‹ Les nuits d'hiver poésies complètes Henri MurgerChapitre 36 sur 43 · HENRY MURGER · texte numérisé non relu

HENRY MURGER

Co joiino hommo, IToni \Murger, qui ost mort on vinj^lqunfro hoiiros, à tronto-liuit ans, h l'inslant lurme où l'écrivain va savoir le dernier mystère (le son art, laisse après lui, pour maintenir sa mémoire, une suite ingénieuse de pages charmantes, écrites dans un accent tout nouveau. M. Henry Murj^or (et ceci est une louange énorme) a conquis sa place au ran<^ des inventcMirs; il est un des rares écrivains , des rares arUstes qui ont trouve quelque chose; un cherctieur de nouveaux mondes poussé par rinstinctdes terres lointaines, des régions inconnues,

1. Les différantes étn<lc:< qu'on va lire, oxtraités des princi(>ales' notices que los journaux de Paris ont publiéps sur Honry Nfurj^er, nous ont paru cmironniîmpnt li; plus tli^no qui pût (Mrtî (ioiuni à sou livre postliumi). Elles prouvent touttvs les sympathies que ce spirituel et regrettable écrivain s'était acquises, aussi bien par l'aménité de son caractère que par le charaie et Toriginalité de son talent.

(iVbte des J^dileimg *

350 ÉTUDES

' des solitudes inexplorées. Henry Hnrger a trouvé la bohème j et daqs ce monde à p:u t. ({ue lui-même a défini, ce jeu 110 homme ;i\;nt ii |)('iiu' viiiirt ans) nous a

• conduits, à travers mille péripéties, k la suite desorii^inaux les plus amusants du monde; et tant de.î^airté, tant de larmes, tant de francs rires et de pauvreté vaillanté ! Ah! l'aimable écrivain, le charmant observateur des joyeuses misères, le romancier naff des jeunes amours,

• tout rempli de caprices, de fantaisies et d'étonnements !

Henry Murger reconnaissait des bolièmes de trois espèces, à savoir : Tartiste ignoré et faisant de Tart pavi l'art, sans trop songer qu'il faut avoir en ce bas monde

un domicile, un habit prcsentahlo , et pour le moins un repas chacpio jour. Ces imprévoyants, pour peu que vous leur parliez de la plus sinqile prudence, ils vous tournent le dos et vous appellent des bourgeois, ce qui est la plus grosse ii^ure qu'ils vous puissent dire. Une autre fraction de la bohème est représentée par la partie' impuissante des écrivains sans style et des ruMiiIres siins couleur. Ils rêvaient la gloire au départ... ils n ont pas fait vingt pas dans la carrière, qu'ils s'arrêtent découragés; mais, quand ils devraient accuser leur impuissance, ils accusent Fingratitude et T ignorance de leur siècle. Ainsi toute leur vie, ils remploient à maudire le genre humain, et, quand Thcure arrive oiî pour tout de bon il faut mourir, ces insensés diraient volontiers, comme autrefois Néron l'empereur : « Quel grand ouvrier perdra le monde en tne perdant t i»

SLR UËNav murgër. m

La troisicino et ia moins dangereuse espèce du bohème a pour type le bohâne-ainateur, o'est-à-dire une centaine de braves jeunes gens sans mérite, qi|i se plaisent à tàter du pain de la misère, à mener, comme ils disent, la vie

d^artiste, et, quand, au bout d'une annéi^ do cotte tmche enrafjiu', ils ont jeûné tout leur soùl, quand leur liabit est un iiaillon et leur chemise une loque, aussitôt les voilà qui retournent au foyer domestique, implorant la pitié maternelle. Alors malheur au veau ^ras I on le tue ; en même temps Tentant prodif^uo est peii^'né, lavé, restauré, toutes choses dont il a i:niiul besoin. On lui achète uno humblo étu('lo en quelque pm\ ince éloignée où il s amuse à donner le jour à quantité de petits bohèmes do sa composition. Tels sont los trois genres de cette espèce, et, si vous demandiez à Henry Hurger un axiome à vous guider dans ces sentiers dangereux, il vous répondait sans feinte et franchement : « La bohème ainsi faite n'est \yùs un chemin, c'est ^unc impasse. » En mémo temps il ajoutait, car il avait sa tète et sa doctrine : « Alitant ces trois espèces de bohèmo sont odieuses Qt ridicules, autant ma bohème à moi, la vraie bohème, oftte une étude intéressante anpOL'te, an monilisti', au romancier. Ma bohème est située, il est vrai, entre dcu\ abîmes, la mi.<èreet le doute; mais enGn, quand vousavez-évitéCharybdoet Scyila, vous trou-» vez un sentier qui, par toute sorte de tours et de détours également dangereux, finit par vous conduire à la renommée et parfois à la gloire. Il y faut de la peine, il y ftiut du courage; un esprit ferme, un cœur honnête; un grand amour de laveuture, un grand mépris d.^ l'accident. Mon

ÉTUDES

bohème est un bi'a\e Iioiniiic aux prises avrc la nécessité; il lui faut, ])our touclier le but, autant d'esprit que do courage. Habile et très-éloquent, il se ferait prêter de l'argent par Harpagon ; il aurait trouvé des truffes sur le radeau de la Médme. Au niveau de toutes les fortunes; il dîne comme un i^ueux, il soupe à îa Maison d*ôr. Tantôt il s'i'talo au |)luà endroit du salon où (Iclinièno fait resplendir dans un cercle de marquis les grâces de son esprit, le feu de ses diamants; tantôt il remplit l'estaminet voisin du choc de son verre et de ses paradoxes. Mon bohème est bon à toute chose, à la musique, à la peinture, à la philosophie, au théâtre, au journal, il la tribunepolitique. 11 danse, il chante, il disserte, et parfois même il écoute > il iait souvent dos méchancetés, rarement une action^ méchante. Il a conservé de ses premières années un sentiment confus de ses devoirs ; du profond oubli de ses [)reinières études, il a sauvé je ne sais quel bon goût qui lui fait préférer { Hhnlo à la Jrrusfth'hi drlivrvc et ïllni'ide à la Pharsalc. En mi mot, le goût le sauve et le maintient dans uncertain honneur, qui, malgré sa misère et ses haillons, sa pipe et ses dettes, ses amours malsaines et ses hirperboles en conduit?, le font tolérer, que dis-je? et rechercher des plus honnôtes gens. »

Telles étaietil lesof)inions d'Henry .Muri^er sur les habitants de ces terres i nitrates qu'il croyait avoir découvertes et qu'il avait tout simplement retrouvées

Les Scènes de la bohème réprésentent un livre étrange, où cliaque chapitre est une auvie a i>art, et cependant

SUfl HENRY MURGBR. 853'

s*unit ài bien au chapitre qu'il précède, au ehapUre m- • vaut, cpie, sans comn^entaiie et sans liaison apparente, ces divers diapitres ont formé tout de suite un livre, un

des livres les plus gais, les plus naïfs, les plus vraiment amoureux, bi>ns plaisants ot jolis do ce siècle des fantaisies. A cliaque page, on rencontre, empêtré dans le môme embarras et faisant une chasse acharnée à cet animal féroce appelé la pièce de cinq francs, tantôt ^n peintre- et tantôt un poë te ; unôutrejour, c'est un philologue en proie à.toutcîS les ambitions du tornie, du dîner, du tabac, du petit verre et de la tasse de café. Quels ennemis du propriétaire et du portier, ces bohèmes de Murgerl quels fins limiers de la'rue, et quels chanteurs de la mansarde 1 lyoutez : quels fermes croyants en la Providence, et quels enfants £ràtés du hasard !

Ses héros, ses enfants, ses frères les bohèmes, Henry % Murger ne les a pas fardés ; ils sont plutôt laids que beaux, assez mal bâtis et mal tournés, surtout mal vêtus; mais ils sont jeunes et surtout ils sont gais. Ils ont le spurire à la lèvre, le feu dans les yeux et de l'espoir plein le cœur. Sî trop souvent ils vont j)atau.mMiit dans la boue, ils pataugent lié remont, non pas en mendiants,, mais en cyniques, en philosophes, en railleurs, en bonnes gens, fis sont paresseux, mais paresseux avec délices; ils évitent la peine, ils ne songent pas à la récompense. Heureux, ils font un bruit du diable, et, malheureux, ils se résignent.

Laissoo&-les vivre et laissons-les rire ; ils n'ont pas souvent un bout de chandelle pour se coucher, ils brûlent

ÉTUDES

parfois de la Joougie rosé. Us ont à peine un habit pour eux six, et cependant ils rédigent tÉcharpe d'fris', im

fameux journal do modes qui donne le ton à ïa ville, à cour, à la duchpssp, à la bourgeoise. Ah ! V Êcharpp f/'/ris, la bien noniinoo, à en juger par le costume du rédacteur en chef : « pantalon écossais, chapeau gris, cravate rouge, un gant blanc, un gant noir. » Ils appellent cela, nos bo^ hénîtens : tomber de carrick en syllabe, et pour rten a» monde ils ne voudraient échanger leur irant blanc contre un gant noir. Ce qui les sauve après la gaieté, c'est l'amour. Us rencontrent, chemin faisant, toutes sortes de ûUettes gentiment éveillées et pleines de jolies manières » des mains gantées de ce matin, des pieds chaussés d*hier. Or, ne vous étonnez pas de ces princesses qui donnent le bras à ces mendiants. 11 comprenait très-bien, Henry Murger, que tant de haillons, de taches et de trous finiraient par fatiguer le lecteur parisien , ce lecteur difficile et dédaigneux, et c'est pourquoi il appelle à son aide un grand frou-frou de beHes toilettes un peu risquées, des robes à n'en pas finir, des chapeaux (jui commencent à peine, et la fortune passagère des vingt ans de Musette. Elle est encore un des amours de la bonne viHe, mademoiselle Musette, enftmt des hauteurs de la rue Saintniacques, habitante des hauteurs de Bréda. Elle aimait le hixe, elle haïssait le vieillard ; il fallait pour lui plaire i^tre un peu riche, un peu jeune, un peu beau. Mais richesse et beauté, • rien n*y faisait : Musette était inconstante, elle était infidèle, elle était une perpétuelle alternative d'omnibus et de coupé,bleu, de cinquième étage et d'entre-sol. Henry Mm^

SUR HEMHÏ MliKGËR.

ger l'aiinait de LouL son cœur, cetla MuseUe: il a lait I Clt»gie et la chaosoo de Musette ; il a chanté, sans les compter, les épitbalames d» Musette^ il a oéfctoié aon De fMrafunéû. 0 Musette, a-^il dit miveal, m» êtes bien la sœur ée Bernerette et de Mîmi Pinsoa l H disait juste, il disait vrai; mais il fallait dire aussi que Mimi Piason et Bernerette étaient les sœurs cadettes de Manon Lescaut. Alfred de Muisaet, 1 abbé Prévoâl» Ueary Murger, trois bobémieus de 1a mâme bobèitte,^et aiorts si tristenieat tons les iroial EUa est accorte, cMe est avenaste, eUe est aimablei' eafift, cette Musette ; elle se mêle agréablensent aux dépenses et aux économies de nos hohèu^as faiseurs d opéras, de tableaux et pbilo^pbiai • • • •

Qfn u'eo finirait pas avec eea efaers souYeniraque ra?ive aajoufd'biii cette mort cruelle, inattendue, et qui nous

reviennent en ce raomenl, tout semblables à des roses fanées que 1 on jette sur un cercueil et qui n'ont pas» tout à fait perdu la suave edsur printanière. Aussi bien, il est partout, œ liyre de la bohème. H a d^ charmé la jeunesse de deux générations. Va troisième arrive, el déjà le sait par cœur. La bohème de Henry Murger et les chansons de Béranger sont les vrais premiers chuj)itre> du Code • civil et des leçons de. Gaiien* Yous aurez beau faire et déclamer, le livre existe, il est adopté, rien ne saurait en distram les hommes de la génération qui s'en va, moins encore les hommes de la génération prochaine. . . .

Henry Minrger a compris plus d'une fois (dans ces mo-

iS6. étudës

ments de sinœrité que tout filant homme a nécessairement avec soi-mi'me ) qu'avec un peu plus d'art et de poésie il eût fait des héros plus pardonnables et des héroïnes non moins channantes. Mais quel remède? U n'a pas voulu quitter le cercle où il était entré. Très-rarement il est sorti de ses domaines

Et puis ses jours étaient comptés; sa jeunesse k l'aventure obéissait fatalement au courant de la vie littéraire. 11 était sans boussole et sans nord, fils de rimprompto, qu'il entourait cependant de tout le lèle et de tous les soins de son bel esprit, il s'abandonnait sans résistance au vent qui souille, au flot qui coule ; et comme il avait enseigné l'imprévoyance à ses disciples, il était lui-même imprévoyant au degré suprême. .U se mourait <âiaque jour d'un mal invisible; il ne se sentait pus mourir. Et, si malade, il allait d'un pas chancelant et d'un regard déjà voilé, cherchant les traces bien-aimées de Rodolphe et de , ' Musette. Hélas I. le malheureux, j'ai passé la nuit de ce Jour plein de ténèbres, où les derniers devoirs ont é.té rendus à sa dépouille mortelle, à lire un petit livre intitulé : les Nuits d'hiver. Ce livre, rempli de tristesses cachées, de désespoirs muets, de regrets inutiles, sera la digne oraison funè])re de Henry Murger. Il le corrigeait de sa main mourante, et, quinze jours plus tard, ses amis l'auraient déposé sur son tombeau.

Ces chansons suprêmes [nonissifM eerda), pleines de grâce et de tristesse» ineflhbles, sont bien véritablement le poétique et sérieux résumé d'une vie exposée à tous les délires de la tôte et des sens. Ces Nuiiê d'hiver, dans

Page 1