HISTOIRE D’UNE COLLINE
La grande route
La diligence de Golden-Cross, partie de Londres lel4juia 1836, avait passé le délicieux village de Bucks, sur la route d’Oxford, et s’arrêtait en rase campagne devant un cottage isolé. Il était trois heures après-midi.
Le cocher remit le fouet et les rênes au jeune homme qui avait l’honneur d’être assis à côté de lui, sur son siège, quoique ce jeune homme ne fut pas gentleman, et quoiqu’il portât des gants de couleur. Cette infraction à la discipline du coach n’avait pas été remarquée, parce que le jeune homme ressemblait assez à un gentleman, et que le secret de son humble condition était dissimulé par une figure distinguée, un chapeau qui capit ille facit, waterprodf gris, acheté chez Ph 3 rthiau. D’ailleurs , le cocher connaissait et estimait beaucoup son compagnon de siège; c’est ce qui l’avait décidé à sauter à pieds joints sur une des lois conservatrices de la vieille Angleterre, ce pays de
Lss mnrs anglaises
l’égalité pour quiconque a le bonheur d’étre riche ou d’avoir des gants blancs.
John Lively, c’était le nom du jeune homme, ne parut pas extrêmement sensible à l’honneur de tenir , par inte~ rim, le fouet et les rênes, quoiqu’il ne fût pas gentleman. Il laissa flotter le fouet, tendit les rênes machinalement , par distraction, et les chevaux anglais, qui maintenant profitent de la moindre occasion pour faire des équipées, tant ils sont furieux contre les chemins de ferl les chevaux, dis-je, se cabrèrent, et un cri de malédiction s’éleva du out-side contre l’usurpateur John Lively, qui tenait lo fouet et n’était pas gentleman.
Le cocher qui buvait un verre de sherry dans le cottage, accourut au bruit combiné des chevaux et des voyageurs, et se vit contraint à destituer sir John Lively.
« Tant mieux I dit John Lively, je vais descendre pour boire un verre de sodor^ater. #
Il entra dans le cottage, et demanda du 6oda.
Une jeune dame vint le servir, c’était la maîtfesse dû logis : une dame de vingt-deux ans, belle , même parmi d’autres Anglaises, et brune contre l’ttSage du pays ; une véritable apparition, comme on n’en rêve que la nuit , quand on ne dort pas; une femme qui aurait pu passer pour idéede, si elle n’éût rayonné de charmes terrestres. Ses cheveux noirs coulaient, comme de l’ébéne en fusion, sur des épaules qu’on ne rencontre que sur les gravures des keepsakes ; elle livrait beaucoup à l’œil avec toute l’insoucieuse ignorance d’une jeune miss qui sort de pension. Sa figure rappelait ces types extraordinaires dés femmes de Chester, les reines du Làncàshire ; de grands yeux noirs avec un cil léger, comme un aro délié lait à
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l'encre de Chine; un nez désespérant de perfection , et pourtant bien éloigné du modèle grec , des joues dont l’incarnat arrivait, par de merveilleuses dégradations à la nuance du lis; une bouche en cœur comme une feuille de rose découpée; et puis un ensemble qui résumait admirablement ces harmonieux détails, et un sourire à dorer de rayons les nuits d’Young. Ajoutons avec Thistoirc qu’elle avait une robe de popeline si bien ajustée, qu’elle aurait pu être signée Palmyre. Cette robe sortait pourtant des'ateliers de Betty Cbelding; elle avait été originairement fort mal faite, mais le corps était si beau qu’il avait corrigé la robe. Ce fut cette femme qui servit pour trois pences de soda-tcaUr à John Lively.
Notre jeune homme buvait le soda et tenait ses yeux üxés sur cette Anglaise incroyable; depuis longtemps même il avait fini de boire, et il avait laissé ses yeux où ils étaient : le soir l’eût trouvé dans cette position , si le cocher, qui n’aimait pas les Anglmses , parce qu’il était Irlandais, ne l'eût rappelé à son poste de voyageur. John Lively se laissa remorquer jusqu’à la voiture, et prit un coin de banquette en out-side, derrière le siège où un véritable gentleman l’avait remplacé.
Les quatre chevaux, les crinières au vent, se précipitèrent sur la route d’Oxford. John LiVely ne remarqua pas les airs de fierté que prenait avec lui le gentleman ; il • regardait fuir le cottage qui semblait courir à l’horizonvers Bucks, tandis qu’il était emporté, lui, en sens contraire; il se croyait écartelé à quatre chevaux. « Ils vont bien lentement ces chevaux, dit le gentleman. » A cette parole, John Lively tressaillit de pitié , et lança un sourire dédaigneux à son fier remplaçant du siège.
— Vous trouvez que mes chevaux vont bien lentement monsieur Copperas, dit le cocher.
— Ils vont toujours lentement les chevaux, répondit M. Copperas : enfln ils font ce qu’ils peuvent, ces pauvres hôtes ! ils ne sont pas à la vapeur.
— Ils ne font pas explosion non plus, monsieur Copperas Vous parlez comme un cocher.
— Et vous comme un ingénieur du chemin de fer do Manchester.
M. Copperas se retourna vers John Lively, haussa les épaules, et se mit à siffler un air qui n’existait pas.
On arrivait, en ce moment, à l’entrée d’un bois, sur le sommet de la montagne d’où l’on découvre l’immense et magnifique plaine du comté d’Oxford. John Lively jeta un dernier coup d’œil sur la cime des arbres qui s’abaissaient derrière lui, et poussa un long soupir.
Le cocher avait entendu le soupir de Lively, et il en avait pris note : Lively était Irlandais comme lui ; le cocher attendit l’heure du dîner à Oxford pour lui donner quelques consolations, ainsi que cela doit se faire entre compatriotes, en pays étranger.
A Oxford, ladiligence s’arrêta devant Stoann-tnn.M.Gopperas descendit du siège et le cocher débarrassé d’un voisin importun, dit à Lively : — Ce M. Copperas est bien fier, il vous a fait de la peine : je l’ai compris.
— Ce voyageur , dit Lively vous voua êtes trompé Patrick, je n’ai pas pris garde à lui. <
— Âht c’est un homme bien méchant! Encore vingt hommes comme lui, et il n’y a plus un seul cocher en Angleterre. Ils tueront les cochers !
— Ce M. Copperas a tué des cochers ?
HISTOmE d’dWK COLLINS
■— n en a tué cent déjà !
— Cent cochers ! et on ne l’a pas pendu I
— Est-ce qu’on pend quelqu’un maintenant?.... Mais descendons, et allons dîner, nous parlerons de cela plus tard.
Le dîner attendait les voyageurs, à l’inverse de France, où les voyageurs attendent le dîner. Le land-lord, en habit noir, enrichi de manchettes , découpa une colline de bœuf rôti et fît écumer le porter Barclay- Perkins dans tous les verres. John Lively mangea peu, et sortit pour acheter une paire de gants blancs, et rêver à la dame du cottage de Bucks.
On seremiten route pour Birmingham à l’issuedu dîner.
— M. Copperas s’arrête à Oxford, dit le cocher à Lively, vous pouvez vous asseoir sur le siège.
Lively mit ses gants, roula ses cheveux d’un blond de ilamme, assujettitüèrement sur sa tête son qui capit ille facit de castor fin, et prit le siège d’assaut. Les chevaux exécutèrent un quatuor de hennissements, comme une ouverture de départ, et firent trembler sous leurs bonds la double file de colonnades moresques, espagnoles, gothiques, italiennes qui bordent la merveilleuse rue d’Oiford.
A toutes les vitres des kiosques et des balcons suspendus aux riantes maisons de cette rue s’étaient encadrées d’immobiles têtes d’Anglaises qui regardaient passer la voiture; on aurait cru voir, sur un étalage monumental, cent livraisons à l’aquarelle des femmes de Shakspeare et de Byron. Lively feuilleta tout cet album avec ses yeux et se retourna vers le midi en soupirant. Oh ! la dame du cottage aurait fait briser de jalousie toutes ces vitres si elle se fût montrée un seul instant à Oxford !
i.fA àS-eLAiéfeg
La diligence entre dans la campagnê 8uf la i^OUiè de fleurs de gazon, de pins, de cerisiers qui conduit ûit charmant village A'Old^-Wostook. Ôfl àpel*$oit bientôt les hauts massifs d’ombragee qui ctjutôntient le château du Vieux* Wostook, où personne ne se souvient de Cromwell. Soyéi Cromwell après cela !
John Lively ne pensait pas â CromWell. üh fantôme le suivait au vol dans cêttè WUté gi*aciétise où le Sô* leil couchant d’été laissait tombei* taùt d’àmôur poür lâ nuit.
— Vous péüBezdoûc tôüjoürs â votre aventure? dit Patrick à Lively ; vous êtes taciturne comme un Anglais, monsieur r/rtsfcm«n !
— Je regarde la campagne, dit Lively; elle est assez belle, mais j’aime mieux notre Eriîln.
— AhI je crois bien! nous tt’én voudrions pas de ce vieux Wostoock pour y loger des pourceaux. Avez-vous revu notre Irlande, monsieur Lively, depuis la mort de votre père ?
— Non. Qu’irais-jc faire en Irlande? souffrir et voir souffrir.
— Vous avez raison. C’était un bien honnête homme votre pôrél Je l’ai conduit cent fois de Liverpool â Birmingham, avant l'inventioU de ces maudits chemins de fer. Votre pète ne doit pas vous avoir laissé grand’chose, il était si honnête!
-^11 re m’a rien laissé du tout; moins que rien, une cabane du côté do Strafford, sur la route de Manchester.
— Et c’est là que VOUS vivez?
— Oui, Patrick, c’est là que ineurs. Le mois dernier encore je travaillais, à Manchester, dans la manufactura
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de soie de M. Lewis Schwabe; mais il a renvoyé ses ouvriers. Cependant je me trouve plus heureux que nos frères qui se couchent, à jeun, sur le seuil des palais de SakvilleStreet; je dors, moi, dans une cabane qui m'appartient.
— Vous aviez été cherchet du travail à Londres?
— Oui.
— Et vous n’avez rien trouvé?
Je n’ai passé que deux jours à Londres. Londres m’étouffait. Un verre de wisky et une patate de mon petit jaiv din, pour tout repas, dans ma cabane, j’aime mieux cela que mon couvert mis dans le palais du duc de Northum» * beil nd, à Charing-Cross,
— Oui, voilà parler en brave Irlandais I.... Pourtant quand il faut vivre...
— il n’est pas très-nécessaire de vivre.
— Vous n’êtes donc pas marié? vous n’avez point d’enfant?
— Non. Est-ce qu’un Irlandais doit se marier?... je me marierai quand je pourrai faire baptiser mes enfants au son de toutes les cloches de Dublin, dans la belle église de Saint-Patrick.
— Vous mourrez garçon.
— C’est plus facile que de mourir marié.
— Vous n’avez passé que deux jours à Londres, monsieur Livcly? vous n’avez donc rien vu?
— J’ai trop vu.... j’ai vu la femme avilie, et saint Paul apostat. Le troisième jour, je n’avais plus rien à voir, je suis parti.
— Comment vous ont-ils traite les Anglais que vous avez vus?
— J’étais Irlandais et pauvre.
— Assez.
— Croiriez-vous bien, Patrick, que le premier jour de
mon arrivée, j’aurais pu me persuader que les Anglais avaient fait une pièce de théâtre contre moi ? Écoutez. En arrivant, j’étais descendu à la Croix-d’Or, devant l’église f'o Saint-Martin, autre apostat; je me fis indiquer Farindon-Street, où j’avais une connaissance; on me dit : « C’est bi^n loin; prenez le Strand, à droite, et marchez deux milles devant vous. » Au bout de Fket-Street, je vis beaucoup de gens qui lisaient de grandes affiches de toutes couleurs. Figurez-vous mon étonnement, lorsqu’en jetant les yeux sur la première de ces affiches, je lus : Théâtre d'Adelphi; grande attraction; première représentation de I’Irlandais a Londres, farce en un acte. Un nuage me tomba sur les yeux; je ne vis plus rien; mon cœur se fondit, ma poitrine se brisa. Je marchai au hasard; je passai devant Faringdon-Street, large comme Sakville, et je ne le vis pas ; j’entrai dans une rue en face de moi, et je ne sortis de mon rêve que devant Saint-Paul. Ce temple est noir, comme si Dieu l’avait foudroyé ; il est entouré d’une ceinture de courtisanes et d’autres femmes folles de leur corps. Devant cette grande humiliation d’une église catholique, j’oubliai mon humiliation; je pardonnai à ceux qui avaient outragé Saint-Paul, la farce de VJrishmon in London ; mais je vis bien qu’il m’était impossible de vivre plus longtemps dans cet air, et mou départ fut arrêté pour le lendemain. Ce matin, je suis sorti de Londres en secouant la poussière de mes pieds, et je n’y rentrerai plus. ,
— Oh ! vous y rentrerez, monsieur Lively,
BISTOraB O’üNE COLLINB
— Oui , quand les Anglais auront inventé le eotnforto’ ble de l’âme, eux qui ont épuisé leur génie à songer au corps.
— Ah ! il faut être juste, monsieur Lively, même envers les Anglais ; voyez s’il est possible de rencontrer une route mieux tenue : les chevaux même s’en réjouissent, ils sont heureux de voyager. Regardez cette rivière charmante qui coule devant ce Joli village de Stratford; regardez ce pont que nous allons passer ; j’aime mieux ce pont que London- Bridge; c’est un pont à mettre sous cloche; un pont si mignon et qui est divisé en trois allées, avec des rampes pour les piétons, et deux trottoirs. Regardez cette route qui descend à Hamley : c’est une allée de jardin, et à droite et à gauche toujours des trottoirs, avec une bordure de fleurs, pour les piétons; pauvres malheureux ! on leur a mis du velours sous les pieds...
— Et du bronze dans le cœur, Patrick. Et puis, où mène-t-elle, cette route? à Londres, où la prostitution coule sur les trottoirs; à Birmingham, où l’industrie a égorgé Dieu avec un couteau d’acier.
— Ah ! monsieur Lively, le malheur a aigri votre caractère; si vous étiez riche, vous seriez plus tolérant. On est triste à jeun, et joyeux après dîner. Moi, je suis quelquefois comme vous. Quand le chemin de fer me chassa de la route de Liverpool, je voulus me noyer dans la Mersey. Je ne me noyai pas, et je fis bien. On me donna du service sur la route de Birmingham à Londres, et je vécus.
— Oui, mais l’an prochain, pauvre Patrick, le rail-way te chassera de la route de Londres, et tu voudras te noyer dans cette jolie rivière de Stratford que tu admires aujourd’hui. Ce n’est pas sur la route deBirminghan àManches-
ter qu'on te donnera du service, puisqu’on travaille à rembranchement; on te chassera de partout. L’industrie est une belle chose, mais elle fait vivre le fer et mourir l’homme. Un jour M. Copperas, l’ingénieur, te fera passer un wagon sur le corps.
— Vous avez raison, monsieur Lively.... et ce n’est pas moi que je plains.... je plains mes pauvres chevaux, qui seront forcés de quitter cette belle route qu’ils aiment tant! On les enverra à Londres; ils stationneront à Haj/^ Market ou à Trafalgar-Place; ils sécheront d’ennui devant un cabriolet patent-safety; ou bien ce qui est pis, ils traîneront un omnibus de Mantion-Houseà, Kensington-Garden. Oh! les larmes me viennent aux yeux... Je voudrais voir oe M. Copperas roué vif!
— Patrick, souviens-toi que tu es catholique! Tu dois pardonner à M. Copperas.
— Soit! je lui pardonne; mais qu’ü ne tombe jamais sous ma main !
Les deux Irlandais cessèrent de parler au tomber du jour. Entre le village d’Hamley et Birmingham, John Lively rompit le silence, et il dit à Patrick :
— Vous arrêtez-vous quelquefois à ce petit cottage de Bucks, où nous avons pris du soda-^aler?
— Oui, monsieur Lively, quelquefois; tantôt je m’arrête à Chepping-Wicombe , tantôt à Eigh-Wicombe, tantôt à Bucks.
— Connaissez-vous cette dame qui noos a versé du soda?
— Non, c’est la première fois que je la vois; elle m’a paru très-belle, cette dame.
— Ne trouvez-vous pas singulier qu’une femme si belle
Diÿiîii'êd by
HlSTOmE D*UNE COLLCm 87
M si bien mise fasse an pareil métier, dans un pareil endroit?
— Mais... oui, je le trouve singulier, à présent que vous in*én parles... Est>ce que vous êtes amoureux de cette dame, monsieur Lively?
— Tais-toi, Patrick; cette femme m’étonne, voilà tout. Je donnerais les cinq livres qui me restent dans ma bourse pour connaître l’histoire de cette dame.
— Ce serait peut-être trop payé.
— Je les donnerais volontiers.
— Eh bien! je crois pouvoir vous économiser cette
dépense... attendez... mon frère est aubergiste au Lion- Rouge à ’Wycombe; les aubergistes savent tout; je le questionnerai demain sur la dame du cottage, et nous saurons tout comme lui.
— Oh! tu me rendras service, Patrick... Oui... vois-tu... ceci se rattache à une autre histoire... un mystère...
— N’alleï pas plus loin, monsieur Lively; vous êtes embarrassé, mette»-vous 4 votre aise... Où logerez-vous à Birmingham?
— A Harl-Inn, Sur la place du Marché, en face de la Statue de Nelson.
— Je vous reverrai dânS trois jours.
— Oh ! mon cher Patrick, je te serrerai la main de bon cœur.
— Ah ! monsieur Lively, ce n’est pas du soda que vous avez bu, c’est du poiSdh anglais.
John Lively ne répliqua pas.
— Voilà Birmingham, dit Patrick.
Le ciel était pur, étant clartés sereines de la lune et dos étoiles. 6n pouvedt diètinguw confusément le palais gothi*
que de Grammar - Schoolt et les chapiteaux aériens de Toivn-Hall, deux merveilles modernes de l’architecture antique. L’immense ville se détachait sur l’horizon du ciel et semblait s’asseoir sur la Grande-Ourse, ce fauteuil de sept étoiles, et dormir, à l’air, comme un ouvrier laborieux qui se prépare aux fatigues du lendemain.
La cabane de John lâvely
Quatre jours après, John Lively se promenait sur la grande route de Birmingham à Hamley, six heures avant le passage de la diligence de Golden-Cross \ il espérait ainsi la faire arriver plus tôt, et il ne se trompait pas : pour devancer l’heure d’arrivée d'une voiture, il faut aller audevant d’elle jusqu’à son mi-chemin.
Le soleil était descendu à ce point de l’horizon où il se laisse regarder en face, et où il semble s’arrêter pour sourire aux impatients qui attendent son coucher. John Lively n’avait que cette montre céleste à consulter, et lui demandait l’heure à chaque instant , comme l’écolier au quart d’ennui qui précède la récréation. John Lively aurait bien voulu faire l’inverse du miracle de Josué, mais il lui fallut se résigner à son impuissance. Tous les bruits qui venaient de la plaine à son oreille se transformaient en roulement de voiture. Cette campagne, qui n’est qu’un haras magnifique, où bondissent des chevaux nus, gais et
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libres, lui envoyait des hennissements lointains qui le faisaient tressaillir : « Le voici , disait«il , je reconnais la voix des chevaux de Patrick !» Et il brûlait de ses regards la grande route, silencieuse et nue comme un ruban de sable découpé au désert, et jeté capricieusement sur la plus belle verdure du monde.
Enfin le soleil disparut à l’horizon, en léguant quelques rayons au crépuscule éternel des étés du Nord. A l’extrémité du chemin , il y avait des masses d’arbres arrondis comme un arc triomphal de verdure : c’était le point que John Lively dévorait du regard, et qu’il croyait voir luire dans l’ombre, en y lançant la flamme de ses yeux. Un corps noir et informe se détacha de cette voûte d’arbres; un piétinement bien connu, mêlé à des cris d’essieux et de roues, annonça la voiture de Patrick. Lively s’élança au-devant des chevaux ; Patrick ne le reconnut pas dans l’obscurité ; il vit un homme fou qui courait à un suicide équestre , et il arrêta brusquement ses chevaux , commo sur le bord d’une montagne à pic.
— Avez-vous une place pour moi en mtside? dit Lively d’une voix haletante.
— Ah! c’est vous, monsieur Lively!... Non, pas uno place! Nous avons deux voyageurs de plus. Il m’est défendu de m’arrêter. Adieu: dans une heure à Birmingham.
Et les chevaux, comprimés quelque temps, bon(lirc:it sous les rênes détendues.
— A Birmingham ! dit Lively ; et il allongea le pas sur le grand chemin.
« Que va-t-il m’apprendre à Birmingham ? disait Lively,