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LA CHAISE £LECTORALE ET LE FAUTEUIL ROYAL

Nuit du 8 au 9 Mai 1700.

Le grand 61ecteur, ce grand et gros glecteur,

s'entend. Je ne concois pas que son historiographe ait en le courage de lui appliquer un pared surnom. II y aurait eu partout ailleurs de la perfidie dans cette courloisie ; mais c'est une gauclierie qui n'a pas eu la moindrc suite faclieuse a Berlin.

Sous lc Wasser-Portal du chateau de Berlin, tout le long des marches et dans le corridor jusqu'au grand appartement, des pangs de grands-

mousquetaires stationnaient dans la ferme attitude du soldat prussicn 5 leurs longues perruques a la francaise , leurs petits chapeaux galonnes et surmontes d'un plumet rouge,, leurs larges bandoulieres et leurs habits d'ecarlate , en un mot, le plus bel uniforme les distinguait et les faisait reconnaitre pour cette garde favorite, composee de protestants francais que la revocation de l'edit de Nantes avait envoyes a l'electeur defun t, au grand electeur , en fournissant a ce glorieux prince le moyen d'imiter magnifiquement Louis XIV. lis attendaient le retour du nouveau roi de Prusse , qui , avec son epouse , la spirituelle et charmante Sophie de Hanovre, s'etait embarque sur la Spree dans un bateau de poste (trek-schuyten) , pour aller visiter le chateau de Lietzenbourg.

Enfin, le bateau royal arriva sous le pont ou le peuple etait venu attcndre le debarquement de S. M. Frederic Ier. Une haie de soldats traca aussitot un chemin jusqu'au premier portail du chateau ; et dans cette tranquille et tiede nuit

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d'ete, les rayons dc la lune etaient si clairs et si brillants que les flambeaux des ehasscurs et des pages se trouvaient a peu pres inutiles. Le roi, donnant le bras a la reine, passa en saluant au milieu de la haie pour se rendre au chateau. Lorsqu'il fut entre , le peuple ne tarda pas a disparaitre.

Quelques carrosses de la cour, richement equipes , ornes dc belles armoiries et cscortcs de laquais elrangers portant les habits les plus sin- <niliers du monde , allcrent s'arreter devant unc barriere en planches qui cachait les fondements dc la partic neuve du palais. alors en construction. Aux differents langages des valets , il etait. aise de comprendre que ces carrosses appartenaient aux ambassadeurs que les divers souverains de l'Europe avaient envoyes a la cour de Frederic I", pour le complimenter sur le litre de roi qu'il avail recu de l'empereur germanique, a Kcenigsberg, le dix-huit Janvier de la meme annee. Devant la porte du chateau, cette domesticite , surtout celle attachee a l'ambassa-

dcur russe , Andre -Petrowitsch Ismailow , passait le temps a ricancr en se toisant mutuellement d'un air frondeur , tandis que les ambassadeurs eux-memes , introduits dans la salle des chevaliers que le roi avait fait const.ruire pour son entree a Berlin, plaisantaient aussi de leur cote, mais d1une maniere un peu plus fine. Lord Piaby, envoye de S. M. le roi de la Grande- Brctngne, avait Fair de lorgner du haut de sa grandeur le costume simple du general Obdam, depute de la republique de Hollande , occupe a discourir avec son collegue Isma'ilow, qui avait appris a parler hollandais pendant son voyage d'Europe en compagnie du czar , son maitre ; cet onmeilleux anglais semblait trouver au-dessous de sa dignite dc parler avec le Moscovite , car c'etait la premiere fois qu'un envoye russe paraissait dans une cour europeennc.

Ges trois ambassadeurs, que le roi de Prussc avait recus le matin en audience solennelle , etaient invites a souper dans la chambre de la reine et s'etaient rendus ponctuellement a I'heure

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convenue. Aussi donnaient-ils deja des marques d'impatience en voyant qu'une demi - heure apres leur arrivee, le roi ne les faisait pas encore appeler. Tout distrait , et comme preoccupe des divers sujets de conversation qui pourraient se presenter pendant le souper, ainsi que des reponses qu'il serait convenable de faire , lord Raby se mit a causer avec le comte de Wartenberg , premier ministre et chancelier du royaume , qui s'etait retire avec lui dans l'embrasure d'une fenetre et lui faisait remarquer le grand jardin de plaisance dont les details se dessinaient largement a la clarte de la lune. De tous cotes on vovait alors de grands edifices commences : derriere la jeune allee de peupliers sur la rive de la Spree, on vovait l'arsenal dont la premiere pierre avait etc posee en i6g5, a droite , centre le vieux Schlossbourg, se niontrait le dome , et dans le fond , sous le retlet de la lune, reluisait lacouvertured'ardoisedu palais Monbijou , nouvellement eleve depuis la visitc a Berlin du czar Pierre de Russie ; enfin , sous

les fenetres, on voyait d'enormes monceaux de bois de charpente destines a la construction du palais du nouveau roi.

— Sa Majeste batit beaucoup , dit le plenipotentiaire anglais apres avoir ecoute long-temps et sans interet les explications du chancelier. — Le roi mon maitre aimerait aussi beaucoup a batir, et il aurait embelli sa residence autant que Sa Majeste prussienne a embelli sa ville de Berlin , s'il ne lui fallait pas demander Tun apres 1'autre chaque schilling auparlement. Sans doute nous n'aurions jamais pu faire une ville aussi telle que celle du czar Pierre , du moins celle que le seigneur Peter-Witsch ou Witscht, — je ne puis bien prononcer son nom, — n'a pu assez vanter a ce gros monsieur hollandais qui a une si petite perruque. Tout ce que je desire, c'est que Sa Majeste suedoise ne vienne point etablir sa residence dans cette ville nouvelle , ainsi que les apparences le font presumer —

L'entree du comte Wartcnsleben , ministre de la guerre, coupa court a cet entretien. II ve-

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nait annoncer aux trois ambassadeurs que le roi dePrusse lesattendait. Lesportes, en s'ouvrant, decouvrirent line longue file de lampes, brillant sous les plafonds richement decores d'appartements superbes ou se pressait la foule bigarree des chambellans , officiers , heiduques et pages. Tout annoncait la pompe et reproduisait lc majestueux eclat d'une grande cour.

Les trois ambassadeurs s'empresserent de se renclre a la chambre de la reine. Devant la porte, il s'engagea entre eux une lutte opiniatre pour decider qui devait entrer le premier. Lord Raby se hata de prendre les devants , afm de passer avant les deux autres ; mais Andre-Petrowitsch Ismailow, homme de corpulence boreale et de resolution moscovite , etendit ses deux bras de droite a gauche, rejeta ses collegues sur les jambages de la porte, et, moitie poliment, moitie par contrainte, ilentra le premier des ambassadeurs. — L'Anglais le suivit avec un regard de rage et avec un damned dog sur les levres, pendant que le Hollandais souriait, en pensant a la de- I. 12

convenue d'un lord qui n'avait pa reussir a prendre le pas sur ses collegues.

Frederic Ier s'etait assis a cote de la reine sur un large fauteuil , et son maintien se ressentait noblement de sa dignite nouvelle. Simplement yetu d'un habit de velours noir , il avait cependant sur la poitrine l'etoile de l'ordre de l'Aigle- Noir, qu'il venait de creer. Une epaisse perruque, artistement frisee, lui descendait jusque sur les epaules et venait a chaque instant soulever et deranger le petit chapeau galonne qui en couvrait a peine le sommet.

Apres avoir fait les premiers compliments de ceremonie et demande a ses hotes comment ils se trouvaient dans sa bonne \ille de Berlin , le roi dit un mot du voyage qu'il venait de faire :

— Je regrette , general Obdam , que vous n'avez pas ete de la partie , mes bateaux vont aussi vite que vos hourques hollandaises , et cettc tournee vous aurait tout-a-fait rappelc voire chere pa trie. Mon chateau de Lietzow a beaucoup de ressemblance avec l'H6tel-de-\ ille

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d'Amsterdam.G'est une maison de plaisance que j'ai fait batir pour la reine ; mais le nom que je lui ai donne ne convient pas a Sa Majeste. Qu'eu dites-vous, lord Raby, ce nom vous parait-il convenable ?

— A vrai dire, j'ignore comment s'appelle ce chateau.

— G'est Lietzenbourg, mylord, dit la reine.

— N'ai-je pas raison ? reprit Frederic Icr. Quel nom pour un chateau de plaisance ! G'est Schli'iter qui l'a ainsi baptise.

Le lord etait dans un embarras visible : a qui devait-il donner tort ou raison?.... Le roi s'en apercut, et se mit a dire en riant :

— Que ce chateau s'appelle desormais comme la reine le voudra ; mais cependant je me reserve JBourg, si je fais grace de Lietzen.

A ces mots , la reine se tourna vers l'ambassadeur russe , et l'interrogea gracieusement sur le nom qu'il fallait donner a son chateau.

Isma'ilow repondit avec un air de candeur el

de simplicite :

— Mais , Charlottenbourg ou Sophienbourg, a cause des prenoms de la reine.

Le roi, la reine et lespersonnes presentes sourirent agreablement •, mais les ambassadeurs anglais et hollandais se mordirent les levres avec depit.

— Qu'v a-t-il de nouveau , Messieurs? leur demanda le roi. Depuis avant-hier , jour de noire entree a Berlin, nous n'avons pas eu le temps de nous occuper des affaires de l'Europe. II y avait I ant a ordonner et a commander qu'il ne m'a pas encore ete possible de m'asseoir et de tra- \ ailler avec mes trois W , les ministres Warten- 3)erg, Wittgenstein et Wartensleben.

Lord Raby prit la parole :

— On dit que le roi de Suede a fait une descente en Pomeranie, et Ton pense qu'il apporte la guerre a la Pologne et a la Russie. II a, dit-on, une armee exccllente , Lien equipee et animee d'un esprit tres-belliqueux.

— Eh bien ! il faudra que mon frere de Pologne et de Saxe s'apprete a recevoir dignement son voisin. Maintenant qu'il s'est fait catholique,

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il pourra demander du secours au pape , ce que je ne puis malheureusement faire, car, malgre ma jeune couroune, je persiste dans une crovance qu'il a abjuree pour devenir roi.

— Sire , interrompit le Russe , la premiere attaque n'est point dirigee contre la Pologne, mais bien contre le Czar mon maitre, et quoique Charles XII soit en Pomeranie , la guerre n'en est pas moins faite a la ville nouvelle et au port que le Czar est occupe a fonder et a faire edifier dans le golfe de Finlande.

Abandonnant brusquement ce sujet de conversation dont il etait impolitique de s'entretenir plus long-temps , dans un moment, surtout, ou la Suede, laPologne et la Russie recherchaient l'alliance de la Prusse , Frederic se dirigea vers la table rovale que Ton avait dressee dans la piece attenante, et qui etait garnie de huit converts. Les trois ambassadeurs , les trois ministres , et le surplus de cette compagnie d'elite, suivirent le roi et la reine. Quel ne fut pas leur etonnement quand ils virent six riches fauteuils

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aupres de deux simples chaises sans bras ni coussins , et precisement devant ces deux sieges tout nus , les deux cameriers du roi en superbe livree, indiquant par leur presence que ces •deux places etaient destinees a Leurs Majestes. lis se regarderent , ne sachant quelle pouvait ctre l'intention d'un arrangement semblable. Le roi, souriant et calme, s'assit avec la reine , et fit signe aux convives de s'asseoir a leur tour sur les fauteuils destines pour eux. Mais ceux-ct restaient toujours debout , hesitant a prendre place sur ces memes fauteuils , tandis que le roi se trouverait sur une simple chaise a dossier.

Frederic rompit enfin ce silence qui commencait a devenir penible :

— Vous vous etonnez , MM. les ambassa- <Ieurs, de ce que je suis, ainsi que la reine, assis a table sur ces sieges mesquins ; mais ne dois-je pas savoir ce qui me revient en presence de l'envoye de mon frere d'Angleterre et de celui des etats-generaux de Hollande?

— Comment done, Majeste royale, et qu'a-

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rons-nous fait pour nous attirer ces paroles facheuses? —

— Ce ne sont point des paroles de facherie contre vous ; mais je vous dirai que lorsque je me trouvai, ily a cinq ans, a La Have avecS. M. le roi d'Angleterre, la haute et puissante republique de Hollande fit presenter un fauteuil a celui-ci comme personne couronnee , tandis qu'a moi , comme electeur du Saint-Empire et margrave de Brandebourg , on ne me donna qu'une simple chaise a dossier, sans bras... Depuis ce temps, j'ai toujours eu ce fauteuil sur le cceur. Je m'assieds bien , il est vrai , sur un fauteuil et sur raon trone de nouveau roi ; mais en presence d'un milord et d'un noble mynheer, je dois me contenter d'une simple chaise —

Les deux ambassadeurs resterent stupefaits. Qu'auraient-ils pu rcpondrc ?...

— Mais pourtant, Messieurs, vous trouverez surement qu'un fauteuil peut m'appartenir maintenant comme etant roi dePrusse ? J'en suis fort aise, et je vais en profiter. En disant ces mots, le

roi se leva pourallerchercher im superbe fauteuil qu'on avait eu soin de placer contre le mup; mais deja les ambassadeurs l'avaient devance pour lui en eviler la peine.

— Laissez-moi faire, Messieurs; puisque sans le secours et la bienveillance d'un seul de mes allies , j'ai su placer la couronne royale sur ma tete, il convient encore que ce soit moi qui melte le fauteuil de roi a la place de la chaise electorate . Examinez bien ce fauteuil. Son bois est provenu d'un chene de la Marche ; son velours, de Nuremberg, patrie de mes a'ieux ; ses clous sont de la Thuringe ; ses marchepieds, comme cette couronne de Prusse , sont faits de 1'afiVit d'un canon suedois conquis a Fehrbellin : je pense qu'on peul s'v trouver tres-bien assis! Le fauteuil est assez etroit, il est vrai ; mais j'espere , avec Taide de Dieu , le rendrc plus commode, et ce que je ne pourrai achever, mes successeurs ne manqueront pas de le faire. J'espere qu'ils auront toujours devant les yeux cette chaise a dossier de La Have ! Soupons main-

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tenant, Messieurs! Prenez place, et mangeons de bon appetit !

La charmante famiiiarite du roi pendant lc repas eut bientot fait disparaitre l'impressiou d'inquietude que celte reunion diplomatique avait d'abord ressentie.

Andre-Petrowitsch prit conge de la compagnie, en disant adieu a LL. MM. prussiennes et en soubaitant a la maison royale de Brandebourg un long et glorieux regne in scecula sceculorum (i).

(1) Cet Strange monarque a flni d'une maniere qui n'avait ricn de glorieux ; car il est mort de frayeur. II avait eu peur de sa femme, qui etait devenue folle, et qui trouva moyen d'entrer dans sa chambre au milieu de la nuit, ce qu'il prit pour une apparition surnaturelle. II en fut tellement effraye, qu'il en mourut quelques jours apres.

II nous semble que cette aventure aurait pu fournir au biographe de la maison de Brandebourg le sujet d'une Nuit de Berlin?

Nuit du 7 au 8 Juin 1719.

— Mais, Madame, quand il se baignoit l'aultre jour a la poincte Nostre-Dame, vous l'avez prits de loing pour vostre mary, qui est un apotliicaire; ainsy vous puils-je asseurer que rien ne ressemble tant a uu aultre homme comme un bourreau, quand il est tout nud.

Cyuako de Bergeiuc.

Vers la fin du jour (il avait fait un orage af- Ireux, la pluie etait tombee par torrents, et les rues dela Yille-Vieille etaient devenues imprati-

cables), le vent continuait de chasser de sonibres nuages devant la lune qui, pale et comme en deuil, regardait tristement la terre a travers les dechirures des nuees couleur de plomb.

Au coup de neuf lieures frappees a la tour de l'eglise du cloitre, tout etait rentre dans le repos habituel ; on entendait seulement, de temps a autre, quelque honnete bourgeois qui venait de passer une soiree a biere, et qui regagnait son logis en defilant tres-pres le long des murs ; l'un, precede d'un jeune garcon avec une lanterne ; l'autre, escorte d'une servante qui retroussait bien baut sa cotille de ratine rouge, afin de la garantir contre la boue qui couvrait le chemin.

A la meme heure, et conformement au regiemen t de police, on avail eteint les lampes des tavernes. Que pouvaient done faire ces hommes de la haute bourgeoisie , ces individus a souliers boucles, a grands manteaux en forme de roue, a belles perruques de laine fortement pressees sous des chapeaux enfonces ? Bien loin de se

relirer prcstement, ils causaient entre eux en forman t un cercle devant la portc du cimetiere Saint-Nicolas; nullement presses de se separer, quoique l'heure en fut venue, ils paraissaient n'etre sur le point de se dire adieu qu'a regret et le plus tard possible. Cette longue station dans la rue fut considered comme immorale par les habitants des maisons voisines, qui ecoutaient aux portes, et tachaient de deviner quel pouvait etre le sujet de leur entretien; mais quand le son du cornet du garde de nuit se fut fait entendre, ils sempresserent de se donner des poigneesde main, et disparurent 1'un apres l'aulre dans l'obscurite des rues desertes.

Deux personnages du meme groupe s'en allaien t ensemble vers le chateau, et paraissaient continuer la conversation qui venait d'etre interrorapue.

— Que m'avez-vous dit, M. le chatelain? Sa Majeste royale est venue elle-meme vous ordonner d'assister a l'execution ?

— Qui \ — Hier apres dine, entre midi et une heure, Sa Majeste a daigne meparler dansle vieux

corridor. D'abord la frayeur s'est emparee de moi, car vous savez que le roi est un maitre qui vous regarde toujours d'un ceil severe. Mais il ne s'est pas arrete long-temps, et il s'est contente de me dire : ■ — Schlcemer, ne manque pas de te trouver demain sur le Richtplatz ou l'on exterminera Ptunk ; je veux donner a toi et a tes successeurs un exemple qui reste fortement grave dans vos esprits.

— II parait que Sa Majeste royale est bien en colere contre votre predecesseur?

— Je le pense, et je trouve que c'est avec raison. Est-il, en effet, un plus grand crime que celui d'un intendant du chateau royal, qui, largement retribue, vole, sans honte et sans pudeur, comme un veritable bandit forestier?

— J'en conviens ; c'est une action inouie. Toute cette singuliere histoire est pleine de details si curieux, qu'elle pourrait sans peine faire la maticre d'un roman 5 aussi j'espere que, si i'execution de demain a lieu, quclques acade-

miciens de la cour en feront la relation pour la mettre au jour, avec la permission du roi Frederic, toutefois.

— Ges ecrivains francais n'auraient qu'a s'adressera moi. Je connais tout ce qui s'est passe aussi bien que si(Dieu m'en preserve! ) j'avais vole moi-meme le tresor royal.

— Sans l'aide de Stief, le serrurier de la cour, jamais votre predecesseur n'aurait pu venir a bout de sa damnable entreprise.

— Voici comment la chose est arrivee ; je sais bien comment l'envie lui en a pu venir, et je connais l'armoire ou le vol a ete consomme. Je vous dirai done que c'etait,du temps duroi defunt, un lieu destine a la garde des objets de curiosite, des pieces de monnaie et medailles rares que Sa Majeste aimait et recherchait beaucoup. Le roi etant mort, la clef se sera egaree, et il a etc impossible d'en trouver une pareille. Quand notre bon souverain arriva au pouvoir, et voulut {Dei anno 1 7 1 5) faire la campagne de Pomeranie, illui prit un jour envie de visiter la cham-

bre de son pere. Mon predecesseur Runk (qui sera execute demain d'une maniere infame) fut charge de I'accompagnerjil ouvrit tous les meubles excepte 1'armoire qucestionis dont la clef nianquait. Le roi, impatiente, envoya chercher le serrurier de la cour, mais celui-ci se trouva par hasard absent, et cela n'empeche pas que ce coquin de serrurier n'ait eu sa part dans le mefait.

— Ainsi, ce serai t Stief qui aurait ouvert 1'armoire ?

— Oui, sansdoute, mais plus tard. — Du temps que Sa Majeste se trouvait a la guerre, le chatelain Tiunk. et le serrurier Stief monterent dans la chambre du feu roi, et ouvrirent 1'armoire avec une fausse clef. Toutes ces medailles d'or pur et de bel argent, ces gemmes et ces camees, comme on appelle ces curiosites j ces vases d'or et d'agathe,et ces pierreries , leur apparaissant dans tout leur eclat, le tentateur survint, et Runk acheva de gagner Stief, en lui disant qu'aucun bomme n'avait jamais su et ne saurait jamais ce qu'il y avait ni ce qu'il y aurait eu dans

cette armoire, dont le feu roi emportait toujours la clef avec lui (i).

— Voila qui pourrait porter bientot aux rrchesses etauxhonneurs plus d'un ouvrier habile, si 1 'enlevement se faisait avecadresse? ajouta le chatelain.

— Que les voies de Satan sont extraordinaires! Votre predecesseur avaitcependanttoutenabondance : appointements, chauffage et lumiere; mais l'orgueil ne l'a pas laisse vivre en repos, et demain il finira sur la roue !

— Mon Dieu ! cette affaire n'aurait pourtant pas eu cette fin miserable ; Piunk serait encore chatelain, il pourrait voler tant qu'il voudrait et n'en serait pas reduit a envoyer Stief a tous les diables, si celui-ci n'avait rendu une de ces me-

(1) « Voyez doncce beau protecteur des sciences et cet amateur » eclaire" des arts , qui renfermait toutes ses antiques et curio- » site's dans le fond d'une armoire , avec ses liqueurs de Venise et » son \in de Malaga.

» II en usait ainsi pour sa provision de confitures , et quand » il se ddcidait a en faire servir sur sa table , il n'y avait plus « raoyen de les manger. »

(Lettre de Maupertais d la Condamine.) I. 13

dailies a un orfevre de la rue Royale, quoiqu'il eut chez lui i3,ooo ecus d'or qu'il avait egalement soustraits dans l'armoire en question.

— Mais vous venez de me dire que le feu roi avait lui-meme rassemble ces medailles et les avait ten ues continuellement enfermees; comment se peut-il done que la piece ait ete reconnue par la police de Berlin ?

— Ah ! voici le plus singulier de l'histoire. Le conseiller prive Lacroze etait venupar hasard a la boutique de l'orfevre, et il apercut la medaille sur la table de fonte. G'etait ce meme Lacroze, liomme tres-verse dans la numismatique, qui avait ete charge de l'achat des medailles pour le cabinet du roi ; il avait achete notamment qelle-ci, piece de monnaie syriaque , a Venise, avec plusieurs autres : il dut, par consequent, lui paraitre etxange de la trouver sur le comptoir d'un orfevre, et e'est ainsi que le crime a ete decouvert.

— Vous voila devant le chateau, e'est-a-dire ehczvous, j\I. le chatelain: bonne nuil! Nous

nous reverrons demain ; car, en verite, qui pourrait rester chez soi le jour d'une si belle execution ?

— Bonne nuit! mes amities a votre femme. Dites-lui d'arriver de bonne heure, afin d'avoir une bonne place aux fenctres du premier etage et du milieu , le plus pres possible de l'echafaud;

vous comprenez?.

Les deux amis se separerent ; le chatelain entra par le premier portail du chateau, tout contre le pont; son ami traversa tranquillemcnt la place, et prit la rue des FreresOsoirs.

La nuit etait devenue teliement obscure, que Ton pouvait a peine distinguer sa main avec ses yeux. Partout regnait un profond silence; seulement, la marche d'une patrouille du bataillon bleu-et-noir retenlissait uniformement sous le portail de l'immense chateau.

Tout-a-coup un jeune homme sortit de la rue Large, et se dirigea en chancelant vers le Long- Pont ; il se trainait peniblement sur le pave raboteux et couvert de boue ; ses vetements etaient

en desordre ; il portait line espece d'habit d'ecolier du Dome (dom- Schiller). II s'arreta devant une maison qui,de Tangle de la rue Large, se continuait jusqu'a la riviere ; la,il se frappa le front avec le poing ferme, et des gemissements profonds s'exhalerent de sa poitrine ulceree.

— O Catherine! Catherine ! pourquoi es-tu la fille d'un infame ! Pourquoi n'es-tu plus digne de devenir l'epouse d'un jeune honnete homme ; pourquoi suis-je moi-meme la cause de ta perte et de tes malheurs ! O mon cceur ! mon pauvre coeur brise !

Apres ces mots, et de toute la vitesse que pouvaient lui permettre les forces d'un corps abime par une longue maladie, il se precipita du cote de l'hospice, ou, pour lors, il ne se trouvait encore aucun mur entre le mage et l'eau. Le terrain allait toujours en pente de la place du chateau au bord de la riviere ; la pluie avait creuse de larges rigoles dans cette terre fangeuse, et la boue coulait lentemeut depuis cette place jusque dans le courant du fleuvc.

Le jeune homme aurait bien voulu se laisser rouler jusqu'en bas, mais il ne put y parvenir ; ses pieds s'enfoncerent profondement dans la terre visqueuse ; ce fut en vain qu'il s'efforca de se jeter a l'eau ; ses jambes affaiblies s'enfoncaient de plus en plus dans la vase, et, comme on entendait ses penibles efforts, la sentinelle de cette tour du chateau, que Ton appelle encore aujourd'hui le Chapeau-Vert, le factionnaire lui envoya un cri long-temps soutenu, et le coucha en joue en dirigeant de son cole sa longue et pesante arquebuse.

Get appel n'eut aucun resultat ; mais du bord de la riviere on entendit partir des ralements et des gemissements pareils a ceux d'un mourant qui fait sa dernicre priere.

On entendit ensuite sur le pont le roulement d'un char, ou se trouvait un jeune garcon accompagne de plusieurs autres personnages^ escortant un homme de haute stature, dont ils avaient l'air d'ecouter la parole animee, en en recevant des ordres ou des instructions, car ils

avaient les yeux attaches attentivement sur le mouvement de ses levres.

La sentinelle repeta le qui-vive? — Bon ami! repondit-on . Quand ces hommes, avec leur chariot, eurent passe le pont, le soldat les appela vers lui et leur dit qu'un homme devait s'etre jete dans les marecages, ainsi que l'indiquaient certains bruits qui s'y faisaient entendre.

— * Oui , s'ecrierent tous les hommes du char, nous Fen tendons tres-bien. Soudain le gros homme jeta son manteau rouge et son chapeau aux ailes larges et retroussees ; il enleva du char quelques planches, les placa sur le terrain bourbeuXj impraticable sans cette precaution, et s'approchant ainsi du pauvre jeune homme avec line incroyable dexterite, il lui passa autour du corps un nccud coulant de corde , a laquelle le malheureux se cramponna sans connaissance et comme instinctivement ; de cette manicre, il reussit, avec l'aide de ceux qui l'accompagnaient, a le sauver d'une mort infaillible.

Quand le jeune homme se retrouva sur la

lerre fermc, nos gens se regardaient l'un I'autre en se demandant ce qui leur restait a faire ; mais l'nn d'eux tourna les yeux vers le char, et le jeune homme y fut place sans rien dire.

II y eut un de ces gens qui dit alors : — Croyezvous que demain il oserait nous remercier de l'avoir mis dans notre chariot ? Nous ne sooimes jamais payes que d'ingratitude

— Comment done ! mais s'il se fut demene seulement un quart-d'heure de plus dans sa bauge, il eut egalement ete porte demain dans notre char. C'est ce qui arrive a toute chair depravee.

Avant que le chariot ne se remit en marche, la sentinelle demanda quels etaient les temoins de l'evenement qui venait d'avoir lieu. — Qui etes-vous , mes bons messieurs ? leur dit-elle ; dans le rapport que je presenterai demain, jedois mettre les noms de ceux qui ont secouru ce pauvre malheureux. Donnez-moi vos noms et vos adresses.

— Nous demeurons devant la porte de Span-

dau : je suis Just Brandt, l'executeur de la souveraine justice, et \oila mes aides.

A ces mots, l'homme qui venait de repondre voulut s'approcher dusoldat, mais celui-ci coucha son arquebuse, et lui cria d'une voix de tonnerre :

— Arriere de moi ; ne vois-tu pas que je suis du bataillon de Tauchnit ? Si tu m'approches, je lire sur toi comme sur un chien enrage !...

Sans s'embarrasser aucunement de ces paroles meprisantes , et comme un homme habitue air mepris universel , le bourreau commanda au petit enfant qui dirigeait le char d'aller en avant, et, au milieu des eclats de rire des valets, les roues du char retentirent dans la rue des Freres.

Pendant tout le trajet, le jeune mourant resta comme enseveli dans un sommeii lethargique ; mais, Iorsque le chariot s'arreta, ii ouvrit de grands yeux et regarda autour de lui, comme s'il fut sorti d'un reve. Ces dures secousses avaient acheve d'egarer son esprit malade. lis se trouvaient alors devant la prevote, et la place n'etait

eclairee que par les faibles ravons d'une lanterne. Le bourreau, apres s'etre place derriere le cheval, sur la fourche des timons, instruisit ainsi ses subordonnes :

— Vous commence rez par faire sortir Stief, qui doit aller a piedavec cette canaille de predicateur lutherien ; ensuite vous saisirez Runk , a qui j'ai attache les mains derriere le dos avec notre lacet en croix que nul autre que nous ne saurait delier ; vous Faiderez a monter sur le tombereau ; un de vous le prendra sous le bras droit, un autre sous le bras gauche. Faites bien attention que vous avez affaire a un gros gaillard qui a fait un dieu de son ventre , et que la frayeur pourra faire trembler de tous ses membres ; je sais par experience qu'un pauvre condamne est toujours difficile a faire mouvoir. Vous le ferez done asseoir la tete tournee en arriere, etvousle maintiendrez sur le banc ; et e'est alors que j'arriverai pour lui appliquer les pinces ardentes au haut du bras gauche. Quand je les aurai retirees, vous pourrez le lacherj cependant

il vaudra mieux qu'on le soutienne par derriere, car il tombera vraisemblablement en defaillance. Au moment de parlir, il faudra faire monter notre respectable pasteur calviniste , qui doit repandre sur notre ceuvre de justice rovale la benediction spirituelle (i).

— N'aurons-nous plus rien a faire devant la pre vote ?

— Non ; je mettrai alors mon manteau, car je ne puis operer qu'en manches de chemise ; et tout aussitot que tu m'en verrascouvert, tu feras marcher le cheval.

— Mais qui est-ce done qui soufflera au fourneau, afin de faire rougir les pinces pour le second coup de feu ?

(1) II appert des deux exclamations religicusea que l'auteur allemand croit pouvoir preter a ce bourreau de Berlin que, sous le regne philosophique de Frederic II, il existait encore en Prusse une grande animosite entre les luthdriens et les calvinistcs. Ces deux communions n'y ont ete regimes que par le zele et les travaux assidus du roi regnant , qui leur a impose" le culte des images, et leur a donne le nora d'Eglise Evangeliquc, ou Ticochristianisme.

(Voyez l'appendice a la fin de cet ouvragc.)

— Ma foi, je n'en sais rien. Le chariot aura de la peine a contenir les pauvres criminels et messieurs les ecclesiastiques, et je pense que nul d'entre vous ne pourra s'y placer.

— C'cst moi, mon pere, c'est moi qui soufflerai le feu, s'ecria l'enfant de huit ans qui etait sur le char ; je veux le faire j je soufflerai bien fort, et je voudrais voir de pres! —

— Eh bien ! c'est dit, ce sera toi ; tu es un garcon capital, tu est ma chair et mon sang veritables ; ce sera toi qui monteras sur le char; mais prends garde : ne souffle pourtant pas trop fort, car la fumee fermerait la bouche a notre excellent pasteur. — Gela fait, en avant jusqu'a ladeuxiemc station , qui est au haut de la rue du Rempart, aupres du Werder et devant le chateau, ou tu t'arreteras en face de la cinquieme fenetre , k gauche ; c'est la le cabinet du Tresor ; et c'est la que le patient doit reccvoir le second coup.

Et le chariot se remit en marche, et la durete des cahots fit enfin revenir a lui le malheureux jeune hommc. Le bourrcau, s'apercevant qu'il

donnait quelques signes de vie , s'approcha du char en lui disant : — Comment vous trouvezvous? Votre vin est-il enfin cuve? Dites-nous qui vous etes et ou vous demeurez, pour qu'on vous depose a votre porte ?

D'une voix a peine intelligible, et souvent entrecoupee, le jeune homme repondit : — Je suis Scala, Ephraim Scala, l'ecolier du Dome ; je demeure dans la rue de Kalands ; descendez-moi du char, je ne puis plus en supporter les secousses.

— Scala!... Est-ce que vous seriez par hasard celui dont les aveux ont decide la condamnation des deux voleurs du tresor royal?

— Helas ! oui , s'ecria-t-il avec un accent desespere ; je suis le meurtrier de mon bonheur et de mon repos.

— Si vous etes un meurtrier, prenez garde de ne pas me tomber sous la main ! Mais pourquoi vous donnez-vous ce nom? Est-ce que vous auriez regret d'avoir fait votre devoir, en epargnant a ces miserables gens d'opiniatres denegations ?

— Non ; ce n'est pas d'avoir fait mon devoir que j'ai regret; mais, ce qui me ronge le cceur, c'est d'avoir sacrifie le bonheur de ma vie et le repos de mon ame — Oh! descendez-moi de votre char, dont le mouvement me brise la tete !

— Pas du tout, du tout ; vous voudriez encore aller vous jeter a l'eau comrae tout a l'heure, car je m'apercois bien que vous avez voulu vous nover. Vous n'etes pas simplement dans l'ivresse, comme je le pensais d'abord. INIais tranquillisez-vous , le char va s'arreter devant le chateau —

— Maitre, nous y voila, devant la cinquieme fenetre a gauche ; qu'est-ce qu'il faudra faire ici ?

— Vous monterez sur les roues du char et vous tiendrez fortement le patient; toi, Nicolas, tu lui tourneras la tete en face de la fenetre du Tresor, et je lui appliquerai le second coup. Tiens-toi surtout bien solide sur le moyeu, et metsle pied droit dans les rais, car autrementje risquerais de penetrer jusqu'ala poitrine, ce qui est defendu et puni par le reglement criminel.

Jc te conseille, pour toi, de detourner la tete et de retenir ton haleine, pour que la vapeur de la chair brulee, qui pique comme le poivre, ne t'entre pas dans la bouche. C'est entendu... En avant! Et quant a Stief, il faudra toujours le conduire au petit pas, avec ces braillards et ces nigauds de predicateurs lutheriens, que Dieu confonde.

Le tombereau continua son chemin, et le bourreau reprit son entretien avec Scala.

— Vous auriez pu tomber dans la cuisine du diable, si vous vous etiez laisse seduire par la femme de Stief. La chose avait ete entreprise avec adresse ; mais contez-moi done comment

out cela s'est arrange, car nous ne savons jamais le dessous de ces cartes-la ; j'ai bien mis a la torture les deux comperes, je leur ai bien applique l'instrument de Mecklembourg , mais ils ont parle avec si peu de clarte que je n'en suis pas devenu plus savant.

— Je vous avouerai que Stief, le serrurier de la cour, avait ete mis en prison, et qu'il avait deja supporte la torture sans rien avouer, lorsqu'un

jour sa femme me fit appeler dans sa maison, ou j'avaisdonne des lecons d'ecriture a leurfille;elle m'oftrit 200 ecus et me promit sa fille en manage si je voulais lui faire, en deguisant mon ecriture, plusieurs copies d'un ecrit dont Stief lui avail donne le modele dans sa prison. Elle n'ignorait point que cette enfant m'aimait, et qu'en elle etait tout mon espoir de bonheur. Aussi me gagna-t-elle sans peine. Le billet fut transcrit cinq fois avec lant de precaution que jamais personne n'a pu reconnaitre la main qui en avait trace les caracteres —

— En effet, je me rappelle tres-bien quelle tut la sensation produite par cet ecrit, qu'on avail placardc au chateau et dans les principales rues de la ville. Le magistrat du Criminal-Collegium et Sa Majeste royale etaient dans le plus grand embarras et ne savaient quel parti prendre, car tous les maitres d'ecriture de noire ville de Berlin declaraient ne point connaitre cette ecriture-la.

— Depuis, je me suis souvenu que dans cet

ecrit, le crime etait totalement detourne de la tete du serrurier de la cour , et rcjete sur d'autres personnes que je dois croire innocentes. Lorsque j'en parlai a ma fiancee, qui ne savait rien de ce qui se passait, il y eut en elle une forte lutte entre Famour de son pere et l'attachement qu'elle avait concu pour moi, qui devais rester a ses yeux pur de toute souillure. Commc alors parut l'ordre du cabinet du roi, qui menacait du gibet et de la roue tous ceux qui auraient trempe dans ce crime, mon cceur se troubla , et j'allai tout avouer au pasteur de Saint-ISicolas, qui est mon co-religionnaire, attendu que j'ai le bonheur d'etre lutherien, etnon pas dissident novateur et calviniste.

— Vous n'entendez rien a la religion , mais vous vous etes tres-bien conduit avec la justice! et quant a ce projet de manage, je vous conseille de ne plus y songer. Demain, la femme de Stief et sa fille recevront de ma main le fouet et la marque, et apres avoir assiste a l'execution elles seront transportees a la maison de force de Rcepenick. Ces

deux ferames me font pitie, mais je ne puis riena leur affaire ; et, lorsqu'elles auront passe par mes mains, ellesserontsideshonorees, qu'il n'y aurait pas un de mes valets qui voulut les epouser.

— Halte la! nous voici a la deuxieme station. Maitre, que fera-t-on ici ?

— G'est ici que le patient dira sa derniere priere, et Ton chantera la vieille complainte du pauvre pecheur :

« Je siffle comme un gruon,

» Je gemis comme une hirondelle. »

Lorsque le premier couplet sera fini, je lui donnerai le troisieme coup de feu, precisement devant cette maison. Remarquez bien l'enseigne de TEtoile-d'Or, a cette maison qui fait Tangle de la rue de Spandau et du Marche-Neuf. Apres, il faudra sortir des portes pour se rendre au lieu du supplice; vous irez au pas, afin de dormer a notre savant predicateur le temps de preparer la conscience du criminel. Si celui-ci n'est pas i. 14

same, je ne sais plus qui le sera, car il aura une douzaine de docteurs calvinistes autour de lui.

L'ecolier du Dome etait plonge dans un profond silence, et tenait sa tete entre ses mains ; il resta assis sur le char jusqu'a ce qu'il fut arrive a un pontdebois qui conduisait a la porte de Spandau. Cinq minutes s'ecoulerent avant que la sentinelle eiit ouvert cette porte aux enormes battants, et tout d'un coup, Scala fit le dernier effort dont il etait capable; il sauta a bas du cha ; il arriva dans quelques pas sur le garde-fou du pont et se precipita la tete la premiere en disant :

— Seigneur Jesus, fils de Dieu, prenez pitie de mon ame ! —

Cc ne fut pas le bruit d'une chute dans l'eau qui se fit entendre, mais bien un bruit pareil a celui d'un corps humain qui tomberait sur un i ocher. La sentinelle ouvrit la poterne qui conduisait de la plate-forme a la riviere , et tous les temoins, s'etant rendus sur la place, y trouverent, sur le pilier de pierre, un cadavre entierement defigure.

— Ainsi done, il en est venu a ses fins, le pauvre garcon , murmura le bourreau. Oh ! je sais tres-bien ce qu'il arrive quand on aime d'un premier amour et qu'on est deshonore ! — Gette pauvre enfant devrait-elle, en bonne justice, etre flagellee parce que son pere doit mourir sur la roue ! Mais, au diable !... — etmoi-meme, est-ce que j'aurais du etre meprise parce que mon pere etait bourreau ?

Les valets empaqueterent le cadavre avec la plus grande indifference, et le coucherent au fond de leur voiture. Le sous-officier de la garde dressa proces-verbal de ce qui s'etait passe et la porte se referma. En ce moment le jour commencait a paraitre.

Arrives sous le gibet, les valets s'adresserent encore a leur maitre, qui ne disait plus rien : — Maitre, que fera-t-on par ici?

Celui-ci repondit tristement : — Vousaiderez Runk a descendre, et vous lui ferez regarder comment j'cxpedierai Stief, expedition qui durera

long-temps!... vous le coucherez ensuite sur le dos et vous lui lierez les bras et les jambes avec le nceud ordinaire ; il faudra tirerfortement>sans quoi le choc de la roue n'aurait pas d'effet ; prenez garde de ne pas manquer votre coup, car le peuple le prendrait en mal et vous lapiderait. — Enfin vous suspendrez les deux criminels au gibe t, ainsi que l'a commande notre gracieux souverain.

— Yoila une penible tache,notre maitre ; nous ne sommes pas aussi bien exerces que vous Fetes , et un frisson glacial nous traverse le dos quand nous pensons au jour de demain. — Que pourrait-il s'ensuivre si nous commencions par faire l'experience sur le cadavre que nous avons dans le charriot ? Peut-etre que 1'operation sortirait mieux de nos mains ?

— ■ Gardez-vous bien de le toucher : son corps ne doit pas etre profane ; il ne doit pas etre deshonore, le pauvre jeune homme ! il ne s'est pas ole le vie en pleine raison ni par mecroyance impie ; il etait dans le delire ; oui, il etait dans le

delire. — Allez, rendez-vous a la maison et laissez-moi tout seul ici.

Les valets partirent, et le tombereau se traina peniblement sur le sable jusqu'a la demeure du bourreau.

L'executeur Brandt resta long-temps assis sur les marches de l'echafaud ; il y pensait a ses tristes devoirs, a ses humiliations d'enfance quand il avait la temerite de s'approcher de quelques enfans de son age : il y songeait a l'isolement de sa jeunesse, aux chagrins de son adolescence,

aux douleurs de son premier amour — II y

pensait aussi a cette pauvre Catherine, qui devait le lendemain assister a l'execution de son pere et rece\oir une peine infamante, en apprenant que c'etait pour l'amour d'elle que le jeune et beau Scala, l'ecolier du Dome, avait fait une

si triste fin II finit par se dire, en essuyant

ses yeux : — Helas ! si je n'avais pas ete le fils du bourreau, j'aurais eu pour femme une autre Catherine, que j'aimais tant, et que je regretterai pendant toute ma vie ! . , .

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