‹ Les nuits anglaisesChapitre 3 sur 14 · HISTOIRE DUNE COLLINE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DUNE COLLINE

La grande route

La diligence dé Golden^Cross, partie de Londres le 14 juin 1836» avait passé le délicieux village de Bucks, sur la route d'Oxford, et s'arrêtait en rase campagne devant un cottage isolé. Il était trois heures après-midi.

Le cocher remit le fouet et les rênes au jeune homme qui avait l'honneur d'être assis à côté de lui, sur son siège, quoique ce jeune homme ne fut ^b.s gentleman , et quoiqu'il portât des gants de couleur. Cette infraction à la discipline àncoaeh n'avait pas été remarquée, parce que le jeune homme ressemblait assez à un gentleman, et que le secret de son humble condition était dissimulé par une figure distinguée, un chapeau qui capit ille facit, water^ proof gris, acheté chez Phythian. D'ailleurs , le cocher connaissait et estimait beaucoup son compagnon de siège; c'est ce qui l'avait décidé à sauter à pieds joints sur une des lois conservatrices de la vieille Angleterre, ce pays de

régalité pour quiconque a le bonheur d'être riche ou d'avoir des gants blancs.

John Lively, c'était le nom du jeune homme « ne parut pas extrêmement sensible à l'honneur de tenir , par t nferim, le fouet et les f eues» quoiqu'il île fût pas gentleman, n laissa flotter le fouet, tendit les rendes machinalement, par distraction, et les chevaux anglais, qui maintenant profitent de la moindre occasion pour faire des équipées» tant ils sont furieux contre les chemins de fer! les chevaux, dis-je, se cabrèrent, et un cri de malédiction s'éleva du out^side contre l'usurpatetir John Lively, qui tenait le fouet et n'était pas gentleman.

Le cocher qui buvait un verre de sherry dans le cottage, accourut au bruit combiné des chevaux et des voyageurs, et se vit contraint à destituer sir John Lively.

a Tant mieux ! dit John Lively, je vais descendre pour boire un verre de sodchwater. »

n entra dans le cottage, et demanda du soda»

Une jeune dame vint le servir, c'était la maîtresse du logis : une dame de vingt-deux ans, belle, même parmi d'autres Anglaises, et brune contre l'usage du pays ; une véritable apparition, comme on n'en rêve que là nui! , quand on ne dort pas; une femme qui aurait pu passer pour idéale, si elle n'eût rayonné de charmes terrestres. Ses cheveux noirs coulaient, comme de l'ébène en fusion, sur des épaules qu'on ne rencontre que sur les gravures des heepsakes ; elle livrait beaucoup à l'œil avec toute l'insoucieuse ignorance d'une jeune miss qui sort de peusion. Sa figure rappelait ces types extraordinaires des femmes de Chester, les reines du Lancashire; de grands yeux noirs avec un cil léger, comme un arc délié fait â

HISTOIRE d'une COLLINE 79

Tencre de Chine; un nez désespérant de perfection , et pourtant bien éloigné du modèle gteo , û&i Jones dont rincarnat arrivait, par de merveilleuses dégradation» à lâ nuance du lis; une bouche en coeur comme une feuille de rose découpée; et puis un ensemble qui résumait 8(1^ mirablement ces harmonieux détails, et un sourire ft do* rer de rayons les nuits dToung. Ajoutons avec l'histoire qu'elle avait une robe de popeline si bien ajustée, qu'elle aurait pu être signée Palmyre. Cette robe sortait pourtant des ateliers de Betty Cheldlng; elle avait été origînaire» ment fort mal faîte, mais le corps était si beau qu'il avait corrigé la robe. Ce fut cette femme qui servit pour trois pences de soda-waUr à John Lively.

Notre jeune homme buvait le $oâa et tenait ses yeux fixés sur cette Anglaise incroyable; depuis longtemps même il avait fini de boire, et il avait laissé ses yeux où ils étaient : le soir l'eût trouvé dans cette position , si le cocher, qui n'aimait pas les Anglaises , parce qu'il était Irlandais, ne l'eût rappelé à son poste de voyageur. John Lively se laissa remorquer jusqu'à la voiture, et prît uû coin de banquette en oti/-5t(ié, derrière le siège où un véritable gentleman l'avait remplacé.

Les quatre chevaux, les crinières au vent, se précipitèrent sur la route d'Oxford. John Lively. ne reniarqua pas les airs de fierté que prenait avec lui le gentleman ; îl regardait fuir le cottage quisçmblait courir à l'horizon vers Bucks, tandis qu'il était emporté, lui, en sens contraire ; il se croyait écartelé à quatre chevaux. « Ils vont bien lentement ces chevaux, dit le gentleman. » A cette parole, John Lîvely tressaillit de pitié , et lança un sourire dédaigneux à son fier remplaçant du siège.

74 LES NUITS ANGLAISER

bras, il est mort. Je yeux mourir aussi, moi; attends, attends. Ne m'ombrafise pasl Je suis souillée l.«.Le Gaagel où est le Gaoge?.... fleuve isaiulv dozme la pureté à taiille DQÏ'Natha, »

^ » Et elle s'élança dans les flots profonds et ténébreux du Uéléaj>oar. I^a,yant pu la retenir^ je me précipitai après elle pour la sauver,

m Tous mes efforts furent inutiles. Trois fois Je femontaî çur la rive pour respirer; trois fois je me replongeai dans le fleuve, fouillant* avec mes doigts^convulsifs» les berbes, les roseaux et le sable ^ui forment sou lit. Au jeune fij[e de foi et de religion que j'avais alors, il me fut aisé de croire que la pauvre Daï-Natba avait été enlevée par les deux épouses de Yiohnou.

» Toujours poursuivi par les orgies du Tcharok-foudjalh je voulus regagner ]a ville, en traversant la rivière à l'en* droit où s'élève aujourd'hui le pont des Arméniens. Fendant les ondes à la nage, et l'herbe des prairies au volj je ue m'^rêtai que sur la place du Panthéon» Les vitres rondes de cet édiiice luisaient comme une cascade de fioleils, dans les épaisses ténèbres de cette nuit de désolation, far les croisées ouvertes de la salle du festin, j'entendis l'explosion de gaieté qui s'élevait à chaque ioast porté au courage de sir Wales» et à la généreuse philanthropie d'Archibald Murpbj. Cent convives entouraient la table^ et j<e fis un effort «ur mxû-même pour distinguer dans cette foule mon ancien maître et le savant, Gon^onaplice; Afcbibaldn^onnaitde joie; sir Wales recevait^n œxnomeiit,*att miUeu des hùurrm Ciénétiques» une cauronue ^ fouilles de^oesM^pos.

yi C'est la minute solennellei me dis-je à moi-même^ et

BOIÎDHA-VAR 75

je mç précipitai dans la salle tout ruisselant de Teau du fleuve, mes cheveux collés aux tempes, le visage blanc de la pâleur de la mort; fantôme plus terrible que celui de leur Hamlet, Sautaçit avec une agilité merveilleuse pardessus les têtes des convives, je tombai du plafond sur la table, au milieu d'un cri général de terreur, et ma voix 4e tonnerre leur dit ; / am the ghost Bouàha^-Varl Je suis le fantôme Boudba-VarJ Et relancé par Tébranlement de la table, je disparus soudain par une croisée, conunoiBi j'a* vais eu les ailes d'un démon.

)» Ce n^est qiie bien iongt^nps «prèft cpie J« eonnoc les suites de -eette épouvantable eeèn^. L« savant sir Walei «"évanouit, et tomba dans hua maladie de lingoei»* Mais, comme son rapport avait été idressé depuis chiq jours à la Société royale de Londres, et qu'il avait été inséré dans les journaux d^'o^mdras, je continuai à être mort au yeux du mondeiicieux\et le hoom^^pas ne fut pas justifié de son crime. A!^^Mi«Mfff^Murphy partit quelques jours après pour Bombay» où il établit sa nouvelle résidence. Moi, la même nuit, je quittai Madras, à bord du vaisseau V Érable, et deux jours après, j'arrivai à Pondicbéry, où la générosité de M. d'Hermilly me plaça sur le cbemin de la fortune.

» A l'âge de vingt ans j'eus assez d'énergie pour prendre une de ces résolutions que les dévots indiens seuls savent teidr jusqu'à leur mort : je créai pour moi une nouvelle espèce de fakirs ; je voulus être toute ma vie le fakir de la vengeance légitime et de la fidélité d'affection. Je ne coiffai pas ma tête d'un bonnet rouge et bleu; je ne me couvris point de lambeaux de toile ; je ne pris pas de bâton et de chapelet; je ne me condamnai point & tenir un doigt

— Vous trouYez que mes chevaux vont bien lentement monsieur Copperas» dit le cocher.

— Ds vont toujours lentement les chevaux, répondit M. Copperas : enfin ils font ce qu'ils peuvent, ces pauvres bêtes I ils ne sont pas à la vapeur.

— Ds ne font pas explosion non'plus, monsieurCopperas

— Vous parlez comme un cocher.

— Et vous comme un ingénieur du chemin de fer de Manchester.

M. Copperas se retourna vers John Lively, haussa les épaules, et se mit à siffler un air qui n'existait pas.

On arrivait, en ce moment, à l'entrée d'un bois, sur le sommet de la montagne d'où l'on découvre l'immense et magnifique plaine du comté d'Oxford. John Lively jeta un dernier coup d'œil sur la cime des arbres qui s'abaissaient derrière lui, et poussa un long soupir.

Le cocher avait entendu le soupir de Lively, et il en avait pris note : Lively était Irlandais comme lui ; le cocher attendit l'heure du dîner a Oxford pour lui donner quelques consolations, ainsi que cela doit se faire entre compatriotes, en pays étranger.

A Oxford, la diligence s'arrêta devant Swann-inn» M. Copperas descendit du siège et le cocher débarrassé d'un voisin importun, dit à Lively : — Ce M. Copperas est bien fier, il vous a fait de la peine : je l'ai compris.

— Ce voyageur , dit Lively vous vous êtes trompé Patrick, je n'ai pas pris garde à lui.

— Ah! c'est un homme bien méchant î Encore vingt hommes comme lui, et il n'y a plus un seul cocher en Angleterre. Ils tueront les cochers I

— Ce M. Copperas a tué des cochers ?

HISTOIRE d'une COLLINE 81

— Il en a tué cent déjà !

— Cent cochers I et on ne l'a pas pendu î

— Est-ce qu'on pend quelqu'un maintenant?.... Mais descendons, et allons dîner, nous parlerons de cela plus tard.

Le dîner attendait les voyageurs, à l'inverse de France, où les voyageurs attendent le dîner. Le land-lord, en habit noir, enrichi de manchettes , découpa une colline de bœuf rôti et fit écumer le porter Barclay-Perkins dans tous les verres. John Lively mangea peu, et sortit pour acheter une paire de gants blancs, et rêver à la dame du cottage de Bucks.

On seremit en route pour Birmingham à l'issue du dîner.

— M. Copperas s'arrête à Oxford, dit le cocher à Lively, vous pouvez vous asseoir sur le siège.

Lively mit ses gants, roula ses cheveux d'un blond de flamme, assujettit fièrement sursa tête son quicapit ille facit de castor fin, et prit le siège d'assaut. Les chevaux exécu* tarent un quatuor de hennissements, comme une ouverture de départ, et firent trembler sous leurs bonds la double file de colonnades moresques, espagnoles, gothiques, italiennes qui bordent la merveilleuse rue d'Oxford.

A toutes les vitres des kiosques et des balcons suspendus aux riantes maisons de cette rue s'étaient encadrées d'immobiles têtes d'Anglaises qui regardaient passer la voiture; on aurait cru voir, sur un étalage monumental, cent livraisons à l'aquarelle des femmes de Shakspeare et de Byron. Lively feuilleta tout cet album avec ses yeux et se retourna vers le midi en soupirant. Oh I la dame du cottage aurait fait briser de jalousie toutes ces vitres si

elle se fût montrée un seul instant à Oxford !

La diligence entre dans la campagne sur la route de fleurs de gazon, de pins, de cerisiers qui conduit au charmant village à*Old'}Vostook. On aperçoit bientôt les hauts massifs d'ombrages qui couronnent le château du Yieux- "Wostook, où personne ne se souvient de Gromwell, Soyez Cromwell après cela I

John Lively ne pensait psjs à Gromvtrell.. Un fantôme le suivait au vol dans cette route gracieuse où le so« leil couchant d'été laissait tomber tant d'amour pour la nuit*

— Vous pensez donc toujours à votre aventure ? dit Patrick à Lively ; vous êtes taciturne comme un Anglais» monsieur VIrishman l

•— Je regarde la campagne » dit Lively ; elle est assez belle, mais j'aime mieux notre. Erinn.

— Ah! je crois bien! nous n'en voudrions paJB de ce vieux Wostoock pour y loger des pourceaux. Avez-vous revu notre Irlande» monsieur Lively» depuis la mort de votre père ?

— Non. Qu'irais-je faire en Irlande? souffrir et voir souffrir.

— Vous avez, raison. C'était un bien honnête homme votre père ! Je l'ai conduit cent fois de Liverpool à Birmingham, avant l'invention de ces maudits chemins de fer. Votre père ne doit pas vous avoir laissé grand'chose, il était si honnête I

— n ne m'a rien laissé du tout ; moins que rien, une cabane du côté de StrafTord, sur la route de Manchester.

— Et c'est là que vous vivez?

— Oui, Patrick, c'est là que meurs. Le mois dernier encore je travaillais, à Manchester, dans la manufacture

HISTOIRE d'une colline 83

de soie de M. Lewis Schwabe; mais il a renvoyé fies ouvriers. Cependant je me trouve plus heureux que nos frères qui se couchent, à jeun» sur le seuil des palais de Sakvilk'Street; je dors» moi, dans une cahane qui m'appartient.

— Vous aviez été chercher du travail à Londres? -Oui.

— Et vous n'avez rien trouvé?

-«- Je n'ai passé que deux jours à Londres. Londres m'étouffait. Un verre de wisky et une patate de mon petit Jar» din, pour tout repas, dans ma cabane, j'aime mieux cela que mon couvert mis dans le palais du duc de Northum*' beiland, à Charing^Cross,

— Oui, voilà parler en brave Irlandais!.... Pourtant quand il faut vivre*..

— Il n'est pas très-nécessaire de vivre.

— Vous n'êtes donc pas marié? vous n'avez point d'enfant?

— Non. Est-ce qu'un Irlandais doit se marier?... je me marierai quand je pourrai faire baptiser mes enfants au son de toutes les cloches de Dublin, dans la belle église de Saint-Patrick.

— Vous mourrez garçon.

— C'est plus facile que do mourir marié.

— Vous n'avez passé que deux jours à Londres, monsieur Livoly? vous n'avez donc rien vu?

— J'ai trop vu..,, j'ai vu la femme avilie, et saint Paul apostat. Le troisième jour, je n'avais plus rien à voir, je suis parti.

— Comment vous ont-ils traité les Anglais que vous avez vus ?

— J'étais Irlandais et pauvre.

— Assez.

— Croiriez-vous bien, Patrick, que le premier jour de mon arrivée, j'aurais pu me persuader que les Anglais avaient fait une pièce de théâtre contre moi ? Écoutez. £n arrivant» j'étais descendu à la Croix-d'Or, devant l'église de Saint-Martin, autre apostat; je me fis indiquer Farindori'Street, où j'avais une connaissance; on me dit : « C'est bien loin; prenez le Strand, à droite, et marchez deux milles devant vous. » Au bout de Fleet-Street, je vis beaucoup de gens qui lisaient de grandes affiches de toutes couleurs. Figurez-vous mon étonnement, lorsqu'en jetant les yeux sur la première de ces affiches, je lus : Théâtre d^Adelphi; grande attraction; première représentation de llRLÂin>Ais A Londres, farce en un acte. Un nuage me tomba sur les yeux; je ne vis plus rien; mon cœur se fondit, ma poitrine se brisa. Je marchai au hasard; je passai devant Faringdon-Street, large comme Sakoille, et je ne le vis pas; j'entrai dans une rue en face de moi, et je ne sortis de mon rêve que devant Saint-Paul. Ce temple est noir, comme si Dieu l'avait foudroyé; il est entouré d'une ceinture de courtisanes et d'autres femmes folles de leur corps. Devant cette grande humiliation d'une église catholique, j'oubliai mon humiliation; je pardonnai à ceux qui avaient outragé Saint-Paul, la farce de VIrishman in London ; mais je vis bien qu'il m'était impossible de vivre plus longtemps dans cet air, et mon départ fut arrêté pour le lendemain. Ce matin, je suis sorti de Londres en secouant la poussière de mes pieds, et je n'y rentrerai plus.

— Oh ! vous y rentrerez, monsieur Lively.

HISTOIRE d'une COLLINE 85

, — Oui, quand les Anglais auront inventé le eomforta" lie de l'âme, eux qui ont épuisé leur génie à songer au corps.

— Ah ! il faut être juste, monsieur Lively, même envers les Anglais ; voyez s'il est possible de rencontrer une route mieux tenue : les chevaux même s'en réjouissent, ils sont heureux de voyager. Regardez cette rivière charmante qui coule devant ce joli village db Stratford; regardez ce pont que nous allons passer; j'aime mieux ce pont que London- Bridge; c'est un pont à mettre sous cloche; un pont si mignon et qui est divisé en trois allées, avec des rampes pour les piétons, et deux trottoirs. Regardez cette route qui descend à Hamley : c'est une allée de jardin, et à droite et à gauche toujours des trottoirs, avec une bordure de fleurs, pour les piétons; pauvres malheureux! on leur a mis du velours souâ les pieds...

— Et du bronze dans le cœur, Patrick. Et puis, où mène-t-elle, cette route? à Londre^où la prostitution coule sur les trottoirs; à Birmingham, où l'industrie a égorgé Dieu avec un couteau d'acier.

— Ahl monsieur Lively, le malheur a aigri votre caractère; si vous étiez riche, vous seriez plus tolérant. On est triste à jeun, et joyeux après dîner. Moi, je suis quelquefois comme vous. Quand le chemin de fer me chassa de la route de Liverpool, je voulus me noyer dans la Mersey. Je ne me noyai pas, et je fis bien. On me donna du service sur la route de Birmingham à Londres, et je vécus.

— Oui, mais l'an prochain, pauvre Patrick, le rail-way t« chassera de la route de Londres, et tu voudras te noyer <lans cette jolie rivière de Stratford que tu admires aujouri'iiui. Ce n'est pas sur la route de Birminghan à Manches-

fi6 LES NUITS ANGLAISES

ter qu'on te donnera du service, puisqu'on travaille à rembranchement; on te chassera de partout. L'industrie est une belle chose, mais elle fait vivre le fer et mourir l'homme. Un jour M. Copperas, l'ingénieur, te fera passer un wagon sur le corps.

— Vous avez raison, monsieur Lively..». et ce n'est pas moi que je plains.... je plains mes pauvres chevaux, qui seront forcés de quitter ce^te belle route qu'ils aiment tant! On les enverra à Londres; ils stationneront à Haf Market ou à Trafalgar-Place; ils sécheront d'ennui devant un cabriolet patent-'safety; ou bien ce qui est pis, ils tiaîneront un omnibus de Mantion-Houseè. Kensington-Gardm, Oh! les larmes me viennent aux yeux... Je voudrais voir ce M. Copperas roué vif!

— Patrick, souviens-toi que tu es catholique! Tu dois pardonner à M. Copperas.

— Soit! je lui pardonne; mais qu'il ne tombe Jamais sous ma main!

Les deux IrlandfSiis cessèrent de parler au tomber du jour. Entre le village d'Hamley et Birmingham, JohnLively rompit le silence, et il dit à Patrick :

— Vous arrêtez- vous quelquefois à ce petit cottage de Bucks, où nous avons pris du soda-water?

— Oui, monsieur Lively, quelquefois; tantôt je m'arrête à Chepping'Wicomhe , tantôt à High'^Wicombe, tantôt à Èucks,

— Coimaissez-vous cette dame qui nous a versé du soBa?

•=^ Non, c'est la première fois que je la vois; elle m'a paru très-belle, cette dame.

— Ne trouvez-vous pas singulier qu'une femme si belle

HISTOIRE d'une COLLINK 87

et si bien mise fasse un pareil métier, dans un pareil endroit?

— Mais.i. oui, je le trouve singulier, à présent que vous m'en parlez.. « Est-ce que vous êtes amoureux de cette dame, monsieur Lively ?

— Tais-toi, Patrick; cette femme m'étonne, voilà tout. Je donnerais Jes cinq livres qui me restent dans ma bourse pour connaître l'histoire de cotte dame.

— Ce serait peut-être trop payé.

— Je les donnerais volontiers.

— Eh bieni je crois pouvoir vous économiser cette

dépense... attendez... mon frère est aubergiste au Lion- Rouge à Wycombe ; les aubergistes savent tout; je le questionnerai demain sur la dame du cottage, et nous saurons tout comme lui.

— 0ht tu me rendras service, Patrick., .Oui... vois-tu... ceci se rattache à une autre histoire... un mystère...

— N'allez pas plus loin, monsieur Lively; vous êtes embarrassé, mettez-vous à votre aise... Où logerez-vous à Birmingham?

^ A Hart'Inn, sur la place du Marché, en face de la statue de Nelson.

*— Je vous reverrai dans trois jours.

*- Oh! mon cher Patrick» je te serrerai la main de bon cœur.

— Ahl monsieur Lively, ce n'est pas du soda que vous Avez bu, c'est du poison anglais.

John Lively ne répliqua pas. ^ Voilà Birmingham, dit Patrick.

Le ciel était pur, et aux clartés sereines de la lune et des étoiles, on pouvait distinguer confusément le palais gothi-

que de Grammar - SchooH et les chapiteaux aériens de Town'Hall, deux merveilles modernes de rarchitecture antique. L'immense ville se détachait sur l'horizon du ciel et semblait s'asseoir sur la Grande-Ourse, ce fauteuil de sept étoiles, et dormir, à l'air, comme un ouvrier laborieux qui se prépare aux fatigues du lendemain.

La oabane de John Lîvelj

Quatre jours après, John Lively se promenait sur la grande route de Birmingham à Hamley, six heures avant le passage de la diligence de Golden-Cross ; il espérait ainsi la faire arriver plus tôt, et il ne se trompait pas : pour devancer l'heure d'arrivée d'une voiture, il faut aller audevant d'elle jusqu'à son mi-chemin.

Le soleil était descendu à ce point de l'horizon où il se laisse regarder en face, et où il semble s'arrêter pour sourire aux impatients qui attendent son coucher. John Lively n'avait que cette montre céleste à consulter, et lui demandait l'heure à chaque instant , comme l'écolier au quart d'ennui qui précède la récréation. John Lively aurait bien voulu faire l'inverse du miracle de Josué, mais il lui fallut se résigner à son impuissance. Tous les bruits • qui venaient de la plaine à son oreille se transformaient en roulement de voiture. Cette campagne, qui n'est qu'un haras magnifique, où bondissent des chevaux dus, gais et

HISTOIRE d'une COLLINE 89

libres, lui envoyait des hennissements lointains qui le faisaient tressaillir : a Le yoici , disait-il , je reconnais la voix des chevaux de Patrick !» Et il brûlait de ses regards la grande route, silencieuse et nue comme un ruban de sable découpé au désert, et jeté capricieusement sur la plus belle verdure du monde.

Enfin le soleil disparut à l'horizon, en léguant quelques rayons au crépuscule éternel des étés du Nord. A Textré- ,mité du chemin , il y avait des masses d'arbres arrondis comme un arc triomphal de verdure : c'était le point que John Lively dévorait du regard, et qu'il croyait voir luire dans l'ombre, en y lançant la flamme de ses yeux. Un corps noir et informe se détacha de cette voûte d'arbres; un piétinement bien connu, mêlé à des cris d'essieux et de roues, annonça la voiture de Patrick. Livêly s'élança au-devant des chevaux ; Patrick ne le reconnut pas dans robscurité ; il vit un homme fou qui courait à un suicide équestre , et il arrêta brusquement ses chevaux , comme sur le bord d'une montagne à pic.

— Avez-vous une place pour moi en out'^ide? dli Lively d'une voix haletante.

— Ah! o'est vous, monsieur Lively!... Non, pas une place! Nous avons deux voyageurs de plus, n m'est défendu de m'arrêter. Adieu: dans une heure à Birmingham. •

Et les chevaux, comprimés quelque temps, bondirent sous les rênes détendues.

-^ A Birmingham! dit Lively; et il allongea le pas sur le grand chemin.

. « Que va-t-il m'apprendre à Birmingham ? disait Lively,

90 LES miITS ANGLAISES

dans un monologue Intérieur A. Birmingham? Patrick

a appuyé sur le mot. Il a deviné que j'avais été sdsl à la vue de cette femme, et il a prononcé Birmingham avec un accent qui, je crois» signifiait : Soyez tranquille, j*ai quelque chose d'heureux à vous annoncer... BirminghamI adieu ; dans une heure à Birmingham ! Quel mystère ! une divinité du ciel qui vend du soda^vater en rase campagne, et qui paraît fort contente de son état I... Patrick saitdéjà tout; son secret vient de passer au galop, là, devant moi. Une pensée a été donnée à cette adorable femme, là dans cet air que je respire et que je bois... Voilà' donc Tamourl il vous arrête, comme un bandit, sur une grande route, et vous dit : Meurs sans moi, ou vis avec moi !... Faut-il mourir, faut-il vivre 7... Courons à Birmingham. »

John Lively avait dans le cœur toute la fougue d'an Irlandais de vingt-quatre ans ; mais à cet ftge, il avait déjà perdu un trésor d'illusions, parce que la pensée et le malheur précoces lui avaient tenu lieu d'expérience. D apportait au monde le naturel inquiet et orageux du solitaire qui est descendu de la montagne pour bâtir sa hutte au bord de la mer : le grand spectacle de l'Océan du nord; la campagne irlandaise, avec ses ondulations de verdure; 06êl lacs mystérieux où le ciel vient boire, comme dans une coupe taillée dans la montagne; cette nature énergique, encore défendue contre la civilisation par une ceinture de rochers, d'abîmes, de tempêtes, tout donnes llrlandais le caractère puissant de l'homme prin:iitif, et lui assure la vénération des peuples, à une époque où les peuples ne vénèrent plus rien. John Lively était plus malheureux qu'un autre de ses compatriotes, parce qu'il était sorti de sa citadelle, et qu'il venait se heurter, avec

HISTOIRE d'une COLLINE 91

ses passions» aux angles d'une société qui ne le comprenait pas. C'était un épisode vivant jeté dans le drame industriel de l'Angleterre.

John Lively s'était assis contre la grille du grand marché de Birmingham^ et il attendait Patrick qui pansait ses chevaux. La nuit était somhre, et tout homme qui passait devant Bart'-Inn était Patrick pour John Lively.

Enfin le cocher irlandais arriva; il était essoufflé, car il avait gravi, en courant, la rue escarpée qui monte au monument de Nelson, Lively le reçut dans ses hras, et son silence et ses serrements de main étaient plus désireux de réponse que vingt points d'interrogation.

— Grande nouvelle I dit Patrick ; grande nouvelle ! Laissez-moi me remettre un peu.

— Ahl dites î je vous écoute... Remettez-vous... Montons dans NeiO'Streetf nous serons plus & notre aise... Grande nouvelle I voyons !

' — Oui, monsieur Lively ; grande nouvelle I L'embranchement du chemin de fer de Manchester n'aura pas lieu. -Ahl

— Je viens de conduire M. Copperas d'Oxford à Birmingham. M, Copperas s'était arrêté à Oxford pour consulter un célèbre étudiant qui étudie les chemins de fer, et pour voir trois des plus riches actionnaires ; il m'a tout dit, tout. En voyage, on n'a pas de secrets. Figurez-vous que du côté de Stafford ou de "Witmore, je ne sais pas Wen, il y.a des marécages^ des pois de cent pieds de profondeur avec du gazon par-dessus ; les ingénieurs ont soudé le terrain, et ils se sont enfoncés dans le gazon jusqu au nez. J'aurais donné une couronne pour voir cela... et ensuite...

— Ayez-vous vu votre frère l'aubergiste du Lion Rouge, à Wycomhe? dit Lively.

— Oui, oui, attendez... Les ingénieurs ont dit : Il est impossible d'établir des raik sur ces marécages; que feronsnous donci Nous ne ferons rien. Un autre a dit: il faut détruire ces marais et les dessécher à la vapeur ; c'était un savant celui-là. Il a demandé vingt ans pour dessécher. Laissons-les faire, ils se dessécheront sur ces marais, eui, et en attendant, le cocher vivra, le cheval vivra honorablement; l'aubergiste ne mourra pas de faim. Nous sommes sauvés pour vingt ans. v

— Et que vous a dit votre frère sur la dame du cottage de Bucks I

— Ah ! j'ai vu mon frère... oh ! je n'ai pas oublié votre commission I

— Eh bien I que vous a dit votre frère sur la dame du cottage?

— Il ne m'a rien dit du tout.

— Rien?

— Absolument rien, mon frère ne la connaît pas, mou frère ne l'a jamais vue et n'en a jamais entendu parler.

— Mais n'avez-vous pas questionné d'autres voisins, parmi vos connaissances?

— Oui, j'ai questionné beaucoup de monde : personne ne connaît cette dame. Ce matin, je me suis arrêté chez elle pour la questionner; je lui ai demandé un verre de Porto : je l'ai bu; je lui ai offert mon argent, elle l'a refusé, comme elle me fait toujours, dans l'espoir que je lui amènerai des pratiques; je connais cette finesse. Il y avait dans le pottage trois membres de la société de titotal^absti' nence, deLiverpool, qui voyagent, à pied, dans leMiddle-

HISTOIRE d'une COLLINE 93

sex, pour recruter des sociétaires. Ces trois membres ont bu vingt pintes de porter wite-'bready deux flacons de wisky, et trois de claret,pour célébrer l'abstinence. Quand ils se sont levés pour payer, la dame a refusé l'argent; c'est encore une finesse pour attirer chez elle toute la société de titotal-abstinence, qui se compose de cinq cents membres, tous buveurs renommés. Voilà tout ce que je puis vous dire aujourd'hui.

— Tu n'as donc pas parlé à la dame?

— Je n'ai pas eu le temps; et puis, elle m'a regardé avec tant de bonté, que je n'ai pas eu le courage de lui adresser la parole; un ange est plus redoutable qu'un démon.

— Ainsi, nous ne sommes pas plus avancés qu'U y a cinq jours!

— Pas davantage. Cependant, je vous apprendrai qu'elle portait ce matin une robe de soie feuille morte, et qu'elle avait des roses dans ses cheveux.

L — Et que penses-tu de cette femme?

— Je pense que c'est la femme d'un lord qui a fait un pari.

— Tu la crois mariée?

— Elle n'a pas l'air d'être mariée; et cependant quand on la regarde bien, elle n'a pas l'air d'être demoiselle; c'est fort embarrassant. Je la crois veuve, pour tout arranger.

— Veuve, si jeune!

—On peut être veuve à seize ans, si le mari meurt après un an de mariage. Enfin, puisque vous tenez tant à cette dame, monsieur Lively, allez prendre un logement à Bucks, et vous irez» tous les jours, boire du soda chez elle;

à la Kiiide la semaine, yoas en saurez plus, peut-être, que vous n'en voudrez savoir,

— Ce bon Patrick I j'irai m'établir à Bucks, comme nn lord, moil II me reste trois guinées, mon ami..., c'est trois jours à vivre.

— Vendez votre cabane.

— Pour mille livres, je ne la vendrais pas... Mon père y est mort I

— C'est différent. Si j'avais de l'argent, je vous en prêterais; mais...

— Merci, Patrick... merci... j'attendrai. Patrick, je ne dors pas depuis trois nuits...

— Ail I vous êtes pris, ça se voit, je reconnais-là mon Irlandais. ♦

— Le souvenir de cette femme m'inquiète... je serais plus tranquille, si je lui avais parlé une seule fois.

— Allez àBucks.

— Non, non, j'irai chez moi ; et puis jlrai â Manchester, je travaillerai ; je gagnerai de l'argent, dussé-je faire des briques à SalfordI je vivrai de peu pour gagner davantage.

— Et quand vous aurez ramassé quelques souverains, vous irez au cottage; vous le trouverez vide; quelque fils de lordj acheteur de femmes, aura passé par là.

— Ohl si cette figure d'ange mentait, il n'y aurait plus de vertu sur la terre I

— La vertu pauvre est bien exposée sur un grand chemin.

— Elle est plus exposée dans les viUes.*. Cette fem©* est, en plein air, sous la garde de Dieu.

— Que Dieu la garde bleni

HISTOIRE D*UN£ COLLINE 9o

— Patrick, je te remercie de tout ce que tu as fait pour moi.. Que tout soit fini là... J'ai oublié un instant ma misère; moi, le pauvre Irlandais! J'ai songé à Tamour, à la femme habillée de soie, au mariage.au bonheur !..« Quelle folie! J'ai dormi; me voici réveillé. Adieu, Patrick, je vais rentrer dans ma cabane; le tombeau de mon pèreme donnera de sages conseils.

John Lively serra la main de Patrick, et il regagna mélancoliquement sa modeste auberge sur la j^ace du Marché.

Le lendemain, il avait recommencé sa vie d'anachorète, dans sa cabane, non loin du village et du château de Staf* ford.

La solitude, au lieu de calmer les grandes passions, les alimente ; l'homme n*entend gronder la tempête de son cœur que dans le silence du désert Aux cités, les plaisirs faciles; aux campagnes, les passions inexorables. Lively se promenait le soir sur une petite colline couverte do cailloux, de bruyères et de plantes épineuses, et qui s'é* levait derrière sa cabane. Là, jamais il ne donnait un re* gard aux belles plaines du Lancashire, ni à cet horizon vaste, où l'inclinaison des terres annonce le voisinage de la mer. Cependant l'Irlande, son doux pays, nageait sous cette zone I Pauvre Irlande l elle était oubliée I Les yeux du jeune homme ne se détachaient pas des montagnes brumeuses, limites de l'Oxfordshire. C'est là qu'il y avait une vie, un amour, un mystère, un paradis.

Cependant les cinq guinées avaient disparu. Il fallut îue John Lively descendit des hauteurs de la pensée aux détails ignobles de l'existence prosaïque. D lui restait troi$ ^^oses à choisir ; la misère, le suicide, ou le travail.

Lively serra vivement ses bras contre sa poitrine, et dit : — ^Demain j'irai faire rougir des briques au bourg de Salford.

n n'avait pas remarqué, dans ses contemplations, deux hommes qui étaient descendus de cheval devant la porte de sa cabane ; il tressaillit même dès qu'il les aperçut si près de lui, surtout en reconnaissant l'un d'eux, M. Gopperas, son ennemi de voyage. Ce qui le rassura, c'est que M. Copperas avait un air riant, et qu'il saluait avec une affabilité tout irlandaise ou française.

— Nous nous excusons bien de nous présenter ainsi, sans nous faire annoncer, dit M. Copperas: c'est à M. John Lively que nous avons l'honneur de parler?

— Oui, dit le jeune homme, d'un ton sec. M. Copperas ne remarqua pas le ton.

— Sir John Lively, poursuivit M. Copperas, vous êtes, m'a-t-on dit, le propriétaire de cette campagne?

— On vous a trompé. Cette cabane appartient au tombeau de mon père ; la campagne appartient à la famille de Stafford.

— Je vous en félicite. Cette campagne n'est qu'un marais ; vous devez avoir des fièvres en été?

— Je n'ai jamais eu la fièvre. Monsieur.

— C'est que le voisinage des marécages est très-dangereux.

— Liverpool a été bâti sur un marais; son nom l'indique bien.

— Oui, le marais du Liver; ce sont même les armes de la viUe: un Liver, qui n'est ^ autre chose qu'un héron ou une grue, en pal, sur un champ d'azur marécageux. Mais depuis cent cinquante ans, le marécage a disparu.

HISTOIRE d'une COLLINE 97

— £st-ce que nous allons faire une longue dissertation sur les marécages? dit Lively en croisant les bras.

— Non, non, sir Lively, nous venons vous proposer une petite affaire. Avez-vous quelque petit terrain à vendre, au vol du chapon, quelque arête de colline, quelque peu de gravier, un rien? je vais vous parler franchement, parce qu'en affaires la meilleure ûnesse c'est la franchise. Nous avons quelques pieds de rails de Tembranchement à faire passer de ce côté ; ici, ou un peu loin, si je ne m'arrange pas avec vous. Nous cherchons quelques toises

de terrain sec, qui n'aient pas trempé dans cette espèce de conspiration que les marécages ont faite contre nos chemins de fer.

— Monsieur, je ne puis rien vous céder, par une excel* lente raison : je ne possède rien.

— Ahl vous ne possédez rienl... Au reste, si vous possédiez, nous aurions le désagrément de ne pouvoir vous enrichir ; nous voulions faire un appel à votre patriotisme...

— Je n'appartiens pas au comté. Monsieur.

— Mais vous appartenez à la nation; vous êtes Anglais...

— Irlandais.

— Irlandais, encore mieux ; un client du grand O'Connell, un hls de la verte Erinn. Mon aïeul était Irlandais; j'ai du sang irlandais dans les veines, et deux actions dans le chemin de fer de Kingston à Dublin. Vous voyez que nous sommes à peu près compatriotes.

— Soit.

— A qui appartient cette colline où vous vous promeniez ?

— "A moi, Monsieur ; vous voyez que je ne mens pas en vous disant que je ne possède rien.

— Au fait, cela ressemble assez à la bruyère des sorcières de Macbeth. On ne retirerait pas dix shillings des chardons de cette colline. Permettez-vous que nous reiaminions un instant?

— Examinez-la; je vous défie d*y faire pousser un grain de seigle.

— Pierres sur pierres, pierres sur pierres ; pas un atome de terre végétale î... Il doit y avoir, des insectes venimeux au mois d'août... Ah ! voilà de la ciguë ! cicuia, prenez bien garde de toucher à cette plante I... Notre projet serait d'écorner un tant soit peu cette colline, pour y loger à sec quelques toises de rail; de cette manière, le chemin passerait sous votre croisée, ce qui donnerait subitement une valeur considérableà votre propriété. Nous n'exigeons rien pour ce travail ; nous sommes ravis d'être utiles à un brave Irlandais.

— Ah I vous n'exigez rien ; c'est fort généreux, vraiment. Et croyez-vous donc, Monsieur, que je ne tiens pas à ma colline, moi, tout indigente qu'elle est? C'est la colline de mon père ; le premier coup de marteau que vous donneriez dans ses entrailles, je le ressentirais dans les miennes. Et vous faites sonner bien haut votî^e générosité qui ne me demande rien pour que je vous laisse éy entrer ma chère colline I voilà qui est singulier I

— Ces Irlandais sont tous les mêmes : voyez quel feu ! quelle charmante colère I Eh bien I voyons : nous ferons verser la mesure, nous vous offrirons quelque chose ; nous couperons votre colline, là, nous vous ferons un vallon; vous aurez deux collines au lieu d'une, sans compter Ta-

HISTOIRE d'une COLLINE 99

vantage que vous retirerez de la proximité du rail-way, et nous vous donnons cinquante livres comptant. John Lively fixa la terre, elpuis tourna ses yeux vers le

midi.

— Cinquante livres, dit-il; c'est bien peu.

— Mais notez bien que nous vous laissons deux collines ; nous vous achetons le droit de passer dans le vallon.

— Mettez cent livres, et tout est dit; je signe.

— Savez-vouSj sir, que le rati-waynous coûtera 150,000

livras ?

— Ajdutéz-en cinquante, cela ne vous ruinera pas.

^-^ Cent livrés ! sir Lively^ vous n'êtes pas rond en af* faires;

— Ji3 suis pauvre, Monsieur.

-^ Vous êtes pauvre^ sir Lively! vous êtes pauvre! oh! alors, c'est lirie affaite conclue. Adjugé pour cent livres! Montez le cheval de mon ami; et allons signer le contrat. Il il'est jamaii^ trop tôt pour faire" une bonne action. A cheval !

Coppefas fit courir le mouchoir sur ses yeux, comme s'il eût essuyé des larmes d'attendrissement.

Et se tournant vers son ami* pendant que Lively fermait H pdrte de sa cabane :

— Qonimënt le trouves-tu j lui dit-il* celui-là? Il est plus stupidequ'uillrlandais ordinaire; on pourrait en faire deux Irlandais.

John Lively leva ses yeiix au ciel poar le remercier, monta à cheval et suivit là direction de Manchester. A l'angle du chemin de Slafford, il se retourna du côté de Birmingham, comme pour lui dire : A demain I

100 LES NUITS ANCLAISES

La dame do oottage

Lorsqu'on traverse la campagne anglaise, on est étonné du nombre incroyable de troupeaux qui couvrent les pâturages; mais, ce qui étonne encore davantage, c'est l'absence des bergers. Il n'y a pas de bergers. On vous dit bien que cette profession pastorale a dû être supprimée depuis l'anéantissement des loups, mais cela n'explique pas assez l'anéantissement des pasteurs. D'ailleurs, le paysagey perd, etla poésie bucolique aussi. Cependant, on m'a montré, sur la route deCrewe, un monsieur couvert d'une longue redingote bleue, à double collet, avec des bottes à l'écuyère, un castor de baronnet, un jabot, des gants, et une canne à pomme ; ce monsieur était un berger, un Tityre anglais. En effet, il conduisait une douzaine de brebis à Crewe, et lisait le Times. Le berger anglais dédaigne donc la prairie, et ne hante que le grand chemin.

John Lively portait ce costume pastoral que je viens de détailler, lorsqu'il sortit d'Oxford, avec douze banks" notes de cinq livres en portefeuille ; il avait dépensé le reste à Manchester, en diverses emplettes de première nécessité. Notre jeune homme avait quitté la voiture à Oxford, et envoyé sa malle de cuir pleine d'effets neufs, à l'auberge du Lion-Rouge, à Chepping-Wycombe. Il achevait son voyage à pied, et dans une sorte de déguisement.

A quatre heures du soir, il découvrit à l'horizon la cha-

HISTOIRE d'une COLLII>tE 101

pelle bâtie sur la colline de Bucks, et les grands arbres qui bordent à droite le grand chemin. Il est inutile de parler des palpitations de son cœur et du trouble de son esprit. Il lui semblait que son amour grandissait avec la plaine^ et qu'il embrassait, de toute l'immensité de Thorizon, ce cottage isolé, divin palais d'une femme. Un air tiède, et tout retentissant du murmure des arbres et du cbant des oiseaux, l'accompagnait comme un céleste ami, et semblait apporter à son oreille d'exquises confidences d'amour. Qu'allait-il faire au cottage? Il nelç savait pas; il n'avait point combiné de plan; sa jeune expérience lui disait que, dans les grandes occasions, l'homme doit se laisser faire par le hasard, cet habile régulateur de tout. Aussi, la moindre hésitation ne l'arrêta pas sur le seuU de la porte du cottage ; il entra lestement, comme un piéton ordinaire qui vient se désaltérer, et demanda

du porter d'un ton délibéré qu'il s'était noté artificiellement depuis Oxford.

Il s'assit épuisé de l'effort; il lui sembla qu'il avait rendu son âme dans un seul mot; sa tête reposait sur ses mains. Un pas léger et un frissonnement de satin le firent tressaillir; un bras d'ivoire «'allongea sous sa figure inclinée, et déposa sur la table une pinte de porter.

John Lively saisit d'une main convulsive l'anse qui luisait comme de l'argent neuf, et aspira le porter d'un trait; puis sa tête retomba sur ses mains.

Un instant après, il entendit encore le même pas et le même frôlement de robe, et un bras divin déposa sur la table une seconde pinte déporter. Ohl cette fois, il se retourna vivement, mais il ne vit pas la figure de la femme.

La mystérieuse inconnue marchait vers la porte; elle

iOÂ I.ES KUITS Al^GLAISES

g'ftff êta suF le sêuU et regarda le grand chemin : si elle le lût r^Duméê en oe moment, elle aurait surpris Lively dans une erise d'extase digne de pitié.

La datne regardait toujours le grand cliemini et Lively regardait la dame dans l'immobilité du ravissement ; elle ne se doutait pas que tant de silencieuse passion rugissait autour d'elle) sa pose était pleine de nonchalance; fta robe largement échancrée laissait à découvert les épaules^ où deux tours d'un collier de jais se déroulaient caprlèieuseihent, comme une incrustation d'ébène sur une atnphore d'albâtre. Cette robe était une de ces étoiles ttéiiennes que l'Irlande envoie aux étalages d'Everington â Imd^ate'Street : la soie voluptueuse et fluide accompagnait les ondulations du eorps avec tant d'aisance, qu'on devinait que pas Un pli de l'étoffe n'avait prémédité un riiensongé et ne recelait une erreur.

L'arfitée d'un voyageur obligea la dame inconnue de rentrer au cottage. Son visage se révéla soudainement à Lîveiy,- eomïKe le soleil quand il s'élance d'un nuage; elle illumina la salle ; elle l'embauma comme un temple ; elle àema d^ reflets d'or sur le bois et l'argile ; elle ennoblit toutes les viles choses de sa profession. C'était une déesse qui denlandait des autels aux mendiants de la grande routé.

Le ûouveïtti voyageur était un mendiaiûti et sans doute un habitué de la maison, ear il s'assit et ne demanda rien et fui seM àveô tfrie promptitude qui confondît John Lively. Bien plus, la dame lui présenta la pinte à^hafiiaff avec un sourire divin. Le inendîaat but et dit : Il fait bien éliaud aujourd hui. A l'instant, la dame lui servit une seconde pinte d'hafnaff.

HISTOIRE d'une COLLINE * 103

— Il paraîtj pensa Lively, que la seconde pinte est pardessus le marché.

— Très-bon Vhafnaffi dit le mendiant, meilleur que le porter, et plus rafraîchissant en été.

La dame s'inclinai comme pour le remercier de ce compliment flatteur; le mendiant reprit son bâton à la porte et sortit sans payer. ^

Lively saisit l'occasion au vol pour entrer en conversation.

— Madame, madame, il ne vous a pas payé, ce... voyar geur!

— Ouii Je le sais; dit la dame, avec un sourire céleste; que puis-je lui demander? c'est un pauvre voyageur.

C'était la première fois que Lively entendait cette voix. Jaitais la brise du midi dans les pins de l'Irlande, l'harmonie des nuits sur les collines maternelles, la voix lascive dés vâgiifeâ de Kingston, cette voix qui vient des îles voisines et meurt dans le golfe; jamais les inélodies agrestes qui montent des lacs de l'Erinn n'avaient ravi le eœur de Lively^ comme ces paroles qui venaient de glisser sur le velouts rose des lèvres d'une femme; Il aurait voulu recueillir l'air odorant où s'était évaporé le son de cette voix musicale, sortie d'un timbre d'or. Il se tut avec one sorte de honte, car il aurait craint de profaner par soii organe rude cette atmosphère retentissante encore d'une suave mélodie. Cette enceinte sacrée, où l'airge avait laissé tomber un écho du ciel.

n se leva, faible et tremblant, et présenta, les yeux baissés, une demi-guînée à la flfme inconnue.

— Gardez votre argent, mon ami, lui dit-elle ; vous en aurez besoin.

Lively n'osa insister ; il sortit machinalement, et marcha, par instinct plutôt que par intention, sur la route de "Wycomhe. Il ne savait à laquelle de ses pensées donner audience ; elles lui arrivaient à flots, et chaque pensée avait un voile de mystère ; il ne rencontrait que Vinconnu. Au bout de toutes ses conjectures, il ne voyait jamais que deux vérités évidentes : une femme adorable et un amour désespéré.

Sur la porte du Uori'Rouge il trouva l'aubergiste, qui lui dit:

— Vous êtes John Lively, si je ne me trompe?

U regarda fixement l'aubergiste, et ût un signe affirmatif.

— Voilà une lettre pour vous, dit l'aubergiste. Lively prit la lettre avec nonchalance, l'ouvrit et lut:

Birmingham, 28 jaio i836.

« Sir John Lively,

» D'après les ordres que vous m'avez donnés, je me suis » établi chez vous pour surveiller les travaux que M. Cop- » peras fait exécuter sur votre colline. J'ai déjà eu trois » disputes avec M. Copperas. A la première, il vous avait » traité d'imbécile, devant moi; à la seconde, il avait in- » suite mes chevaux; à la troisième, c'était plus grave. » Vous savez qu'il est convenu qu'il ne coupera la colline » que sur un côté, afin de vous laisser une colbne à peu » près entière, sauf un petit morceau. Pas du tout; jeiwi » surpris, ce matin, faisant des plans et un tracé pou' » couper votre colline en dem parties égales. — Qu'aile** )) vous faire, lui ai -je dit. Monsieur? vous oubliez nos T) conventions; je ne souffrirai pas cela; je me ferai plii*

HISTOIRE d'une COLLINE 105

» tôt couper en deux moi-même. Il m'a menacé d'un » poing, je l'ai menacé de deux, et si ce n'eût été par res- » pect pour votre cabane, je l'aurais assommé comme un » bœuf. — Si c'est votre droit, faites-le valoir, m'art- » il dit. — Bien! ai-je répondu. Et jai couru à Birmin- )) gbam, pour amener deux policemen. Avant de repartir, ï) j'ai voulu vous écrire pour vous demander vos ordres. » Mes policemen sont prêts. Prompte réponse, ou votre » colline est perdue.

» Votre dévoué intendant,

» Patrick. »

« Adressez votre réponse à Arthur Graves, cuisinière RoyaUHotel, New-Street, à côté du théâtre, à Birmingham. K)

— Que m'importe ma colline I s'écria Lively en jetant la lettre de Patrick.

L'aubergiste s'avança et lui dit :

— Vous avez une réponse à me remettre ; le courrier va

passer.

— Eh bien! dit Lively, qu'ils en fassent ce qu'ils voudront I

— De quoi?

— De ma colline.

— Quelle colline?

— Au diable!.... attendez... excusez-moi; je suis distrait...

— Vous êtes malade; voulez-vous une tasse de thé? 7- Donnez-moi du papier et une plume.

— Vous ne voulez pas de thé?

— Non.

16ê LES NUITS ANGLAISES

•^ Entrez au salon, vous trouverez ce qu'il faut pour écrire.

—.C'est bien.

Lively écrivit :

a Mou eher Patrick, D Laisse mettre ma colline en pièces, et ne te mêle plu

de rien. it

— Voilà la réponse que vous me demandez, dit-il à l'aubergiste.

— Cette réponse est pour mon frère, je sais.

— Ah! oui, c'est juste! vous êtes le frère de Patrick; excusez-moi, j'ai pris un coup de soleil; je n'ai pas ma

tête à moi.

i- Mon frère m'a déjà parlé de vous-

— Oui, oui, à propos de...

— A propos de cette dame de là-bas. J'ai pris des informations...

— Ah! de nouvelles informations* »ï Voyons, dites; que

«avez-vous?

Il y a trois mois que cette dame a acheté ce cottage.

— Est-elle mariée?

Elle vit avec un vieux monsieur qu'elle appelle soa

père.

— Un vieux monsieur? très- vieux?

— Soixante ans.

— Qui est son père?

— A ce qu'on dit.

— Apt-èâ?

— Elle dépensé beàtiboup d'isirgetit à sa toUette.

— Elle gagne donc beaucoup ?

— Elle ne gagne pas mal ; mais elle donne à balte gratis

HISTOIRE d'une COLLINE 107

à tous les mendiants de la route; ce qui fait qu'il y a, paroi par-là, quelques riches fermiers avares qui vont boire au cottage, et ne paient pas. Moi, je la crois folle.

— Folle, parce qu'elle est charitable !

— C'est une idée que j'ai. Je ne crois pas les aubergistes charitables.

— Mais c'est une femme ! Savez-vous bien ce que c'est, une femme? un ange? une providence de grand chemin?

— Oui, oui; quand on paie, je suis une providence aussi; mais quand on ne paie pas, je fais mettre en prison.

— Voilà tout ce que vous savez?... Se vous remercie... Faites-moi conduire à ma chambre; j'ai besoin de repos. Je vais essayer de dormir un peu.

— Vous trouverez votre bagage dans votre chambre , n° 19. Je vous souhaite une bonne -nuit... Vous ne soupez pas?

— Non, j'ai bien dîné, là-bas... avec du porter... Bonne nuitl

Le lendemain, c'était un dimanche. Lively, délivré de

ce sommeil agité qui continue les émotions de la veille,

ouvrit sa croisée, pour faire sa prière du matin. Le paysage

qui se déroulait devant lui était magnifique. Plaines et

collines verdoyaient au soleil levant; le village de "Wy-

combe, couronné de tuiles rouges et riantes, et tout empa-

naehé de tilleuls et de peupliers, semblait avoir revêtu un

habit de fête. La grande route , bordée d'arbres et semée

d'ombres flottantes, courait jusqu'à Bucks, dont le châ-^

teau dormait encore dans sa vaste alcôve de verdure. Le

dimanche était écrit dans l'air : fête à la terre, fête au ciei.

Lively descendît à la salle basse, où l'aubergiste , déjà

levé, lui servit une jaùe de lait chaud et le félicita sur sa tournure de gentleman. Lively était habillé comme un riche manufacturier de Manchester ; il avait des projets de visite. — Sir Lively, dit l'aubergiste, si vous fussiez descendu une heure plus tôt, vous auriez vu passer la belle dame en calèche, avec deux chevaux de poste.

Lively laissa tomber la jatte de lait sur la table, et il ouvrit la bouche pour faire une exclamation; mais sa langue se colla aux lèvres.

— Sir Lively, prenez ce verre de wisky, dit l'aubergiste, vous êtes pâle comme la moït.

— Elle est donc partiel dit le jeune homme avec un effort de voix éteinte.

— Cela me rappelle , sir Lively , une chose que je ne vous ai pas dite hier soir, et que je ne sais que depuis trois jours... Prenez ce verre de wisky... voici... Le dimanche, la belle dame ferme le cottage, et passe la journée à Londres; on dit qul^lle va entendre la messe à l'église de la Cité...

— Elle estl...

Lively tomba de faiblesse sur un fautetiil.

— Elle est catholique I murmura-t-il tout bas.

— Catholique, comme vous et moi; mais moi, je ne vais pas à la messe; je suis aubergiste.

— Elle est catholique I... Ohl c'est un ange du ciell Dieu devait un miracle au pauvre enfant de la pauvre Irlande! Dieu a pris pitié de moi; il m'a choisi, entre tous mes frères qui souffrent, pour me donner un peu de ce bonheur qui accable tant d'hommes indignes de lui! Elle est catholique I... elle devait l'être ; j'aurais dû le devenir; la prédestination rayonne dans ses yeux.

Page 1