A UNE ÉTRANGÈRE
Au pays regretté par Mignon tu naquis,
Et, pareille à Mignon, tu regrettes et pleures,
Sous le ciel étranger, le ciel de ton pays.
Rien ne peut te distraire, et tu passes les heures A regarder mourir un arbuste apporté Du sol où l'oranger fleurit toute Tannée.
Dans le jardin d'Exil avec toi transplanté ,
Vois : son feuillage est pâle et sa fleur est fanée;
Tu n'as plus de sourire, il n'a plus de parfums.
Pour que l'arbre renaisse et de nouveau fleurisse Sa moisson odorante et ses beaux cheveux bruns, Pour que l'ennui s'efface à son front pur qu'il plisse,
Il vous faut à tous deux te soleil du pays, Regretté par Mignon quand aux cieux elle aspire: Et l'arbre aura des fleurs, et ton front le sourire Qu'un peintre au nom d'archange a tant cherché jadis..
Traînant, traînant ta chétive existence, Dans les sentiers tu t'arrêtes souvent, Regardant fuir l'ombre de l'Espérance, Spectre railleur qui va toujours devant ; Voyant partout le vice ou la sottise^ L'hypocrisie au maintien indigné, Sûr du destin que je te prophétise, Marche ! ton but n'est pas bien éloigné.
Quand du malheur tu sauras le martyre, Lorsque ton cœur sera triste, ulcéré.
Ne pleure pas, tes larmes feraient rire : 11 est des gens qui n'ont jamais pleuré. A ces heureux, loin de porter envie.
Jette en passant un regard de pitié , Car, sans les pleurs, que sait-on de la vie? C'est un roman qu'on n'a lu qu'à moitié.
Septembre 1341,
Ami, — puisqu'à ton front l'art a mis deux étoiles, Puisqu'un double rameau fleurit entre tes mains, Du couple fraternel va soulever "les voiles. Et marche rayonnant dans les sentiers humains.
Ami, — puisque le temple a pour toi deux idoles, Sur les autels jumeaux allume l'encensoir; Puisque sur ton blason Dieu grava deux symboles, Prends le pinceau le jour, et la lyre le soir.
Ami, — puisque ta sphère est deux fois constellée, Que de ton cœur sans cesse émane un double accord, Par deux divinités, ton espérance ailée Dans un ciel lumineux doit prendre un double essor.
Ami, — peintre et poëte, âme deux fois sacrée, Partage ton amour entre les deux sillons; Palette harmonieuse et lyre colorée, Répands tes deux parfums, .jette tes deux rayons.
KoTembre 1841.