ÉTUDES SUR HENRY MURGER
Rivarol et Chamfort n'en cul davantage, n'avait pas de pointe envenimée; il piquait sans faire venir le sang et laisser le poison. Souvent il se raillait lui-même ; mais, à travers le rire, on entendait tonjonrs la note tendre. Ce moqueur était facilement ému ; ce sceptique croyait à la jeunesse, à fenthousiasme, à l'amour, au dévouement. — Dans .^os plus grandes malices, il restait humain. Aussi n avait-il pas d'ennemis, et ceux qu'eiileurait sa plaisanterie ailée et légère ne lui en gardaient pas rancune*
Bien avant Theure indiquée pour le convoi, une foule toujours accrue stationnait aux alentours de la maison municipale de santé du faubourg Saint-Denis. Ceux qui n'avaient pu trouver place dans la chapelle, bientôt remplie, attendaient la fin du service funèbre, afin de se joindre au cortège, déplorant cette mort fetale ou racty-. tant à voix basse quelque anecdote relative au défunt.
La messe avec accompagnement d'orgue célébrée, le corbillard, orné d'un écusson portant l'initiale du nom de Murger brédée en argent, prit le chemin du cimetière. Les cordons du char étaient tenus par MM. Édouard Thierry, le baron' T^ylor, Théodore Barrière et Labiche.
Nommer ceux qui formaient le cortège, ce serait foire le dénombrement complet de la littérature, des arts et de la critique. M. Camille Doucet y représentait le ministre d'État; M. .Rouland, ministre de Tinstruction publique, qui honorait Murger de sa bienveillance, avait envoyé son secrétaire, M. de Larozerie. MM. Sainte-Beuve, Ponsard ^et Julos Sandeau mon iraient (»ar l«nir présence que l'Académie française a ignorait pas le talent de l'auteur et en
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tenait compte. Ia' poète, (jui, viviint, n'eut pas cru à tant d'honneurs, s'en allait bien accompagné vers son dernier asile. Aussi une femme du peuple, voyant, de la chaussée passer rioterminabla cortège, dit-elle : « C'est le coovoi de quelque richard! »
finaucoiip d'étudiants, se souvenaiil que Murger avait chante lo pui^s /ai suivaient, inèlesaux gens de leUres et aux artistes.
Un temps sombre^ an ciel estompé de brouiiJard, uae terre détrempée ijou^ient à l'impression lugubre, et la nature, souvent ironique, semblait cette fois partager la tristesse des hommes.
En |)résence d'une foule muette et recueillie groupée autour de la fosse ouverte, MM. Couard Thierry, président de la Société des gens de lettres; Raymond Deslandes, membre de la commission des auteurs dramatiques; Aui2;uste Vitu, rédacLcui' du ConsiUiilionnel, ont proncncé des discours où le talent et le caractère du mort étaient appréciés avec une vérité sympathique ne sentant en rien les hyperboles de l'oraison funèbre.
En effet, avec Murger s'en va l'originalité la plus brillante qu'ait produite le petit journal : car c'est là qu'il a fait ses [xemières armes et qu'ont paru d'abord les Scènes de la vie de bohéf?ie, qui, sous forme de livre et de pièce, devaient obtenir un si vif succès. Murger résume en lui une époque et une littérature. H a peint, avec une verve, un esprit et un sentiment qu'on ne dépassera pas, les mœurs exceptionnelles et fantasques d'une jeunesse ^ui, depuis, s'est peut-être un peu trop corrigée.
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Chose raro^ .ce temps où règne ia fièvre de l'or, Murger a aimé la pauvi^té la diVine pauvreté, mère de la poésie et des arts — que. célèbre Aristophane dans
son Plutus ; il en a rliantô los libres joies et les plaisirs désintéressés. Consciencieux artiste, aux jours d'impuissance et de ûiiigue, il ne s'est pas créé de ressources avec la fausse monnaie de son talent, et son demior ou- • vrage est un volume de vers.
Ce volume s'ouvre par un sonnet en manière de préface, où l'auteur souhaité' d'un air goguenard toutes sortes de prospérités à l'être assez bénévole, assea naïf» assez patriarcal, pour payer d'un écu, en ce temps de prose, trois cents pafiies de vers. — Ici, pour nous servir d'une expression de Murger, c'est le (îfre au rire aigu qui raille le violoncelle, car rien n'est plus tendre, plus amoureux, plus suave que les pièces précédées de cet avis bouffon.
L'amour domme Murger le comprend est d'une espèce particulière. Vous ne trouvez pas chez lui les supplications ardentes, les iralan tories liyberboliques, les lamentations exagérées de la poui suite, plus que les dithyrambes à plein vol, et les odes enivrées du triomphe;' n'y cherchez pas non plus les grands désespoirs, les éternels sanglots et les cris à fendre les cieux. — Cet amour ne présente guère qu'à l'état de souvenir; heureux, il se tait; pour le faire parler, il faut l'abandon, l'infidélité, la mort! Où le plaisir fut silencieux, la douleur pousse un soupir. A vrai dire, ce qui plaît à Murji^er dans Tamour,
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c est la souffrance. Ses blessures aimeut leur épine et ne voudraient pas guérir. Accoudé mélancoliquement, il regarde les gouttes rouges perler et tomber une à une^ et ii ne les arrête pas, dût sa vie 8*en aller avec elles. — La
maîtresse, il ne l'a pas choisie: le hasard a formé le Ken éphémère; le caprice le dénouera; l'hirondelle est entrée par la fenêtre ouverte; un i)eau jour, elle s'envolera, obéissant à son instinct voyageur; le poëte- le sait, et il n'est pas nécessaire de lui répéter avec Shakspeare : «r Fragilité, c'est le nom de la femme. » La trahison, il l'a prévuo; mais il en souffre ot il s'en plaint avec une amertume si douce, une ironie si mouillée de larmes, une tristesse si résignée, que son émotion vous gagne. — Peut-être, cette femme regrettée, ne l'aimait-il pas fidèle; mais maintenant, transfigurée par l'absence, il l'adore. Un fantôme charmant a remplacé l'idole vulgaire, et Musette vaut les Béatrix et les Laure.
Deux pièces, dans cette portion du volume intitulée les Amoureux, donnent la note dominante de Murger, le Reguiem d'amour et la Chanson de Muselle. Dans la première, le poëtc, s'adressant a la maîtresse qui a déchiqueté son cœur avec une. volupté nerveuse et cruelle, comme cette princesse de Chine qui se pâmait en déchirant de ses longs ongles transparents les étoffes de soie les plus précieuses, cherche un air pour chanter le re- > guiem de cet amour défunt. Il en essaye plusieurs, mais chaque mélodie éveille un souvenir. Le poëte s'écrie : o Oh ! non pas ce motif-là 1 Mon cœur, que je croyaiç > mort, tressaille dans ma poitrine; U Ta si souvent entendu
SUR U£NR\ &IURGËA.
jasrr sur («S lèvres! Cotte valso non plus, c^tte vhIsp a deux temps qui nio (it lant de mal ! Encore moins ce liod que des Âllemandâ cbautaieot dans le bois de Meudon et que BOUS avons répété ensemble I Pais de musique^ mais causons sans haine ni colère de nos anciennes àmours. ^ Et Murger évoque les soirées d'hiver passées dans la petite diambre près du foyer où la bouilloire fredonnait son refrsdn régulier; les longues promenades, au prin* temps, à travers les prés et ks bois, et les innocente plaisirs goûtés au sein de la nature complice. Il refoit cet éternel poëme de la jeunesse que six mille ans n*ont pas vieilli. Puis vient la déception. Un jour, le poëte se trouve seul. La belle amoureuse est partie. Âdieu la bottine grise, 1^ robe de toile et le chapeau de paille parfumé d'une fleur naturelle! Là moire antique ballonne autour de cette taille souple, le cachemife feit soni pli sur cette nuque aux blonds cheveux follet*;; un bracelet de prix scintille ii ce bras potelé; des bagues cluirgent ces mains jadis plus brunes et blanchies maintenant par Toisiveté. — U fallait bien s'y attendre; Thistoire est &de et commune. Le poëte lui-même en rit comme un foui
La seconde, qui est la Chanson de Musette, nous semble un pur chef-d'œuvre de grâce, de tendresse et d'originalité...
Deux pièces d'un pressentiment funèbre, trop justifié, hélas I terminent le recueil. L'une est un appel presque caressant à la mort ; Tautre, une espèce de testament, moitié sérieux, moitié ironi(]ue, on l'auteur, doutrint qu'il puisse s'asseoir « parmi le groupe élu des gens qui ver-