LES NTJIT8 AN0LM8ES
dans un monologue intérieur A Birmingham ? Patrick
a appuyé sur le mot. Il a deviné que j’avais été saisi à la vue de cette femme, et il a prononcé Birmingham avec un accent qui, je crois, signifiait : Soyez tranquille, j’ai quelque chose d’heureux à vous annoncer... Birmingham I adieu; dans une heure à Birmingham! Quel mystère! une divinité du ciel qui vend du soda-vater en rase campagne, et qui paraît fort contente de son état !... Patrick sait déjà tout; son secret vient de passer au galop, là, devant moi.
Une pensée a été donnée à cette adorable femme, là dans cet air que je respire et que je bois... Voilà donc l’amour! il vous arrête, comme un bandit, sur une grande route, i et vous dit: Meurs sans moi, ou vis avec moi!... Faut-il mourir, faut-il vivre ?... Courons à Birmingham. » |
John Lively avait dans le cœur toute la fougue d’un Irlandais de vingt-quatre ans ; mais à cet âge, il avait déjà perdu un trésor d’illusions, parce que la pensée et le | malheur précoces lui avaient tenu lieu d’expérience, n apportait au monde le naturel inquiet et orageux du solitaire qui est descendu de la montagne pour bâtir sa hutte au bord de la mer : le grand spectacle de l’Océan du nord ; la campagne irlandaise, avec ses ondulations de verdure ; scs lacs mystérieux où le ciel vient boire, comme dans une coupe taillée dans la montagne ; cette nature énergique, encore défendue contre la civilisation par une ceinture de rochers, d’abîmes, de tempêtes, tout donne à l’Irlandais le caractère puissant de l’homme primitif, et lui assure la vénération des peuples, à une époque où les peuples ne vénèrent plus rien. John Lively était plus malheureux qu’un autre de ses compatriotes, parce qu’il était sorti de sa citadelle, èt qu’il venait se heurter, avec
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ses passions^ aux angles d’une société qui ne le comprenait pas. C’était un épisode vivant jeté dans lô drame industriel de l’Angletefre.
John Lively s’était assis contre la grille du grand marché de Birmingham, et il attendait Patrick qui pansait ses chevaux. La nuit était sombre, et tout homme qui passait devant Hart-Inn était Patrick pour John Lively.
EnQn le cocher irlandais arriva; il était essoufflé, car il avait gravi, en courant, la rue escarpée ^üi monte au monument de Nelson. Lively le reçut dans ses bras, et son silence et ses serrements de main étaient plus désireux de réponse que vingt points d’interrogation.
— Grande nouvelle I dit Patrick ; grande nouvelle I Laisses-moi me remettre un peu.
— Ah ! dites ! je vous écoute... RemetteS-vous... Montons dans Nevo-Streeti nous serons plus à notre aise... Grande nouvelle I voyons !
— Oui, monsieur Lively; grande nouvelle! L’embranchement du chemin de fer de Manchester n’aura pas lieu.
— Ahl
— Je viens de conduire M. Copperas d’Osford à Birmingham. M. Copperas s’était arrêté à Oxford pour consulter un célèbre étudiant qui étudie lès chemins de fer, et pour voir trois des plus riches actionnaires ; il m’a tout dit, tout. En voyage, on n’a pas de secrets. FJgurez-vons que du côté de Stafford ou de Witmore, Je nè sais pas bien, il y a des marécages, des pol* de cent pieds de profondeur avec du gazon par-dessus ; les ingénieurs ont sondé le terrain, et ils se sont enfoncés dans le gazon jusqu’au nez. J’aurais donné une couronn* pour voir cela...
■ et énsuite #•«
LES NÜIT3 ANGLAISES
— Avez-vous VU votre frère l’aubergiste du Lt'on Rouge, à 'Wycombe? dit Lively.
— Oui, oui, attendez... Les ingénieurs ont dit : Il est impossible d’établir des ratksur ces marécages; que feronsnous donc! Nous ne ferons rien. Un autre a dit: il faut détruire ces marais et les dessécher à la vapeur ; c’était un savant celui-là. Il a demandé vingt ans pour dessécher. Laissons-les faire, ils se dessécheront sur ces marais, eux,
et en attendant, le cocher vivra, le cheval vivra honora-
blement; l’aubergiste ne mourra pas de faim. Nous sommes sauvés pour vingt ans.
— Et que vous a dit votre frère sur la dame du cottage de Bucks I
— Ah ! j’ai vu mon frère... oh ! je n’ai pas oublié votre commission !
— Eh bien ! que vous a dit votre frère sur la dame du cottage?
— Il ne m’a rien dit du tout.
— Rien ?
— Absolument rien, mon frère ne la connaît pas, mon frère ne l’a jamais vue et n’en a jamais entendu parler.
— Mais n’avez-vous pas questionné d’autres voisins, parmi vos connaissances?
— Oui, j’ai questionné beaucôup de monde : personne ne connaît cette dame. Ce matin, je me suis arrêté chez elle pour la questionner; je lui ai demandé un verre de Porto : je l’ai hu; je lui ai offert mon argent, elle l’a re- • fusé, comme elle me fait toujours, dans l’espoir que je lui amènerai des pratiques; je connais cette ûnesse. Il y avait dans le collage trois membres de la société de titotal-absti^ nence, deLiverpool, qui voyagent, à pied, dans leMiddle-
mSTOTRT: ■n’irvK coixwe 93
scx, pour recruter des sociétaires. Ces trois membres ont bu vingt pintes de porter wi(e-bread, deux flacons de wisky, et trois de claret,pour célébrer l’abstinence. Quand ils se sont levés pour payer, la dame a refusé l’argent; c’est encore une finesse pour attirer chez elle toute la société’ de tilotal-abslinence, qui se compose de cinq cents membres, tous buveurs renommés. Voilà tout ce que je puis vous dire aujourd’hui.
— ïu n’as donc pas parlé à la dame?
— Je n’ai pas eu le temps; et puis, elle m’a regardé avec tant de bonté, que je n’ai pas eu le courage de lui adresser la parole; un ange est plus redoutable qu’un démon.
— Ainsi, nous ne sommes pas plus avancés qu’il y a cinq jours I
— Pas davantage. Cependant, je vous apprendrai qu’elle portait ce matin une robe de soie feuille morte, et qu’elle avait des roses dans ses cheveux.
— Et que penses-tu de cette femme?
— Je pense que c’est la femme d’un lord qui a fait un pari.
— Tu la crois mariée?
— Elle n’a pas Pair d’être mariée; et cependant quand on la regarde bien, elle n’a pas l’air d’être demoiselle; c’est fort embarrassant. Je la crois veuve, pour tout arranger.
— Veuve, si jeune!
— On peut être veuve à seize ans, si le mari meurt après un an de mariage. Enfin, puisque vous tenez tant à cette dame, monsieur Lively, allez prendre un logement à Bucks, et vous irez, tous les jours, boire du ioda chez elle;
94 LE6 Kurrs anglaises
à la fin de la semaine, vous en saurez plus, pent-âtra, que vous n’en voudrez savoir.
— Ce bon Patrick! j’irai m’établir à Bucks, comme un lord, moi! Il me reste trois guinées, mon ami..., c’est trois jours à vivre.
— Vendez votre cabane.
— Pour mille Uvres, je ne la vendrais pas... Mon pèro y est mort 1
— C’est difTérent Si j’avais de l’argent, je vous en prêterais; mais...
— Merci, Patrick... merci... j’attendr^. Patrick, je ne» dors pas depuis trois nuits...
— A.h ! vous êtes pris, ça se voit, je reconnais-là Irlandais.
— Le souvenir de cette femme m’inquiète.,, je serais plus tranquille, si je lui avais paflé une seule fois.
— Allez à Bucks.
— Non, non, j’irai chez moi; et puis j’irai à Manchester, je travaillerai; je gagnerai de l’argept, dussé-je faire des briques à Salford! je vivrai de peu pour gagner davantage.
— Et quand vous aurez ramassé quelques s/mveraias, vous irez au cottage; vous le trouverez vide; quelque fils de lord, acheteur de femmes, aura passé par là.
— Oh! si cette figure d’ange mentait, il n’y aurait plus de vertu sur la terre !
— La vertu pauvre est bien exposée sur un grand chemin.
— Elle est plus exposée dans les villes... Cette femjne est, en plein air, sous la garde de Dieu.
— ■ Que Dieu la g>tfde bien !
msTomp: d’one collimb
OS
— Patrick, je te remercie de tout ce que tu as fait pour moi.. Que tout soit fiai là... J’ai oublié un instant ma mi« scre; moi, le pauvre Irlandais! J’ai songé à l’amour, à la femme habillée de soie, au mariage, au bonheur !... Quelle folie ! j’ai dormi; me voici réveillé. Adieu, Patrick, je vais rentrer dans ma cabane; le tombeau de mon père me doit» nera de sages conseils.
John Lively serra la main de Patrick, et il regagna mélancoliquement sa modeste auberge sur la place du Marché.
Le lendemain, il avait recommencé sa vie d’anachorète, dans sa cabane, non loin du village et du château de Staf* ford.
La solitude, au lieu de calmer les grandes passions, les alimente ; l’homme n’entend gronder la tempête de son cœur que dans le silence du désert Aux cités, les plaisirs faciles; aux campagnes, les passions inexorables. Lively se promenait le soir sur une petite colline couverte de cailloux, de bruyères et de plantes épineuses, et qui s’élevait derrière sa cabane. Là, jamais il ne donnait un regard aux belles plaines du Lancashire, ni à cet horizon vaste, où l’inclinaison des terres annonce le voisinage de la mer. Cependant l’Irlande , son doux pays , nageait sous cette zone ! Pauvre Irlande! eUe était oubliée! Les yeux du jeune homme ne se détachaient pas des montagnes brumeuses, limites de rOxfordshire. C’est là qu’il y avait une vie, un amour, un mystère, un paradis.
Cependant les cinq guinées avaient disparu, il fallut que John Lively descendît des hauteurs de la pensée aux détails ignobles de l’existenceprosaïque. Il lui restait trois choses à choisir : la misère, le suicide, ou le travail.
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Lively serra vivement ses bras contre sa poitrine, et dit : — Demain j’irai faire rougir des briques au bourg de Salford.
n n’avait pas remarqué, dans scs contemplations, deux hommes qui étaient descendus de cheval devant la porte de sa cabane ; il tressaillit même dès qu’il les aperçut si près de lui, surtout en reconnaissant l’un d’eux, M. Gopperas, son ennemi de voyage. Ce qui le rassura, c’est que M. Gopperas avait un air riant, et qu’il saluait avec une affabilité tout irlandaise ou française.
— Nous nous excusons bien de nous présenter ainsi, sans nous faire annoncer, dit M. Gopperas : c’est à M. John Lively que nous avons l’honneur de parler?
— Oui, dit le jeune homme, d’un ton sec.
M. Gopperas ne remarqua pas le ton.
— Sir John Lively, poursuivit M. Gopperas, vous êtes, m’a-t-on dit, le propriétaire de cette campagne?
— On vous a trompé. Gette cabane appartient au tombeau de mon père ; la campagne appartient à la famille de Stafford.
— Je vous en félicite. Cette campagne n’est qu’un marais; vous devez avoir des fièvres en été?
— Je n’ai jamais eu la fièvre. Monsieur.
— C’est que le voisinage des marécages est très-dangereux.
— Liverpool a été bâti sur un marais ; son nom l’indique bien.
— Oui, le marais du Liver; ce sont même les armes de la ville: un Liver, qui n’est autre chose qu’un héron ou une grue, en pal, sur un champ d’azur marécageux. Mais depuis cent cinquante ans, le marécage a disparu.
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— Est-ce que nous allons faire une longue dissertation sur les marécages? dit Lively en croisant les bras.
— Non, non, sir Lively, nous venons vous proposer une petite affaire. Avez-vous quelque petit terrain à vendre, au vol du chapon, quelque arête de colline, quelque peu de gravier, un rien? je vais vous parler franchement, parce qu’en affaires la meilleure finesse c’est la franchise. Nous avons quelques pieds de rails de l’embranchement à faire passer de ce côté ; ici, ou un peu loin, si je ne m’arrange pas avec vous. Nous cherchons quelques toises de terrain sec, qui n’aient pas trempé dans cette espèce de conspiration que les marécages ont faite contre nos chemins de fer.
— Monsieur, je ne puis rien vous céder, par une excellente raison : je ne possède rien.
— Ah! vous ne possédez rien!... Au reste, si vous possédiez, nous aurions le désagrément de ne pouvoir vous enrichir ; nous voulions faire un appel à votre patriotisme...
— Je n’appartiens pas au comté. Monsieur.
— Mais vous appartenez à la nation ; vous êtes Anglais...
— Irlandais.
— Irlandais, encore mieux ; un client du grand O’Conncll, un fils de la verte Erinn. Mon aïeul était Irlandais; j’ai du sang irlandais dans les veines, et deux actions dans le chemin de fer de Kingston à Dublin. Vous voyez que nous sommes à peu près compatriotes.
— Soit. *
— A qui appartient celte colline où vous vous promeniez ?
— A moi, Monsieur; vous voyez que je ne mens pas en vous disant que je ne possède rien.
— Au fait, cela ressemble assez à la bruyère des sorcières de Macbeth. On ne retirerait pas dix shillings des chardons de celte colline. Permettez-vous que nous l’examinions un instant?
— £xaminez-la; je vous défie d’y faire pousser un grain de seigle.
— Pieryes sur pierres, pierres sur pierres ; pas un atome de terre végétale !... Il doit y avoir des insectes venimeux au mois d’août... Ah ! voilà de la ciguë ! cicula, prenez bien garde de toucher à celte plante !... Notre projet serait d’écorner un tant soit peu cette coUine, pour y loger à sec quelques toises de rail', de cette manière, le chemin passerait sous votre croisée, ce qui donnerait subitement une valeur considérable à votre propriété. Nous n’exigeons rien pour ce travail ; nous sommes ravis d’être utiles à un brave Irlandais.
— Ah ! vous n’exigez rien ; c’est fort généreux, vraiment. Et croyez-vous donc. Monsieur, que je ne tiens pas à ma colline, moi, tout indigente qu’elle est? C’est la colline de mon père ; le premier coup de marteau que vous donneriez dans ses entrailles, je le ressentirais dans les miennes. Et vous faites sonner bien haut votre générosité qui ne me demande rien pour que j e vous laisse éventrer ma chère colline I voilà qui est singulier !
— Ces Irlandais sont tons les mêmes : voyez quel feu I quelle charmante colère ! Eh bien 1 voyons : nous ferons verser la mesure, nous vous offrirons quelque chose ; nous couperons votre colline, là, nous vous ferons un vallon; vous aurez deux collines au lieu d’une, sans compter l’a-
nUTOniE o’uM£ collimb 99
vautage que vous retirerez de la proximité du rail-way, et nous vous donnons cinquante livres comptant.
John Lively ûxala terre, étpuis tourna ses yeux vers le midi. •
— Cinquante livresj dit-U,i c’est bieh peu.
— Mais notez bien que nous vous laissons deux collines; nous vous achetons le droit de passer dans le vallon.
— Mettez cent livres, et tout est dit; je signe.
— Savez-vous, sir, que le rail-way nous coûtera 130,000 livres ?
— AJ outez-en cinquante, cela ne vous ruinera pas.
— Cent livres ! sir Lively, vous n’ôtes pas rond en affaires.
— Je suis pauvre. Monsieur.
— Vous êtes pauvre, sir Lively I vous êtes pauvre ! oh l alors, c’est une affaire conclue. Adjugé pour cent livres ! Monte^ le cheval de mon ami, et allons signer le contrat. U n’est jamais trop tôt pour faire une bonne action. A cheval !
Gopperas fit courir le mouchoir sur ses yeux, comme s’il eût essuyé des larmes d’attendrissement.
Et se tournant vers son ami, pendant que Lively fermait la porte de sa cabane :
— Comment le trouves-tu, lui dit-il, celui-là? H est plus stupide qu’un Irlandais ordinaire ; on pourrait en faire deux Irlandais.
John Lively leva ses yeux au ciel pour le remercier, monta à cheval et suivit la direction de Manchester. A l’angle du chemin de Stafford, il se retourna du côté do Birmingham, comme pour lui dire : A demain!
lOO
La dama do oottaga
Lorsqu’on traverse la campagne anglaise, on est étonné du nombre incroyable de troupeaux qui couvrent les pâturages; mais, ce qui étonne encore davantage, c’est l’absence des bergers.il n’y a pas de bergers. Onvousdit bien que cette profession pastorale a dû être supprimée depuis l’anéantissement des loups, mais cela n’explique pas assez l’anéantissement des pasteurs. D’ailleurs, le paysagey perd, etla poésie bucolique aussi. Cependant, on m’a montré, sur la route deCrewe, un monsieur couvert d’une longue redingote bleue, à double collet, avec des bottes à l’écuyère, un castor de baronnet, un jabot, des gants, et une canne à pomme; ce monsieur était un berger, un Tityre anglais. En effet, il conduisait une douzaine de brebis àCrewe, et lisait le Times. Le berger anglais dédaigne donc la prairie, et ne hante que le grand chemin.
John Lively portait ce costume pastoral que je viens de détailler, lorsqu’il sortit d’Oxford, avec douze banks~ notes de cinq livres en portefeuille; il avait dépensé le reste à Manchester, en diverses emplettes de premicro nécessité. Notre jeune homme avait quitté la voiture à Oxford, et envoyé sa malle de cuir pleine d’effets neufs, à l’auberge du Lion-Rouge, à Chepping-'Wycombe. Il achevait son voyage à pied, et dans une sorte de déguisement.
 quatre heures du soir, il découvrit à l’horizou lu cha-
mSTOIRK Ü’UNT? COLLINE!
pelle bâtie sur la colline de Bucks, et les grands arbres qui bordent à droite le grand chemin. Il est inutile de parler des palpitations de son cœur et du trouble de son esprit. Il lui semblait que son amour grandissait avec la plaine, et qu’il embrassait, de toute l’immensité de l’horizon, ce cottage isolé, divin palais d’une femme. Un air tiède, et tout retentissant du murmure des arbres et du chant des oiseaux, l’accompagnait comme un céleste ami, et semblait apporter à son oreille d’exquises contidences d’amour. Qu’allait-il faire au cottage? Il ne le savait pas; il n’avait point combiné de plan; sa jeune expérience lui disait que, dans les grandes occasions, l’homme doit se laisser faire par le hasard, cet habile régulateur de tout. Aussi, la moindre hésitation ne l’arrêta pas sur le seuil de la porte du cottage ; il entra lestement, comme un piéton ordinaire qui vient se désaltérer, et demanda du porter d’un ton délibéré qu’il s’était noté artificiellement depuis Oxford.
Il s’assit épuisé de l’efTort; il lui sembla qu’il avait rendu son âme dans un seul mot; sa tête reposait sur ses mains. Un pas léger et un frissonnement de satin le firent tressaillir; un bras d’ivoire s’allongea sous sa ligure inclinée, et déposa sur la table une pinte de porter.
John Lively saisit d’une main convulsive l’anse qui luisait comme de l’argent neuf, et aspira le porter d’un trait; puis sa tête retomba sur ses mains.
Un instant après, il entendit encore le même pas et le même frôlement de robe, et un bras divin déposa sur la table une seconde pinte de porter. Oh ! cette fois, il se retourna vivement, mais il ne vit pas la figure de la femme..
La mystérieuse inconnue marchait vers la porte; elle
102 Les ntttts AïmtATass
s’arrêta sar le seuil et regarda le grand chemin : si elle se fût retournée en ce moment» elle aurait surpris Lively dans une crise d’extaso digne de pitié.
La dame regardait toujours le grand chemini et Lively regardait la dame dans l’immobilité du ravissement; elle ne se doutait pas que tant de silencieuse passion rugis-* sait autour d’elle; sa pose était pleine de nonchalance; sa robe largement échanerée laissait à découvert les épaules, où deux tours d’un collier de jais se déroulaient capricieusement, comme une inerustation d’ébène sur 'une amphore d’albâtre. Cette robe était une do ces étoffes aériennes que llrlande envoie aux étalages d’Everington à Ludgate-Street : la Soie voluptueuse et fluide accompagnait les ondulations du corps avec tant d’aisance, qu’on devinait que pas un pli de l’étoffe n’avait prémédité un mensonge et ne recélait une erreur.
L’arrivée d’un voyageur obligea la dame inconnue de rentrer au cottage. Son visage se révéla soudainement à Lively, comme le soleil quand il s’élance d’un nuage; elle illumina la salle ; elle l’embauma comme un temple ; elle sema des reflets d’or sur le bois et l’argile; elle enno blit toutes les vües choses de sa profession. C’était une déesse qui demandait des autels aux mendiants de la grande route.
Le nouveau voyageur était un mendiant, et sans doute un habitué de la maison, car il s’assit et ne demanda rien et fut sehri ai^éo une promptitude qui confondit John Lively. Bien plus, la dame lui présenta la pinte d’hafnaff avec un sourire divin. Le mendiant but et dit : Il fait bien ehaud aujourd hui. A l’instant, la dame lui servit une seconde pinte A'hàfmffé
HtSTOttlî n’üNE COttTtCa 103
— n paraît, pensa Lively, que la seconde pinte est pardessus le marché.
— Très-bon Vhafnaff, dit le mendiant, meilleur que le porter, et plus rafraîchissant en été.
La dame s’inclina, comme pour le remercier de ce compliment flatteur; le mendiant reprit son bâton à la porte et sortit sans payer. ^
Lively saisit l’occasion au vol pour entrer en conversation^
— Madame, madame, il ne vous a pas payé, ce... voyageur!
— Oui, je le sais, dit la dame, avec un sourire céleste; que puis-je lui demander? c’est un pauvre voyageur.
C’était la première fois que Lively entendait cette voix. Jamais la brise du midi dans les pins de l’Irlande, l’harmonie des nuits sur les collines maternelles, la voix lascive des vagues de Kingston, cette voix qui vient des îles voisines et meurt dans le golfe; jamais les mélodies agrestes qui montent des lacs de l’Erinn n’avaient ravi le cœur de Lively, comme ces paroles qui venaient de glisser sur le velours rose des lèvres d'une femme. Il aurait voulu recueillir l’air odorant où s’était évaporé le son do cette voix musicale, sortie d’un timbre d’or. Il se tut avec une sorte de honte, car il aurait craint de profaner par ion organe rude cette atmosphère retentissante encore d’une suave mélodie, cette enceinte sacrée, où l’ange avait laissé tomber un écho du ciel.
n se leva, faible et tremblant, et présenta, les yeux baissés, une demi-guinée à la dame inconnue.
— Gardez votre argent, mon ami, lui dit-elle ; vous en aurez besoin.
LES NoITS ANGLAISES
Lively n'osa insister ; il sortit machinalement, et mar- | cha, par instinct plutôt que par intention, sur la route de "Wycombe. Il ne savait à laquelle de ses pensées donner audience; elles lui arrivaient à flots, et chaque pensée avait un voile de mystère; il ne rencontrait que l’inconnu. Au bout de toutes ses conjectures, il ne voyait jamais que deux vérités évidentes : une femme adorable et un amour désespéré. ^
Sur la porte du Lion- Rouge il trouva l’aubergiste, qui i lui dit :
— Vous êtes John Lively, si je ne me trompe?
Il regairda fixement l’aubergiste, et ôt un signe affirmatif.
— Voilà une lettre pour vous, dit l’aubergiste.
Lively prit la lettre avec nonchalance, l’ouvrit et lut :
Birmingham, 28 juin 1836.
« Sir John Lively,
» D’après les ordres que vous m’avez donnés, je me suis » établi chez vous pour surveiller les travaux que M. Cop- » peras fait exécuter sur votre colline. J’ai déjà eu trois » disputes avec M. Copperas. A la première, il vous avait n traité d’imbécile, devant moi ; à la seconde, il avait in- » sulté mes chevaux; à la troisième, c’était plus grave.
» Vous savez qu’il est convenu qu’il ne coupera la coUino » que sur un côté, afin de vous laisser une colline à peu » près entière, sauf un petit morceau. Pas du tout; je l’ai » surpris, ce matin, faisant des plans et un tracé pour » couper votre colline en deux parties égales. — Qu’allez- » vous faire, lui ai-je dit. Monsieur? vous oubliez nos » conventions; je ne souffrirai pas cela; je me ferai plq-
niSTOIUE d’lKE COLLINS lOS
» tôt couper en deux moi-même. Il m’a menacé d’un » poing, je l’ai menacé de deux, et si ce n’eût été par resn pect pour votre cabane, je l’aurais assommé comme un » bœuf. — Si c’est votre droit, faites-le valoir, m’a-t- » il dit. — Bien! ai-je répondu. Et jai couru à Birrainï) gham, pour amener deux policemen. Avant de repartir, » j’ai voulu vous écrire pour vous demander vos ordres. » Mes policemen sont prêts. Prompte réponse, ou votre » colline est perdue.
» Votre dévoué intendant,
» PATniCK. »
« Adressez votre réponse à Arthur Graves, cuisinier à Rotjal-Hotel, New-Slreet, à côté du théâtre, à Birmiugham. »
— Que m’importe ma colline! s’écria Lively en jetant la lettre de Patrick.
L’aubergiste s’avança et lui dit :
— Vous avez une réponse à me remettre ; le courrier va passer.
— Eh bien! dit Lively, qu’ils en fassent ce qu’ils voudront !
— Do quoi?
— De ma colline.
— Quelle colline ?
— Au diable!.... attendez... excusez-rnoi ; je suis dis»
trait...
— Vous êtes malade; voulez-vous une tasse do Ih ! ?
— Donnez-moi du papier et une plume.
— Vous ne voulez pas de thé ?
— Non,
106 LES mirrs anglaises
— Entrez au salon, tous trouverez ce qu’il faut pôur écrire.
— C’est bien.
Lively écrivit :
« Mon cher Patrick,
» Laisse mettre ma colline en pièces, et ne te mêle plu de rien. »
— Voilà la réponse que vous me demandez, diuil à l’aubergiste.
— Cette réponse est pour mon frère, je sais.
— Ah! oui, c’est jïste! vous êtes le frère de Patrick; excusez-moi, j’ai pris un coup de soleil; je n’ai pas ma tête à moi.
— Mon frère m’a déjà parlé de vous.
— Oui, oui, à propos de...
— A propos de cette dame de là^bas. J’ai pris deê informations...
— Ah! de nouvelles informations... Voyons, dites ; que savez-vous?
— Il y a trois mois que cette dame a acheté ce cottage.
— Est-elle mariée ?
— Elle vit avec un vieux monsieur qu’elle appelle son père.
— Un vieux monsieur? très-vieux?
— Soixante ans.
— Qui est son père?
— A ce qu’on dit.
— Après?
— Elle dépense beaucoup d’argent à sa lnilelte.
— Elle gagne donc beaucoup?
— Elle ne gagne pas mal ; mais elle donne à boire gratis
HISTOIRE d’üNE colline 107
à tous les mendiants de la route ; ce qui fait qu'il y a, parci par-là, quelques riches fermiers avares qui vont boire au cottage, et ne paient pas. Moi, je la crois folle.
— Folle, parce qu’elle est charitable I
— C’est une idée que j’ai. Je ne crois pas les aubergistes charitables.
— Mais c’est une femme ! Savez- vous bien ce que c’est, une femme? un ange? une providence de grand chemin?
— Oui, oui; quand on paie, je suis une providence aussi; mais quand on ne paie pas, je fais mettre en prison.
— Voilà tout ce que vous savez?... Je vous remercie... Faites-moi conduire à ma chambre; j’ai besoin de repos. Je vais essayer de dormir un peu.
— Vous trouverez votre bagage dans votre chambre, n® 19. Je vous souhaite une bonne nuit... Vous ne soupez pas?
— Non, j’ai bien dîné, là-bas... avec du porter... Bonne nuit I
Le lendemain, c’était un dimanche. Lively, délivré de ce sommeil agité qui continue les émotions de la veille, ouvrit sa croisée, pour faire sa prière du matin. Le paysage qui se déroulait devant lui était magnifique. Plaines et collines verdoyaient au soleil levant ; le village de "Wycombe, couronné de tuiles rouges et riantes, et tout empanaché de tilleuls et de peupliers, semblait avoir revêtu un habit de fête. La grande route, bordée d’arbres et semée d’ombres flottantes, courait jusqu’à Bucks, dont le château dormait encore dans sa vaste alcôve de verdure. Le dimanche était écrit dans l’air : fête à la terre, fête au ciel.
Lively descendit à la salle basse, où l’aubergiste, déjà
108 LES •VTTTTÜ AVrtT ATSES
levé, lui servit Tine jatte de lait chaud et le félicita sur sa tournure de gentleman. Lively était habillé comme un riche manufacturier de Manchester; il avait des projets de visite. — Sir Lively, dit l’aubergiste, si vous fussiez descendu une heure plus tôt, vous auriez vu passer la belle dame en calèche, avec deux chevaux de poste.
Lively laissa tomber la jatte de lait sur la table, et il ouvrit la bouche pour faire une exclamation; mais sa langue se colla aux lèvres.
— Sir Lively, prenez ce verre de vvisky, dit l’aubergiste, vous êtes pâle comme la mort.
— Elle est donc partie! dit le jeune homme avec un effort de voix éteinte.
— Cela me rappelle, sir Lively, une chose que je ne vous ai pas dite hier soir, et que je ne sais que depuis trois jours... Prenez ce verre de vvisky... voici... Le dimanche, la belle dame ferme le cottage, et passe la journée à Londres; on dit qu’elle va entendre la messe à l’église de la Cité...
— Elle est!...
Lively tomba de faiblesse sur un fauteuil.
— Elle est catholique! murmura-t-il tout bas.
— Catholique, comme vous et moi; mais moi, je ne vais pas à la messe; je suis aubergiste.
— Elle est catholique!... Oh! c’est un ange du ciel! Dieu devait un miracle au pauvre enfant de la pauvre Irlande! Dieu a pris pitié de moi; il m’a choisi, entre tous mes frères qui souffrent, pour me donner un peu de ce bonheur qui accable tant d’hommes indignes de lui! Elle est catholique!... elle devait l’ètre ; j’aurais dû le devenir; la prédestination rayonne dans ses yeux.
HiSTOinE d’uxe colline lü'J
Lively se leva dans le délire de l’ex-altatioa...
— Je dis, s’écria-t-il...
L’aubergiste accourut.
— Un cheval! donnez-moi un bon cheval; en deux heures, je puis être à Londres, n’est-cc pas?
— Oui, sir Lively. Je vais vous donner un cheval dont vous serez content.
— Londres! je ne croyais plus le revoir! Oh! qui so flattera de pouvoir conduire sa vie ? La vie est entre les mains de Dieu!... Vite! vite! votre cheval!... point do selle; donnez-le moi nu, sans bride...
— Il n’a pas bu...
— Il boira l’air. Vite! vous dis-je; chaque minute do retard m’ouvre une veine.
— Voilà!... j’ai donné l’ordre, on vous le prépare; un peu de patience, sir Lively ; l’an prochain, vous aurez la chemin de fer qui passera là, devant vous.
— Elle est catholique! Oh! femme sainte et bénie!... Elle observe les œuvres de miséricorde; elle donne à boire à ceux qui ont soif!... Ah! voilà le cheval! merci... Où puis-je descendre, dans la Cité, près l’église catholique?
— A Wüe-Horse, dans le Cheapside. L’aubergiste est Irlandais.
— Justement mon cheval est blanc, je ne l’oublierai pas.
Et il s’élança, comme le vent, sur la route d’üxbridge.
En entrant à Londres , Lively fut obligé de ralentir le pas de son cheval. Comme il passait devant l’église , au clocher aigu, qui ferme Ueyent-Slreet, un policeman lui cria de chevaucher plus décemment, pour respecter la sainteté du dimanche. Il aurait fallu voir quel torrent de mépris
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tomba de la face de l’Irlandais à cette recommandation qui sortait d’une bouche impie.
— Je respecte la sainteté des lois, dit-il fièrement; et il mit son cheval au pas.
De quel regard il contempla cette tristesse que donne le dimanche à la Babel des hérésies I Comme il tressaillait de pitié en écoutant, sur son passage, les cloches de Sainte Martin et de Sainte-Marie-du-Strand, qtii appelaient les infidèles à l’autel des iconoclastes I
— ^ La prostitutioii même s’est rüise à l’ombre aujourd’hui ! dit-il; à quel saint exilé du ciel adresse-t-elle aussi sa prière de dérision?
Enfin< de désert en désert, il arriva dans le Cheapside, et de là il ne fit qu’un hond à l’église catholique de la Cité.
C’était coihme au temps de Dioclétien. Quelques fidèles se glissaient furtivement sous le porche et semblaient avoir peur de leur religion, dans cette ville où Rome a baptisé Cinq cents églises ; où l’on aperçoit de la seconde arche de London- Bridge cinquante clochers qui furent catholiques. John Lively entra, la tête haute, dans ces catacombes modernes, et s’agenouilla sur le parvis. Sa première pensée fut pour Dieu ; la seconde Il rougit de
honte de traîner sa passion dans le temple saint.
Six cierges brûlaient sur un autel indigent; quelques lambeaux de tenture cratiioisie pendaient aux pilastres du sanctuaire ; un vieux Christ, largement percé au cœur par Longin et Henri VIH, était enseveli dans l’ombre de l’abside. Un prêtre, à cheveux blancs, comme le Marcellin de la première persécution, monta les marches de l’autel et commença r/ntrotï. On entendait, parles vitres brisées,
HISTOIRE d’üNE colline 111
le son lent et lugubre de la cloche de Saint-Paul, qui demandait pardon à Dieu pour les hommes.
Le jeune Irlandais ne jeta pas un seul regard autour do lui. n suivit les prières de la messe, versets par versets, comme s’il n’y avait eu dans l’église que le prêtre pour célébrant et lui pour acolyte. A Vite missa est, il crut entendre comme une voix intérieure qui lui disait : « Ton sacrifice est sublime, et Dieu t’en tiendra compte un jour. »
La messe dite, il se leva et jeta un rapide coup d’œil dans l’église : elle était presque déserté; aussi, du premier coup d’œil, il aperçut à six pas de lui la belle et sainte inconnue qui priait. Sa mise était d’une simplicité qui pouvait passer pour de la négligence; elle avait ehfoui la richesse de ses cheveux sous un bonnët de tulle, sans grâce et sans fleurs ÿ elle portait une robe de l’étoffe la plus grossière et des mitaines de filet noir. Lively ne l’aurait pas reconnue, s’il l’avait moins aimée; heureux de lui avoir donné un Sèul regard , il sortit de l’église, et l’attendit dans la rue. Le quartier était désert.
Il n’attendit pas longtemps. Lively la vit se lever sous lè porche,' comme l’étoile de la mer ; mais il se sentit chanceler, lorsque la ravissante inconnue le regarda fixement avec un léger sourire. L’Irlandais se troubla; sa figure se contracta de rires et se mouilla de larmes ; puis, cédant à une inspiration qu’il n’avait pas le temps de peser, il ^ vança vers la dame du cottage , et , moitié pantomime;, moitié paroles décousues, il lui offrit son bras.
— Je vous ai vu prier à l’église, et j’accepte, dit la dame. Donnez-moi le bras jusqu’à Post-Office.
— Jusqu’au bout du monde, dit Lively à voix bas se.
— Monsieur a le bonheur d’être catholique?
— Oui, Madame.
— Irlandais, n’est-ce pas?
— Oui, Madame.
— Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que je vous ai vu quelque part.
— C’est possible. Madame.
— Je ne vous ai jamais vu à la messe, le dimanche, à notre église.
— Je n’habite pas Londres ordinairement.
— Vous avez de belles églises, à Dublin?
— Oui, Madame.
— Ici, la nôtre est dans un état déplorable. Si j’avais quatre mille livres, je les donnerais pour la rendre digne du culte.
— Mais, Madame quatre mille livres, à Londres, ce
n’est pas difficile à trouver...
— Oui, chez les non-conformistes, chez les dissidents ; mais chez les catholiques, c’est impossible.
— Oh 1 pourquoi impossible ?
— Monsieur, si j’avais un million, je ferais beaucoup de largesses de ce genre. Par exemple, je ferais rebâtir Notre- Dame-des-Sept-Douleurs sur la colline de Bucks.
— Oui, moi aussi, j’aime beaucoup la colline de Bucks.
— Ah ! la richesse est une belle chose, quand on s’en sert pour gagner le ciel.
— Oh ! oui, la richesse est une belle chose ! je voudrais avoir tout l’argent qui dort là, tout près, dans Hoyal-Exchange, pour le mettre aux pieds de quelque divinité terrestre qui sc chargerait de mon salut.
HISTOIIIE D’üNE colline 113
— Monsieur, je vous remercie bien de votre complaisance; voilà Post-Office, je suis chez moi.
Lively salua, balbutia quelques paroles, et, trop délicat pour espionner une femme qui garde quelque réserve avec un inconnu, il se retourna brusquement vers Saint-Paul.
— Combien me reste-il-dans mon portefeuille, dit-il... Cinquante guinées!... Avec cela il faut gagner quatre mille livres sterling ! C’est difficile, mais Dieu est grand !
Do convive
John Lively était assis à table dans la salle à dîner de Wtte-Horse. Il mangeait par habitude et non par besoin. A son côté s’ébaudissaient quelques-uns de ces joyeux convives qui mangent et boivent à heure fixe, et dont l’épiderme est à l’épreuve du chagrin, comme la cuirasse est à l’épreuve du menu plomb.
La salle retentissait de ces paroles nauséabondes qu’on appelle les charmes de la conversation. Chacun voulait user de son dimanche, jour d’abstinence pour le travail et d’intempérance pour la parole. Les deux voisins de Lively, surtout, faisaient une grande consommation de phrases dans cette orgie de propos ; ils paraissaient pourtant avoir dépassé l’âge des folies ; on les aurait même pris pour deux hommes sages avant le dîner. Lively n’eût pas voulu écouter ce qu’on disait à ses oreilles ; il lui semblait qu’il commettait une indiscrétion ; il écoutait donc comme il mangeait, sans le savoir.
— Oui, mon cher, disait l’un; il a suivi mon conseil, et il a bien fait.
— Âhi certes, U a très-bien fait, disait l’autre; je l’ai rencontré l’autre soir, au foyer de Drury-Lane, avec ses quatre maîtresses, comme un grand Turc; quatre femmes grandes comme moi, avec des robes de cachemire, et des pieds comme ma main.
— Mon Dieu! il pense sagement! Il est jeune et il est riche; il fait litière de bank~noies ; il boit du claret comme nous de Teau ; il dîne trois fois la semaine à Star and Carter à Richmond, avec ses quatre maîtresses, où il dépense vingt livres comme nous dépensons ici trois schillings. C’est un vrai Mahomet, un petit Byron.
— Et qui plus est, Highgate est son bourg-pourri ; nous le verrons aux Communes aux prochaines élections. 11 a acheté la moitié d’une rue à Highgate; vous savez, depuis le Club-Room jusqu’au pont qui passe sur la route deBedford.Ce mauvais sujet de Mawbrick ne donneraitpas maintenant sa fortune pour deux cent mille guinées; il a une action dans la brasserie Barclay <jui lui rapporte deux mille livres.
— 11 a aussi une bonne qualité, Mavrbrick;c’est la reconnaissance. Il se souvient qu’il me doit sa fortune; et voici un fait qui l’honoro ; le mois dernier je fus un peu gêné aux échéances ; il me manquait dix mille livres sterling ; je lui écrivis un petit mot, et U me les envoya par son domestique.
— Ah I c’est très-beau f je ne connaissais pas ce trait
— J’en fus si touché, moi, que je voulais le foire annoncer dans les papiers publics; il s’y opposa, lui, parce que, me dit-il : « Cela vous portera tort » Je cédai.
HISTOIBE d'oNE COLLINE U'â
— Très-bien !
— Vous avez poussé aussi le petit Shoilield, vous!
— Comment donc! vous savez qu’on parle de lui pour remplacer sir William Bentinck aux Indes.
— Possible ?
— Le lord-chancelier le protège et il sera norpmé. Shoffield a acheté l’autre jour, au comptant, soixante colonnes du Quadrant et la moitié de Regent’s-Circus. L’an dernier, il n’avait pas un shilling, pas un penny.
— Je le crois bien! il avait mangé tout son patrimoino avec cette fameuse Betty de Long acre, une femme qui a dévoré trois Gis de lord.
— ShoCIeld m’emprunta trente livres pour acheter une action sur un Fly qui allait d’Humgerford-Market à la Tour. Au bout de la semaine, il avait doublé son argent, au bout d’un mois il avait acheté le Fly ; il le vendit et acheta un arpent de terrain à Tottennham-Road, qu’il vendit le lendemain à un boucher d’Hampstead six mille livres. Une fois parti comme ça, vous savez que la fortune vous pousse sur un rail-way ; il n’y a que le premier million qui donne de la peine. Shoffield est aujourd’hui un Sardap napale. Je l’ai rencontré hier soir, devant le Zoological garden; il était avec deux écuyères d’Athsiey, dans une calèche de Milne, ce fameux carrossier Eydward-Road, visà-visHyde-Park.
— Et notre ami Storr, aussi, comment a-t-il commencé?
— Avec rien.
— Avec moins. Je lui prête un souverain, il va au club de Crawford, dans le Strand ; il gagne mille livres au creps, bien. Il sort, et va manger des écrevisses chez Moss. Bien. Il rentrait chez lui par Leicester-Square, lorsqu’il entend