I.t:s NUITS ANGI.A.TSES
tinter des couronnes au second étage d’une maison du Square ; il monte et gagne six mille livres en un instant; en six parolis, comme disent les Français. Il sort, et va manger un rumsteack et du saumon fumé, au coin de Caslle-Street. Bien. Il ne s’arrête pas là. — « Puisque j’ai été heureux deux fois, dit-il, j’irai à trois ; courons au salon de Piccadilly. » On jouait là un jeu d’enfer. Il y avait trente femmes, trente soleils : ces femmes l’animent ; il gagne dix mille livres, et donne vingt guinées à chacune; elles le portèrent en triomphe à Malborcugh-Street, où il demeurait. Le rusé coquin n’a plus joué. Il s’est mis dans le commerce, et aujourd’hui c’est un nabab...
Ce convive s’arrêta court, en prenant un air amical :
— Faites-moi le plaisir, dit-il à Lively,de me faire passer le jambon.
— Très-volontiers, dit Lively qui avait fini par s’intéresser à cette conversation , d’autant plus qu’elle n’avait pas du tout l’air d’être improvisé pour lui.
— Vous n’en prenez pas de jambon, vous. Monsieur? dit le convive à l’innocent Lively.
— J’en prendrai.
— Je vais vous en couper une tranche; à Londres, lo jambon est exquis.
— Exquis.
— Vous n’êtes pas de Londres, vous. Monsieur?
— Non, je suis... du Lancashire.
— Ça vaut bien le Kent. Les femmes sont fort belles dans le Lancashire. Monsieur est sans doute un armateur de Liverpool?
— Non, je voyage pour mon plaisir et pour mon instruction.
mSTOIRE D’t3NE COLLINE 117
— Heareux! heureux! C’est bien employer sa jeunesse. Excusez-uous, Monsieur... monsieur?
— Lively.
— Monsieur Lively, excusez-nous, nous avons fait beaucoup de bruit à votre côté; nous vous avons étourdi d’un bruit de paroles. Eh! que faire le dimanche? il faut manger, boire et parler. Parler, c’est ce qui coûte le moins.
— Mais, Monsieur, vous m’avez fait au contraire beaucoup de plaisir. J’aime les histoires des gens qui font fortune.
— -Ohl nous vous en raconterions à l’infini de ces histoires-là. Qui ne fait pas fortune aujourd’hui?
— Moi.
--Vous, sir Lively; avec votre âge, votre figure, votre position, vous ferez fortune quand vous voudrez, si vous ne l’avez pas faite déjà... Mais brisons là, c’est par complaisance que vous écoutez cette conversation : parlons d’autre chose... Mon Dieu ! que le dimanche est ennuyeux I on ne sait que dire; on épuise tous les sujets. On parle de ses affaires, ce qui est permis; mais on parle aussi des affaires d’autrui, ce qui souvent est défendu par la stricte probité.
« Voilà un parfait honnête homme, se dit Lively, et un homme bien amusant en conversation. »
Après le dîner, le convive amusant se leva et dit à Livcly: tt Monsieur, vous m’avez fait l’honneur de raediro votre nom; je vous dirai le mien: je suis Saint- Alban, Anglais de la vieille roche, puisque Alban est un saint anglais. Je dîne tous les jours à Whüp-Horse, et j’ai mon comptoir dans Cornhill, ici tout près, devant la banque.
LES NDIT3 ANGLAISES
Si VOUS avez quelque opération en tète, demandez Saint- Alban au premier cocher. Adieu, Monsieur. »
U sortit avec son ami.
Lively s’accouda sur la table, et donna un libre cours à ses pensées.
« La richesse a été inventée par le démon, se disait-il à lui-même, et pourtant il faut être riche pour vivre I Estil heureux ce M. Saint- Alban?... Si j’avais 4,000i livres je serais plus heureux que luil Ohl oui... 4,000 livresl Je ne puis maintenant que répéter ces trois mots... avec 4,000 livres, je commanderais un maître-autel de marbre blanc, un tableau de Notre-Dame-des-SeptrDouleurs à un peintre de Paris, six chandeliers d’argent, un ostensoir dp vermeil, un calice d’argent, nn ornepaent de soie brodée en or pour les fêtes de première (4asse, un ornement plus commun pour la semaine, et pn autre de laine Une, blanche et noire, pour les messes de mort. Avec mes 4,000 livres, notre église catholique serait un bijou; et j’irais au cottage, et je dirais à la belle dame: Regardez maintenant cette église, voyez comme elle est riche et décente : Eh bien I c’est votre lot.
» Et je l’épouserais le lendemain 1 »
Livply ne parla plus qu’en soupirs, toute la soirée. II essaya de penser pour prendre un parti pour le lendemain; mais il ne sut à quoi se résoudre. U voulut rafraîchir son front à l’air du soir; mais, à PPiup, eut-il mis les pieds sur le Cheapside, qu’une mélancolie intolérable lui arriva des quatre points dP l’air: il ne vit que des rnea immenses et sans peuple, une Thèhes rebâtie et exilée au désert par ses habitants. La nuit descendait, sourde et orageuse. Le gaz prodiguait des trésors de lumière aux
mSTftTRTr T>*tWK COT.T.TNS
briques rouges des façadeset aux marteaux de cuivre poli ; le gaz avait la bonté d’éclairer le néant. Rien de triste comme ce silence, cette solitude, et ce jour inutile sous le dôme plat et noir de la nuit.
John Lively rentra à R7ute-l/orse, pour y attendre le jour, et demander au soleil une favorable inspiration.
Il trouva bientôt dans sa chambre un ami sur lequel il ne comptait pas, et qui le prit en traître — le sommeil ; il ne rêva que millions, banque, fortune, torrents de guinées où il s’abreuvait; églises de marbre qu’il bâtissait; cottages pavés do pierreries ; nuages de bank-notes ; arabesques de diamants; il se réveilla pauvre et nu.
« Avec cinquante livres, dit-il, je serai mangé par Londres en quatre jours; on peut vivre une quinzaine de plus à Wycombe, et... la voir!... Point de faiblesse; vite, à cheval I et à 'Wycombe ! Vive le soleil, c’est lui qui donne de l’énergie au cœur ! »
Et il descendit à la salle pour prendre du thé.
M. Saint-Alban déjeunait à la fourchette.
— Ah! vous voilà! monsieur Lively, s’écria-t-il farai- ' lièrement, et serrant la main du jeune hommft; voulezvous déjeuner avec moi?
— Oh ! vous êtes bien honnête... Monsieur... je ne sais comment...
— Allons, mettez-vous là, je déjeune à la mode française, moi : il me faut de la viande froide le malin, uno friture avec un verre de punch glacé. J’ai pris ces habitudes à Paris, lorsque je traitais l’emprunt Aguado pour la reine d’Espagne.
— Moi, je prends du thé habituellement.
liio LES NUITS ANGLAISES
— A votre fantaisie, sir Lively... c’est bien, on va vous servir du thé... Avez- vous lu les papiers, sir Lively?
— Non, Monsieur.
— Il paraît que nous avons la guerre avec les Birmans. Cela m’inquiète; j’ai des fonds à Jagrenat... Sir Lively, que faites-vous après déjeuner?
— Après déjeuner... mais... je me promène, je... fais... Que fait-on à Londres après déjeuner?
— On fait tout; chacun suit ses petites habitudes de digestion. Moi, je vais à mon petit club de Chandos- Street : un véritable club d’amis, le club de Socrate. Nous sommes là quelques banquiers ; il y a des hommes charmants ; nous secouons un instant la poussière du comptoir. Nous causons, nous traitons une affaire, nous faisons un wist, un wist léger, pour passer le temps, à une livre la fiche, deux livres. Ah! nous ne sommes pas joueurs, dans le commerce ! La première vertu d’un commerçant, c’est la haine du jeu. Sir Lively, si j’ai un conseil à vous donner, ne jouez jamais!... Vous ne prenez rien après le thé, sir Lively! ’
— Absolument rien, monsieur Saint-Alban...
— Que faites-vous donc, sir Lively, laissez-moi donc payer... Remettez votre portefeuille en poche.. .justement, il faut que je change un billet de five pounds... Ah! je ne changerai pas mon billet! Je me trouve fort heureusement une demi-guinée sur moi. Voici... Maintenant, mon bonheur est de traverser Fleet-Street et le Sirand dans toute leur longueur. Je flâne, comme dit le Français. Arrivé à la hauteur à' Agar-Street je prends à droite, j’entre dans fuug- William, et je tombe dans mon petit club C/»an-i
msToraE d’üne colline 121
dof-Street. C’est une promenade un peu longue, comme vous voyez ; voulez-vous la faire avec moi ?
John Lively, comme tous les hommes de la nature, subissait, à son insu, l’ascendant impérieux d’un homme de société. Ce ton décidé, ces allures hardies, ce langage dominateur avaient cent fois plus de puissance qu’il n’cn fallait pour entraîner un ingénu campagnard. Lively, d’ailleurs, se sentait honoré, tout fier qu’il était, de marcher en compagnie d’un homme qu’il regardait comme son supérieur de tout point. Il s’inclina devant le génie de Saint-AIban, et sortit avec lui.
Que Dieu sauve Lively 1
Le club de Soerate
Saint-AIban conduisit Lively à son petit club de Chan~ dos-Slreet, et le présenta à trois banquiers graves et d’un âge assez avancé.
John Lively s’inclina devant ces millionnaires et jeta un coup d’œil rapide dans la salle. Ce club ne brillait pas par l’ameublement: chaises et tables étaient d’un bois fort commun; il n’y avait de remarquable que deux statues de plâtre tricolore qui avaient l’intention de repré» senter "Wellington et Napoléon, couronnés de lauriers.
— Vous voyez que c’est bien simple, dit Saint-AIban à Lively; le strict nécessaire. Nous appelons cela notre club du matin. Le soir^ nous allons au grand club do
132 IBS NOÏTS AVetlTSES
^all-MalL Oh! ici nous avons nos coudées franokes; c’est nous qui l’avons fait bâtir; les six colonnes d’ordre Pæstum dd Is façade nous ont coûté deux mille livres. Elles sont en mmbre sombre des carrières du Lancashire, votee pays. Voulez- vous bien vous asseoir, sir Lively ?
Saint-Alban se tourna vers un des banquiers, et lui dit:
— Qu’avezrvous fait cette nuit au club de Westminster, sir dayton?
— J’ai perdu.
— Beaucoup?
— Non, une misère, mille livres. J’aurais dû en perdre quatre. On n’a jamais joué d’unmalkeur pareil... Figurezvous que j’ai perdu douze robs.
— Vraiment I
— Je perds toujours, moi, toujours. Mais fort heureusement je nejoue que pourm’amuser. Vous, Saint-Alban, c’est tout le contraire; vous avez fait un pacte avec la fortune.
— Il est vrai, sans vanité, que je suis assez heureux.
— D’ailleurs, vous jouez bien; vous ne perdez jamais un point par votre faute.
— Eh bien! avant-hier, chez le duc de Sunderland, j’ai perdu un rob par une singulière distraction; on avait épuisé les atouts ; il ne restait plus que le rot et le neuf; j’avais le toi... Connaissez-vous le jeu, sir Lively?
— Moi... mais... oui... un peu...
— Bien!... j’avais le roi et cinq levées; j’oublie de faire atout et pa<M-œur; je joue cœur, on me le coupe; nous étions quatre à quatre, et je perdis le trik. Gela me fit une différence de cen^ vingt livres, de la perte au gain.
— Ohl le meülcur joueur a ses dis Irau lions.
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HlSTOimï T>*imiî rOT.T.TNlS
— Mon Di«a ! oui... Ah ! voilà midi qui sonne à Saint- Mutin. .. Il faut que j’-aille à un rendez-vous aux bureaux de Regmt^s-Circus ; il y a une réunion des actionnaires de l’entreprise des voitures de Windsor.
— Est-ce que vous ferez un petit rob? le rob de midi, comme nous l’appelons.
— Biable!... c’est qu'il est fort tard... Aurons-nous fini à une heure?
— A une heure, on vous remplacera. Notre monde va venir. Samedi, nous étions cinquaute-scpt à midi etdcmi, je vous comptais.
— Allons, soit, un petit ro6... Mais, je vous préviens, à petit jeu.
— Une livre la fiche... C’est bien modeste.
— C’est singulier, entre amis je n’aime pas jouer gros jeu. Vous savez, sir Lively, que nous ne jouons ici que le wist à trois ; c’est une mode que j’ai rapportée de France... Voulez-vous faire un troisième, sir Lively, ou bien voulezvous prendre une action dans mon jeu?
— Oh! je ne suis pas assez fort pour jouer, et...
— Voulez-vous être mon associé? Vous me donnerez des conseils ; perte ou bénéfice, nous partagerons.
— Je veux bien.
Et il se dit tout bas : — Au fond, je ne risque pas grand chose : si je perds, je serai ruiné quelques jours plus tôt, si je gagne, je vivrai quelques jours de plus.
— Sir Saint-Alban, dit Lively, est-il bien nécessaire que je reste ici pendant le jeu?...
— Oh, indispensable 1 Comment donc !.. si j’ai un coup scabreux, je veux être corroboré de la présence de mon associé.
— C’est que je suis appelé par une petite affaire là tout près derrière Saint-Martin, à l’office des Couches de Golden- Cross.
— L’affaire d’un instant, n’est-ce pas?
— D’un instant.
— Ne vous gênez pas, sir Lively, nous commencerons sans vous ; nous sommes à cinquante pas de Golden-Cross. Il est donc convenu que nous sommes associés ?
— C’est dit.... au revoir dans l’instant....
La partie commençait lorsque Lively quitta le club de Socrate.
John Lively courut à l’office de Golden-Cross, dans l’espoir d’y rencontrer Patrick, qui devait avoir repris la grande route, à la réception du dernier billet. En effet, on lui dit que le cocher Patrick était arrivé à onze heures, et qu’aussitôtil avait été obligé de courir au Cheapside pour une affaire des plus importantes.
— Au Cheapside ! dit Lively ; c’est moi qu’il cherche ; il ne peut chercher que moi.
Deux partis se présentaient : attendre le retour de Patrick à l’office; ou remonter le Strond jusqu’à Temple-Bar , en allant au-devant de lui. John Lively prit le parti des impatients. Il se jeta dans le Slrand.
Au coin de Wellington-Street , il rencontra Patrick qui descendait le trottoir au galop.
— Patrick ! sir Lively !
Et quatre mains se serrèrent. Un lord qui venait do manger un homard sur le pouce, à la poissonnerie d’Adelphi, s’arrêta net, tout scandalisé de voir un gentleman serrant la main d’un cocher.
— Ahl sir Lively, dit Patrick, que de choses!... Venez;
HISTOIRE It’üNE COLLINE 125
allons sur Waterloo- Bridge, nous serons plug libres pour parler.... Ah! sir Lively I
Lively était muet; son silence seul interrogeait.
— D’abord, je vous annonce que M. Copperas devient fou ; il ne peut pas se tirer des marécages, mais il est têtu comme un Anglais. Il va couper votre colline en deux ; vous l’avez permis : c’est bien; je ne me plains pas; je vous ai obéi ; vous êtes le maître de votre colline. Quand je suis parti, cent ouvriers travaillaient sur elle à coups de pioche comme des démons.
— Ensuite, ensuite, Patrick ?
— Voici la suite : ce matin, en passant à Bucks, j’ai vu le cottage... Vous savez ce cottage ?...
— Oui... oui...
— Entouré de monde. Il y avait sur la porte un vieux monsieur qui pleurait ; il y avait un homme de loi qui écrivait sur une table, et une grande quantité de pauvres gens, hommes et femmes, qui disaient : « C’est une horreur ! nous l’assommerons ; oui , nous l’assommerons , co M. Igoghle^n 1 »
— Qu’est-ce que M. Igoghlein ? ai-je demandé à quelqu’un.
— C’est l’ancien propriétaire du cottage, m’a-t-on répondu. Madame O’KIllingham lui doit encore cent cinquante livres, et elle ne peut pas les payer. Madame O’Eillingham est à Londres; on l’attend pour la mettre en prison.
— En prison, pour cent cinquante livres !
— Attendez un peu,.. Il y avait aussi un jeune homme de bonne tournure, qui disait au vieux monsieur : « Telie% voilà mon portefeuille, il y a trois cents livres, payez
et euvoyezpromenercettecanaille. Je me charge de la chasser à coups de cravache, moi.» Et le vieux monsieur baissait les yeux et repoussait le portefeuille. On disait dans la foule : « Ce jeune homme, c’est M. William Beasley, du château deBucks: c’est l’amant de madame O’Killingham.
— On disait cela , Patrick ?
— Ne faites pas attention, sir Lively ; la foule ne sait jamais ce qu’elle dit. Moi, je me suis avancé alors, et j’ai dit à l’homme de loi: a Attendez jusqu’à ce soir; M. Igoghlein sera payé. » J’ai pensé à vous, sir Lively, j’ai couru chez mon frère à Wycombe; vous étiez parti pour Londres ; j’ai crevé mes chevaux, et me voici. Il faut sauver madame O’Killingham.
— Oh I s’écria Lively, si j’avais la force de sauter pa> dessus ce parapet, je serais déjà dans la Tamise.
Et il tomba de faiblesse sur une banquette de pierre du pont.
— Ce n’est pas pour rien qu’on a fait des parapets de cinq pieds de haut... Sir Lively, tranquillisez-vous... il y a de l’espoir... Combien vous reste-t-il des cent livres de M. Copperas ?
— La moitié.
— Je vendrai mes chevaux.
— Tais-toi Patrick; tu me tues!... Cent cinquante livres !... toujours de l’argent !... Toujours... Patrick, il me reste une ressource... accompagne-moi jusqu’à Chandos- Street... j’ai là des fonds engagés dans une entreprise. Dieu m’aura été favorable peut-être... Viens avec moi... tiens-toi prêt à cheval, tout prêt à partir.
— Tout à vous, sir Lively.
Le jeune Irlandads , appuyé sur le bras de Patrick,
HI8T0IRB d’une COLLINE 127
arriva à la maison du club ; il monta lentement l’escalier pour se remettre et se composer un visage. D’une main convulsive il ouvrit la porte et marcha silencieusement vers la table de jeu.
— Ah ! vous voilà, dit M. Saint-Alban , votre absence a été bien longue , mon cher associé. Devinez ce que nous faisons ?
— Nous perdons ! dit Lively d’une voix émue.
— Non ! sir Lively, nous gagnons cent livres; j’ai joué d’un bonheur inouï. Je donne des revanches à ces messieurs.... L’assemblée de Regent's-Cireus est renvoyée à demain; cela me donne du loisir... Si je gagne le ro6, nous gagnerons cent quarante livres... Asseyez-vous donc, sir Lively.
— Ne prenez pas garde...
— Voyons ; tout dépend de ce coup... J’ai trois points... n me faut les honneurs, et j’ai gagné ; c’est la dernière partie. Nous partagerons cent quarante livres, probablement... De quoi retourne-t-il ?... Du carreau !... c’est mà eouleur favorite. Mon mort n’est pas beau : voyons le vivant... Quatre d’honneurs contre moi!... et le trick ! J’ai perdu... — Vous me portez malheur, sirLively! voilà notre bénéfice réduit à soixante livres !...
— Oui, je vous porte malheur; cela ne m’étonne pas... Continuez, continuez, monsieur Saint-Alban, je vais faire un tour de promenade au pare Saint-James.
— Voulez-vous tenir mon jeu?
— Non, non; jouez; je suis à vous dans la demi-heure.
— Vous paraissez inquiet, sir Lively?
— Moi ; oh ! non !... Il fait très-chaud ici... je vais respirer sous les arbres.
— Nous irons dîner à Sceptre and Crown à Greenwich.
— Où vous Voudrez, monsieur Saint-Alban. A bientôt»
— Ou à Blacke-Hall, si vous aimez mieux.
Lively était sorti. Patrick l’attendaiten estafette devant Sa inl-Mart in-Ccurt.
— Avez-vous les cent cinquante livres? dit-il à Lively.
— Je vais les avoir dans quelques instants... Descends de cheval, Patrick.
— Non, j’irai voir à White-Horse, s’il ne vous est rien arrivé à Wycombe. J’ai recommandé à mon frère de vous écrire sur-le-champ, s'il y avait du nouveau.
— Oui, bien pensé; va, je te rejoindrai ici.
— Ah! monsieur Lively ! je voyais bien, moi, que cette pauvre femme se ruinerait; depuis trois mois elle désaltère gratis l’Angleterre et l’Irlande, et il fait bien chaud cet été. .
— Pars, cours au Cheapside, mon ami.
— Comme le vent, sir Lively, regardez-moi, je vais écraser les omnibus.
Lively, reste seul, marcha au hasard, pour consommer une demi-heure ; à chaque minute il consultait les quatre cadrans du clocher de Saint-Martin, qui, tous, semblaient avoir arrêté leurs aiguilles sur le même point. Il regardait autour de lui pour découvrir quelque existence fiévreuse en harmonie avec la sienne. Autour de lui tout était calme, hommes et maisons. Des ouvriers taillaient des pierres sur la place de Trafalgar ; des cochers dormaient sur leurs sièges; un frotteur polissait la grille à candélabres de fer qui protège les murs de Saint-Martin; les Anglais bâillaient nonchalamment derrière leurs vitres luisantes comme de l’acier poli; les omnibus se croisaient
mSTOTTtr, B’DNE COT.T.TOE 129
à l’emboachure du Slaud; quelques Français regardaient la statue équestre de Charles ou la façade vénitienne du palais de Northumberland, surmontée d’un chien qui se croit lion ; un concierge demandait un schilling à l’étranger qui entrait au Musée pour voir des tableaux absents ; deux poHcemen examinaient les gravures au coin de la galerie vitrée du Strand ; des courtisanes en haillons et à gants jaunes, tourbillonnaient au soleil en mangeant des colimaçons crus ; un vieillard automate promenait un v
placard de Hat-Washable que personne ne lisait ; c’était une foule sans cohue, une agitation sans bruit, une lumière sans éclat, un travail sans ferveur, une prostitution sans volupté, une vie morte ; c’étaitle cœur de Londres, grande artère qui n’a point de sang.
Si le bonheur n’est que l’absence du malheur, disait Lively, tous ces gens-là sont plus heureux que moi, et pourtant je ne les envie pas.
Et il monta au club de Socrate, bien résolu , cette fois, à partager le bénéflee, quel qu’il fût.
Comme il allait ouvrir la porte, il entendit un grand tumulte dans le club; il lui sembla que les banquiers so disputaient vivement ; la voix de Saint-Alban dominait les autres voix.
— Ce n’est pas pour moi que je plaide, disait-il, c’est pour mon associé, un digne jeune homme que je ne connais que d’hier, et que je regarde comme mon fils.
— Oh ! entrons vite, dit le généreux Lively.
— Bien ! s’écria Saint-Alban, vous voilà fort à propos, sir Lively. Ces messieurs sont strictement dans leur droit,
je commence par le reconnaître Laissez-moi parler,
monsieur Spiegalt. Nous avons donné trois revanches à
LES NüTTS A.NGLÂISE8
ces messieurs, sir Lively; maiateuant la fortune a tourné; nous demandons une seule revanche, une seule; ces mes> sieurs la refusent net, sous prétexte qu’ils ont une affaire dans la Cité. Diable I j’avais une affaire moi aussi, et pourtant je me suis montré délicat.
— Nous avons donc perdu? dit Lively tremblant.
— Peu de chose; mais c’est la déUcatesseque je juge et non la perte.
— Combien? dit Lively tremblant.
— Cent livres chacun. Donnez cent livres à M. Spiegalt, et brisons-là.
La cervelle tinta dans la tête de l’Irlandais.
— Cent livres ? dit-il comme un écho qui redit ce qu’on lui jette.
— Oui, dit Saint-Alban; si vous n’avez pas la somme entière, je comblerai le déficit, et vohs me rembourserez à Whtte-Horse.
Lively, comme un homme qui survit à lui-même, tira machinalement son portefeuille de sa poche et dit : — Voilà cinquante livres...
— C’est bon 1 dit Saint-Alban ; je réponds du reste... jusqu’à demain.
Lively sortit de sa stupeur par une crise d’émotion. Il se précipita sur les mains de Saint-Alban et les serra tendrement.
— Vous me sauvez l’honneur, lui dit-il en pleurant.
Saint-Alban se retourna pour essuyer quelques larmes
qui ne coulaient pas.
— Excusez-moi si je vous quitte* dit Lively. On m’attend à Saint-Martiit'Couti. Où vous reterrai-je pour vous remercier?
HISTOIRE D’ONE COLLINB 131
— Ce soir, au foyer de Drury-Lane ; je dîne à Green- •wich.
— Je serai à Drury-Lane. Mille grâces, monsieur Saint- Alban : je vous ai porté malheur.
— Bah! ne soyez pas superstitieux comme ça, nous prendrons notre revanche demain.
Lively courut aussi lestement qu’il put à Saint-Martin- Court, et trouva Patrick à cheval, tout prêt à partir.
— Ruiné! ruiné! mon cher Patrick! Criblé de dettes, pour comble de malheur!
— Que dites-vous, sir Lively?
— Ruiné! te dis-je; descends de cheval, descends... c’est maintenant que je me jetterais à la Tamise, si je n’avais une dette d’honneur à payer I
— Et la dame du cottage?
— Ah! tais-toi, Patrick, tais-toi !...*- Loûdrés inaiidit, ville de frotteurs et d’impies! Quel défooh m’a potissé dans ce tas d’ordures passé au vernis?
— Voulez-vous que je vende mes chevaux?
— Oui; vas te ruiner pout moi; je me Vendrais plutôt ! N’achète-t-on pas les hommes dans cette Ville où l’on achète tout?.... As-tu quelques nouvelles de "Wÿcombe?
— Non; il n’y a rien.... L’aubergiste de White-Horse m’a dit qu’un monsieur était venu vous demander.
— Moi?
— Oui.
— Qui peut me demander?... Personne ne me connaît à Londres... Ce monsieur reviendra- t-il ?
— Il a dit qu’il reviendrait.
— Quitte ton cheval, et allons à White-Horse; nous ver-
LKS NUITS ANGLAISES
rons... j’ai besoin d’un compagnon ; viens avec moi, je ne veux pas être seul.
— Sir Lively, je vous suivrai partout.
— Bon Patricki
Arrivés à White-Horse, on leur dit que le monsieur n’avait pas reparu.
— Attendons, dit Lively ; et s’essayant sur la pierre de la porte, il se plongea dans ses réflexions.
A l’heure du dîner, l’aubergiste remit à Lively une lettre qui venait d’arriver. Elle était du frère de Patrick, l’aubergiste de 'Wycombe. En voici le contenu :
« Sir Lively,
» Vos affaires vous ont sans doute retenu à Londres. » Mon frère doit vous avoir dit ce qui s’est passé au sujet » d’une dsune irlandaise qui vous intéresse. Elle vient » d’arriver au cottage. M. Igoghlein a été inflexible ; ce- » pendant il a consenti à donner un répit de vingt -quatre » heures, si je servais de caution à madame O’KiUin- )) gham. J’ai pensé à vous, et j’ai donné caution. J’espère » que vous ne me laisserez pas dans l’embarras. C’est un )) service que je vous rends à vous ; je ne m’intéresse pas, » moi, aux femmes folles qui se ruinent en toilette, et qui » font manger leur bien au premier venu qui veut le » boire.
» Thomas Heyler. »
« P. S, Demain à midi, il faut que vous m’apportiez » cent cinquante livres et mon cheval. »
— Patrick, dit Lively, aujourd’hui tous les démons anglais conspirent contre moi, J’en mourrai, c’est sûr. Il me faut deux cents livres demain ! La mort est plus facile à trouver. Fais-moi enterrer en terre sainte, Patrick.
HISTOIRE d’une COLLINS 133
— Vous n’avez aucune idée dans la tête, sir Lively ?
— Quelle idée veux-tu que j’aie? Est-ce qu’on paie ses créanciers avec des idées ?
— Je sais bien; mais une idée vaut de l’argent quelquefois.
— Deux cents livres !
— Mangez, sir Lively, vous avez besoin de prendre des forces.
— Oui.... et il faut que j’aille à Drury-Lane ce soir, ûb! il le faut! que dirait ce bon M. Saint-Alban... Cet homme peut me sauver ! Oui!... il s’intéresse à moi; il est riche ; je m’ouvrirai à lui ; que sont deux cents livres pour un banquier ?... A quelle heure s’ouvre Drury- Lane?
— A sept heures, je crois... Vous avez de l’espoir sur M. Saint-Alban?
— Un grand espoir.
— Tant mieux !
— C’est un millionnaire de la cité... Il faut bien enfin que la Providence fasse quelque chose pour moi !
— Ce serait juste.
— Et tardif... voilà qui est arrêté; je dévoilerai tout à Saint-Alban. Rien ne calme le sang comme une résolution prise; je respire, je renais !
A l’heure du spectacle, Lively ramassa quelques débris épars de sa petite fortune, une livre et quelques shillings, et il prit le chemin de Drury-Lane.
L’Irlandais ne donna aucune attention à cette salle magnifique toute décorée de tentures écarlates, tout éblouissante de lumières et de colliers de diamants; il resta sourd à la musique, au chant, aux applaudissements de la
LES NCrrS ANGLAISES
salle ; il ne cherchait que Saint-Alban ; il faisait ouvrir toutes les loges, montait, descendait, remontait haletant, pale, convulsif, ne pouvant pas trouver son espoir, ne coudoyant que des inconnus joyeux, sortes d’échos ambulants qui répétaient les refrains du théâtre. Emporté par la foule de l’entr'acte, il tourne autour de la balustrade circulaire de l’escalier, et entre au foyer avec toute l’ardente jeunesse qui roulait des vomitoires. Là, il recula d’effroi, de surprise, de pudeur, d’admiration. Il sè crut transporté dans la salle du festin de Balthàzar, telle que Marty l’â rêvée ; il crut voir sortir de leurs tombeaux toutes les courtisanes de Babylone; il s’imagina qu’on allait commencer une de ces orgies dévorantes, où l’insulte do‘ la terre provoquait le tonnerre du ciel. Cent femmes, dans tout l’éclat cynique de la beauté, vêtues comme des reines sur leur trône , parées dés dépouilles des deux Indes , la flamme aux yeux, l’incarnat aux joues, l’inipudeur sur le front, le sourire aux lèvres, allaient, venaient, s’asseyaient, se levaient avec des frémissements de satin et de velours, emportant après elles, devant elles, au milieu d’elles, des flots de jeunes gens ivres et fous, victimes dévorées par ce tourbillon vivant de cheveux blonds, do frais visages, de bras nus, de pierreries, de soie, de parfums ! — Oh! s’écria Lively, mon Dieu! donne-moi un instant; il y a un juste dans Gomorrhe; le feu du ciel va tomber, et je ne veux pas périr avec eux !
Et il glissa légèrement sur l’escalier blanc et poli commo du satin, les yeux fermés pour ne plus rien voir. Au péristylb, il s’arrêta devant la statue de Shakspeare, et lui dit : — C’est donc pour ce pe»iale, ô 'William! que tu as créé Ophelial
BISTOIRB D CME COLLDCB 135
XAmbé dacs le Straad, Lively se fit cette question : — Que suis-je venu faire à Drury-Lane?
Dix heures sonnaient à Sainte-Marie.
— Ah! M. Saint-Alban! dit-il... Oui, je me souviens; allons au club de Socrate, il y sera.
n monte l’escalier du club, et ouvre la porte. Un seul flambeau éclairait la petite salle; elle était déserte. Un domestique dormait.
Lively le réveille.
— Mon ami, lui diWl, M. Saint-Alban viendra-t-il co Sjçir?
— Saint-Alban, dit le domestique en ouvrant les yeux; je ne le connais pas,
— Ce monsieur qui jouait au v<'ist, ce matin, ici
— Eh bien! je ne le connais pas.
— Et les autres banquiers, les connaissez-vous?
— Non; c’est la première fois que je les vois.
— Ce n’est pas le club de Socrate, ceci?
— Non. U n’y a point de Socrate ici.
-- Samedi , il n’y avait pas cinquante-sept banquiers à midi et demi?
— Il n’est venu personne, samedi.
— Mais ce n’est pas un club...
— C’est un club-room pour fumer.
— Savez- vous que j’ai perdu cent Livres, ce matin ?
— Âhi oui, je vous reconnus; vous êtes sorti deux fois; ces messieurs m’avaient dit de me mettre à la fenêtre pour les avertir quand je vous verrais venir.
— Et en mon absence que faisaient-ils?
— ns riaient, ils chantaient, ils lisaient les journaux...
— Us ne jouaient pas?
— Non. Ils prenaient les cartes quand vous arriviez.
— Je suis volé !... Plus d’espoir! plus d’espoir! n frappa son front et sortit.
Un artiole de journal
C’était l’heure où Londres est plein de lumières et de ténèbres, comme un écu immense, écartelé de sable et ' d’or. Les ténèbres tombent du ciel et s’arrêtent aux toits des maisons basses ; la lumière monte des pavés, et s’arrête aux toits. John Lively, pâle comme un mort galvanisé, se mêla au tourbillon de fantômes qui descendaient silencieusement aux bocages du parc Saint- James. A Pfirlland-Place, le soleil hydrogène, à mille rayons, qui blanchit la colonne du duc d’York, comme une planète, jeta ses gerbes de clarté joyeuse dans ce troupeau d’ombres errantes : elles descendirent, ces tristes ombres, l’es^ calier babylonien de Carllon-House, en passant devant la sentinelle qui protège les orgies calmes et muettes du jardin royal. John Lively, sous les allées du parc, se secoua vivement, comme pour se délivrer d’un rêve affreux : il vivait de deux existences; l’une l’accablait de sa réalité désespérante ; l’autre était toute pleine des tableaux incohérents du songe ou de la folie. Aux lueurs du gaz répandues sous les arbres, et qui semblaient tamiâées à travers un crêpe violet, John Lively découvrit, autour de lui, un monde nouveau, sans forme et sans nom ; tous les sque-
niSTOIBK n’üNK COIXINE
lottes anglais de la prostitution ténébreuse défilaient Jo vant lui, en lui montrant des visages hideux sur lesquels le sourire du métier faisait craquer un reste d’épiderme, comme du parchemin. Des nuages de haillons couraient sous les arbres et semblaient quelquefois prendre des formes de femmes, comme les nuages fantasques du ciel dans un crépuscule d’orage; des murmures, gutturaux, soupirs des sépulcres, tintaient dans l’air; on n’entendait ni bruit do pas, ni bruit de voix : ces êtres glissaient comme des apparitions sur le sable des allées; ils appartenaient à un sexe inconnu, et pourtant, au pâle reflet du gaz, on voyait, par intervalles, luire un visage charmant, enveloppé de guenilles, comme une rose épanouie dans une toile d’araignée. Rien ne donne une plus exacte idée des lieux profonds auxquels toutes les religions condamnent les âmes en peine. C’était l’Élysée au bord du Léthé, ou les Limbes des chrétiens morts avant le baptême. A travers le rideau des arbres, on voit étinceler les ondes ridées de la grande pièce d’eau, comme un fleuve de l’enfer païen, et de l’autre coté, l’œil s’arrête sur les colonnades thébaincs de Carllon-Tcrrac”, le palais sans roi.
.Tohn Lively poussa le cri d’Hamlet devant le fantôme. A ce cri un policeman accourut et menaça l’Irlandais de la prison s’il continuait le rôle d’Hamlet. Le mot de prison, peu usité dans les rêves, rappela notre jeune homme aux réalités de la vie; il s’élança sur l’escalier, et sortit du pare Saint-James pouralleroù Dieu le conduirait. Il passa sous la voûte sombre du vieux palais, au moment où l’horlogo sonnait minuit,- cette horloge qui sonna l’agonie de Charles I*' devant White-Hall. L’Irlandais courait dans Purlia» ment-Street comme Oreste poursuivi par les furies ; et tou-
jours, et partout, il retrouvait ces tourbillons d’âmes folles, ces processions de fantômes, ces guirlandes de haillons, ces ruisseaux de prostitution fétide qui changent les nuits de Londres en nuits de l’Érèbe et du Ténare. Il remonta vers Ckaring-Gross, et les rêves l’accompagnaient encore; ils s’acharnaient sür ses pas; ils l’étreignaient de leurs images fantastiques. Le gaz joyeux leur prodiguait sa lumière. Un croissant de lune les favorisait comme il eût fait pour des scènes d’amour; des palais superbes, des jardins frais et recueillis servaient de cadre à tant d’incroyaWes scènes, et honoraient leur misère du voisinage de leur opulence. John Lively, parfois arrêté sur le large trottoir resplendissant de gaz, et absorbé dans une méditation qui le rendait fou, se croyait transporté dans une autre planète, et regardait tourner la terre dans la profondeur des deux. L’aube, qui rend la raison aux imaginations délirantes, lui rendit aussi les soucis cuisants delà veille; les rêves se retirèrent devant les premiers nuages dorés par l’aurore, et Lively se réveilla face à face avec la réalité do son malheur et de sou néant.
Il monta lentement les rues qui conduisent au Cheapside ; un seul homme était debout dans la rue immense, où le gaz s’éteignait par respect pour l’aurore. Cet homme était Patrick.
Le cocher Irlandais avait veillé sur Waterloo- Bridge ■pour prévenir un suidde ; à l’aube, il était rentré dans la Cité, le désespoir au cœur. Deux cris de joie retentirent dans la rue solitaire. Les deux amis s’étaient embrassés.
— Vivant! vivant! s’écria Patrick.
— Oui, dit Lively; vivant comme un cadavre qui marche l
HISTOIRE D’UNB COLLINK
— Et qui ressusciterai dit Patrick; j’ai cent livres sur moi; elle sont à vous.
— Cent livres ! Patrick... Qu’as-lu fait pour les avoir?...
— J ai vendu mes chevaux, hier.
Lively serra Patrick sur sa poitrine.
— Il nous manque cinquante livres, Patrick.
— Mon frère nous les avancera : M. Igoghlein sera payé avant midi.
— Oui, c’est bien! cours à 'Wycombe, prends la voiture de Golden-Cross ; délivre cette femme, ne parle pas de moi, surtout : qu’elle ignore la source du bienfait.
— C’est entendu.
— Je t’attends à Londres, moi; les heures seront des siècles ; mais après ces siècles, le calme et le bonheur peutêtre.
— Une idée ! sir Lively, je veux aller voir M. Copperas à
Stafford ; je lui emprunterai de l’argent ; je lui parlerai des chemins de fer avec enthousiasme, il sera mon ami, je serai le sien. Je m’engagerai à travailler pour ses marécages pendant un an.
— Bon Patrick! va, pars, suis tes ^inspirations, adieu. Avant tout, vois ton frère à ‘Wycombe, et sauve une femme
' , -.inM ;
de la prison.
— A demain, sir Lively.
Un espoir vague de bonheur tranquillise l’homme le plus désespéré. Dans les terribles circonstances de la vie, tout devient planche de salut ; on s’y cramponne, et on respire un moment ; le moindre rayon est un soleil.
A huit heures, Lively fut appelé par son nom, dans le vestibule de White-Horse. L’aubergiste montait l’escalier • — Sir Lively, dit-il, ce monsieur qui est venu vous deman"'
der hier deux fois, est encore là. Voulez-vous lui parler ?
— Je descends, dit Livoly. Si c’est M. Saint-Alban, poursuit-il à voix basse, qui vient réclamer ses cinquante livres, je l’assomme d’un coup de poing, et j’en demande pardon à Dieu.
Ce n’était pas Saint-Alban, c’était Copperas.
— Ah ! sir Lively, dit Copperas, en étendant ses mains v^ers lui, je vous demande à tous les échos de Londres. Où diable vous enterrez-vous ? On m’a indiqué votre domicile à ’Wjcombe, etje viens vous faire une petite visite en passant.
— C’est bien de la bonté, M. Copperas, dit Lively froi- •dement.
— n est bientôt neuf heures, sir Lively; voulez-vous accepter une tasse de chocolat, chez Verey, à Regent’s- Street.
— Je vous accompagnerai, monsieur Copperas,
— Vous n’avez jamais pris du chocolat chez Verey? On yr est fort bien ; c’est le seul café de Londres. Je vous mentrerai mademoiselle Grisi qui arrose tous les matins ses fleurs, sur le balcon, en face de Verey. Aimez-vous le talent de Grisi? Fréquentez-vous King's-Theatre? Ave?vous «ntendu Grisi chantant ;
Son vergin verrota In vesli di Sporra.
dans les Puritains, I Puritani? Allons, venez donc, enfant. A propos, nous allons bien là-bas, sur la colline; nous marchons. Le marécage se dessèche.. Nous ferons un mille à terrain sec. Il est fâcheqx, sir Lively que vous n’ayez pas un acre de te^i^e végétale de ce côté, vous la
HisrolUK d'ü.n'e colline 141
vendriez comme une mine d’or... Tenez-vous toujours à votre petite cabane?
— Toujours, M. Copperas.
— Une hutte de Lapon, un wigwam de Mingo. Enfln, n’importe; vous y tenez. Si vous n’y teniez pas, je vous l’aurais bien payée vingt livres. Elle ne vaut pa.*: dix. shillings, convenez?
— J’y tiens et la garde.
— Gardez, gardez. Voyons, que faites-vous à Londres, sir Lively? Comment nous amusons-nous? Fréquentonsnous le théâtre? Hantons-nous les clubs? Avez-vous dîné au club de la Réforme? on y dîne royalement. J’y ai vu O’Connell, le mois dernier; il mange très-bien. Savez-vous que chaque Irlandais lui donne un penny par semaine à O’Conncll, ce qui lui constitue un revenu de quatre mille livres par mois. Hein! Si nous avions cette fortune-là, nous ne creuserions pas la terre avec nos griffes... Savez-vous que votre colline est dure comme du bronze? Nos ouvriers y perdent leurs hoyaux. C’est du fer, de l’airain... Enfin, nous en viendrons à bout... Et que ferez-vous do ces deux tronçons de colline que nous vous laissons ?
— Que voulez-vous que j’en fasse?
— Je ne sais pas moi; au lieu d’une colline, vous cti aurez deux ; vous vous promènerez comme le colosse do Rhodes, un pied sur chaque tronçon.
— Je me promènerai.
— Avec nos marécages, la terre nous manquera; c’est un pays de plaines; il nous faut de la terre pour dessc- cher le marais... Ah ! il me vient une idée !... Cédes-uous ces deux moitiés de collines, ces deux tronçons.
— Pourquoi voulez-vous que je vous les cède?
— Oh! mon Dieu ! si vous voulez les garder, gardez-les; au fond, ce que je vous en donnerais, d’ailleurs, ne vaudrait pas la peine que vous me cédassiez votre bien.
— Et que m’en donneriez-vous, monsieur Copperas ?
— Diable I cela ne s’improvise pas... Je ne suis pas préparé à la demande... Voyons, que peuvent valoir ces deux monticules de gravier?... Rien... rien du tout... Je vous en donne trente livres...
— C’est trop peu.
— Trente livres chaque tronçon, cela fait soixante Uvres!
— Trop peu.
— Voyons; faisons une petite affaire... entrons chez Verey; nous prendrons du chocolat... Tenez... voilà lo balcon de mademoiselle Grisi.
Vien diletto in ciele luna.
n faut que je vous conduise aux Puritani. Et quel duoi
Suoni la (romba inlrepido I
Et la romance
Liuciate tnt morir I
Grisi est ravissante... voilà son balcon, avec des fleurs..; Il faut que je voua présente à Rubini... vous l’entendrez quand il chante
Non parlar di lei ch’ aioro Di valor non mi spoliar.
Et Tamburini, oh!
Del eogno beato I ^
Êtes-vous nerveux, sir livelyî la musique me crispe
HISTOIRE d’une COLLDîB 143
moi!.-. Comment trouvez-vous le chocolat?... Excusezmoi, j’ai oublié... ah! nous parlions de votre colline... je vous donne cent livres de votre colline et de vos deux tronçons... c’est une folie! que voulez- vous? le chocolat me monte à la tête!... cent livres? qu’en pensez-vous?
— Je pense.
— Pensez... voulez-vous du teurre frais?... du beurre d’Hampstead, de Cricbletvoold, d’Highgate, du beurre exquis?
— Merci... j’ai pensé... voici ma réponse, înonsieur Copperas. Hier, j’ai rencontré un monsieur qui m'a parlé absolument comme vous ; on vous prendrait pour son frère. Hier, j’ai été... trompé... excusez le terme... vous me parlez de mademoiselle Grisi, dès Putitains, dé King^s Théâtre, que sais-je, moi? de tout... cela me met éh garde; je* suis vieux depuis hier; j’ai vingt-quatre heurei!i d’expérience, et c’èSt beaucoup pour un montagnard irlandais... vous êtes adroit, monsieur Copperas, mais vouë avez le malheur d’arriver après M. Saint-Alban...
— Quel est ce M. Saint-Alban, sirLlVèly^
— Un homme qui m’a gagné cent livres au wist.
— Cela n’a rien de commun avec moi... jé nie joue jamais... Vous disiez donc...
— Je disais que votre proposition ihè |)afatt suspecte, à vous parler franchement. Je crois què votre visite cacho un but que je ne comprends pas, mais qui existe. Certes, j’ai besoin d’argent, mais je refuse net vos cènt livres.
— Sir Lively, croyez-vous par hasard què j’ai découvert une mine d’or dans votre colline ?
— Je ne crois rien; je me tiens en garde; Je né vois maintenant partout que des Saint.^Âll)an.
— Que VOUS connaissez peu les hommes, sir Lively!
— Oh! je les connais très-peu c’est vrai.
— Vous êtes jeune; vous reviendrez de vos jugements. Convenez pourtant qu’il y a une' conduite déraisonnable à se méQer d’un homme qui offre cent livres en échange de rien. Sir Lively, je veux faire une épreuve sur le cœur humain... Voulez-vous accepter deux cents livres?
— Non.
— Trois cents.
— Non.
— Ah ! voilà de la folie !...
Lively mit sa tète sur scs mains.
— Monsieur Copperas, dil-il; vous m’offrez trop pour q^e j’accepte.
— Et si je veux faire votre bonheur, m’en empêcherezvous ? Mais dans quel siècle vivons-nous donc ! Il n’a donc plus de culte pour la philanthropie ! On ne peutdonefaire une offre d’obligeance sans être suspect aux yeux de l’obligé !... Sir Lively... je ne vous dirai plus qu’un mot, mais après ce mot, je me retire et je vous laisse à vos remords. Notre société a besoin de votre terrain ; notre société est millionnaire ; elle ne veut laisser sur son chemin aucun propriétaire froissé, aucun agriculteur spolié. Comprenezvous ? Elle veut que le rail-waij coure au milieu des bénédictions du Lancashire. Ma dernière offre est de cinq cents livres. Acceptez-vous?
— Je vous demande une heure de réflexion.
— Prenez garde que je ne réfléchisse aussi, moi, et quo je ne revienne à cent!
— Où m’attendez-vous, monsieur Copperas?
— Au Quadrant.
HIRTOIRK D'CVE COLLCra
— Je reste chez Verey.
M. Copperas sortit.
C’ctail l’heure de la distribution des journaux de France et d’Angleterre. Les garçons de café eparpillaient sur les guéridons les feuilles encore humides. John Lively saisit la première venue et qui se trouvait, par hasard, la plus intéressante pour lui, puisqu’elle venait du comté. Cette feuille était Lxverpool-R^view. 11 la parcourut négligemment, et arrivant à l’article Rail-way, il lut la nouvelle suivante :
« On vient de découvrir, sur le rail-way d’embranchement de Manchester, une mine de houille, dans une colline appartenant à M. John Lively. C’est au hasard qu’on doit cette découverte si importante pour les services qu’elle peut rendre à la localité, puisqu’elle approvisionnera leSl» convois. Le rail-way passera dans le vallon formée par la coupure de la colline. On estime à cent mille livres sterling cette propriété. »
John Lively garda son sang-froid ; après cette lecture, il jeta les regards autour de lui, pour voir si quelque mystiûcateur ne lui avait pas fait passer le journal; il relut l’article et examina la date; la feuille était datée de la veille.
Si c’est un miracle, dit-il, il arrive fort à propos ; mais ne nous réj«iuissons pas : c’est maintenant que nous allons voir ce que dira Copperas. Son arrivée et ses propositions concordent bien avec le journal ; si je me trompe cette fois, je ne fais plus de conjectures de ma vie, voyons!
Au bout de R/'genl's-Slreet, et sous la première arcade du Quadrant, il trouva Copperas, et se composa un visage sans émotion.
— Eh bien! sir Lively? dit Copperas, avez-vous fait vos réflexions?
— Oui. **
— Acceptez-vous les cinq cents livres?
— Non, monsieur Copperas.
— C’est donc fini entre nous ?
— Si c’est fini avec vous, je recommence avec un autre.
— Croyez-vous qu’un autre sera plus généreux que moi?
— Je le crois.
— Et combien estimez-vous donc votre propriété?
— Je l’estime ce qu’elle vaut.
— Et que vaut-elle? .
— Cent cinquante mille livres sterling.
Un grand éclat de rire de Copperas ébranla la voûte 4u Quadrant.
John Lively croisa les bras et attendit la fin de l’éclat de rire.
— Avez-vous assez ri, monsieur Copperas ?
— Ob I laissez-moi recommencer, sir Lively.
— Recommencez... et maintenant bsez cet article de Ltt>erpoo/-flet)tew, et allez le rendre au café de Verey.. Abl vous ne riez plus, monsieur Copperas !...
— Écoutez, sir Lively; tôt ou tard, vous auriez appris cette nouvelle, et nous sommes trop déUcats pour avoir voulu spéculer sur une surprise. Je voulais seulement vous engager, par une avance, à traiter avec la société, sauf ensuite à terminer à un prix raisonnable, et sur le pied d’une estimation faite par experts. J’espère que vous ne vous fierez pas à l’estimation du journal.
— Non, mais je crois que ma colline vaut maintenant plus de cinq cents livres*
HISTOIPE P’dNE colline
— Sir Lively,promettez-moi de ne traiter qu’avec nous et sur l’estimation de vos experts et des nôtres, et je vous livre sur le champ mille livres sterling.
— Oh ! j’accepte, cette fois.
— Nous signerons demain le contrat. Voilà mon portefeuille ; vous y trouverez mille livres, dont vous voudrez bien me faire un petit reçu pour la forme.
— Très-volontiers; Je reconnais toujours avoir reçu ce qu’on m’a donné.
— A quelle heure nous reverrons -nous demain?
— Je quitte Londres à l’instant, et vous me trouverez demain matin à dix heures, au Lion-Rouge, à 'Wycombe.
— Très-bien! et serrons-nous les mains, sir Lively.
— ûe tout mon cœur. Adieu.
Dernier acte
Au Cheapside ! cria Lively à un cocher d’Hay-Market, et il ouvrit Tarmoire du cabriolet Patent-Safety, et il s’y blottit, serrant son portefeuille contre son cœur.
Le bonheur qui tombe comme la foudre est étourdissant comme le malheur ; le bonheur étonne même davantage, parce que l’homme sage n’y compte jamais. Une fortune inespérée ne donne pas au cœur de soudaines extases, comme le croient les infortunés qui attendent ; elle suspend les fonctions de l’esprit, et communique une sorte d’inquiétude; il semble que cette conversion subite
du destin cache un piège, et qu’on va rebondir du haut de la roue, dans la fange où l’on végétait.
Je cours de rêve en rêve, se disait Lively, mais je crois que le dernier est beau. Je crois aussi que tout ce qui m’entoure ne dort pas, et que je vois parfaitement les objets au clair du soleil ; il n’y a jamais du soleil dans les rêves. Je pourrais bien être parfaitement réveillé, quoique * je n’aie pas dormi la nuit dernière... Mon cabriolet court comme le vent... il me réveillerait si je dormais... Voilà
bien Somerset-House Voilà bien Sainte-Mary
Voilà Saint-Clément, avec son joli clocher couronné de dentelles... Voilà Temple-Bar... Voilà l’église de Saint- Dunstan... Voilà l’autre église Saint-Martin de Ludgate- Street... Voilà Saint-Paul, noir à la tête et blanc aux
pieds Jamais rêve n’a été aussi exact ; tout est bien à
sa place... je ne dors pas... VoUà le coin de Post-Office, où j’ai quitté dimanche cette adorable femme... Voilà le Cheapside... Oh! je suis réveillé ! je suis riche ! je suis heureux! Pardon, mon Dieu! j’ai douté!... Dieu sauve l’Irlande !... Cocher ! arrête-toi devant l’église de Bown.
Il donna sa dernière couronne au cocher, et courut à While Horse. Par des émotions ainsi graduées, il était arrivé au délire de la joie. Londres lui appartenait.
— Mon ami, dit-il à l’aubergiste, où trouve-t-on des chaises de poste toutes prêtes.
— A louer ? dit l’aubergiste.
— Oui.
— Dans tous les livery-stabks Chez M. Cross, à Wit-
comb-Slreet, elles sont excellentes, ou chez Newman, à Jiegent’s- Street.
— Quel est le prix de la poste ?
niSTOIRE d’une colline 149
— Ün shilling et demi par mille, et trois pences par mille aux Post-Boys.
— Je donnerai le double... Ah ! si ce bon Patrick n’a- ■vait pas vendu ses chevaux...
— C’est moi qui ai acheté les chevaux de Patrick.
— C’est toi 1... où sont-ils ? les as-tu revendus ?
— J’allais les revendre ; je les avais achetés par complaisance, par amitié... par...
— Bien ! bien!... vingt livres de bénéfice, et donne-les moi.,, et vite, vite ! la chaise de poste, les quatre chevaux de Patrick ; mon cheval blanc de 'Wycombe à la portière, avec un domestique à la livrée.’.... une demi-heure pour tout apprêter. Voilà vingt livres en sus pour les premiers Irais, et cinq livres de gratification pour toi...
Après avoir donné ces derniers ordres, Lively ne fit qu’un bond de White-Horse à l’église catholique, il se prosterna sur le pavé du temple et pria devant l’autel d’une chapelle... En levant les yeux, il vit un vieux tableau représentant un évêque avec l’auréole des saints ; au bas du cadre on lisait : Saint Alban, évéque, et martyr de l'Église d’Angleterre.
— Grand saint! s’écria Lively; glorieux frère de Thomas qui fut assassiné sur les marches de l’autel de Cantorbery, c’est toi qui as intercédé pour moiauprèsde Dieu; que ton nom soit béni !
Et il déposa cinquante livres dans le tronc de la chapelle :
— Je les dois à l’homme, dit-il, et je les paie au saint.
Tout était prêt devant White-Horse, chevaux, chaise, postUlon, domestique, piqueur. Lively s’élança dans la
LES NÜIT8 ANGLAISES
voiture, en criant : — A ‘Wycombe ! route dUibridgc ! suivez le vent !
La chaise traversa Londres au vol ; les chevaux de Pa> trick, agiles comme des hippogriffes, foulant la route connue, et flairant leur maître dans l’air, laissaient, à chaque bond, des arpents de rue après eux. Londres, cette ville qui s’éternise et se perpétue en faubourgs, en cottages, en jardins, et arrache tous les jours une prairie à la campagne, Londres avait enfin expiré aux limites de son ambition ; on eût dit que les chevaux lançaient des épigrammes contre le chemin de fer qui naissait sur la route de Birmingham. Onze heures sonnaient au clocher d’üxbridge, et cette délicieuse ville aurait pu passer aux yeux de Lively pour un faubourg de Londres, tant l’espace intermédiaire avait été promptement dévoré ! Voir üxbridge et l’atteindre de leurs seize pieds, ce fut l’affaire d’un instant pour les chevaux; tout à coup, les intelligents animaux hennirent en quatuor, et s’arrêtèrent tout court sur lé pont, comme si le pont avait eu cinq arches d’aimant. Un homme arrivait d’üxbridge sur la tête du pont; c’était Patrick.
— Mes chevaux 1 s’écria-t-il avec l’accent du désespoir, et il fit un mouvement pour se précipiter dans la rivière.
— C’est moi, Patrick ! s’écria Lively.
A ce cri le cocher s’élança sur le parapet, et du parapet dans la calèche découverte:
— C’est vous! vous ! sir Lively, avec mes chevaux.
— Avec tes chevaux ! ils sont rachetés ! ils sont à toi )
— C’est donc un miracle, sir Lively !
— Un miracle de Dieu !
— Oh I sir Lively; mon frère n’est pas mon frère; il a
niSTomt: d’üne colitne loi
refusé les cinquaule livres. Dans une heure, la dame du cottage... Il faudra revendre mes chevaux.
— Non, non, Patrick; je suis riche, je suis un lord; Dieu a jeté tout exprès pour moi une mine de houille dans ma pauvre colline. J’ai des millions. Le Lancashiro est à moi!... A ’Wycombc ! à 'Wycombe ! cria-t-il au postillon, et plus vite que jamais ! Eh bien! Patrick, tu es immobile comme une statue; tu me regardes avec des yeux vitrés!... Que veux-tu! j'étais arrivé à la limite du malheur, il fallait bien un changement.
— Vous avez des millions, sir Livcly ?
— Oui, mon ami, et tu vois que je ne suis pas ûcr... L’industrie est une belle chose, n’est-ce pas ?
— Une chose admirable, sir Lively.
— Et les chemins de fer qu’en penses-tu ? comme ils conduisent promptement un homme à la fortune I
— C’est vrai, vive le chemin de fer !
— Je te ferai nommer inspecteur de l’embranchement...
— Et que fait-on quand on est inspecteur î
— Rien du tout.
— On inspecte cependant ?
— Si on inspectait, on ne serait pas inspecteur. On reçoit deux cents livres par an et on les mange à Londres. Ce métier te plaît-il ?
— Et mes chevaux ?
— Tes chevaux vivront en bourgeois, en rentiers , jo leur achèterai une prairie à Wimore; ils brouteront jour et nuit, et regarderont passer les wagons.
— Vous arrangez tout.... Laissez-moi vous regarder, sir Livcly.... vous êtes beau comme le fils aîné d’un lord...
lü-J
Comme la richesse change un homme I... Vous avez six pieds, milord Livcly.
— Patrick, connais-tu ces deux peupliers qui forment un W, là-bas, à l’extrémité de la route ?
— Ce sont des peupliers comme les autres.
— Non, Patrick; c’est l’initiale de ’Wj’combe dans l’air.
— Crevez mes chevaux ! s’écria Patrick.
— As-tu gardé tes cent livres ?
— Elles sont là, sur ma poitriue, et timbrées avec mon Ecapulairc.
— Ce M. Igoghlein est donc un chien....
— N insultez pas les chiens, sir Lively !... J’ai fait proposer ceut livres à ce démon do créancier , cent livres ! les deux tiers de la dette ! Il a refusé !
— Misérable !.... il aura tout aujourd’hui, et la honte par-dessus le marché !.... Voilà Wycombe 1
— Je suis à vos ordres, milord Lively,
— Porte ces cent cinquante livres à ton frère ; il fera de l’obligeance à peu de frais. Moi, tu m’attendras au Lion- Rouge.... Je vais aller au cottage à cheval.
Jamais le paysage dessiné par la main de Dieu , dans cette campagne, n’avait paru plus beau à Lively. Son cœur se fondait de joie et d'amour. Quel obstacle pouvait-il craindre encore? La Providence lui traçait un chemin de fleurs. Sa pensée était pleine d’azur et de sérénité comme l’horizon, n sentait en lui une satisfaction délicieuse ; il y avait une fête dans son cœur.
Les abords du cottage étaient déserts et silencieux. II descendit de cheval , avec inquiétude ; ce calme l’effrayait. Il ne s’étonna point de trouver la porte fermée, parce qu’il présuma que, dans l’état de ses affaires.
HI8T0IHE d’XJÎÎE COLLINK 1S3
madame 0*Killinghara avait suspendu ses libéralités.
Uu cri perçant qui partit de Hutérieur de la maison l’arrêta devant la grille du jardin. Tout à coup la poWe s’ouvrit, et un homme qui lui était inconnu sortit en faisant un geste de menace.
— Madame, dit l’inconnu, la main à la poignée de la porte, puisque cela est ainsi, vous serez ce soir emprisonnée à Surrey-Jait,
C’est M. Igoghlein, dit tout bas Lively ; et il saisit le bras du féroce créancier.
— Monsieur, lui dit-il, on n’emprisonne que les tigres à la ménagerie de Surrey. Allez à "Wycombe, l’aubergiste Thomas Helyervous paiera; prenez mon cheval, vous serez remboursé plus tôt, cela vous fera du bien, car vous paraissez bien animé.
— Qui êtes-vous, monsieur? dit Igoghlein.
— Que vous importe I... Puisque je vous confie mon cheval, pour que vous alliez chercher vos fonds, que risquezvous ? de garder mon cheval.
— Est-ce mon père qui arrive? dit une voix éplorée qui sortait du cottage.
— Non, madame, dit Lively en entrant tête nue, et les yeux baissés : c’est un de vos frères d’Irlande, le plus indigne, mais le plus dévoué ; c’est sir John Lfvely, fils du noble Arthur O’Tooley, qui fut proscrit et condamné pour rébellion....
— Le fils d’Arthur O’Tooley 1 s’écria la dame du cottage, le fils d’un des martys de notre Irlande ! Oh ! soyez le bien venu.
— J’ai juré de ne reprendre le nom de mon père quo
ib4 LÈS NUITS ANGLAtSES
devant l’autel de Saint-Patrick , le jour que j’épouserai une femme catholique ; car il est écrit dans les livres saints, que la race des justes sera bénie,
— Mais c’est bien vous, sir Lively, que j’ai vu dimanche à Londres, dans notre église !
— Je priais pour vous, madame, et pour moi.
— Et quelle inspiration vous a conduit ici au moment où cet infâme ?....
— On arrive toujours à propos quand on marche avec Dieu.... Madame, j’ignore les usages du monde, eicusczmoi si je parle et si j’agis à l’inverse d’un homme de Société. Je viens ici, comme Éliézer au bord du puits, vous apporter un collier et un anneau de mariage. L’homme qui a jeté les yeux sur vous est Irlandais, catholique, riche, et il vous aime comme on aime dans le ciel.
La belle Irlandaise regarda fixement John Lively , avec des yeux pleins de larmes ; et le jeune homme , debout, les yeux baissés, attendait une réponse, sans impatience et résigné.
— Je suis veuve depuis trois ans, dit-elle d’une voix sanglotante, et je puis disposer de ma main, sir John Lively; mais j’ai consacré mon existence à mon père ; les malheurs de l’Irlande ont tellement altéré sa raison et sa santé, que sa.fille seule peut lui donner des consolations et le servir. Je cesse d’être sa fille si je prends un époux.
— Non, madame, dit vivement Lively, votre père aura un enfant de plus.
— Sir Lively, écoutez-moi... Nous vivons dans un temps de persécution qui me permet do laisser en oubli quelques-unes des convenances sociales; il suffit d’ailleurs que vous soyez un bon et fervent catholique, et le fils
HISTOIRE n’UNE COLIJNE
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d’un confessour de notre foi, pour que Je vous regarde déjà corame une ancienne connaissance, comme un frère. D’un autre côté, vous vous êtes présenté si noblement à moi, votre Dgure m'inspire tant de conliance, que je crois devoir vous tenir le langage d’une sœur. Peu de jours so sont passés depuis trois mois sans que je me sois effrayée, en disant ma prière du soir, de mon isolement et de ma faiblesse. Je défends mon père, et personne ne me défend. Je suis depuis trois mois exposée à l’insulte du passant, comme le peuplier du chemin. Tantôt encore... oh !... Je n’ose achever.., un infâme... m’a proposé de déchirer ma créance... et à quel prix ! ! !
— Comment, madame! ce misérable...
— Écoutez, écoutez, sir Lively... Dieu vous a envoyé à mon secours... l’infâme a osé porter ses mains sur moil Il s’est arrêté au bruit de vos pas...
Lively ferma sa main droite, et y appliqua ses dents avec un râle sourd.
— Sir Lively, point d’idée de vengeance; priez pour lui... Et s’il était seul!... Mais, il y a là-bas un château qui recèle des êtres abominables : on a su que le malheur m’accablait, on m’a fait des offres impies... Sir Lively, j’ai vendu hier ma dernière rohe, ma dernière bague. Lively fondait en larmes.
— Et j’ai rapporté au cottage une bouche pure qui pouvait prier. Sir John Lively, mon frère, voulez-vous être mon protecteur?
Lively fit un effort pour parler.
— Votre protecteur, madame... votre protecteur?
— Acceptez ce titre, sir Lively, vous vous en applaudirez un jour.
lofl
Lively étendit la main sur la tète de la belle Irlandaise.
— Madame, dit-il, je dormirai aux étoiles sur le seuil de votre maison.
— Donnez-moi votre main, sir Lively. Vous ôtes un digne Irlandais.
— Me permettez-vous, madame, de vous faire une question que je crois fort naturelle. Puisque vous avez été si souvent exposée, dans ce désert, aux insultes dos hommes; pourquoi ne vous êtes-vous pas réfugiée dans les villes ?
— J’attendais cette question, et je vais vous répondre... pourvm que nous ne soyons pas interrompus par les huissiers de cet infime...
— Madame, il est payé...
— Qui l’a payé ? Vous, sir Lively?
— Madame... je...
— Vous ne savez pas mentir; c’est vous !... Au moins, je n’en rougis pas... Sir Lively, vous m’avez sauvé bien plus que l’honneur , vous avez sauvé la vie de mon père. C’est maintenant que je dois répondre à votre question. Écoutez : c’est un secret que je vous conüe, et je ne l’ai confié qu’à vous. Le 21 mars dernier, nous allions do Londres à Chester, mon père et mol, en chaise de poste. Nous venions de vendre les débris de notre fortune. Mon père était mourant. Minuit sonnait à "Wycombe, lorsque nous passâmes là, devant ce cottage. Je dormais ; mon père me réveilla en saisissant ma main convulsivement. A la lueur de nos lanternes, je le vis pile comme un cadavre : il venait de vomir le sang. Jugez de ma terreur. « Ma fille, me dit-il, j’ai soif, je meurs de soif; une goutte d’eau fraîche me sauve la vie. » Je m’élance sur la grande route; je regarde dans les ténèlires et je ne découvre
niSTOIBE d’une colline
qu’une plaine immense et sans habitations, u Oh I m’écriai-je, ma vie pour un peu d’eau!» et tombant à genoux , je ûs un vœu à Notre-Dame-des-Sept-Douleurs ; je lui jurai, si elle sauvait mon père, de donner à boire à ceux qui avaient soif, et de recevoir, là, pendant tout un été, et dans mes habits de fête, les pauvres, qui sont les amis de Dieu.
Lively tomba aux genoux de l’Irlandaise.
— Écoulez, sir Lively: je ne sais si la Vierge m’envoya un ange ; mais un voyageur passa, portant à sa ceinture une outre pleine d’eau qu’il venait de puiser à la fontaine de Wycombe; mon père y puisa la vie, et le voyageur .disparut. Le lendemain j’achetai ce terrain, je fis bâtir ce cottage, je me revêtis de ma plus belle robe, et je com- , mençai mon œuvre de miséricorde. Que m’importaient les railleries, je savais que Dieu était content de moi. Hélas ! mes ressources se sont épuisées ; j’avais trop présumé de ma pauvre richesse. J’ai succombé à mi-chemin de mon vœu. Dieu me pardonnera.
Et elle leva les yeux au ciel. Lively recula de respect; il crut voir un ange qui remontait vers Dieu.
— Dites, sir Lively, croyez-vous que dans ma position si étrange une pauvre femme puisse penser au mariage?
— Non, madame, vous avez un vœu à remplir, et vous devez le remplir jusqu’au bout. Malheur à moi, si je jetais encore un mot profane, une idée mondaine dans votre sainte mission. Sir John Lively sera votre second ange gardien ; il veillera sur vous, les yeux ouverts, la main haute, la prière aux lèvres et dans le cœur; jamais, dans les trois mois qui vont suivre, il ne troublera d’un regard la sérénité de votre asile ; John Lively en fait vœu, et il
unit oe vœu au vôtre. Continuez, sainte femme, à donner une goutte d’eau et un sourire à ceux qui souffrent, sans leur demander leur nom et le nom de leur Dieu.
Puis, tirant son portefeuille de sa poche, il ajouta :
— Puisque vous m’avez confié votre secret, permettez, madame, que je m’associe à vos bonnes œuvres ; voilà pour les pauvres.
Et il déposa son portefeuille sur une table.
— Je l’accepte, dit la belle Irlandaise émue aux larmes, je l’accepte de mon frère catholique et de mon fiancé devant Dieu.
Sir John Lively tint son serment ; et la belle veuve remplit son vœu. Trois mois après, les cloches de Dublin sonnaientà toutes volées. On célébrait le mariage du millionnaire John Lively avec la pauvre Irlandaise du cottage. Dieu avait fait un miracle, et l’Irlande espéra.