‹ Les nuits d'hiver poésies complètes Henri MurgerChapitre 23 sur 43 · DEMANDE D'AUDIENCE · texte numérisé non relu

DEMANDE D'AUDIENCE

Madame, je n*ai pas rhoQneur de vous connaître ;

Mais supposez qu'on fait relâche à TOpéra, Et qu'après son diiier, votre seigneur et maître A son club est allé tailler le baccarat.

Si vous le permettez, — supposons quune dame, Votre amie, auprès d*elle a retenu celui Dont on parle tout bas quand on est femme à fenmie, Celui qui vous nomme eUe,,ei que vous nommez lui.

122 LES r>gUITS D'HIVER.

Vous voici toute seule au coin de TAtre où pleure

i.e lamentable vent d'un hiver pluvieux»

Et, regardant courir le pied léger de l'heure, Déjà TOUS regrettez de ne pas lêtre ^eux.

Tout Paris a la grippe et boit de la tisane ; Votre griffon d'Écosse est lui-même enrhumé; Les salons sont fennés, et le temps ?oos condamne A la réclusion du boudoir parfUmé.

Que ferez-TOUs ce soir? Sur le clavier sonore Allez-vous éveiller Tâme de Bellini?

Ou ferez-vous rugir le cri fauve du More Que Shakspeare a créé, pressentant Rossini?

Mais votre érard, fiaussé pur Thumide atmosphère,

Appelle en sons douteux les soins de Taccordeur.

Ne pouvant' plus chanter, vous essairez de faire Sur votre canevas naître encor une fleur.

Mais, si Taigaille casse» ou, si dans votre laine Vous retrouvez les jeux de la chatte ou du chien. Sans être impatiente, êtes-vous bien certaine ^ De pouvoir renouer l'écheveau'gordien?

Ne pouvant plus broder, que ferez-vous, madame?

ren pourrais témoigner, la paresse a du bon; >

Mais Je repos du corps, c'est le travail de l'àme, '

Et la vôtre a besoin d'une distraction.

Si pour une heure ou deux vous vouliez le permettre, Je tiendrais compagnie k votre ennui naissant. On peut me recevoir-sans trop se compromettre. Et ne m'a pas qui veut, vous soit dit en passant.

Celui-là, dont je veux dire la triste fin.

Vivait dans notre «iècle et dans son air malsain. Isolé de bonne heure au milieu de la vie, La solitude avait été sa seule amie.

Orphelin, il aimait à la nommer sa sœur; EU seule, elle a connu les seerets de son cœur.

Tout ce qu^on sait de lui, chacun se le répète Maintenant qQ*il est mort : c^est qu*ll était poète. Et que, s'absmdonnaut à la grâce du ciel.

En pleurant il quitta riiuinblc toit paternel,

m LES NUITS D*H1V£R.

Le jour même où ce toit, asile des anodtres^ La mort étant venue» était resté sans matures.

Certes, — s'il est au monde un souvenir de deuil Qui vive bien longtemps, c'est celui du cercueil Qu'un jour, dans le chemin menant au cimetière.

On suivit à pas lents en s'écriaut : a Mon père 1 »

MaiSj si, le crêpe au bras, il faut reprendre encor La route où le cyprès verse Tombre à la mort; " Pour la seconde fois, s'il feut que Ton assiste, Indigente ou pompeuse, & cette scène triste ; Quand, derrière ce corps qui vêtit le linceul, A marcher en pleurant on se trouve tout seul. Quand votre, mère est morte et que sa fosse ouverte Fait l'enfant orphelm et la mi^n dés^te.

Dans les jours les plus beaux ou dans les pires jours. De ce second voyage on se souvient tovgours.

Or, celui dont je parle, et qui ne |>eut m'euteudre, Dans une seule année avait dû deux fois prendre Le chemin des tombeaux, et, chaque fois» hélas l

Y conduire un de ceux qu'on ne ramène pas. .

Cest ainsi qu^à quinsse ans il resta seul au monde. Mais, s'émouvant pour lui d'une piUé profonde. Une femme, » une mère, ayant mis dans sa main Quelque argent, de Paris Tenfont prit le chemin. Paris l -!> Pourquoi choisir cette ville entre toutes? £t pourquoi, se trouvant à la croix de deux routes, Ne se trompa-lril point, h^asl — et n*a-t-il pris ' Celle-là qui pouvait ^éloigner de Paris?

C'est que dans un collège, et malgré Tindlgence, * Son père Tavait mis, croyant que la science Était le seul trésor qui pouvait remplacer .

Celui qu'en héritage il ne pouvait laisser.

m LES NUITS D*HIVER.

Àinsi, durant l'époque ù laquelle Tenfauce Mange ce pain du oiel appelé Tespérance, £t, libre comme Test un oiseau, peut courir Des baisers de la mère aux baisers du plaisir, * Dans ces jours si fleuris et si courts, qu^on les nomme Le printemps de la vie et le matin de Thomme, Celui-là dout je veux dire la triste lin, Grand affamé de jeux, dut mesurer sa faim; Épris de liberté, de grand air et d'espace* Quitter le doux loisir pour Teunui de sa classe,

Et, sous le regard firold d*un pédant maigre et noir. Souvent boire un poison au vase du savoir.

Le poison, il le but, — et puis un auti'e ensuite» S*il en est temps encore, ô père imprud^tl vite Retourne à ce collège, et, sans perdre un instant, De ces bancs studieux enlève ton eniaut ; Arrache de ses mains, foule à tes pieds, déchire Ce livre qu*il épèle, avant qu^il sache lire ;

Ck>nserv6-lul Thabit que tu n'as pas quitté, Le pauvre vêtement qu'aima la liberté, Le samu pl^ien fait de bure grossièse; Qu'il reste un paysan, comme est resté son père L'humilité d'esprit, c'est le savoir du cœur. N'en fais pas un savant, fais-en nn laboureur.

Mais le père fut sourd, car il croyait bien faire.

A rheure de midi, quand la cloche libère

Par un signal connu les jeunes écoliers,

A son doux carillon, rudiments et cahiers.

Tout se ferme à }a fois, et la cloche encore sonne,

Que déjà dans la classe on ne voit pltis personne.

Ils sont tous au jardin, tous aux jeux, hors un seuU

Dans un coin, sur un banc qu'ombrage un vieux tilleul, '

n s'est assis, la tète entre ses mains posée;

Il lit tout bas un livre & reliure dorée*

Depuis cinq ans bientôt qu'en soupirant il a Pris rhabit lycéen, chaque jour il vient là, S'asseoit avec son livre, et, dans la solitude. De riieure di^ plaisir lait une heure d'étude. Quand il vint an collège, il savait ce qu'apprend • Un pauvre magister dans son cours ignorant, (à'est-à-dire.épeler couramment l'Évangile, Compter selon Barème, et, d'une main habile, Aux fêtes de famille, ou bien au jour de Tan, Écrire ses souhaits sur un beau feuillet blanc ; Mais il sait maintenant bien des choses nouvelles, Bt, le soir, en filant, à la veillée, entre elles. Les femmes dd village à la mère ont souvent Envié le bonheui* d'avoir un fils savant

Mais ChéQier n'est pas le premier qu'il ait lu : Sous des noms étrangers ~- il a déjà connu Myrto la Tarentine, et la jeune Néère Pour le beau Clinias abandonnant sa mère ; Amymoiife et Lydé, Camille et Pannychis Avec Néobulé, la sœur d*Amarillys, Dans Horace et Virgile il vous a cent fois vues, . Quelquefois sous le voile — et souvent toutes nues Tôutes il vous connaît, et vous aussi, pasteurs. Qui paissez vos troupeaux dans la prairie en ileurs, Il vous comprend et lit vos chansons pastorales Où dans les blés jaunis murmurent les cigales.

' Dans 1 idylle et Tég^ogue il vous a reucoutrés, Satyres et sylvains, nymphes qui ?0tts mirez, Tremblant qu^an incUscret» le soir, ne vous surprenne,

Toutes blauclies, — sans voile, — au bord de la fontaine.

De Rome à Syracuse et d^Athène à Théos, Chantres de tous les dieux et de tous les héros,

A Tarène, au forum, au théâtre, au Portique,

Il a suivi vos pas sous le ciel de TAttique.

Pèlerin curieux, il a tput visité.

Sur les plus hauts sommets — tout jeune il est monté.

Gravissant Tlliade aux cimes escarpées,

L'Iliade géante entre les épopées,

De son faite sublime, à Tentour il put voir

Toute Tantiquité devant lui se mouvoir.

Mais, en fouillant aussi Tépoque fabuleuse,

Rêveur, il rencontra la déesse rêveuse

Sous la taniqne blanche et le bandeau sacré»

Diadème éternel de son front inspiré.

l}o^ lyre à la main, cette muse si belle,

n la vit et fat pris d'un grand amour pour elle.

Et, depuis cette époque, à cet amour rêvant, . Aux pieds de la déesse, il s'enivre en buvant Un miel de poésie à cette coupe antique DV>ù s^élève un parfum de liqueur homérique.

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