune est une goutte de sang humain. »-
Voilà, me dis-je, une biographie en trois chapitres bien i courts, mais bien forts. L’invisible fantôme connaît son i Archibald Murphy sur le bout du doigt : c’est sans doute l’ombre du géant Adamastor.
Il me fut impossible de goûter les douceurs du sommeil i dans cette étrange nuit; bien que la voix colossale ne sc fit plus entendre, elle avait laissé à mes oreilles dea éehosi qui , me donnaient l’insomnie. J’attendis l’aube précoce
\50ra»HA-VAIV .
de juillet, et son premier rayon me rendit un peu do ca courafçe si nécessaire au voyageur.
A l’heure convenable, je quittai cette chambre mystcriciise, et je descendis dans le parc pour me délivrer complètement des terreurs delà nuit, avec une infusion des premiers rayons du soleil. J’attendis plusieurs heures le lover d’Archiiiald, et voyant qu’il n’arrivait pas, je me hasardai d’en demander de ses nouvelles au premier domestique.
— Sir Archibald Murphy, me dit-il, a passé une fort mauvaise nuit dans scs chambres (roomsj, et il ne se lèvera qu’à midi.
— Dans ses chambres ! il couebe dans plusieurs cbambres ? dis-je au domestique avec un étonnement mal dissimulé.
— Oui, Monsieur, il couche ordinairement dans quatre chambres, les nuits demeetùi^ philanthropique. Cette nuit il n’a couché que dans trois, parce qu’il vous avait cédé la. quatrième.
— C’est bien.
L’histoire de ce tyran antique qui changeait de chambre toutes les nuits pour tromper scs assassins me revint à la mémoire.
— Il paraît, me dis-je, que le fantôme indien le poursuit
partout, même dans l’alcôve où il ne dort pas. C’est un fantôme qui prend ses précautions et qui ne veut pas manquer son coup. ‘
Et parle même chemin, suivi la veille, je me dirigeai vers Woodstock. En passant devant l’habitation de Boudha-\liar, je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil dans le salon du rez-de-chaussée, dont les croisées étaient
44 LES NUITS ANCLATSES
ouvertes. L’Indien fumait, couché sur son divan; il m’a-
p'^rçut et se leva vivement pour me serrer la main.
— Comment ! me dit-il, vous n’ètes pas parti ?
— Non, mou cher lioudha-Var; j’ai passé la nuit chez le nabab.
— Chez Archibaldl s’écria-t-il avec un teint vert.
— Oui, chez Archibald Murphy, le chef des philanthropes du comté.
— Et dans quelle chambre ? demanda l’Indien d’un air Inquiet.
— Dans la chambre d’Aureng-Zeb.
D se laissa tomber sur le divan et brisa une fort belle pipe d’écume de mer.
— Allons, me dis-je, voilà l’histoire des revenants qui recommence !
— Vous avez couché dans la chambre d’Aureng-Zeb, reprit Boudha-Var, et vous avez dormi... Parlez-moi franchement.
— De tout mon cœur, Boudha-Var ; ainsi je vous avoue que je n’ai pas dormi.
— Vous avez donc entendu ?...
— Tout : maintenant, je connais Archibald.
— Vous ne le connaissez qu’à demi. Écoutez ; Je pars aujourd’hui pour la France; vous savez que j’aime les Français, je dois ma fortune à vos eompatriotes. Un riche Français de l’ile Maurice m’a fourni les moyens de m’enrichir, lorsque j’eus brisé mes fers d’esclave....
— Ciel ! m’écriai-je, vous avez été esclave ?
— Oui, Monsieur, esclave d’ Archibald Murphy jusqu’à l’âge de vingt ans; il ne me reconnaîtrait plus aujourd’hui. Quand nous serons en France, je vous coulerai mon
EOUÜUA-VAÎl 4î5
histoire. Maintenant qu’il vous suffise de savoir que le fantôme de Woodstock, c’est moi.
— Je l’avais deviné.
— Je suis le fils d’uu jongleur indien, et il ne me coûte pas plus de peine pour monter sur le toit de la maison du nabab , et parler dans les cheminées de ses quatre chambres , qu’il n’en coûte à cet oiseau pour voler sur cette branche et chanter. Vous comprenez tout, n’est-c6 pas ?
— C’est fort clair,
— Tous les ans je reviendrai à Woodstock pour l’anniversaire de ses meetings, et je lui crierai sa vie à ses oreilles jusqu’à ce qu’il soit mort de peur,... Voulez-vous faire route jusqu’à Londres avec moi?
— Avec grande joie, mou cher Boudha-Var.
— Eh bien, pour écarter tout soupçon, allez m’attendre' & Oxford, à Swan-lnn, dans la Graude-Hue.
— Bien ! Ainsi donc, sans adieu.
Nous voyagions en Out-Side, sur la route d’Oxford à Uxbridge, comme dans un aérostat de la force de quatre chevaux, et j’écoutais l’histoire que me faisait Boudha-Var, « Je pourrais choisir dans ma longue vie, me disait-il, trente histoires qui vous paraîtraient des fables, parce que rien n’est plus invraisemblable que la vérité; mais je me contenterai de vous dire l’épisode le plus intéressant de
4Q LES NUITS ANGLMSES
ma vie, celui que je me rappelle dans ses moindres détails, et qui me rend les impressions ineffaçables de mes vingt ans. Ce sont aussi, malheureusement, ces terribles jours de ma jeunesse qui ont tant influé sur mon existence, et qui, de bonne heure, m’ont appris à soulever, sur certains visages, le masque de philanthropie qui cache tant de faui' sourires, tant de contradictions, de haine et de basse cupidité.
)) Je pourrais vous conter quelques particularités de la. vie d’Archihald Murphy, le président actuel du meeting philanthropique, et le suivre à Bombay, à Ccylan, à Calcutp ta, où ma vengeance légitime s’est acharnée contre lui : aujourd’hui, il me suffira de vous parler des événements qui se rattachent à sa résidence à Madras.
» Sir Archibald Murphy était alors à la tête de sa factorerie de Madras. Sa maison de ville était située à Fort- Square, devant l’hêtel de ville du gouvernement. Sa maison de campagne était dans la plaine de Tchoultry, sur les bords do la rivière Triplican : on y arrivait par une belle allée de tulipiers.
» .T’avais alors vingt ans ; j’en ai soixante aujourd’hui, quoique je paraisse plus jeune, parce que le teint de mon visage est vert.
» Parmi les jeunes esclaves d’ Archibald, j’eus le malheur de distinguer la belle Daï-Natha. Ah ! Monsieur! le Lancashire n’a pas une femme à comparer à ma douce Indienne. Je n’ai vu qu’une vierge aussi parfaite dans ma vie, c’est la statue de Lakmi, la déesse de la beauté, dans la pagode de Bangalora.
» Daï-Natha m’avait remarqué avantageusement, et quelquefois, le soir, nous nous entretenions ensemble de
BOrDHA-VAU 67
la sainte Nar-Singha Avatar, la huitième incarnation do Yichnou, homme et poisson. Souvent aussi, elle me chantait le Ramaïana du grand poète Valrailci, et elle me disait comment Hanoumâna, le chef des satyres, se»^ourat Eama contre le tyran de Ccylan, Ravana, le ravisseur do la chaste Syta. Oh l mes larmes coulent^ encore à ces tendres souvenirs!
» Archibald Murphy n’était pas voûté de vieillesse, comme vous le voyez aujourd’hui; il était dans toute la vigueur de ses vingt-cinq ans, et dans toute la furie de ses passions intraitables que le ciel de l’Inde met dans le cœur de l’homme et du serpent. Archibald se mit à aimeï la, belle Daï-Natha... Vous n’avez jamais été dans l'Inde, Monsieur?... Non... Eh bien! vous ne savez pas comment on aime, et vous ne le saurez jamais. Il y a des heures, dans la plaine de Tchoultry, où la terre, l’arbre, la fleur et l’homme secouent des étincelles, où les cailloux d’argent du rivage fument, comme des pastilles d’aloès dans des cassolettes, où les ondes perlées de la Triplican bouillonnent comme si elles roulaient sur un lit de soufre embrasé. Alors, si vous êtes couché sur la natte, près de la fontaine ou du lac, dans la colonnade d’un chatliram, et que vous voyez Daï-Natha passer en riant sous un parasol de feuilles de palmier, esclave, vous brisez votre front contre la pierre ; maître, vous faites un signe, et vous devenez dieu ou bourreau.
» Archibald avait fait un signe... Oh! depuis le jour où l’Inde se vit plonger dans l’abîme par le démon Hyraneya-Kacipou, jamais on ne vit étinceler des yeux terribles comme les yeux d’ Archibald.
9 Daï-Natha se mit sous la protection de notre granc'
LES mjlTS anglaises
Dieu et du serpent /lnan<t/, qui signifieians/în. MaisArchîbald était un impie qui se moquait de nos plus respectables divinités. Un jour, on l’avait vu rire même devant Konrmnvataram, le dieu-tortue, et il dit qu’il avait mangé ce dieu la veille en turtle-soup, et qu’il était fort bon.
» A l’épouvantable regard que mejetalesoir Archibald, je compris que j’avais été dénoncé à mon maître comme l’amant de Daï-Natha, et que ma vie ne tenait plus qu’à un 01.
» En ce moment, l’arrivée d’un grand personnage détourna mon maître de ses projets amoureux et peut-être homicides. Sir Wales, membre de la Société royale de Londres, et savant très-renommé dans le West-Kent, venait rendre visite à sir Archibald ; il portait une lettre de recommandation de lord Cornwallis, et il se recommandait beaucoup plus lui-mème en s’annonçant, dès le premier salut, comme le flambeau de la science zoologicale et le révélateur de tous les secrets de Dieu.
» Gomme j’étais fort inquiet sur le sort réservé à la belle Daï-Natha et à moi-même, je me permis d’écouter la conversation d’Archibald et de Wales. La nuit était sombre sous la colonnade, et j’avais pris ma retraite dans les rameaux d’un palmier; roulé comme un serpent sous les feuilles, et ma tète flottante comme une grappe de dattes, je ne perdais pas un mot.
» — Sir Archibald, dit sir Wales, voici le but principal de mon expédition scientifique. Je tiens à honneur de classer définitivement le fameux arbre boom-upas, et de surprendre à tout prix ses vertus mystérieuses; mon but, comme vous le voyez, est tout philanthropique. Il s’agit do savoir, pour le bonheur de l’humanité angle-indienne.
BOUDITA-V».U 49
si le boom-vpas est tout simplement un mancenillier de la bénigne espèce, ou si c’est réellement un individu meurtrier, tuant impitoyablement les hommes et les animaux qui s’approchent de son feuillage. Si c’est un mancenillier, nous le laisserons croître et vivre paisiblement sur nos domaines; si c’est un hoom-upas véritable, nous extirperons cette race dans les îles de la Sonde, dans les Célèbes et partout. Une sera pas dit qu’un arbre se permette de tuer un sujet anglais qui cherche l’ombre et la fraîcheur, sur la foi des traités. Lord Cornwallis, qui commande à Madras, m’a donné plein pouvoir sur le boomupas : il m’a affirmé que vous en aviez un sur vos terres, cst-il vrai, sir Archibald Murphy?
» — Très-vrai, répondit Archibald. A l’extrémité de la plaine de Tchoultry, et sur les limites des carrières d’Élora, je possède un boom-upas de la plus belle venue; c’est le seul arbre qui soit debout à dix lieues à la ronde, parce qu’il tue tout dans son voisinage, même les végétaux. Je l’aurais déjà fait couper, pour défricher une lande et y planter du riz, mais je n’ai trouvé personne qui osât lui porter un coup de hache. Le boom-upas, taillé par l’acier, saigne comme un corps humain, et les exhalaisons de ses blessures donnent la mort. J’ai demandé au commandant du fort Saint-Georges une pièce de canon, pour détruire mon boom-upas, impunément, à un demimille de distance; mais on m’a répondu que cette affaire devait être préalablement exposée à la Chambre des eommunes, et qu’il fallait une autorisation spéciale du lord de l’amirauté.
» — Gardez-vous bien de l’abattre! s’écria Wales; j’al fait cinq mille lieues pour l’étudier, et la Société royale
Lrs xurrs anglaises
de Londi’cs m’a promis im ruRt do ejuatiie cent livres, vcrsibles sur ma veuve, si je lui apporte un morceaut d’Mpa» grand comme ma main. Votre arbre fera la fortune de ma famille. Laissez-le vivre encore quelques jours, et quand je l’aurai dessiné, à l’encre de Chine, vous planterez du riz sur son tombeau à voire fantaisie. Lascience et l’humanité doivent passer avant tout. Nous ne sommes pas des savants et des philanthropes pour notre plaisir. L’Anglaterre s’est chargée de faire le bonheur da, genre humain, puisque Dieu s’est démis de cette nobl«> tâche depuis Adam. Vous voyez que nous avons un rude travail sur les bras.
« — Faisons le bonheur de l’humanité, dit Archibald^ avee résignation.
» — Pouvez-vous me prêter un esclave? dit sir Walea d’un ton leste.
» Ai-chibald ouvrit de grands yeux et attendit une demande plus intelligible.
« — Oui, poursuivit sir Wales, un mauvais petit esclave dont vous ne savez que faire. Il nous pourra. servir dans l’expérience on question.
» — Quelle expérience? fit Archibald.
» — Eh ! l’expérience du boom-upas / Je prends ce mauvais sujet d’esclave, je le fais garrotter proprement, je l’étends horizontalement sous le buom-upas, et le lendemain, je reviens voir si l’arbre a opéré.
» — Mais, dit Archibald, l’arbre aura opéré, n’en doutez pas.
)> — La science doit toujours douter jusqu’après résultat accompli; c’est la maxime de la Société royale de Londi’es. Il faut que je constate le fait, moi, dans l’intérêt
BOUTinA-VAn
la scionco et de riiumanité. Voj'ons, cherchez dans votre bande de singes domestiques le plus inutile de tous ; je vous le payerai d’ailleurs au prix du tarif. Dieu me pré»sarve de léser le prochaini Je suis, moi, le martyr de la science à tel point que je serais prêt à me garrotter moiraèime et à me faire empoisonner colle nuit par le Ijoom* usas, si je n’étais arrêté par l’idée qu’il me serait impossible demain d’envoyer mes observations à la savant») Société.
» — C’est juste, sir "Wales.
» — Nous donnerons le corps de votre esclave à la galoide nationale de Pall-Mall; et ce sera, j’espère, un assezgrand honneur pour un individu de cette espèce d’être exposé à l’admiration des siècles, empaillé ou embaumé. Tous les esclaves ne sont pas si heureux après leur mort.
» — Sir Wales, dit Archil)ald après un instant do réflexion, je crois que je tiens votre individu...
» — Ab !
» — Un véritable mauvais sujet...
1) — Ce qu’il me faut.
» — Un petit païen qui adore toutes les horribles idole» do ce pays.
» — Très-bien..
» — Et qui n’a pas vingt ans....
» — Encore mieux; il ne doit pas encore être attaché à îa vie....
» — Son nom indien est Boudha-Var; mais je l’ai nommé, moi, Erinn, pour lui donner un nom chrétien.
» — J’accepte Erinn, et je vous le paye ce qu’il vous a coûté.
» — Deux cents livres.
» — Marché conclu. Seulement; si le paTen survit à l’épreuve, je vous le rends...
» — Oh ! soyez tranquille, je vous réponds de la vertu de mou bofm-up is,
» — Sir Archibald Murphy, dit sir Wales debout et d’un air solennel, vous avez bien mérité de la science et de l’humanité. L’Angleterre déclare par ma bouche que vous avez fait votre devoir.
» Eu ce moment, je crois que ma raison me fit défaut, car je poussai un éclat de rire infernal, comme dans un accès de délire. La tige du palmier frémit, comme un boa verticalement posé sur le sable, et le feuillage de mon palmier s’agita comme la crinière d’un lion. Archibald et Wales, saisis de terreur, levèrent les yeux vers le toit de la colonnade, et distinguèrent, à la clarté de la lampe du vestibule, une têtô d'Indien qui les regardait avec des yeux sanglants.
» — C’est luil c’est lui! s’écria Archibald. C’est votre Erinn.
» — Le drôle nous espionnait, dit sir Wales. Faites-Io saisir par deux... Avez-vous des poHcemens, des constables?...
» — J’ai mieux que cela, j’ai mes deux commandeurs, deux serviteurs dévoués et discrets.
» Archibald frappa du doigt sur une feuille de cuivre suspendue à un pilier, et les deux commandeurs arrivèrent sur-le-champ. Archibald leur dit quelques mots à l’oreille, et mon sort fut décidé.
» Oh! je vous atteste, MaUiyiivalara et Saphuri, double incarnation de Brahma, lorsqu’il se changea en poisson
Digilized by Goosif
BOtmTTA VATl 53
bleu pour échapper au démon Uii]ja(jrh'a (rou de chevnl), je vous atteste, ô vous les plus saintes divinités de mon enfance, quelle fut la pensée qui traversa mon esprit lorsque je fus saisi et garrotté par les deux féroces commandeurs ! Oh ! je ne regrettai ni ma vie, ni ma jeunesse ; toutes mes pensées se tournèrent vers la belle Daï-Natha, que je laissais exposée aux fureurs do mon puissant et terrible rival. — Daï-Natha! m’écriai -je d’une voix déchirante comme le son du tam-tam, et aussitôt ma bouche fut bâillonnée ; je fis un dernier effort pour lutter avec mes bourreaux ; dans cette convulsion suprême, mon sang indien bouillonna dans ma tête, je sentis un frisson au cœur et je m’évanouis.
» Lorsque je repris mes sens, je compris à la faiblesse de tous mes membres que bien des heures s’étalent écoulées depuis la scène du palmier.
» J’étais dans une grotte immense, ^ni, à la faible clarté d’un rayon extérieur horizontal, me parut être un de ces temples souterrains, comme j’en avais vu plusieurs dans ma chère île natale d’Éléphanta. Cependant les sculptures qui se détachaient autour de moi du flanc des rochers étaient si belles, que je les attribuai à des dieux et non à des hommes.
» — Me voici dans un autre monde, me dis-je à moimême; j’habite la demeure des morts ; le boom^upas m’a tué, mais le grand Siva, qui m’aime, n’à pas permis que sir "Wales emportât mon cadavre dans la ville des Anglais. Oh! ma belle naï-Natha quel sort est le tien en ce moment sur celte terre maudite! que la chaste Si ta veille sur toi, elle qui est assise sur un trône d’indigo, à côté d’Indra, le dieu du firmament I
LES Ntrrrs anglaises
» Le rayon extérieur s’étendait de plus en plus dans la grotte, et quelle fut ma joie en apercevant deux superbes tableaux en pierre où je reconnus Indra et son épouse Indrani. Non, la terre ne possède rien de si beau, de si grand, de si parfait-
» La figure d’Indra était colossale; le dieu était représenté assis sur son éléphant favori, nommé Iravalti, et quatre paons se posaient au-dessus de sa tête, dans les feuillages d’un maoguior. Son épouse, Indrani, était assise sur un lion.
)) Je me prosternai devant ces vénérables images, et je les priai d’aliréger les siècles que je devais passer dans ce vestibule d’expiation.
>) Ma prière fut interrompue par un grand bruit d’échos qniToula sous les colonnades souterraines, comme si un mugissement sourd fût sorti des trompes de chaque éléphant de pierre qui servait de base aux larges piliers.
)) Un jurement anglais courut horizontalement et tomba sur la statue d’Indra qui lui refusa son écho. Je tressaillis et' mon sang se glaça. Ce jurement appartenait à la terre, il m’enlevait au ciel, il me menaçait d’une seconde mort. J’âvais reconnu la voix sifflante de mon maître Archibald; bientôt je le vis lui-même, accompagné de sir TS’ales, marchant à tâtons dans le souterrain et s’aidant du rayon du jour rampant sur le sable, comme d’un fil conducteur. Aussitôt je me précipitai dans une sombre excavation du rocher, derrière la croupe d’un éléphant de granit noir. Les deux Anglais tenaient alors cette conversation.
)) — Sir Archibald, disait "Wales, vous avez là vraiment, dans votre voisinage, des merveilles que la Société royale de Loutres ne connaissait pas.
BOü0HA-VAn' ‘ 55
» — Eh ! sif "Wales, cela ne produit rien. Toutes ces pierres ne valent pas une livre de riz.
w — Sans doute, sans doute; mais la science prise fort ces curiosités... Vous dites donc quenous sommes dans les temples d’Elora?
» — Oui, sir Wales.
» — Toutes ces montagnes sont pleines de temples decette façon ?
» — Oui, sir "Wales.
» — C’est fort curieux, vraiment.. . Permettez que j’écrivasur mon album les impressions qne j’éprouve dans les temples d’Elora... Éprouvez-vous aussi des impression»^ sir Arcbibald ?
» — Moi, je pense à ce coquin deBoudha-"Varqne nons u’Avons pas trouvé ce matin, mort comme il devait être, sous 1& (loom-t/pas.
» — Comment donc ! c’est une affaire finie. Lisezle rapport que j’adresse à la Société royale de Londres..., le voici sur mon album..., écoutez : « Le boom-upas est origip naire des Célèbes ; le boom-’ttpas n’est pas, ainsi que quel- » qnes naturalistes français l’ont prétendu étourdiment, lo » mancenillier, ni le maneanilla, comme l’affirment grawvement les savants espagnols, et notamment Clusius; « ni ïhippomane, comme l’avance avec légèreté M, Linnée; )> aai la camomille, comme l’affirme Hermolaüs; ni le gnar* phale, comme l’atteste Plumier. Le boom-upas n’est autre )> chose que le l>oom~upas ou l’tipas tout court, mot célébi- »que qui signifie poison. L’individu que j’ai observé dans )> le voisinage des temples (PÉlora, non loin de Madras, )) est un véritable upas de la plus grande espèce. Le savant' » voyageur Crown a fait des ■expériences sur Vupas d’É-
56 LÈS NTTITS ANfiTATSES
» lora. Il lia an touracü à ses In-audios, et le lendemain » le touraco était mort, on ne trouva que ses plumes au » pied de l’upas ; il avait été dévoré par un serpent. On trouva )) le serpent à quelques pas de l’arbre, et le reptile ne dou- » nait pas signe de vie; il avait été étouffé par une aile d.u » touraco. La peau du serpent, victime de Vupas, est ex- » posée, sous le n® 127, à National-GaUry. Brown n’avait » pas expérimenté sur les corps humains. Il m’était ré- » servé, à moi, d’éclaircir les doutes de la science sur les » vertus homicides du toom- «pas. Un vieil esclave, nommé » Boudha Var, païen et idolâtre, lequel nous avait suivi » dans notre expédition, commit l’imprudence de s’en- » dormir sous l’arhre d’Elora. Son maître, animé par le r zèle de la science et de l’humanité, me permit de ne pas T> réveiller l’esclave et de laisser agir la nature. J’obéis, et » nous abandonnâmes Boudha-Var aux douceurs du som- » raeil. Le lendemain, à l’aube, nous retournâmes à Vupas, » l’esclave était mort dans la nuit, et nous vîmes sur les » rochers d’Élorales farouches oiseaux de proie qui avaient » dévoré son cadavre. Je dessinai la place où Boudha-Yar » avait péri empoisonné par les vapeurs de l’«pas, et le » but de ma mission étant rempli, je m’en revins à Madras. P La Société royale de Londres indemnisera sir Archibald. P de la perte de son esclave Boudha-Var. »
» — Vous voyez, poursuivit sir 'Wales, en fermant son album, vous voyez avec quelle modestie je parle d’une expédition aussi périlleuse. La science doit être simple dans l’exposé de ses travaux. Maintenant, sir Archibald, vous qui connaissez les localités, veuillez bien m’aider à sortir de ces repaires de serpents.
» — Vouiez-vous visiter le temple souterrain jusqu’à
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l’exlrémité pour faire votre rapport à la Société royale de Londres ?
» — Il suffit, sir Archibald, j’enai vu assez. Allons manger la soupe de tortue à votre habitation. Aujourd’hui la science etThumanitéont fait un grand pas.
» Sir Archibald et le savant sortirent du temple; et moi, conseillé par la prudence, je n’abandonnai ma retraite qu’à l’heure où le soleil, arrivé au plus haut cercle du firmament, ne permet plus à l’homme de passer dans la plaine de Tchoultry et sur les roches ardentes d’Élora.
» Par quel miracle avais-je été délié et conduit dans le temple souterrain d’Indra ? Je l’ignorais. A force de réfléchir, je parvins à me persuader que le grand Soupramany-Samy, le second fils de Si va, qui a longtemps habité les grottes d’Élora, sous la forme d’un serpent, avait eu pitié de mon malheur, et qu’il m’avait déposé endormi dans ce souterrain.
» Après avoir échappé à Vupas, à sir Archibald, aux commandeurs et au savant, je ne tardai pas à m’apercevoir que j’expirais de faim et de soif.
» Dieu bleu du firmament, m’écriai-je, sublime Nali^ canla, qui avez été nourri par un mendiant Pandaron, à votre cinquième incarnation, donnez un des yeux de vos sept tètes au plus dévot de vos enfants... Venez à son secours!
» Et plein de foi dans ma prière je sortis du souterrain, et je gagnai le sommet du plus haut des temples, qui était consacré, comme vous savez, aux dix incarnations de Vichnou, et qu’on nomma Dé^-Avâlara, Je m’assis sur le point culminant du Viranda, sur le front large du bœuf
<Nadyn] et delàj’eiuLrassai toute la plaine jusqu’à la mer. La plaine était jaune comme le dos d’un paon rôti ; la mer •était d’un bleu mat comme un miroir d’indigo. Je no 'voyais d’autre végétation que le feuillage du bnom-upas, sur lequel s’étaient abattus des oiseaux qui venaient boire un peu de fraîcheur, à défaut d’eau de source. Le feu cou» lait dans l’air, en étincelles visibles, et il me semblait que 'le bœuf granitique Nandy exhalait une odeur de festin •anglais. Je crusassistcr à laonzième incarnation de Vichnou. A cette heure, le dieu du firmament, le sublime Nalicanta, descendait sur la terre pour la brûler de ses baisers d’époux, et les longues collines d’Élora me pa- •Taissaient tressaillir comme des mamelles fécondes sous •les embrassements du dieu.
» Le silence qui régnait dans ces ruines fut soudainement interrompu par des cris terribles et un lirait de pas précipités. Je me cachai prudemment derrière la corne du bœuf Nandy, et je plongeai mes regards dans le gouffre '’des temples voisins. Un Indien tombait à genoux devant 'le portique du temple de Visouakarma, et se mettait sous la protection de ce dieu du second ordre, le glorieux ar- • chitecte des temples d’Élora. A son large madras humide, 'à son voile de laine, àsa pagne bleue, à son bâton orné de 'plaques de fer flottantes, dont le son effraye les serpents, je reconnus un telinga, ou porteur do lettres. Il me fut aisé de deviner la cause de son désespoir. Frère, m’écriai-je, je vais à ton secours ! Le telinga, qui se roulait déjà sur le salde dans les convulsions de l’agonie, crut entendre la voix de Visouakarma; il se leva, regarda le ciel, poussa un éclat de rire et retomba lourdement. Lors- ' que j’arrivai, il était mort. Le malheureux avait été piqué
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par le plus terrible des serpents qui désolent la plaine do Tchoultry,
» J’ouvris la boîte de fer-blanc qu’il portait sur la tête, selon l’usage des telingas, et je ne trouvai qu’une lettre. Elle était adressée à Mistriss Anna Goldingham, dans la vallée d’FAora, sous la cataracte.
» C’est à un mille vers le nord, me dis-je. Il n’y a pas à balancer: faisons-nous telinga. Une lettre portée à eetto heure est une chose sainte qu’il ne faut pas laisser au désert.
» Je pris dans mes bras le cadavre du malheureux facteur, et je le déposai dans le temple même, au pied de ia statue de Visouakarma. Ce dieu est représente pressant ie petit doigt de sa main gauche avec deux doigts de la main droite, parce que l’histoire raconte qu’il fut piqué par un serpent sur ce lieu même. Je regrettai bien de ne pouvoir visiter ce magnifique temple, qui est une merveille de rinde. Jespris la lettre et le bâton du telinga, et je me dirigeai vers le nord. Les carrières d’Elora semblaient tomir des flammes ; cependant je les traversai au pas de course, ne donnant qu’un léger salut de respect aux temples de Djaga et de Vidjaga, déesse de la fécondité ; aux templesde Doumar-Leyna, dcNilkan-Mandiou.deKaïlaça, des Cendres de Kavana, deïin-Tali, avec ses trois étages de portiques, et delJau-Taly, qui n’en a que deux. Tout à coup j’entendis un bruit plus harmonieux que le Sitrim qui enchante le jardin Mandana, lorsque Koumùra, fils du Soleil, fait danser les bayadéres, ses épouses, à l’ombre des acacias en fleurs. C’était le roulement de la cascade, et déjà je me désaltérais à ce bruit, tant il répandait de fraîcheur dans l’air. Cette cascade est née d’une larme xb
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la chaste Sita. Le souvenir de cette jeune fille des horntnes, aujourd’hui épouse d’un dieu, est ainsi éternellement lié à cette cataracte harmonieuse, qui ravit les pèlerins d’Élora. Avec quelle joie je baignai mes lèvres dans ces eaux divines, qui venaient de la femme et du ciel !
» Des hauteurs de Doumar-Leyna je tombai dans la vallée du nord. Là, le désert : ici le jardin. Il y avait un cottage dans des massifs de palmiers, des parterres couverts de fleurs, des enclos avec des haies de vanille, des coudrtes en piliers d’érable, des volières à treillis de fil d’argent, pleines de petits oiseaux qui ressemblaient à des émeraudes volantes et à des rubis ailés. Oh ! je reconnus la demeure d’une dame anglaise à cette grâce céleste, à cet enchantement de paysage qui ravissait le pauvre Indien. Je baisai le seuil de la porte du jardin, et je montrai ma lettre à un jeune esclave qui arrosait des fleurs.
» La grille me fut ouverte, et l’esclave me précéda pour m’introduire sous la colonnade d’érables, où les oiseaux chantaient avec les fontaines.
» U y avait là, mollement renversée sur des nattes douces comme des tissus de Kackmir, une jeune femme dans le voluptueux négligé de notre pays. La souple robe d’indienne, jetée avec abandon sur un corps divin, laissait à découvert ses pieds d’ivoire, ses bras, son cou, ses épaules dont la blancheur éblouissante l’animait de teintes roses sous l’influence de notre ciel, qui a bronzé la chair des filles de l’Indoustan. Telle m’apparut mistriss Anna Goldingham, et mes yeux, qui avaient supporté le soleil d’Élora, se fermèrent devant cette apparition. J’oubUai ma faim, ma soif, ma fatigue, mes malheurs ; une joie que je n’avais jamais ressentie remplit mon corps et mon âme;
BcirniiA-vATt
des larmes de plaisir remplirent mes yeux ; je fus saisi d’une langueur délicieuse qui doit être cette volupté, fille de Lucthme et de Sursutée, les deux épouses de Vichnou.
» Mistriss Goldingham eut à peine ouvert la lettre qu’elle poussa un cri de joie, et tous les rayons, qui courent le soir comme une bordure d’or sur les rives du Coromandel, se réunirent en une seule gerbe pour composer le sourire de son visage. Puis, elle abaissa ses lèvres jusqu’à l’air inférieur que je souillais, et elle me dit:
» — Tu viens donc de Pondichéry, pauvre enfant ?
» En ce moment, les oiseaux et les fontaines qui chantaient harmonieusement, comme le bin et le sitar, ürent silence pour écouter la voix de la divine Anglaise d’Élora; et moi, je demeurai muet aussi, sous le charme de cette parole inouïe, de ces syllabes destinées à l’oreille d’un vil esclave indien.
» A genoux, le front sur la natte, et mes mains croisées sur la tète, je répondis : Je ne viens pas de Pondichéry, je viens des temples d’Élora.
» Et mistriss Goldingham m’ayant demandé l’explication de ces mots, je lui contai l’histoire du malheureux telinga, mordu par le terrible serpent cobra capell, dans la plaine de Tchoultry.
» Après avoir écouté avec une ardente émotion mou triste récit, cette femme, si indolente, se leva toute radieuse d’énergie virile, et s’écria :
» - Esclave, tu viens de faire une bonne action, et Dieu m’ordonne de te récompenser. Mais je ne veux pas que le corps du malheureux facteur indien, venu de Pondichéry pour moi, reste exposé à toutes les injures dans
LES XUITS ANGLAISES
les carrières d’Élora. Pars sur-le-champ avec mon y«Bidar (domestique) ; cours au temple de Yisouliarma, et rapporte à mon habitation le corps du telinga. Je veax lui donner une sépulture honorable, au pied de ce Todxj, l’arbre bienfaisant qui fait vivre les pauvres Indiens.
» Le jemidar, habitué à devancer les ordres de sa maîtresse, était déjà devant la grille du cottage, et son doigt me disait: Viens. Nous nous élançâmes vers les carrières, agiles comme deux tigres à la piste d’une proie. Le matin j’étais abattu de souffrauce; en ce moment je ressuscitais. Rien n'cxcite comme la parole d’une femme bonne et belle; elle arracherait les morts du tombeau.
» Nous remontâmes les rives de la cascade, buvant son eau dans le creux de notre main, au vol, sans nous arrêter. Nous tombâmes, d’un bond, de la plaine sur le sommet de la montagne. Nous franchîmes les portiques des temples, en effleurant à peine de nos pieds le dos des éléphants et des ^xnçjs taillés dans la roche. Bien avant le Jcmidar j’entrai dans le souterrain de Visouakarma, et le cri desurpriseque je poussai devant la statue d’Indra fut répété mille fois par les échos du temple. Le cadavre <lu facteur avait disparu. Le sable conservait encore la forme d’un corps, et rien n’annonçait qu’une bête féroce fât>entréc dans le temple, car l’empreinte du sable était pure dans le contour de ces lignes, et il n’y avait auprès <rue des vestiges de jiieds humains.
« En mesurant ces traces avec mes pieds, je fus frappé d’une nouvelle surprise; elles étaient beaucou]) jdus larges que les vestiges que j’avais laissés en d’autres endro: ts du souterrain, üu autre homme vivant était donc entré
BotmnA-VAn 63
dans le temple, et il avait enlevé le corps du telinga quelques instants avant notre arrivée !
n Oh! de quel désespoir je fus saisi, à l’idée de ne pouvoir rapporter le corps du facteur au cottage de la belle Anglaise! Elle ne croira pas notre parole, dis-je à son jenuidar; elle nous accusera de lâcheté; elle dira que nous arfons reculé devant lo serpent cobra capell qui sifUe dans Einra au brûlant milieu du jour.
» Le jcmidar était consterné. Moi, j’eus une idée fatale, inspirée, sans doute, par Myhassor, l’esprit malin que combattit la déesse Dourga. Je cherchai dans ma mémoire quel genre de suicide était permis par notre sage législateur Menu, et je résolus de me précipiter du haut de la cataracte dans le gouffre noir de la vallée.
» — Allons! dis-je au jemidar.
» Gardant un triste silence, mon compagnon et moi nous sortîmes du temple de Visouakarma, nous dirigeant vers la cataracte, et comme nous passions devant Dau- Tali, nous aperçûmes un Indien de la campagne, un pawm, assis à l’ombre du Viranda, et fumant son Houkn. Elle est si extraordinaire, la présence d’un homme dans ces roches, et à cette heure du grand soleil ! nous nous arrêtâmes pour questionner le pawn, et lui emprunter quelques noix de hétel, qui étaient éparses devant lui en assez grand nombre. Il nous demanda par un signe la permission de terminer son pôitah (ehapelet), et, au dernier grain, il nous parla ainsi :
» — La nuit passée, un beraïdje (cultivateur) m’a abordé et m’a dit: Voilà vingt couris pour ta peine. Tu iras aux roches d’Élora; tu trouveras sous l’arbre boom-upasun homme étendu et garrotté. Tu couperas ses liens, et tu le
Ci LES NUITS ANGLAISES
conduiras dans les ruines d’un temple voisin, en lui recommandant de se cacher et d’attendre. Reviens promptement. A ton retour, tu me trouveras dans ce hois de manguiers. J’ai obéi. J’ai couru au buom~upas, j’y ai vu l’homme, mais il ne donnait aucun signe de vie. J’ai coupé ses liens, et je l’ai porté dans un de ces temples voisins. Ce malin, à mon retour aux manguiers, j’ai raconté au boraïdje ce que j’avais vu et fait. Il m’a dit ; Attends-moi, j’aurai peut-être de nouveaux ordres à te donner. Cette fois il m’a dit: Voilà trente courts, pars, retire du temple le corps du malheureux Boudha-Var, et donne-lui la sépulture, afin que les insectes et les oiseaux de proie ne dévorent pas son cadavre. C’est ce que je viens de faire, et vous me voyez priant pour me préparer à l’ablution.
Le pawn n’avait plus rien à nous dire; il baissa la tête, ferma les yeux, et recommença la prière du poüah. Mon premier mouvement fut de m’écrier que le corps enseveli n’était pas celui de Boudha-Var, que Boudha-Var vivait encore parla grâce du dieu Siva; mais une réflexion bien naturelle me retint. J’avais intérêt à passer pour mort aux yeux d’Archibald Murphy, mon maître : cette erreur me rendait ma liberté. J’allais recommencer une autre vie, au cottage de cette belle Anglaise, dont la vue seule devait être pour moi le bonheur de toute ma vie d’exil dans les solitudes d’Élora.
)) A mon retour, je demandai à mistriss Goldinghamla permission delui conter mon histoire: elle consentit gracieusement à m’écouter et parut touchée de mes infortunes. Vous resterez auprès de moi, me dit-elle, et dans quelque temps je vous faciliterai les moyens de quitter la côte de Coromandel, et de vous rendre dans quelque pos-
EOUniIA-VAU 6»
Bcssion françcLiso, où vous braverez la colère d’Archihald, En attendant, vous prendrez rang parmi les o«y»ÿ- (laboureurs) de mes planlaüons; ils sont libres et bien payés. Le service que vous m’avez rendu en m’apportant la plus précieuse des lettres me fait un devoir devons donner une heureuse et honnête condition.
J) Je tombai à ses pieds, et je couvris de baisers et de larmes la place qui gardait l’empreinte de ses sandales.
» Oh! si le souvenir de Daï-Natba ne se fût présenté à chaque instant à mon esprit, j’aurais été, à cette époque de ma vie, au comble de la félicité terrestre. Les heures s’écoulaient pour moi dans un ravissement à exciter l'envie des dieux. Je n’aurais pas fait un échange de mon sort avec le riche Palmer, qui avait autant de diamants, de vaisseaux et d’esclaves que le dieu Indra sème d’étoiles dans le ciel; et pourtant il ne m’était permis de voir mistriss Goldingham que de loin, et jamais riendans mon attitude ne devait trahir cette admiration secrète et ce chaste bonheur qui était dans mon âme. La voir le matin descendre sous la chandrie, radieuse comme une étoile vivante, illuminant cette douce vallée pleine d’ombre et d’eaux vives; la suivre des yeux devant la volière, où les oiseaux saluaient sa venue comme le lever d’un autre soleil; l’entendre chanter un de ces airs venus d’Europe, et qui nous charment tant, nous. Indiens impressionnables, quand une voix de femme les Livre à l’écho de nos solitudes: tels étalent mes plaisirs et n>es joies. Je n’aurais jamais demandé davantage au plus puissantde nos dieux.
« Un soir, comme je travaillais au verger, lejemidar me dit:
P — Lève- toi, ta maîtresse t’appelle.
en
I,r:S XTJITS ANGI,.\ISE3
» A ccUe parole, tous les bruits mystérieux de la eataracle, tombant au gouffre, retentirent dans mes oreilles; mon cou se gonfla, mes yeux se voilèrent, mes pieds furent paralj'sés.
» Mistriss Goldingbam était assise et lisait. En m’avançant avec lenteur, je pus la contempler tout à mon aise. Elle était vêtue du sati à soie rose, à bords travaillés, comme les grandes dames indiennes: ses cheveux noirs, :i reflets mobiles de pourpre, dégarnissant le front et les tempes, venaient s’arrondir en masse compacte derrière sa tète; sa bouche, qui daigna s’ouvrir avec un sourire pour moi, aurait fait honte à Ceylan, qui n’a pas de perles si fines dans du corail si beau.
» — îîoudha-Var, me dit-elle, votre histoire fait du bruit; je viens de recevoir VAiiaLic-Journal, or Madraslinvieto, qui parle de vous.
)) Elle fit un charmant éclat de rire, et elle ajouta :
» — Èles-vousbien aise de lire votre histoire? Prenez... je vous permets cela, Boudha-Var; vous n’ètcs plus un esclave, vous êtes une eélébrité historique... Lisez, lisez; vous verrez... nos savants n’en font pas d’autres.
» Je m’inclinai, je me raffermis sur mes pieds, je demandai à mon soleil de dissiper le brouillard do mes yeux, et je lus cet article:
SCIENCES NATURELI.es. ' .
» Sir Wales, envoyé dans l’Inde parla Société royale do Londres pour étudier les vertus de l’arbre boom-upas, vient d’accomplir sa mission périlleuse avec le plus grand succès. Cet illustre savant a découvert un boom-upas dans les domaines de sir Archibald Murphy, planteur de Ma-
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BOUDnA-VAIt C7
(Iras nt philanthrope éclairé. Son intention était de braver lui-même le venin de l’arlire, et de se dévouer dans l’intérêt de la science; mais un jeune esclave qui suivait l’expédition, s’étant endormi sous le üoom~npas, a fort heureusement détourné par cette irn])rudcnce le coup fatal 'qui menaçait les jours précieux de sire \Vales. L’esclave a été tué subitement par les exhalaisons de l’arbra de mort. Son corps, provisoirement enseveli à Élora, sera envoyé, aux frais de la compagnie, à National Galenj de Londres, dans un cercueil de bois d’upas. Les membres du zoological-duh de Madras ont offert un ])anquet à sire "Wales. Lord Cornwallis présidera. Le banquet aura lieu, dans la grande salle du Panthéon de Madras, le jour qu’on célébrera le Tcharok-Poudjah^ la fètc de l’expiation. »
» — Eh bien ! me dit mistriss Goldingham riant aux éclats, voulez-vous assister à ce banquet, Boudha-Var? C’est dans dix jours, justement le jour de mon mariage. M. d’Hermilly arrive de Pondichéry à Madras la veille : la lettre du pauvre telinga m’a donné cette heureuse nouvelle; il est juste que vous appreniez cela de ma bouche, puisque c’est à votre zèle et à votre intelligence que je dois la lettre de Pondichéry. Vous resterez à notre service, n’cst-ce pas ?
)) Certainement, jamais je n’aurais osé, moi pauvre esclave, élever la plus vague de mes pensées vers celte femme placée au-dessus de Boudha-Var de toute la hauteur du ciel. Eh bien! le croirez-vous? ce mot de mariage m’entra au cœur comme’la pointe d’un couteau. Elle attribua sans doute le trouble et la lenteur de ma réponse à ma timidité d’esclave, car elle essaya de m’encourager
Ü8 LES NUITS ANGEMSES
par des mots oWigeants qui achevaient de bouleverser mes esprits.
» Je me retirai, en prenant l’attitude muette d’un serviteur dévoué qui consent à tout ce qu’un maître exige de lui.
» Seul et âl’écart, je réfléchis sur cette situation étrange que le hasard m’avait faite. A vingt ans j’étais mort et enterré pour tout le monde, excepté pour madame Goldingham. Le chemin de Madras m’était fermé. Plus d’espoir de revoir la douce Daï-Natha, aux épaules de cuivre doré; plus d’espoir de revenir à ces premières amours, sans courir la terrible chance de me replacer imprudemment sous le bâton d’un maître et d’un rival qui, cette fois, ne confierait plus sa vengeance aux vertus douteuses du boom-upas. Ainsi, j’étais exilé à jamais entre le cottage et la cascade d’Élora, pour assister éternellement au bonheur de M. d’Hermilly, qui venait épouser mistriss Goldingham, cette femme qui était à mes yeux pure comme la déesse Indrani, sous le voile inviolable qu’a déposé sur elle le bleu firmament, son époux.
» Hélas I tout ce que j’avais prévu de bien ou de mal dans mes destinées futures ne devait pas se réaliser.
» Cinq jours après, mistriss Goldingham me fit un signe ; je m’approchai; elle me dit:
)) — Boudha-Var, décidément vous êtes à moi. J’ai envoyé mon ''nteiidant à votre premier maître.sirArchibald Murphy, et je lui ai fait proposer une bourse de deux cents livres pour acheter de lui votre corps. Sir x\.rchibald a cru d’abord que ma proposition était une plaisanterie; mais mon intendant a déposé la bourse sur une tahie^ et
d demandé un rc;;u. « Ma lui, a dit Archibuld eu riant, je » \ends un esclave mort au prix de deux esclaves vivants: » c’est une bonne afl’aire de commerce. Je vois bien que U c’est une spéculation à l’anglaise; mais n’importe, je K ii’y perds pas. Au reste, je complais fort jieu sur l’in- » demnité promise par sir Wales. Me voilà indeUinisé. » Aussitôt Archibald a donné son reçu. Ainsi, Bondba-Var, vous êtes libre et maître de vos actions.
» Je ne répondis à ces paroles que par des larmes et un cri de surprise et d’admiration. Celte divine femme me retirait vivant de ma tombe d’ÉIora; mais, en même temps, elle jetait un tison de plus sur ce foyer de passion que je sentais bouillonner dans ma poitrine, et qui ne devait s’éteindre jamais 1
» Quelques mots que j’arrachai à la discrétion du jemidar me mirent au fait de la position sociale de mislriss Goldingham. A vingt ans elle avait perdu son mari, tué sur la brèche de Séringapatam, à côté du marquis Wellesley, colonel comme lui. L’Angleterre avait doté magnifiquement la veuve, qui fut peu de temps inconsolable. M. d’Hermilly, jeune Français résidant à Pondichéry* avait conçu, dans un voyage à Madras, une viofente passion pour mislriss Goldingham, et il ne fut pas malheureux dans ses honnêtes prétentions sur elle. Il avait été convenu d’observer la loi des convenances dans leur stricte rigueur, et de célébrer le mariage à l’expiration du deuil.
» Hélas! le deuil était fini pour elle; il commençait pour moi.
» Deux jours avant le Tcharok-Pomijah, fête de l’expiation, nous partîmes après le coucher du soleil, pour nous
rendre à Madras. J’avais demandé et obtenu l’honneur de porter un des bras du palanquin de mistriss Goldingham. J’avais lié aux brancards de petits rameaux de myrte, de saadal blanc, d’ebénier, de naucléa, de cassier, de nard, de sycomore, de tous les jolis arbres qui s’élevaient devant le cottage, et qui semblaient ainsi accompagner leur belle maîtresse, et continuer à lui donner la fraîcheur do la eampagne à travers les roches d’Élora, brûlantes encore la nuit des flammes inextinguibles du jour.
» A moitié chemin nous rencontrâmes une cavalcade de jeunes gens. C’était M. d’Hermilly, accompagné de ses amis et de ses domestiques. Les rideaux du palanquin s’entr’ouvrirent, et mon cœur sedéchira au bruit strident de la soie. Il y eut beaucoup de paroles échangées en langue française, que je ne compris pas ; mais je ne compris que trop un de ces énergiques serrements de mains qui portent tant de caresses en eux, et dont les femmes seules ont le secret. • |
» Tous les dieux de l’Inde, ces dieux puissants qui ont fait de notre Asie la merveille de la création, n’auraient pas eu le pouvoir de me donner une âme assez forte pour i contempler la fête du mariage qui allait s’accomplir.
» — Permettez-moi, dis-je à mistriss Goldingham, d’assister à la fête de l’expiation. J’ai de pieux devoirs à rem- j plir et beaucoup de fautes à expier.
» — Allez, me dit-elle avec ce sourire éternel qui était son visage; allez, vous êtes libre; mais, souvenez-vous qn’après la fête nous partons pour Pondichéry, sur le vaisseau V Et aile, qui est ancré devant le fort Saint- Gcorgcs.
» Que m’importait la fête de l’expiation ! j • ne demandais
BOüBIIA-VAn 71
que la solitude et le silence. En quelques bonds je traversai la ville-noire, le Tchinà-bAzar, et je me réfugiai aACC mes douleurs sous les manguiers de la rivière de Méléapour. Oh ! me disais-je, à cette heure, l’épouse du dieu Kouvera, la déesse Shoubhângi (belle), est jalouse de mictriss Goldingham, et ce nuage noir qui descend sur la vieille Tchinà-Palnan porte la foudre destinée à un époux qui veut être plus heureux qu’un dieu.
» La nuit tombée, le vent qui soufflait de woant-rood apportait le fracas de la plaine où Madras célébrait le Tcharofeipoudjah. J’entendais avec cet ennui que donnent les ré- * jouissances à ceux qui pleurent le concert aigu des bins, des lhoblas,à.es tikoras, des 6aunrs, des moundjhahs, dotons les instruments que l’Asie a inventés pour déchirer les oreilles des hommes et des dieux. Insensiblement ces bruits de musique et de foule se rapprochaient do moi. La ville sortait de la ville et inondait la campagne. Oh ! de tableau que je vis alors ne s’effacera jamais de mon souvenir! Depuis cette époque, et bien longtemps après, jlai vu les orgies des nations civilisées! j’ai vu la nocturne prostitution de Londres ; ce fléau qui coule dans le Strarkl, comme une Tamise de crimes, se brise aux angles de Gitarûisf-Cross,souille les marbresdu palais de Northuraherland, insulte au bronze du Stuart décapité, insulte Dieu sur les tombes extérieures de ‘Westminster, et force le ciel à couvrir Londres d’un voile éternel de brouillards, aün que les anges ne soient pas contristés de toutes les infamies de ces nuits. Eh bien ! tout cela n’est pas comparable à la fête indienne de l’expiation. Quelle expiation ! Chez vous, peuples glacés du Nord, l’orgie s’accomplit avec la froideur de votre climat; vous vous faites criminels par ennui
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plutôt que par exigence de tempérament; mais chez nous, fils de cette terre où le même sang coule dans les veines de l’homme et du tigre, le crime secoue des tisons, et semble vouloir rendre au soleil, pendant la iiuit, toutes les flammes qu’il en a reçues à midi. C’était dans les ténèbres un épouvantable chaos de prostitution, que dominaient le rugissement d’un amour en délire et les éclats d’une joie fiévreuse, délivrée de la crainte du jour. Je vis passer des bandes de ram-dijénys, femmes impudiques de l’Inde, entraînant sur leurs pas une armée d’esclaves qui sifflaient comme des boas; je vis des bayadères, déchirant leurs saris de laine, agitant au bout des doigts des mound^ jirahs, comme des danseuses espagnoles, et dévorées au milieu de leurs danses sous des lèvres de démons incarnés qui jetaient dans la nuit les éclairs infernaux de leurs yeux; je vis les misérables femmes de Blaks-Town se rouler, avec d’horribles couvulsions, sur un lit immense de rameaux de tulipiers jaunes que d’invisibles mains avaient fauchés sur les rives du Méléapour, et se débattre contre les puissantes étreintes des baloksel des jongleurs. Voilant mes yeux, courbant mon front, hâtant mes pas, je me dirigeai vers la rivière pour m’y purifier des souillures d’autrui, lorsqu’une jeune fille jeta ses bras à mon cou, et me glaça de terreur.
» Oh! je la reconnus tout de suite au frémissement de son haleine, avant même qu’elle eût parlé. C’étaiiDaï-Natha.
» — Oui, me dit-elle avec des éclats de voix furieux, oui, je savais bien que tu sortirais du tombeau pour me voir. Aussi je me suis échappée de ma prison du Fori~Square ; Archibald Murphy ne me retrouvera plus. Tu n’as pas encore tué Archibald Murphy? Réponds-moi ; ah ! tu me
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l’avais promis hier matin, sous les manguiers de la Triplicam.
» Les racines de mes cheveux piquèrent mon crâne comme des aiguillons de serpent. Daï-Natha était folle. Un cri de désespoir sortit de ma poitrine, et mes larmes éteignirent ma voix.
» — Viens, me dit-elle avec, une voix douce mêlée à des aspirations rauques, viens, allons à la fête; c’est notre mariage qu’on célèbre, Archibald Murphy dévore ses poings de jalousie ; mais le dieu Si va nous a pris sous sa protection. Regarde cevoile, c’est la déesse Lutchmé qui l’a brodé, avec des aiguilles de coraU, dans le kiosque de Soubi~M~ manièn.
» La pauvre fille, disant cela, me montrait avec complaisance un hideux amas de haillons qui tombaient de ses épaules, avec une déplorable intention de coquetterie, et elle me présentait ce voile en priant de le baiser.
» Tout à coup, son visage prit une expression do fureur qni me fit trembler. La flamme jaillit de ses yeux, et l’écume de sa bouche.
» — Tu es un mauvaûs esprit, s’écria-t-elle, avec un rugissement de tigresse, tu ne m’aimes plus. La belle Sursu* tée, l’épouse de Viebnou, t’a visité dans ta tombe, et tu lui as souri. C’est moi qui ai envoyé le Béraïdje pour coupor tes liens sous l’arbre de mort; c’est moi qui t’ai enseveli, par les mains du Pawn d’Élora; c’est moi qui t’ai livré aux caresses de Sursutée ! Oh! que Daï-Natha est malheureuse!... Oui, oui, tu as raison je ne suis plus digne de toi ; je suis la maîtresse d’ Archibald Murphy; c’est lui qui m’a brisé ce bras, parce que je lui résistais. Regarde ce
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bras, il est mort. Je veux mourir aussi, moi; attends, attends. Ne m’embrasse pas ! Je suis souillée !... Le Gange ! où est le Gange ?.... fleuve saint, donne la pureté à ta fille Ddi-Natha. »
» Et elle s’élança dans les flots profonds et ténébreux du Méléapour. N’ayant pu la retenir, je me précipitai après elle pour la sauver.
» Tous mes efforts furent inutiles. Trois fois,jercmontai sur la rive pour respirer; trois fois je me replongeai dans le fleuve, fouillant, avec mes doigts'convulsifs, les herbes, les roseaux et le sable qui forment son lit. Au jeune âge de foi et de religion que j’avais alors, il me fut aisé de croire que la pauvre Daï-Natha avait été enlevée par les deux épouses de Vichnou.
» Toujours poursuivi par les orgies du Tcharok-poudjah, je voulus regagner la ville, en traversant la rivière à l’endroit où s’élève aujourd’hui le pont des Arméniens. Fendant les ondes à la nage, et l’herbe des prairies au vol, je ne m’arrêtai que sur la place du Panthéon. Les vitres rondes de cet édifice luisaient comme une cascade de soleils, dans les épaisses ténèbres de cette nuit de désolation. Par les croisées ouvertes de la salle du festin, j’entendis l’explosion de gaieté qui s’élevait à chaque toast porté au courage de sir Wales, et à la généreuse philanthropie d’Archibald Murphy. Cent convives entouraient la table, et je fis un effort sur moi-même pour distinguer dans cette foule mon ancien maître et le savant, son complice; Archibald rayonnait de joie; sir Wales recevait en ce moment, au milieu des hourras frénétiques, une couronne de feuilles de boom-upas.
» C’est la minute solennelle, me dis-je à moi-même, et
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je me {précipitai dans la salle tout rnisselant de l’eau du fleuve, mes cheveux eollés aux tempes, le visage blanc de la pâleur de la mort; fantôme plus terrible que celui de leur Hamlet. Sautant avec une agilité merveilleuse par^ dessus les tètes des convives, je tombai du plafond sur la table, au milieu d’un cri général de terreur, et ma voix de tonnerre leur dit : / am the ghost Boudha~Var! Je suis le fantôme Boudha-Var I Et relancé par l’ébranlement de la table, je disparus soudain par une croisée, comme si j’avais eu les ailes d’un démon.
» Ce n’est que bien longtemps après que je connus les suites de cette épouvantable scène. Le savant sir 'Wales s’évanouit, et tomba dans une maladie de langueur. Mais, comme son rapport avait été adressé depuis cinq Jours à la Société royale de Londres, et qu’il avait été inséré dans les journaux de Madras, je continuai à être mort au yeux du monde savant et le boom-upas ne fut pas justifié de son crime. Arcbibald Murphy partit quelques jours après pour Bombay, où ü établit sa nouvelle résidence. Moi, la même nuit, je quittai Madras, à bord du vaisseau V Érable, et deux jours après, j’arrivai à Pondichéry, où la générosité de M. d’Hermilly me plaça sur le chemin de la fortune.
» A l’âge de vingt ans j’eus assez d’énergie pour prendre une de ces résolutions que les dévots indiens seuls savent tenir jusqu’à leur mort: je créai pour moi une nouvelle espèce de fakirs; je voulus être toute ma vie le fakir de la vengeance légitime et de la fidélité d’affection. Je ne coiffai pas ma tête d’un bonnet rouge et bleu; je ne me couvris point de lambeaux de toile ; je ne pris pas de bâton et de chapelet; je ne me condamnai point à tenir un doigt
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en l’air ni à croiser mes jaml>üs éleruellement, comme les Oudoubahous. Je ne teignis pas mon corps avec de la terre, comme les Indiens sectateurs de Bâne. Je n’agitai pas la sonnette de Gluntha, comme les Ramanandys. Je pris simplement le costume européen, je vécus à l’anglaise; je m’adonnai au commerce ; je gagnai de l’argent, et je tâchai de me faire la vie bien longue, aQn d’aimer plus longtemps les chastes femmes, idoles de ma jeunesse, et de me venger toujours de mon hypocrite maître, le puissant Archibold Murphy. »
Boudha-Var cessa de parler. Nous venions d entrer à Londres; nous passions devant Kensington Garden, et notre voix était couverte par le fracas éternel des voitures qui courent à Hyde-Park,