‹ Les nuits de Berlin (volume 2)Chapitre 5 sur 10 · AU XVI II" SIECLE · texte numérisé non relu

AU XVI II" SIECLE

— Et moi, qui ai sejourne' pendant sept jours a Calais, je vous <iirai que la France est un pays ridicule et discomfort able, ou Ton ne mange que des grenouilles, et oil tous les marquis portent des rabats de papier.

— On nous a dit aussi que tous les Francais etaient des papistes et des pa'iens idolatres. Mais, pour vous donner une idee des femmes de ce pretendu royaume de France, il nous suffira de vous averlir qu'elles sont toutes, et sans aucune exception, presque aussi devergondees que la duchesse de Portsmouth, que la comtesse de Yarmouth, et que l'lionorable Miss Gwyn !

Ciiommell.

II etait onze heures du soir, et c'etait pendant la soiree du i3 avril 1728 ; Don Luis de Sa y Velasques de Gasagrande, envoye de Sa Majeste

catholique , et chevalier de Galatrava , venait de quitter le cabinet du roi Frederic - Guillaume, et il s'etait assis dans 1 'anti-cabinet pour se delasser des fatigues de la conference. II avait soutenu pendant cinq heures et demie la gene d'une attitude de ceremonie, et sa conversation avec le roi n'avait roule que sur le reglement de l'exercice espagnol.

Deja le criado de S. Ex. allait revetir le segnor caballero de sa belle fourrure et lui passer des bottes feutrees, quand la porte du cabinet se rouvrit pour le roi de Prusse.

— Seigneur chevalier, si le roi des Espagnes pouvait disposer de quelques grands garcons bien batis, priez-le de me les envoyer. J'entends parler de Galiciens , parce que c'est dans leur pays que vous trouvez vos plus beaux soldats. J'aurais besoin, pour ma troisieme compagnie, de quelques hommes de sept pieds ; mais je n'en veux aucun qui en ait moins de six. Souvenez-vous de moi , seigneur chevalier. Je vous souhaite une bonne Quit.

Avant que Pambassadeur eut pu se tirer du compliment dans lequel il allait entortiller sa rcplique , la porte du cabinet s'etait refermee brusquement.

Alorsun heiduque, horsd'haleine, entra dans la meme salle, et, apres avoir chuchote mysterieusement avec le chambellan de service, il ouvrit doucement la porte du cabinet.

— Que voulez-vous done si tard ? demanda le roi a cet heiduque, qui se tint respectueusement en dehors de la porte, en voyant que Sa Majeste s'etait deja depouillee de sa vieille capote bleue, et qu'elle s'appretait a se mettre au lit.

— Majeste, je viens dire humblement que Son Altesse rovale, le jeune prince, a quitte sa chambre, et qu'il est sorti du chateau par le portail

— Ou done est encore alle ce damne coquin ?

— J'annonce humblement que le prince royal a traverse la place, et qu'il est alle dans la mai-

(1) Le meme prince est devenu Frederic II, que les philosophistes fran^ais avaient sumomme le Grand.

son n° 9 du Schlossfreiheit, ou promenade du chateau.

— Ah! ah ! il faut que j'aille l'y surprendre. Retire- toi vite , et ne dis pas que tu m'as vu en manches de chemise. — Ecoutez done, faitesmoi venir le comte de Finkenstein. — Y a-t-il quelqu'un avec le prince ?

— Oui, Majeste, le lieutenant en second de Katt, du regiment de Hollsteinbeck.

— Ah! ah! je vais secouer aussi le collet a celuila, sans quoi il ne se tiendra jamais en repos.

L'heiduque fit un demi-tourde soldat, quitta le cabinet du roi etse rendit dans l'antichambre ; II y repondit, par des signes de tete, aux questions du chambcllan de veilie , et il depecha a l'instant meme un courrier avec l'ordre du roi pour le comte de Finkenstein , qui parut apres le temps rigoureusement necessaire pour avoir pu s'habiller.

Sans lui donner le temps de s'informer, aupres du chambcllan, de ce qui pouvait etrc arrive a

cette heure de la nuit, les valets introduisirent le comte aupres du roi.

— J'arriveaux ordres de Sa Majeste...

— Vous etes un beau gouverneur! Pourquoi ne surveillez-vous pas mon prince royal ? On m'annonce qu'il est sorti cette nuit du chateau, ct qu'il est alle se blottir dans une sale maison du Schlossfreiheit. Suivez-moi ; venez apprendre comment il faut gouverner un jeune homme.

Le comte de Finkenstein etaitsi confus, qu'il s'inclina sans mot dire ; ensuite il suivit le roi , qui, apres avoir boucle son epee,, mis son chapeau galonne sur sa grosse perruque, et roule autour du poignet le cordon de sa canne a pomme d'argent, s'empressa, sous l'escorte d'un simple hussard, de traverser les deux cours du palais. Quand Sa Majeste passa dans la premiere cour, le factionnaire s'ecria : — Hors la garde ! et, avec la promptitude de l'eclair, les rangs des soldats se deployerent. L'exercice fut fait avec une precision, une vigueur et une rapidite tout-a-fait admirables. Le roi consideraavec complaisance

l'attitude guerriere de ses enrhumes (Wusterhauser), sobriquet dont il avait affuble la premiere compagnie du regiment des mousquetaires de Briquemault.

— Je voudraisbien, dit-il en se tournantvers Finkenstein, que le general anglais Seymour vrt mes Wusterhauser presenter le mousquet.

Enchante de pouvoir saisir l'occasion de detourner la mauvaise humeur du roi, le comte lui demanda pour quelle raison il voudrait faire jouir le general Seymour d'un si merveilleux spectacle.

— Parce que ce chef d'escadron dit autrefois aux miens, a Malplaquet: LaPrusse nepourra

jamais mettre suj* pied une armee bien eocerce'e; maisjepense avoir prouve le contraire a ce grand sot anglais.

— II osa tenir ce propos outrageant en presence de Votre Majesle ?

— Oh ! le bourreau ! que j'aurais desire lui faire line reponse qui restat dans son ventre ou dans ses

poumons ! Mais nous etions sous la tente du general en chef, separes du conseil de guerre par une cloison ; mon pere m'avait envoye en deputation il y a aujourd'hui 19 ans; le sang me bouillait dans les veines ; je me donnai ma parole de prince de demenlir un jour cet Anglais, et vous voyez qu'etant devenu roi j'ai tenu ma parole.

— Sa Majeste fait des prodiges que toute l'Europe se voit forcee d'admirer.

— Oh! dit le roi, qui prit la chose au serieux, je \oudrais que mon chien de fils e'ut dans le cceur la moitie des beaux sentiments que j'avais dans Tame etant prince royal ; mais il joue de la flute et babille en jargon francais,qui est une pauvre langue, une sotte langue, et une langue impie !...

— Capitaine Spcehn, vous pouvezfaire mettre 1'arme sur l'epaule a votre compagnie ; ces pauvres enfants finiraient par gagner la crampe sous leurs pesants mousquets.

Le roi mit le chapeau a la main pour passer devant le poste, et il se rendit par le portail n° 4> au Schlossfreiheit, ou l'heiduque attendait son maitre a laporte de la maison n° 9.

Voyant un quidam qui s'arretait pour considerer l'heiduque et ses galons d'or, Sa Majesle lui demanda rudement :

— Que faites-vous ici? ou demeurez-vous ? pourquoi rodez-vous ici? qui etes-vous?

L'inconnu, stupefait, repondit en otant son chapeau : — Je suis Leonard, maitre vitrier de la rue des Freres.

— Vous etes un maudit faineant, un epave et un infame coquin. Pourquoi ne restez-vous pas chez vous a travailler?

— Mais, Votre Majeste, je n'ai pas d'ouvrage, et, apres toute une journee de privations et de soucis, je suis venu prendre un peu l'air, car je nc puis plus sortir en plein jour, et je n'ai plus rien a mettre sous mon manteau.

— Charmant ! Puisque vous etiez a ne

rien fairc, il fallait chercher de l'ouvrage. Venez ici travailler; je nc puis supporter les desceuvres. En disant ces mots, le roi se mit a casser a grands coups de canne tous les vitrages du rezde-chaussee de la maison ou l'heiduque avait vu entrer le prince royal, et, montrant au vitrier tous les debris tombes a terre :

— Tenez, lui dit-il en ricanant, voila de l'ouvrage pour vous ; travaillez maintenant, et prenez garde que je ne vous rencontre plus dans les rues : il vous en arriverait malheur !...

A un signe de l'ccil, l'heiduque sonna et se mit a l'ecart pour laisser entrer le roi. La porte fut ouverte par un valet, qui s'ecarquilla les paupieres en voyant arriver des chapeaux galonnes

— Qui est-ce qui habite cette maison?

— G'est le libraire Spener, monsieur le general, repondit le valet, en ouvrant les yeux et la bouche autant qu'ilspouvaient s'ouvrir.

— II n'y a pas de general ici ; je suis le roi de Prusse , margrave de Brandebourg , electeur du

saint-empire et grand chambellan de Sa Majeste Cesarienne ! Par ou faut-il passer pour aller jusqu'a Son Altesse le prince royal ; je sais qu'il est dans la maison ; ne me faites pas de mensonges.

E tonne, tremblant et confondu, le valet conduisit les deux personnages jusqu'au bout de l'escalier, devant une porte d'ou se faisait entendre une conversation tres-animee.

— En effet , c'cst un excellent recueil que le Mercure de France. Quelles persuasives expressions ! Quels spirituels impromptus ! Que d'esprit et d'equite dans les jugements qu'on y prononce !

— Sans doute ; mais que Son Altesse considere le grand nombre de collaborateurs que cette feuille emploie dans presque toute l'Europe.

— Que je voudrais pouvoir etablir chez nous un semblable journal ! Cela serait-il done impossible, Spener?

— Ah ! Monseigneur, il faudrait d'abord un privilege , et vous savez qu'il serait bien dif-

ficile, pour ne pas dire impossible, d'en obtenir aujourd'hui.

— C'est vrai; le roi mon pere est si.... severe....

— Oui, jesuis severe, et j'ai raison d'etre severe, s'ecria le roi en entrant , et interrompant leur entretien. Vous allez commencer par me dire ce que vous faites ici —

Le prince Frederic ne put trouver aucune reponse a cette question. Un regard lance dans la chambre aurait pu faire comprendre au roi ce qui pouvait attirer son fils dans cette maison ? Une armoire en bibliotheque etait remplie de livres francais. On voyait sur une table les derniers numeros du Mercure de France, et sur un pupitre ouvert on voyait le premier volume du Dictionnaire historique de Morery ; enfin , sur un canape, tout aupres de la cheminee , le prince ecoutait , lorsque son pere entra , la lecture de l'Almanach des Graces, que lui faisait le I. 15

jeune de Katt ., et le prince avait sa flute a la main (i).

Le libraire Spener s'occupait a retablir dans l'ordre un cahier d'estampes representant les gardes francaises et les compagnies rouges ; images fort interessantes et qui se trouvaient en grand desarroi, par suite du minutieux examen et des comparaisons qu'on venait d'en faire avec les uniformes prussiens.

L'arrivee du roi les avait terrifies. — Que \iens-tu faire ici ? dit-il a son fils ; je te le demande encore ; et que ce soit pour la derniere Ibis.

— Sire, j'etudie Fart militaire en venant ob-

(1) Le marquis d'Argens avait recueilli a Berlin ce vieux pomveitf, qu'il attribue a quelque refugie" francais de mau\aise humeur :

H n'aiine dans la nature Que sa flute et son armure,

Turelure ; De sa tHe la filuve C'est de rimer au Mercure

Turelure, Ma t.mturelure.

server l'uniforme et l'equipement des troupes etrangeres.

— Pourquoi ne m'as-tu pas fait part de ta bonne intention ? tu n'aurais pas eu besoin de courir la nuit ; j'ai moi-meme ces gravures. Mais c'est encore un mensonge ; tu es venu ici pour jouer de la flute.... Tu ne pourras done jamais renoncer acet execrable sifflet parisien ?

— Si je n'en joue pas au chateau, e'est pour ne pas contrarier Votre Majestc, qui n'aime aucunement la musique.

— Est-ce la le libraire Spener ?

— Oui , Sire.

— II est bien heureux que je ne rencontre pas chez lui mon fils dans Pivresse, ou quelque chose de pis, car je l'aurais fait assommer par mes houlans , avec les livres de sa boutique francaise. Toutes ces niaiseries imprimees ne doivent jamais occuper Tesprit d'un prince 5 il y a quelque chose de plus utile a bien etudier :

c'est le reglement de l'exercice. — Finkenstein, veillez sur lui, si vbus m'en croyez....

Deux profondes reverences, Tune du comte, Fautre du libraire , repondirent aux paroles du roi.

— Est-ce la le lieutenant de Katt?

— Oui , Sire.

— II va passer 48 heures au corps-de -garde du chateau. Qu'est-ce qu'il est venu faire ici ?

— Son Altesse royale m'avait fait l'honneur de m'ordonner de l'accompagner.

— Ah! ah! je consigne aussi Son Altesse rbvale ; elle n'a encore aucun ordre a donner a mes sous-lieutenants.

— Je vais obeir au commandement , dit le jeune prince, en faisant le salut militaire.

— Quant a un journal tel que le Mercure de France , ajouta S. M., soyez certain, Spener^ que tant que je vivrai vous n'aurez pas le privilege de Timprimer dans mes etats.

Le roi sortit, et le prince royal, avant de le

suivre, donna une poignee de main au malheureux Spener, en lui disant a l'oreille :

— Vous obtiendrez le privilege en question, si Dieu me fait la grace d'avoir le malheur de perdre mon pere (i).

(1) « La margrave deBayreuth, qui nous a laisse de curieux o memoires , 6 tait la Qlle de Frederic-Guillaume Ier, roi de Prusse, » et par consequent la soeur de Frederic le Philosophe et du » prince Henry. On voit dans les memoires de cette pauvre prin- » cesse que rien n'etait comparable a la lesinerie et a la bruta- » lite sauvage du roi son pere. Comme il employait tous ses re- » venus pour entretenir une armee hors de toute proportion avec » les ressources et la population de son pays , il laissait dans » un denuement absolu sa femme et ses enfants , qui manquaient » toujours des choses les plus necessaires, et principalement ■» de souliers. On navait pas eu l'idee jusque la de quelque » chose d'aussi miserable que cette cour de Prusse , et il n'a » jamais existe" deux altesscs royales qui aient recu de leur pere a autant de soufflets a tour de bras , autant de coups de poing , » de coups de pied , et meme de coups de canne que cette mal- » heureuse princesse Wilhelmine de Prusse , et Frederic le y> Grand , son frere aine". On ne comprend pas non plus l'incon- » sequence et la sauvagerie de cette princesse, qui publie sans » ne"cessite des revelations aussi nuisibles a la gloire de sa maia son. On voit par les memoires de cette margrave de Bareuth, » qui fait la personne d'esprit , qu'clle avait , ainsi que le roi ■» son frere , la pretention d'^crire et de s'cxprimer a\ ec elegance » et correctement en bon frangais ; mais je n'ai jamais lu d'ou- » vragc aussi depourvu d'esprit, et qui soil ecrit en style plus » ignoble ! »

Madame de Geklis.

LE VIEUX ZIETEN.

Nuit du 21 au 22 Juillet 1756.

Le3 liommcs a calcul sont toujours tresbonnes personnes quand ils ont besoin des gens.

Le Cardinal de Retz.

Le major-general Othon de Schwerin se promenait avec humeur d'un bout de sa chambre a l'autre. Les bougies etaient a moitie brulees, mais

le general et un de ses collegues etaient occupes a discourir et a boire de ce bon vin du Rhin , dont les bouteilles vides commencaient a s'amonceler sur une petite table de marbre , et les deux guerriers ne songeaient pas du tout a se separer.

Schwerin, qui , depuis Pan i 7485 avait quitte le service etvivait en simple particulier aupresd'Anclam , etait un tres-beau vieillard : de beaux cheveux ondules, a la mode du temps, flottaient sur son front large et decouvert, et de nobles sourcils brillaient sur ses yeux imperieux. Dans sa contenance , dans chacun de ses regards, se decelait le courageux guerrier, l'homme superbe.

L'autre general etait beaucoup moins grand ; son cou disparaissait sous la hauteur de ses epau- Jes ; une chevelure simple et unie lui retombait jusqu'au milieu du dos , et laissait a decouvert une figure ou Ton distinguaitdeslevresfortement prononcees, qui, de concert avec un grand nez aquilin, emprisonnaient d'epaisses moustaches. II avail dans les yeux une expression febrile et de

LE VIEUX ZIETEN. 233

forte volonte", qui subjuguait invinciblement ; il portait l'uniforme rouge du regiment deZietenhussard ; et c'etait Zieten lui-meme.

— Si je savais du moins ce que le Vieux peut vouloir de moi! Me voila depuis quatre jours dans ce detestable Berlin , ou son ordre m'a fait venir, et pliit a Dieu que personne ne s'y fut occupe de moi !

— Mon cher Schwerin , ni toi ni moi ne sommes plus de mode a la cour. Je m'e tonne de ton chagrin. A Tein , a Hennersdorf-le-Catholique , a Hohenfriedberg , on nous connaissait ; on savait ou nous trouver ; mais maintenant^ — maintenant tout est change ! En disant ces mots , Zieten souffrait visiblement.

— Du reste , si le Vieux pense me gagner, il se trompe fort. — II m'a trop offense. — II est dur de recevoir une humiliation sans avoir rien fait pour se l'attirer! — Enfrn , j'ai engage ma parole d'honneur de ne plus degainer l'epee a la lete de mon regiment.

— Ton regiment ! Est-ce que tu oublies , Schwerin, que tu n'es plus au service?

— Je ne donnerai jamais d'autre nom au regiment de dragons d'Anspach-et-Bayreuth. Je le commandais a Hohenfriedberg , ou il a emporte 67 drapeaux et 5 canons , avec une paire de timballes (1). Alors j'etais de tous les cotes le cher commandant Schwerin ; et le regiment avec lequel j'ai fait un si beau coup , je devrais l'appeler autrement que de mon nom ? C'est impossible !

— dependant , quatre ans apres , le roi a appele ce regiment un regiment tfivrognes , et il t'a traite corame on traite un valet-de-cham-, bre, en presence de ton etat-major.

— Oui! il l'a fait en m'arrachant d'un emploi qui faisait toute ma joie ; mais je lui ai repondu en gentilhomme : Je veux que le diable

(I) Ce regiment (aujourd'hui le 2e regiment de cuirassiers dil de la reine) a encore le droit de faire flgurer sur son enseigne 67 drapeaux 5 canons et deux timbales. (Note de L'autenr allewand.)

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m'emporte si je tire jamais mon epee a la tete de mon regiment ! et un Schwerin tient sa parole y comme chacun sait.

— Je n'ai jpas fait un pareil serment devant le roi ; mais, depuis notre derniere manceirvre entre Spandau et Pichelsdorf , mon nom ne se prononce plus a la cour : je suis comme raye des cadres ; je ne fais plus faire l'exercice a mon regiment ; je ne porte plus la peau dc tigre ; je ne recois plus de rapports de mes officiers , et si les choses vont encore ainsi quelque temps , je finirai par me reunir avec toi a Anclam.

— Mais raconte-moi done comment et pour- *quoi tu es tombe dans la disgrace du Yieux.

Ton regiment est un verilable modele, et le Vieux comptait beaucoup sur toi.

— Je suis tombe en disgrace comme on y tombe ordinairement ; et les choses datcnt de l'annee derniere. Je fus invite a un repas donne

a Postdam , ou se trouvait le le Tu

sais bien qui je veux dire , et je ne prononce ja

mais son nom. — Je ne tardai pas a m'apercevoir qu'il se passait , a mon egard , quelque chose d'extraordinaire, car, a table , la conversation fut amenee sur le chapitre des dispositions. II ne fut question pour tout le monde que de raisons strategiques , de deploiement en echi-

quier masque , de Que sais-je ! — Enfin mon

tour arriva , et le Vieux me regarda avec ses grands yeux, tout en saupoudrant sa jabotiere et son assiette avec son tabac d'Espagne, qu'il allait puiser a poignees dans la poche de sa veste. II est diablement sale et baroque!... Et voila que je m'ecriai tout resolument : — Que le diable emporte les dispositions ! Quand l'ennemi est devant moi , je ne suis pas aveugle , et j'examine le terrain ; je les fais sur-le-champ, mes dispositions de bataille, et puis apres, marche en avant ! Ceci fit un tres-mauyais effet ; le Yieux haussales epaules.

■ — Ge sont tout autant de renards de plume, de heros de bouche du quartier-general aux ecritures ! Gela leur sied bien de vouloir nous faire

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faire les plongeons clans l'encre. Mais ce ne peut pas etre la cause qui t'eloigne de ton regiment. Quelle est done cette histoire de Spandau, dont tu me parlais tout a Fheure ?

— Ah ! e'est un tour de ce Nadyschtzander, de ce Hongrois tombe des nues , de ce coquin qui a voulu faire son coup d'essai avec mon regiment , dont il ambitionnait le commandement, et qui avait eu le soin, pour y parvenir, d'etourdir les oreilles du roi avec des projets de toute espece. Nous anions recu pour huit jours les ordres de la manoeuvre du camp , et des la premiere journee ; coramc je faisais faire a mon regiment une attaque simulee de la place , ou la bayonnette agissait de franc jeu , le roi me dit devant tout l'etat-major : — Mais e'est un indigne carnage ! retirez-vous, je ne veux plus voir manceuvrer votre regiment!

— ■ Et que repondis-tu ?

— Je ne repondis rien \ je remis mon epee dans le fourreau, je commandai la conversion,

et du camp de manoeuvre je rentrai tout tranquillement a Berlin avec mon regiment, qui comptait a peine deux a trois cents blesses.

— Comment done ? tu n'as pas craint de quitter le terrain de la manoeuvre?... Mais, scelerat, tu es done fou? Et le roi ne t'a pas fait rendre ton epee , et il ne t'a pas casse , degrade 7 puni?....

— II ne m'a pas dit un mot. II fit changer la manoeuvre , et du reste , si j'etais parti , e'etait pour qu'il ne vit plus mon regiment.

— Tu diras ce que tu voudras , Zieten , mais je trouve que e'est un peu fort.... Cependant, tu t'es conduit en brave militaire, qui sent ce qu'il est et ce qu'il vaut; moi-meme, je voudrais bien trouver l'occasion de dire a la barbe du Yieux ce qui me pese sur le cceur.

A ces mots, on entendit frapper a la porte.

— Darteufel ! qui est-ce qui vient encore nous de ranger a cette heure de la nuit? — La porte l'ut ouvcrte, et le roi Frederic entra.

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— Bonsoir, Messieurs!

Zieten et Schwerin restcrent petrifies. Le premier se leva brusquement de dessus un sopha , ct sous une contenance respectueusement militaire , il se tint a cote de Schwerin , qui boutonnait son habit , les yeux fixes sur le parquet.

— Je viens de chez vous , Schwerin , ou Ton m'a dit que vous etiez chez votre ami Zieten. Dans ce moment j'ai beaucoup d'affaires et je ne puis attendre h demain. Ge que j'avais a vous dire est ceci : votre regiment recevra demain matin son ordre de depart , et il faut que vous partiez sur-le-champ pour Pasewalk , afin que l'ordre de marche n'arrive pas a la garnison avant le chef de la brigade.

— Pardon, Sire: mais je n'ai plus Thonneur d'etre a votre glorieux service.

'• — A l'egard des frais de route , vous vous entendrez avec mon intendant'militaire. II parait que l'ordre etait inattendu , Monsieur le major-general? Mais c'est aux femmes qu'il laut

vous en prendre. La Pompadour n'a pas eu de repos qu'elle n'ait obtenu le changement du ministere , et aujourd'hui , ma bonne cousine d'Autriche veut , avec le secours des Francais , me faire marquis de Brandebourg. Mais ce n'est pas la ce que nous entendons, vous et moi, Zieten ; il faut les corriger.

D'une voix grave et ferme , Zieten repondit :

— Sire , je ne serai pas de la partie cette fois-ci ; la derniere campagne a tellement altere ma sante , et je suis si peu en etat de prendre a l'avance les dispositions necessaires, que je vous demande humblement la faveur du repos.

— Vous boudez contre moi , Zieten ! Savezvous bien que vous devriez rougir! demander votre conge au roi quand les Autrichiens, les E.usses, les Saxons et les Francais vont fondre sur lui!

— Excusez-moi , Sire.

— Nous causerons encore la-dessus tous les deux. Je vais dire tin mot a Sclnverin ; il boude

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aussi , le general-major ; il m'en veut peut-etre de ce que je lui ai attache au cou la decoration pour le merit&l

— Sire , je ne boude point ; mais je ne puis plus avoir l'honneur d'etre a votre service , je ne veux pas commander ma regiment d' if rogues.

— Est-ce done quelque chose de si criminel que d'etre dans l'ivresse? Dites-moi , Schwerin, n'avez-vous jamais ete dans l'ivresse?

— Pardon , Sire , et meme assez souvent , quand j'etais porte-drapeau au regiment de Sch wen dy —

— Eh bien done! n'hesieez plus, et ne balancez pas un instant —

— Mais , Sire , je ne puis tirer mon epee a la tete de mon regiment ; j'ai donne ma parole d'honneur, et je suis gentilhomme.

— Et qui vous demandc de tirer votre epee ? commandez avec votre fouet , si vous voulez. Pourvu que vous commandiez votre regiment, cela m'est fort egal.

— Est-ce la tout ce que demande Votrc Majeste ?

— Oui , mon ami , c'est tout ce que je demande. Quand un Schwerin commande, je suis sans inquietude. — Ainsi, touchez-moi la main, chassez les Autrichiens avec votre fouet, ce sera pour le mieux ! — Votre regiment se rejouira de votre re tour, et c'est un beau regiment. — Adieu done; quand demain , a la parade, vous entendrez cette parole : Hohenfriedberg, vous penserez que le roi Federic vous donne encore une marque de confiance etde consideration.

Frederic se tut , s'assit sur le sopha et se mit a dessiner quelques figures sur le sol avec sa canne. Le visage de Schwerin rayonnait de plaisir, car il etait soldat de cocur et d'ame. II avait souvent regrette sa vivacite , et malgre sa parole d'honneur, il se trouvait fort heureux de pouvoir reparaitre a la tete de son regiment. Comme lui , Zicten ne disait mot, attendant que Sa Majestc lui adressat la parole. Ce silence elait embarrassant pour les deux amis.

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Enfin le roi se leva, s'avanca versZieten , ioi prit le collet et deboutonna , Tun apres l'autre, tousles boutons de son habit, en lui disant :

— Savez-vous , Zieten, quej'ai fait chasser hier ce grand polisson de Nadyschtzander? c'etait un filou : mais j'ai decouvert toutes ses intrigues , et j'espere bien que jamais il ne reparaitra dans mes elats.

— Je felicite Votre Majeste de s'etre debarrassee de ce miserable, de ce vil flagorneur. Peu de soldats honnetes auraient pu continuer a servir avec ce mauvais drole , et s'il avait pu parvenir a obtenir un regiment...

— Mais , Zieten , je ne suis pas non plus satisfait de votre conduite. Vous etes une tete chaude ; vous ne pouvez pas retenir votre langue, et Ton ne saurait suivre convenablement un discours a cote de vous. — J'aurais bien voulu vous avoir hier a ma table , quand la conversation a ete amenee sur 1'affaire de Moldau-Tein ; on a ete d'avis que vous avicz

eu beaucoup de bonheur ; j'ai soutenu que vous aviez fait preuve d'un grand me rite , et j'en suis tellement persuade , que je viens expres, Zieten, au commencement de la nouvelle guerre , vous exprimer ma reconnaissance pour les victoires de l'ancienne. II est vraiment troppenible, quand mes hussards se mettent a demander, en campagne : Ou est done notre pere Zieten? d'avoir a leur repondre : Zieten reste chez lui comme un paresseux ; il boude contre toute l'armee pour avoir pris en mauvaise part un mot dit par un roi, son ami, dans un moment de vivacite. Mauvais ! mauvais ! Voici ce que j'ai resolu : Zieten avancera au grade de lieutenant-general , je lui donnerai une vingtaine d'escadrons et dix bataillons pour avant-garde , ce sera convenable. Les Autrichiens le connaissent, et ma cousine Marie-Therese (ainsi que je l'ai appris) lui a voue une estime toute particuliere. Qu'en ditesvous , Zieten ? Nous irons visiter encore la campagne de INIoldau-Tein. Nous irons revoir le champ de bataille ou vous vous etes distingue si

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courageusement , et ou vous aviez pris de si bonnes dispositions !

Ces paroles , prononcees avec l'accent et la phvsionomie de Frederic If, changcrent entierement les dispositions de Zieten; le general, hors de lui , confus , gagne , prit la main du roi et voulut la baiser ; mais Frederic Pembrassa cordialement , et lui dit :

— Rougissez , lieutenant-general de Zieten : vous avez les veux pleins d'eau ! Je vous attends demain chez moi ainsi que Schwerin. — Maintenant, mes enfants, il faut que je vous quitte, attendu que j'ai donne rendez-vous a Quanz pour jouer ensemble un nouveau duo de flute, et il est deja bien tard. Le vieux Frederic 6ta ceremonieusement son cbapeau ; il inclina sa tete royale et dit froidement a ces deux generaux prussiens: Messieurs, j'ai Phonneur de vous souhaiter le bonsoir (i).

(1) Zieten a laisse* en Prussc une reputation proverbiale, quelque chose d'inlermediaire entre un heros et un e^pou- \antail pour les enfants. C'est le type du parfait hussard, une

espece de cravate, tcls que ceux qui donnerent la chasse au chevalier de Grammont sur la route de Bapaume. On conserve precieusement , a la kunst-kammer de Berlin, la representation authentique de cet illustrc personnagc. C'cst le masque le plus renfrogne" qu'il soit possible d'imaginer , avec des sourcils en buisson , des moustaches pendantes , ct une interminable cadenette. L'uniforme adapte" a ce mannequin est aussi grotesque que la physionomie ; le dolman en est decorc* de plaques de fer blanc , en forme d'dtoiles , de lunes et demi-lunes qui auraient satisfait pleincment a la curiosite" de Cathos et a la vanit6 de Mascarille.

LA TOUR ALLEMAXDE,

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