‹ Les nuits d'hiver poésies complètes Henri MurgerChapitre 24 sur 43 · LETTRE A UN MORT · texte numérisé non relu

LETTRE A UN MORT

A LA MÊMUlRi-; DE MON AMI J. D...

STATUAtKK »

Depuis ce jour d'hiver où, par uu ciel en deuil. On creusa devant nous, pour couclier ton cercueil,

Un lit^id dans la terre hufnijle, .

Ton frère, me sachant sans pain et sans ibyer, * M'a dit : « J'ai l'uu et l'autre ; » et je suis héritier.

Pauvre ami, de ta place vide.

Dans cet isolement où tu nous a laissés, 'Nous vivons tous les deux, nous vivons, et tii sais.

Toi qui vécus, de quelle vie; Et, lorsque nous pensons à toi qui dors làrbas, Nous avons dit souvent : «c Faut-il le plaindre, hélas l

FauMl le regret ou Tenvie? »

Mais alors il nous sen^ble entendre auprès de nous Ihie voix qui nous dit :..« Si le premier de tous

Xai quitté mon oeuvre ébauchée, Mon grand archange blanc, au sourire divin, . * G*est que la Mort m^ pris le ciseau dans la main ;

Mais je ne Tavais pas cherchée. .

a Luttez, souffrez, pleurez, —mais vivez tous les deux.

Je souffre plus que TOUS dans mes repos affreux; Hélast «c'est moi qui vous envie :

Car vous pouvez encor, sans feu, sans toit, sans pain.

PBJITS POEMES. . 130

Formuler votre rêve, et d^on pas souverain Laisser la trace dans la vie.

« Luttez encor, luttez. — Puis voiis pourrez après Venir dormir ici sous Tif ou le cyprès.

On dira : « C'est là qu'est leur tombe. »

Mol, je suis tout entier descendu dans la mort. Au cœur de mes amis mon souvenir s'endort :

Après la terre, — Toubli tombe. »

Et cette voix qui parle est la tienne l Et pourtant,

Nous que la même voix jadis émonvait tant,

Nous qui sentions à ta parole Couler dans notre sang Tenthousiasme fiévreux Où Ton se bat les mains, où Ton se dit : « Je.veux

Mon laurier d'or au Capitole ! »

Parce que c'est ta voix, nous écoutons encor;

Mais rien ne s'émeut plus en nous, car tout est mort

Depuis longtemps nous sonuues calmes; Nous n'avons plus d*orgueil et plus d'umbitioii. Et nons ne rêvons plus cette acclamation

Qui poursuit le vainqueur des palmes.

Nous avons cru pouvoir, — nous Favons cru souvent. Formuler notre rêve, et le rendre vivant

Par la palette ou par la lyre; Mais le souffle manquait, et personne n'a pu Deviner quel était le poème Inconnu

Que nous ne savions pas traduire.'

Puisque nous ne pouvons rien créer, à quoi bon Continuer notre œuvre, et faire à notre nom

Ouvrir la bouche de Tinsulte?

Nous nous sommes trompés, nous le voyous trop tard. Qu'importe! — il faut laisser les instruments de Tart '

Aux hommes choisis pour son culte.

Maintenant nous suivrons les vulgaires chemins. Nous ferons au hasard œuvre de nos deux mains

Pour vivre encor et pour attendre L'heure où Ton creusera près du tien notre lit. Et, comme sur ton nom, sur nos deux noms Toubli

Le lendemahi pourra descendre.

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