‹ Les nuits d'hiver poésies complètes Henri MurgerChapitre 25 sur 43 · LB8 NUITS DERIVER · texte numérisé non relu

LB8 NUITS DERIVER

Voltigeront parmi les sycomores sombres Aux funèbres rameaux.

Et toutes, frifl^imant sous des bises glacées, * Sous un ciel sombre et noir^

Elles diront encor, d'espérance bercées :

« Nous allons les revoir I

tt Ceux dont le cœur aimant sans doute encor nous pleure,

Nos amis d'autrefois, Pèlerins en grand deuil vont venir tout à Tlieure Prier sur notre croix, %

« Ils nous apporteront, cœurs pieux et fidèles

Où parle un souvenir, « Les fleurs que nous aimons, ces pauvres immorteUeà,

Qu'on voit si tôt mourir l »

Pourquoi de vos linceuls secouer la poussière? Pourquoi venir trembler sous notre ciel brumeux? Quel bruit interrompit dans votre lit de pierre

Le sommeil éternel qui pesait sur vos yeux ?

Quel appel- vint troubler les songes que vous faites Dans Tasile funèbre où nous dormirons tous?

Et, pour vous éveiller comme au temps des prophètes, Quel nouveau Christ a dit : «r Iiazares, levez-vous? »

Ombres de tous les morts, invisibles fantOmes, De la terre d*exil pourquoi firanchir le seuil? Qtt'espérei-vous racor de ce monde où nous spmmes, Puisque vous espérez, même dans un cercueil?

LES NUITS D*HIVEB.

Ce qu'ils viennent chercher, tout le temps de leur vie Ils Tont à chaque pas heurté dans le chemin : G*est la déception par une autre suivie

Pour faire avec i'espoir un éternel hymen.

Ce qu'ils viennent tenter, c'est la dernière épreuve ;

Jusqu'au fond du tombeau ce qu'ils emporteront,

TristemeiiL convaincus, c'est la dernière preuve

Que jamais & Toubli les morts ne survivront

itr

Quand du De profandis la lugubre harmonie

Vous conduisait ici.

Avec Thomme de Dieu, sur la fosse bénie,

Alors priaient aussi

PETITS POÈMES. ii7

Vos parents, vos amis, vos sœui's et vos amantes,

Tous ceux qu^au dernier jour

Vous aviez eu pleurant î:ur vos lèvresi mourantes

Embrassés tour à tour.

Et tous ils vous disaient, ù cette heure suprême

De solennel adieu.

Où votre âme attendait le parfum du saint chrême

Pour s'envoler à Dieu,

Tous ils vous répétaient, des larmes aux paupières,

Que, de Toubli vainqueurs.

Vos noms seraient toujours présents dans leurs prières

Ht présents dans leurs cœurs.

Eh bien, doue, aujourd'hui, sortant de vos abîmes,

Venez jusqu'à ce soir Vainement les attendre, — éternelles victimes

D'un éternel espoir.

148 L£S NUITS D'UIVEB.

Partout les âmes inquiètes VolUgopt dans les sombres ifs.

Et semblent écouter, muettes, Les murmures des ventà plaintifs.

Dans les solitaires allées, Toutes ces ombres désolées, ITentendant aucun paii humain, Amis, amants, époux et mères Étoutleat leurs larmes amères En disant : « Us vieiidront demain. »

Seigneur l vous savez bien qu'il ne viendra personne.

Et que ces malbeureux vont revenir en vain.

Épier un regret, attendre une couronne Qu'on n'apportera pas aujourd'hui^ ni demain.

PETITS POKMES. 149

Sdgneur! vous savez bien que c'est une ironie l (jue ce qui disparait est bien vite oublié.

Et que l'œil qui pleurait devant une agonie Avec un coin du crêpe est bientôt essuyé.

Seigneur! vous savez bien qu*auJourd*hui sur la terre L'égoisme et l'oubli se sont fait large part.

Et que, s'il est des cœurs épargnés par Tulcère, L^ulcère saura bien y pénétrer plus tard.

Seigneur! vous savez bien quHci la race humaine Est si lasse de suivre et de poursuivre en vain Le fantôme d'espoir qui toujours lu promène, Qu'arrivée à la tombe, elle s'écrie : « Enfin !

« Je vais me reposer dans Tombre et le silence. Que m'importe un ciel bleu! que m'importe un ciel noir I Ici Ton dort en paix sans craindre la souffrance : • Rien n'y peut pénétrer, — rien, pas même l'espoir. »

loi) LES NDITS D*H1VëR.

Dans son dernier repos, pour troubler cette cendre, Le fantôme railleur pourtant pénètre encor;

Pour la faire souffrir, près d'elle il vient descendre Chassé pai- les vivants, il va tromper la mort.

Pourquoi donc fites-vous Pespérance immortelle. Seigneur, puisque suus cesse elle doit nous mentir ? Et pourquoi faire ainsi la douleur éternelle. Si vous vouiez que Phomme ait le temps de bénir?

Noviuibiu l>il.

Page 1