ROSE ET MARGUERITE
C'est le matin, le soleil sort de sou alcôve étoilée; la brise s^embaume et met ses ailes; lés sylphes vont emplir aux fontaines du ciel les urnes qu'Us doivent répandre sur les fleurs de la terre. Dans les jardins et dans le? champs, toutes les fleurs attendent avec impatience, car la. journée de la veille a été brûlante.
Un des sylphes est amoureux de la rose, il fait sa besogne en hâte et vole à ses amours de tout Tessor de ses ailes. Il est si pressé* qu^il oublie de pencher
son urne sur une petite marguerite des champs. Elle rappelle, mais il ne Tentend pas. H est déjà près de sa belle maîtresse, et lui verse goutte à goutte les larmes les plus claires de la rosée.
La pauvre flèur oubliée sent la mort glacer ses racines. Elle se penche sur sa tige et fait ses adieux à ses compagnes des sillons.
« Adieu, messceurs, — je vais mourir. Voici le soleil qui rougit les feuilles et allume la poussière des chemins.
« Bientôt je ne serai plus qu'un brin d'herbe sèche, et, ce soir, Taile du tourbillon m'emportera.
« Plus heureuses que moi , vous avez bu la gouttfe d'eau de Faurore ; elle brille dans vos calices comme une perle dans un écrin. Voici que vous renaissez plus Araîches et plus parfumées. L^abeille sonore vbus caresse comme elle me caressait hier quand je lui donnais^ du miel. Aujourd'hui, elle ne me reconnaît plus. Adieu, mes sœurs! je vais mourir; le sylphe m*a oubliée. i>
. Gepeudant le jour se passa, le soir vint ; la coruemuse du pâtre rappela les troupeaux à la crèche. VAnffelu9 s'enrôla du clocher, Fétoile Vesper ouvrit sa pruoelle d'or. Les grillons et les cigales commeueèrent leur symphonie nocturne , et l'humble pâquerette n^était pas encore morte. •
Âloré arriva, par le chemin des blés, une jeune fille vêtue de blanc. Loi^squc le vent gonlluit son échurpe, elle semblait a^oir des ailés et près de s'envoler. Elle marchait lentement, et se retournait quelquefois pour regarder derrière elle. Mais elle ne voyait pas venir ce qu'elle paraissait attendre. '
Elle s'appelle Rose, et va . avoir selse ans. Elle est sortie au sonner de ÏAvc Maria j et elle marche devant elle, au hasard, cherchant la solitude et le silence pour entendre plus distinctement chanter la voix qui s'est éveillée dans son âme. Si son visage est triste à cette heure, c'est que son cœur est en peine ; voici les rêveries qu'elle effeuille en marchant :
tt Hélas! d'où vient que je suis triste ? 11 y a tou-
'm LES NUITS D'HIVER.
Jours des larmes dans mes yeux, lia mère me dit :
« Pourquoi pleures-tu? » et je Tembrasse; mais il y a encore des larmes dans mon baiser, — Suis-je seule à pleurer?
« Le matin, si je veux chanter en filant pon lip, je le sens humide sous mon doigt : car il y a ai^ssi des . larmes dans ma chanson* Elles coulent de mes yeux, mais la source est ailleurs. — Suis-je seulB à pleurer?
« La nuit,^e ne peux plus dormir sous mes rideaux, et, quand je fais ma prière le soir, il y a aussi des larmes dans ma prière. — Suis-je seule à pleurer?
« Le soir, autour de Tàtre, quand on se rassemble pour écouter, la légende, si la gaieté bruyante de. nos voishss arrête un instant le conteur, je veux rire comme les autres; —mais il y a aussi des larmes dans mon sourire. — Suis-je seule à pleurer? • '
« Ahl sMl le savait, celui-là qui a emporté ma joie avec lui, peut-être il reviendrait, Je vais Tattendre partout, et je ne le rencontre pas. — Ce soir aussi, je
Tattends. — Viendra-1>-i] ?
BALLAOëS. 333
« Il a emporté mon cœur, et il nè m*a iHen laissé de lui ; II ne m*a laissé que son nom. — Son nom I —
Il est toujours sur mes lèvres. — Je Tai mis dans ma ballade, et Tair me semble plus beau. Je Fai mis aussi dans ma prière. Hélas l Dieu me le pardonne!
— M'aime-t-il?
« Aimer! — J*a]me bien ma tendre mère, et aussi «
ma jeune sœur. Mais lui I je ne Tai vu qu^une fois,
et, depuis ce jour -là, mes yeux le cherchent partout, et ma pensée vole à lui sans cesse. — Hélas! m*aime-t-il7 — Suis-je seule à pleurer? »
Et, comme Rose s était assise au bord du sillon où se mourait la m&rguerite, une de ses larmes tomba sur la fleur, qui se sentit ranimer par cette rosée inattendue, et se releva lentement sur sa tige en aspirant rhaleine du soir, line seconde larme tomba des yeux de Rose, et mouilla les pétales d*argent de la fleur. La marguerite ranimée regarda la jeune fille éplorée, et elle comprit tout.
« Rose, Rose, dit-elle, je connais la cause de tes
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larmes. Ton front est pâle, ton cœur est triste, tes yeux sont mouillés. — J'allais mourir faute de rosée,
tu vas mourir faute d*espérance. Sois heureuse^ soil
joyeuse, Hose. — Je vais te dire mon secret, sans que tu aies besoin de m'effeuiller. Sèche tes yeux. Rose, et que ton front se colore, et que ton cœur batte, et que ton sourire revienne. — Il t'aime, Rose, celui que
tu aimes; — il va venir, celui que tu attends; il tVime — beaucoup y passimnémentl »
JniUetim.