‹ Les nuits d'hiverChapitre 13 sur 43 · LES ABEILLES · texte numérisé non relu

LES ABEILLES

En avril, lorsque la branche, Que Mars a fait bourgeonner, D'une étoile rose ou blanche Commence à se fleuronner, Le printemps nouveau réveille Tout un peuple industrieux; Aux fleurs du pêcher l'abeille Prend son miel délicieux.

En juin, quand la plaine brille Sous les feux de la Saint-Jean, Quand l'acier des faux scintille En rapide éclair d'argent ; Quand la faucheuse sommeille, Son grand chapeau sur ses yeux, Aux fleurs du sainfoin l'abeille Prend son miel délicieux.

Au mois où la terre étale La richesse des moissons, Quand la sonore cigale Frappe l'air de ses chansons, Dans la lumière vermeille Bourdonne un essaim joyeux, Aux fleurs des sillons l'abeille Prend son miel délicieux.

Sur la mousse colorée Où l'aurore, le matin, Dans les larmes s'est mirée, La mouche trouve un butin ; Et quand l'amour appareille La biche au cerf langoureux, Aux fleurs des genêts l'abeille Prend son miel délicieux.

Dans la futaie éclaircie, Sur le sol retentissant, Quand la cognée ou la scie Abat le chêne puissant; Quand octobre a sur la treille Jeté ses mourants adieux, Aux pampres jaunis l'abeille Prend son miel délicieux.

Sur les roches calcinées, Lorsque la pente des eaux Entraîne les graminées Qui nourrissaient les oiseaux; Au retour de la corneille, Quand Tâtre allume ses feux, Dans les bruyères l'abeille Prend son miel délicieux.

A la veillée, où Ton cause De l'amour et des amants, Quand on ne voit plus de rose Qu'aux visages de quinze ans ; Pendant qu'un conte émerveille L'auditoire curieux, Dans sa ruche chaque abeille Trouve un miel délicieux.

Le jour tardif blanchit à peine ,

La silhouette des coteaux

Dans l'ombre encore est incertaine,

La vapeur qui monte des eaux

Rampe en brouillard blanc sur la plaine

Où vont descendre les corbeaux.

De loin, bien avant qu'il paraisse, Leur vol, que l'on entend venir,

Selon le vent monte ou s'abaisse; Rien ne pourra les faire enfuir, Car ils sont affamés sans cesse :

Tout leur est bon pour se nourrir.

Attirés par l'odeur malsaine, Sur les carcasses d'animaux On les voit tomber par centaine Et dès qu'ils ont blanchi les os, Ils abandonnent leur aubaine Au tourbillon des étourneaux.

L'hiver, par la neige affamée, Leur voracité s'enhardit, Et dans la basse-cour fermée La troupe noire entre, a midi, Fouillant du bec dans la buée Qui sort du fumier attiédi.

Sans étudier la Science Dans le Grand Messager boiteux, Us savent quand on ensemence, Et, suivant le pas lourd des bœufs, Pillent la future abondance Dans les sillons ouverts par eux.

Ils sont plus défiants qu'en guerre Un avant-poste de soldats; Le plus fin chasseur de la terre De près ne les approche pas.

Et de loin ne les atteint guère :

Ils flairent la poudre à cent pas.

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