‹ Les nuits anglaisesChapitre 4 sur 14 · HISTOIRE D*UNE COLLINE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D*UNE COLLINE

Lively se leva dans le délire de Texaltation...

— Je dis, s'^cria-t-il...

L'aubergiste accourut.

— Un cheval! donnez-moi un bon cheval; en deux heures, je puis être à Londres, n'est-ce pas?

— Oui, sir Lively. Je vais vous donner un cheval dont vous serez content.

. — Londres I je ne croyais plus le revoir! Oh! qui se flattera de pouvoir conduire sa vie? La vie est entre les mains de Dieu!... Vite! vite! votre cheval!... point de selle; donnez-le moi nu, sans bride...

— n n'a pas bu...

— n boira l'air. Vite! vous dis-je; chaque minute de retard m'ouvre une veine.

— Voilà!... j'ai donné l'ordre, on vous le prépare; un peu de patience, sir Lively ; l'an prochain, vous aurez le chemin de fer qui passera là, devant vous.

— Elle est catholique! Oh! femme sainte et bénie!... Elle observe les œuvres de miséricorde; elle donne à boire à ceux qui ont soifl... Ah! voilà le cheval!. merci... Où puis-je descendre, dans la Cité, près l'église catholique?

— A Wite-Horse, dans le. Cheapside. L'aubergiste est L> landais.

— Justement mon cheval est blanc, je ne l'oublierai pas.

Et il s'élança, comme le vent, sur la route d'Uxbridge.

En entrant à Londres , Lively fut obligé de ralentir le pas de son cheval. Comme il passait devant l'église , au clocher aigu, qui ferme Reyent-Street, un policeman lui cria de chevaucher plus décemment, pour respecter la sainteté du dimanche; Il aurait fallu voir quel torrent de mépris

tomba de la face de llrlaadaîs à cette recomma&dation qui sortait d'une bouche impie.

— Je respecte la sainteté des lois» dit-ii fièrement; et il mit son cheval au pas.

De quel regard il contempla cette tristesse que donne le dimanche à la Babel des hérésies I Gomme il tressaillait de pitié en écoutant, sur son passage, les cloches de Saint- Martin et de Sainte-Marie-du-8trand, qui appelaient les infidèles à l'autel des iconoclastes!

— La prostitution même s'est mise à l'ombre aujoard^ui ( dit-il ; à quel saint exilé du ciel adresse-t-elle aussi sa prière de dérision?

Enfin, de désert en désert, il arriva danjsk le Chtapside, ef de là il ne fit qu'un bond à l'église catholique de la. Cité.

CMtait comme au temps de Dioclétien. Quelques fidèles se glissaient furtivement sous le porche et semblaleat avoir peur de leur religion, dans cette ville où Rome a baptisé cinq cents églises ; où l'on aperçoit de la seoonde arche de London- Bridge cinquante clochers qui furent eatboliques. John Lively entra, la tète haute, dans ces catacombes modernes, et s'agenouilla sur le parvis. Sa première pensée fut pour Dieu; la seconde Il rou^t de

honte de traîner sa passion dans le temple saint.

Six cierges brûlaient sur un autel indigent; quelques lambeaux de tenture cramoisie pendaient aux pilastves du sanctuaire ; un vieux Christ, largement percé au cœur par Longin et Henri YIU, était enseveli dans l'ombre de l'abside, tin prêtre, à cheveux blancs, comme le Marcellin de la première persécution, monta les marches de l'autel et commença V Introït. On entendait, par les vitres brisées,

HièTomB d'une COLLOrS ili

le son lent ei lugnbte de là daehé cbe Bàint*P&Bl, ^ui demandait pardon à Dieu pour les hommes^

Le jeune Irlandais ne jeta iras an seul regard atitour de lui. n suivit les prières de la messe, ^ermi» par versets, oômme s'il n'y avait ea dans Féglîse que le ptétfé peur célébrant et lui pour acolyte. A l'/te tninm ëit, il crut m^ tendre comme une voix intériewfe (pu lai disait : A Ton sacrifice est sablime» et Dieu t'en tiendra compte un jour. »

La messe dite, il se leva et Jeta tin rajxide Coup' d'œil dans l'église : ^e était presque déserte; aussi, du iprémier coup d'œil, il aperçut à six pas de lui la beUe et sainte inconnue qui priait. Sa mise était d'une simplicité qui pouvait passer pour de la négligence } elle avait enfoui la richesse de ses cheveux sous un bonnet de tulle, sans grâce et sans fleurs ; elle portait une robe de l'étoffe Ift plus grossière et des mitaines de filet noir. Lively ne l'aurait pas reconnue, s'il l'avait moins aimée; heureux de lui avoir donné un seul regard , il sortit de l'église, et l'attendit dans la rue. Le quartier était désert.

Il n'attendit pas longtemps. Lively la vît se lever sous te porche, comme Tétôîle dé la mer ; maïs il se sentit chanceler, lorsque îâ f âvîi^ànte inconnue le regarda fixement avec un léger âourifc. L'Irlandais se troubla; sa figuré se Côntf àctâ de rîfés et se mouilla dé laxmes ; puis, cédant à tîûé înspîfâtiôii qu'il ri^âvâit pas lé temps de peser, il s'avança vers la dame du cottage , et , moitié pantomime, moitié" parole^ décottsues, 11 lui offrît son* bras.

— Je vous ai ^u prUt à l'église, et j'accepte, dit là damé. fiDîmesT-moî le bïas jusqu'à PosuO/^ee.

— Jusqu'au bout dit monde, dit tîtely itoît basse.

— Monsieur a le bonheur d'être catholique?

— Oui, Madame.

— Irlandais, n'est-ce pas?

— Oui, Madame.

— Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que je vous ai vu quelque part.

— C'est possible. Madame.

— Je ne vous ai jamais vu à la messe, le dimanche , à notre église.

— Je n'habite pas Londres ordinairement.

— Vous avez de belles églises, à Dublin?

— Oui, Madame.

— Ici, la nôtre est dans un état déplorable. Si j'avais quatre mille livres, je les donnerais pour la rendre digne du culte.

— Mais, Madame quatre mille livres, à Londres, ce

n'est pas difficile à trouver...

— Oui, chez les non-conformistes, chez les dissidents; mais chez les catholiques, c'est impossible.

— Oh I pourquoi impossible ?

— Monsieur, si j'avais un million, je ferais beaucoup de largesses de ce genre. Par exemple, je ferais rebâtir Notre- Dame-des-Sept-Douleurs sur la colline de Bucks.

— Oui, moi aussi, j'aime beaucoup la colline de Bucks.

— Ah ! la richesse est une belle chose, quand on s'en sert pour gagner le ciel.

— Oh I oui, la richesse est une belle chose ! je voudrais avoir tout l'argent qui dort là, tout près, dans Royal-Ex' change, pour le mettre aux pieds de quelque divinité terrestre qui se chargerait de mon salut.

HISTOIRE d'une COLLINE 113

— Monsieur, je vous remercie bien de votre complaisance; voilà Post- Office, je suis chez moi.

Lively salua, balbutia quelques paroles, et, trop délicat pour espionner une femme qui garde quelque réserve avec un inconnu, il se retourna brusquement vers Saint-Paul.

— Combien me reste-il-dans mon portefeuille, dit-il... Cinquante guinéesl... Avec cela il faut gagner quatre mille livres sterling I C'est difacile, mais Dieu est grand I

Un eonvÎTe «

John Lively était assis à table dans la salle à dhier de Wite-'Horse, Il mangeait par habitude et non par besoin. A son côté s'ébaudissaient quelques-uns de ces joyeux convives qui mangent, et boivent à heure fixe, et dont Tépidorme est à l'épreuve du chagrin, comme la cuirasse est à l'épreuve du menu plomb.

La salle retentissait de ces paroles nauséabondes qu'on appelle les charmes de la conversation. Chacun voulait user de son dimanche, jour d'abstinence pour le travail et d'intempérance pour la parole. Les deux voisins de Lively, surtout, faisaient une grande consommation de phrases dans cette orgie de propos ; ils paraissaient pourtant avoir dépassé l'âge des folies ; on les aurait même pris pour deux hommes sages avant le dîner. Lively n'eût pal^ voulu écouter ce qu'on disait à ses oreilles ; il lui semblait qu'il commettait une indiscrétion ; il écoutait donc comme il mangeait, sans le savoir.

-^ Oui, mcn cher» dûtait Tan; il a «tiiTi mon eonseil, et

il a bien fait.

^Ahl certes, lia très^bien fait, diaaii l'autre; Je l'ai rencontré Tautie Boir, au foyer de Drury-Luie, 9^ec s^ quatre maftre«se«, eomiae un grand Turc; quatre femmes grandes eomme moi, avec des robes de oachemire, et des pieds comme ma main.

«— Mon Dieu ! il pense sagement ! H est jeune et il est riche; il fait litière de bank-'notes; il boit du claret comme nous de l'eau; il dîne trois fois la semaine à Star and Carter à Richmond, avec ses quatre maîtresses, où il dépense vingt livres comme nous dépensons jci trois schillings. C'esif un vrai Mahomet, un petit Byron.

— Et qui plus est, Highgate est son bourg-pourri ; nous le verrons wx Communes aux prochaines élections. H a aclietéla moitié d'une rue à Highgate; vous savez, depuis le Clisb^Room jusqu'au pont qui passe sur la route doBedr ford'Ce mauvais sujet de Mawbriek ne donnerait pas maintenant sa fortune pour deux cent mille guinées;^il a une action dans la brasserie Barclay qui lui rapporte deux mille livres.

^ Il a aussi une bonod qualité, Mawbrick; c'est lai^cozif' naissance, n se souvient qu'il me doit sa fortune; et voici un fait qni l'honore ; le mois dernier je fus un peu gêné 9i,\x% échéances; il me manquait dix mille livres sterling; je lui écrivis un petit mot, et il me les envoya par son do« mestique.

— Ah l c'est très-beau ! je ne connaissais pas oe trait

— J'en fus si touché, moi, que je voulais le faire annoii>> cer dans les papiers publies ; il s'y opposa, lui, parce que, me dit-il : « Cela vous portera tort. » Je cédai.

HISTOIRE d'itNK COLLINK 115

— Très-bien!

— Vous avez poussé aussi le petit Shoffield, vous!

— Gomment donc! vous savez qu'on parle de lui pour remplacer sir William Bentinck aux Indes,

— Possible ?

— Le lord-chancelier le protège et il sera non^Qié. Shoffield a acheté l'autre jour, au comptant, soixante çolçnnçs du Quadrant et la moitié de Regenfs-'Cirçus, L'an dernier, il n'avait pas un shilling, pas un penny.

— Je le crois bitoî il avait mangé tout son patrîmoiue avec cette fameuse Betty de Long acre, une femme oui a dévoré trois fils de lord.

— Shoffield m'emprunta trente livres pour acheter une action sur un Fly qui allait d'Humgerford-Market à la Tour. Au bout de la semaine, il avait doublé son argent, au bout d'un mois il avait acheté le Fly; il le vendit et acheta un arpent de terrain à Tottennham-'Roaà, qu'il vendit le lendemain à un boucher d'Hampstead six miUe livres. Une fois parti comme ça, vous savez que la fortuue vous pousse sur un rail-way ; 11 n'y a que le premier million qui donne de la peine. Shoffield est aujourd'hui un Sardanapale. Je l*ai rencontré hier soir, devant le Zoologicçil garden; il était avec deux écuyères d'Athsley, dans une calèche de Milne, ce fameux carrossier Eydward-'Road, visà-visHyde-Park.

■— Et notre ami Storr, aussi, comment a-t-il commencé?

— Avec rien.

— Avec moins. Je lui prête un souverain, il va au club de Crawford, dans le Strand; il gagne mille livres aucrcps, bien. Il sort, et va manger des écrevisses chez Moss. Bien. Il rentrait chez lui par T^icpster-Square, lorsqu'il entend

tinter des couronnes au second étage d'une maison du Square^, il monte et gagne six mille livres en un instant ; en six parolis, comme disent les Français. Il sort, et va manger un rumsteack et du saumon fumé , au coin de Castle-StreeU Bien. Il ne s'arrête pas là. — « Puisque j'ai été heureux deux fois, dit-il, j'irai à trois; courons au salon de Piccadilly. » On jouait là un jeu d'enfer. Il y avait trente femmes, trente soleils : ces femmes J'animent; il gagne dix mille livres, et donne vingt guinées à chacune; elles le portèrent en triomphe à Malborough-Street, où il demeurait. Le rusé coquin n'a plus joué. Il s'est mis dans le commerce, et aujourd'hui c'est un nabab... Ce convive s'arrêta court, en prenant un air amical :

— Faites-moi le plaisir, dit-il à Lively,de me faire passer le jambon.

— Très-volontiers, dit Lively qui avait fini par s'intéresser à cette conversation , d'autant plus qu'elle n'avait pas du tout l'air d'être improvisé pour lui.

— Vous n'en prenez pas de jambon, vous. Monsieur? dit le convive à l'innocent Lively.

— J'en prendrai.

— levais vous en couper une tranche; à Londres, le jambon est exquis.

— Exquis.

— Vous n'êtes pas de Londres, vous, Monsieur?

— Non, je suis... du Lancashire.

— Ça vaut bien le Keiit. Les femmes sont fort belles dans le Lancashire. Monsieur est sans doute un armateur de Liverpool? /

— Non, je voyage pour mon plaisir et pour mon instruction.

HISTOIRE d'une COLLINE 117

— Heureux! heureux! C'est bien employer sa jeunesse. Excusez-nous, Monsieur... monsieur?

— Lively.

— Monsieur Lively, excusez-nous, nous avons fait beaucoup de bruit à votre côté; nous vous avons étourdi d'un bruit de paroles. Eh! que faire le dimanche? il faut manger, boire et parler. Parler, c'est ce qui coûte le moins.

— Mais, Monsieur, vous m'avez fait au contraire beaucoup de plaisir. J'aime les histoires des gens qui font fortune.

— Oh î nous vous en raconterions à l'infini de ces histoires-là. Qui ne fait pas fortune aujourd'hui?

— Moi.

— Vous, sir Lively; avec votre âge, votre figure, votre position, vous ferez fortune quand vous voudrez, si vous ne l'avez pas faite déjà... Mais brisons là, c'est par complaisance que vous écoutez cette conversation : parlons d'autre chose... Mon Dieu I que le dimanche est ennuyeux ! on ne sait que dire; on épuise tous les sujets. On parle de ses affaires, ce qui est permis ; mais on parle aussi des affaires d'autrui, ce qui souvent est défendu par la stricte probité. ^

<( Voilà un parfait honnête hoiïftne, se dit Lively, et un homme bien amusant en conversation. »

Après le dhier, le convive amusant se leva et dit à Lively: tt Monsieur^ vous m'avez fait l'honneur de médire votre nom; je vous dirai le mien: je suis Saint-Alban, Anglais de la vieille roche, puisque Alban est un saint anglais. Je dîne tous les jours à White-Horse, et j'ai mon comptoir dans Cornhill, ici tout près, devant la banque.

118 h%$ NUITS ANaiAX$E«

Si voQS avez quelque opération en tôie, demaïutez Saint* Alban au premier coehdr. Adieu, Mûnfti6ur« »

Il sortit avec son ami.

Lively s'accouda sur la table, et doi^na ^n Ubra cours à SQS pensées.

tt La richesse a été inventée p^r le 4émoQ, se disait-il ^ lui-même, et pourtant il faut être riche pour vivre! gstil hçîureux ce M. Saint-Alban?... Si j'avais 4»000 livres je ferais plus lieureux que ^ni! Ohl oui... 4,00Q livres) Je ne puis maintenant que répéter ces trois mots... avec 4iOOO livres, je commanderais uii maître-autel de marbre Wanc, un tableau <ie Notre-Dame-des-Sept-Douleurs ^ un peintre de Paris, six chandeliers d'argent, un ostensoir de vermeil, un calice d'argent, un ornement de soie brodée en or pour les fêtes de première classe, un ornement plus commun pouY la semaine, et un autre de laine fine, blanche et noire, pour les messes de mort. Avec mes 4,Q0p livres, notre église catholique serait un bijou; et j'irais au cottage, et je dirais à la belle dame : Regardez maintenant cette église, voyez comme elle est riche et décente : Eh bienî c'est votre lot.

» Et je l'épouserais le lendemain ! »

Lively ne parla plus qu'en soupirs, toute la soirée. Il essaya de penser pour prendre un parti pour le lendemain; mais il ne sût à quoi se résoudre. Il voulut rafraîchir son front à l'air du soir; mais, à peine eut-il mis les pieds sur le Cheapside, qu'une mélancolie intolérable Itti arriva des quatre points de l'air: il ne vit que des rues immenses et sans peuple, une Thèbes rebâtie et exilée au désert par ses habitants. La nuit descendait, sourde et orageuse. Le gaz prodiguait des trésors de lumière aux

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