JOD£I.I
Onze heures sonnaient. Je voulais remonter encore une fois la grande allée des Tilleuls , car jamais nuit d'été n'avait été plus belle. Le clair II. 7
de lune éblouissait, et toute chose autour de moi respirait un repos solennel et un silence absolu.
]\ïalgré tout le charme de cette soirée, la promenade royale était déserte ; à peine voyait-on passer, à de longs intervalles, un groupe de sentinelles. On entendait parfois quelque beau carrosse, celui d'un ambassadeur , ou d'un haut dignitaire, qui venait s'arrêter devant un palais. La portière s'ouvrait ; le marche-pied s'abattait à grand bruit; quelqu'un s'élançait, avec un air de fatigue et d'ennui, du fond de la voiture ; le laquais remontait sur le siège ^ et la voiture poursuivait sa course précipitée. Enfin le roulement des roues se dissipait da,ns le lointain, et tout rentr;ùt dai^s le silence.
C'est singulier! voilà encore le même observateur officiel que j'ai déjà aperçu deux fois derrière le même arbre ; il a seulement remplacé son chapeau par un bonnet ; mais on voit briller par-dessous son habit le fourreau d'un sabi'e.
$a:i.s doute il s'agit ici d'une exécution, d'une
capture ou d'une autre affaire importante, me disje à moi-même, car on ne saurait supposer qu'un homme puisse rester pendant plus d'une heure, appuyé le dos contre un arbre , uniquement pour observer les effets de la lune et du clair-obscur dans l'épaisseur du feuillage et le silence des bois.
Au moment où j'allais me fatiguer la tête en conjectures, il me vint à l'esprit que ce qu'il y avait de mieux pour découvrir le mystérieux dessein de cet observateur nocturne, c'était de m'arréter et de regarder ce qu'il allait faire. On ne me contestera pas la sagesse et la simplicité de cette résolution.
Et moi aussi je me plaçai derrière un arbre ; mais de long-temps aucun événement ne vint me dédommager de l'ennui en satisfaisant ma curiosité. Enfin quelque mouvement se manifesta du côté de la place de Paris. Plusieurs individus s'avancèrent jusqu'auprès de nous, et ils toussèrent en circulant autour de l'agent obsersateur, avec un air de dessein prémédité. Celui-ci ayant ré-
pété le même signal, ils continuèrent leurs évolutions, et furent s'arrêter à quelques pas de l'académie ; je m'aperçus bientôt que l'attention de ces hommes se portait tout entière sur une maison dont les jalousies vertes étaient soigneusement fermées.
Devant la porte de cette maison, d'assez belle iipparence, on voyait successivement arriver des individus seuls et bien enveloppés dans leurs manteaux , qui tiraient la sonnette avec tant de prudence et de précaution, que le son s'en faisait à peine entendre. Ils étaient immédiatement introduits ; la porte se refermait derrière eux sans le moindre bruit, et c'était avec tant de vigilance et de célérité, qu'il était impossible de rien distinguer dans le vestibule.
Mais, de cette maison oîi tant de gens entraient, il ne sortit qu'un homme, également couvert d'un manteau. En l'apercevant , mes voisins se dirent tout bas : — C'est lui! c'est lui ! nous allons savoir — il va nous dire en quel état sont les choses?... Mais cet homme , au lieu
d'arriver directement h eux, se détourna au contraire le long des maisons, prit la première avenue de traverse , et tourna vers la grande allée pour se rencontrer tout justement avec les observateurs en face de moi.
J'entendis les paroles suivantes : — Sur le derrière, dans la maisonnette au fond du jardin, un seul domestique à la porte. — M. Caron demeure-t-il encore ici?
— C'est bien, dit celui à qui le rapport était adressé ; maintenant pas de temps à perdre, que chacun se rende à son poste, ainsi que je l'ai ordonné.
A ce commandement, tous ces individus quittèrent les places où ils se tenaient cachés ; deux compagnies furent formées. Le chef de l'expédition se dirigea sur la maison avec les deux hommes les plus robustes de la bande, qui se postèrent auprès de la porte d'entrée, mais pourtant de manière à n'être pas aperçus par celui qui viendrait l'ouvrir ; les autres se placèrent à droite et à gauche dans les environs ; et quand le chef
vit chacun à sa place, il frappa trois petits coups secs. — La porte fut ouverte. — Le vestibule était assez obscur *, mais une figure pâle apparut entre les deux battants.
— Que demandez-vous ?
— M. Caron demeure-t-il ici ?
— Prenez la peine d'entrer ; au fond, la petite porte à gauche, dans le jardin, la maisonnette à droite de l'allée.
L'interrogateur entra. A peine était-il dans le vestibule, que le gardien qui venait de lui ouvrir fut jeté dans la rue par les deux assistants, qui lui fermèrent la bouche avec leurs mouchoirs. Assailli tout aussitôt par les deux camarades , qui se tenaient sur les côtés de la porte, il resta stupéfié d'étonnement et muet de frayeur. Aussi fut-il emporté sans résistance et le plus promptemcnt possible assez loin de la maison.
Au moment où ils virent qu'on s'était saisi de ce gardien du logis, les autres hommes de la troupe s'approchèrent successivement et suivirent les pas de celui qui était entré le preniier.
LE JEU CLAiSDESTIN. WS
le eux je portais un manteau bleu ; la curiosité m'aiguillonnait ; je m'approchai , je les suivis, et ma présence ne fut pas remarquée.
Après avoir traversé rapidement ce vestibule obscur, on ouvrit sans difficulté la petite porte désignée, et nous entrâmes dans un jardin, dont le côté gauche était occupé par un bâtiment qui n'était formé que d'un seul étage, et dont la construction rappelait celle d'une orangerie. A travers les fentes des persiennes fermées, on voyait s'échapper quelques rayons de lumière, qui faisaient supposer un brillant luminaire à l'intérieur. Sans dire un mot, le chef de l'expédition montra du doigt chaque fenêtre, à chacune desquelles courut se poster un de ses compagnons.
Il se dirigea vers la porte , et frappa brièvement trois coups. On ouvrit , et nous entrâmes dans une sorte d'antichambre où étaient déposés grand nombre de chapeaux et de manteaux. A notre aspect, le valet fut tellement saisi de frayeur, qu'il resta d'abord comme immobile ; ensuite il essaya de saisir le cordon d'une son-
lOA NUITS DE BERLIN.
nette qui correspondait vsans do c^e avec i . ^rtement intérieur ; mais l'inspecteur lui arréla le bras avec la rapidité de l'éclair, et lui dit d'une voix menaçante et comprimée :
— Prends garde à toi, jeune homme ; tu me connais, pas de bruit, ou tu répondras des suites à la justice du roi.
Le valet épouvanté laissa tomber ses mains tremblantes.
Avant d'avancer plus loin, l'inspecteur-général se dépouilla de son manteau, mit sur sa tête un large chapeau qui lui fut présenté par un des gendarmes, dégaina son sabre, et se présenta davant la porte qui conduisait h l'appartement ; de leur côté, les gendarmes enlevèrent, avec une promptitude extraordinaire, tous les manteaux et les chapeaux qui se trouvaient dans l'antichambre, et qu'ils portèrejit dans le jardin.
Un battant de la grande porte fut ouvert par
l'inspecteur de police , qui s'empressa d'entrer.
Au milieu d'une chambre ravonnante de lu-
mière,î'im monceau de pièces d'or et d'argent brillait sur le tapis d'une grande table. On voyait dans un coin, sur une autre table, un bol de punch avec des liqueurs exotiques , et tout autour rôdaient plusieurs individus d'une mise fort élégante ; plusieurs d'entre eux avaient même des ordres à la boutonnière ; et , tout juste au moment où l'inspecteur entrait, un de ces personnages, en frac noir, et décoré de la croix de Fer, venait de s'asseoir pour se servir un verre de bischop.
Dans quelques pas , le nouvel arrivant fut à proximité de la grande table ; il abattit son chapeau sur le tas de pièces d'or, et dit à voix haute, au milieu de la surprise et de la consternation générales :
— Que nul d'entre vous, messieurs, ne touche à ceci, — au nom du roi!
A peine ces paroles foudroyantes furent-elles entendues par tous ces messieurs, qu'ils s'empressèrent de gagner la porte et les fenêtres.
La porte se trouva gardée par des gcndarriies, et les persienncs étaient fermées. On eut beau tenter de les ouvrir, des efforts extérieurs et plus puissants les tenaient fortement assemblées...
— Ne vous donnez pas tant de peine , messieurs; la porte est gardée par des hommes qui ont chacun douze ans de service, et qui, par conséquent, connaissent très-bien leurs devoirs. Les fenêtres sont tout aussi bien gardées que la porte, et, du reste, vos manteaux et vos chapeaux ont été pris en cautionnement. — Je sais qui vous êtes tous et sans exception , messieurs ; ainsi je vous exhorte à vous conduire d'une manière un peu plus paisible, sinon je me verrai forcé d'agir avec moins de politesse à votre égard, ot je vous en préviens.
En parlant ainsi, monsieur l'inspecteur-général tenait, sous le rebord de la table, son large chapeau, dan.s lequel il faisait tomber et récoltait les pièces d'or.
—^ Éteignons les lumières , l'obscurité nous empêchera d'être reconnus.,.
L'inspecteur de police , qui entendit ce chuchotement passer de bouche en bouche, et qui craignait sans doute que la proposition ne fût exécutée, s'écria d'une voix de tonnerre :
— Si quelqu'un se permet de souffler une seule bougie, qu'il s'attende à être conduit sous bonne escorte à la Stadtvoigtei. La planche de chêne est un lit de camp bien dur, je vous en réponds.
Cette menace fît tout l'effet qu'on pouvait s'en promettre. La tranquillité se rétablit, et le chapeau fut rempli deux ou trois fois sans la moindre opposition.
La confiscation fut suivie d'un interrogatoire en forme. On demanda successivement à tous les intéressés quels étaient leurs noms et qualités dont rénumération devait être inscrite au procès-verbal. Plus d'une entreprise eut lieu pour se réserver rincognito^ en déclinant un nom qui
n'était pas le sien, mais il paraît que l'inspecteur connaissait véritablement tous les habitués de cette maison, car, à chaque faux nom qu'il entendait, il s'empressait d'apprendre à celui qui l'avait donné comment il s'appelait en réalité.
Si l'on veut avoir une fidèle image des physionomies que présentait l'aspect de cette chambre, on peut ouvrir le livre mimique de Engel , à la page 21 : on y trouvera la représentation d'un honmie stupéfié, ou pour mieux dire pétrifié.
L'inscription des noms terminée , le collecteur fiscal prit la parole , en assurant la compagnie qu'elle connaîtrait bientôt les suites de cette affaire , mais que , dans tous les cas , l'argent saisi n'en était pas moins confisqué au bénéfice de l'état (i).
On joua le lendemain, au théâtre royal de la
(1) C'cst-à-dirc au profit du roi de Prusse, à qui l'argent et les effets confisqués appartiennent toujours. 11 parait que c'est un hénéfice dont on ne voudrait ni tarir ni détourner la source , car, dans tous États soumis au régime prussien, il n'existe pour celte sorte de délits aucune autre pénalité que la confiscation.
ville (Ivœnigstadtischer théater) Trois Ans de la. VIE d'un joueur. Je ne manquai pas d'assister à cette représentation , où je reconnus toutes les figures de la veille.
C'est le courroux céleste et la vengeance des Dieux qui m'ont préservé de la mort. 0 fatalité cruelle ! aveugle Destin ! . . . Les furies me poursuivent! Elles me torturent de leur fouet sanglant , et leurs serpents infernaux déchirent mon cœur !... Laissezmoi mourir, hommes de pitié ! laissez-moi mourir, puisque vous refusez de m'ôter la vie ! —
Euripide.
Un horiiimje courait devant moi avec une vélocité prodigieuse; il aurait disparu sans que j'eusse eu le temps de le remarquer, si je n^ m'étais mis à sa poursuite.
Il sortit par la porte de Potsdam , et longea le Schulgarten en se dirigeant vers la place de Cérès. Je pressentis un sujet d'observation nocturne, et je suivis ses pas.
Ce n'était pas que ce camarade au pied léger voulût stationner sur la place de Cérès , car il tourna sur sa droite et prit le chemin le plus court pour arriver au bassin connu, parmi la studieuse et sobre jeunesse de Berlin, sous le nom de Frosch-Jubel, autrement dit des Grenouilles.
A peine arrivé moi-même sur le bord de ce tassin, j'entendis comme un lourd fardeau tomber dans l'eau bourbeuse, qui rejaillit sur la terre en gerbe verdàtre. Un gémissement sourd, avec des gurgitations étouffées , m'en apprirent tout autant que ce malheureux jeune homme aurait pu m'en dire lui-même.
— C'est un homme qui veut se noyer ; et, sans hésiter, je jette mon chapeau, mon surtout et mon bâton ; je saute au milieu du bassin , déterminé résolument à y battre des pieds, et même à nager ; mais le calme de cette eau dormante me
dispensa de toute espèce d'efforts. Parvenu sans peine à saisir le noyé, qui suffoquait dans la vase à une profondeur d'environ trois pieds, je le saisis par les cheveux , je le soulevai par les aisselles, et je le déposai sur le bord du bassin.
J'entendis au même instant rouler une voiture du côté de la porte de Brandebourg j je criai de toute ma force, et j'eus le plaisir de m'en tendre demander : — A qui du secours, et de quel côté, s'il vous plait ?
C'était un beau carrosse qui revenait de Gharlottenbourg à vide, par la raison que la société qu'il aurait dû ramener à Berlin avait mieux aimé passer la nuit à la campagne. Heureusement aussi que j'avais affaire à un homme en état de raison parfaite (ce que je fais obsener ici pour la rareté du fait, attendu qu'il est question d'un cocher), et notre noyé fut transporté sur ce véhicule aristocratique jusqu'au premier corps-de-garde.
Les soldats, après quelques rudes secousses qui leur furent admiaistrées par le chef du poste, II. 8
JlZi NUITS DE BERLIN.
et qui furent reçues avec cette résignation dont la subordination prussique leur a donné l'habitude, les soldats finirent par se réveiller à peu près, et par disposer une petite place sur leur lit
de camp. Le lieutenant de W , qui était un
jeune homme fort humain, dépécha une ordonnance pour le lazaret militaire voisin, et les secours médicaux ne se firent pas attendre.
J'obtins alors la permission de me retirer dans la chambre de cet officier, pour y nettoyer, tant bien que mal, mes habits couverts de fenge, et , cette opération terminée , je m'empressai d'aller retrouver ce malheureux, qui était tombé dans un profond délire, et qui proférait des paroles sans suite, avec un égarement fébrile et convulsif.
— O mes parents , mes chers parents ! s'écriait-il, ayez pitié d'elle, et pardonnez-moi! Elle a commis une grande faute , mais elle est devenue coupable presque sans le savoir. — ÎNIaudile Amérique ! — Mon père me l'avait bien dit quand j'ai quitté sa maison , — pour mon
CRIMINEL OPPBOBRE. %i$
malheur ! — O Louise ! pauvre Louise! — Abominable séducteur! — Mais ne l'a-t-elle pas suivi ? — Pourquoi fallait-il que je sois tombé dans l'ivresse? — Mais pourquoi mes amis, les maudits , me conduisaient-ils chez elle? — Elle était belle ! ah ! belle à ravir! — Le vin me faisait bouillir le sang. — Mon Dieu ! — mon bon Dieu! pourquoi permettez-vous des choses horribles, épouvantables?... •— Les misr xs me laissèrent tout seul, à dessein. — Est-ce ma faute, ■à moi ? ô ma mère , ma mère ! si tu savais que ta fille, ta fille unique, est descendue... — Horreur ! — Maudit rêve et boissœi maudite ! •— Mais j'aurais dû la reconnaître aussitôt. — Eh ! comment pouvoir reconnaître en elle?... — Ce n'était qu'un enfant quand je quittai la maison paternelle , à Hambourg. — Depuis , elle était devenue grande et belle, oh ! bien belle ! — Un misérable parjure a flétri cette chaste fleur 1 — Au secours ! au secours ! je me noie ! — Père céleste, pardonnez-moi de chercher la mort ! — Un inceste affreux ! ô douleur ! ô honte ! — an-
goisse ! infamie ! — Si du moins je n'étais jamais revenu en Allemagne ! — Elle a dit que son séducteur l'avait abandonnée à la plus affreuse misère , — que c'était la faim qui l'avait fait descendre si bas... — Oh! mais c'est absurde et c'est ridicule ! — Est-ce qu'un crime commis h cause de la faim n'était pas toujours un crime ? — Qui est-ce qui me tient aux cheveux ? qui me traîne hors de l'eau ? Je suis son frère ! elle est ma sœur!^ — Mais, non ! non ! elle ne Test pas, elle ne doit pas l'être. Et qui pourrait me prouver?... C'est terrible! car c'est ma sœur, pourtant! c'est elle-même qui s'est désignée... ; elle a prononcé le nom de ce séducteur qui l'avait arrachée de la maison paternelle. Oh! oui, c'est bien son nom , le même nom qu'une lettre de mon père , de mon inconsolable père , m'a fait connaître en Amérique. — Que vous êtes cruels ! vous ne voulez pas me laisser mourir ! — C'est bon ; mais vous ne réussirez pas à me faire dire que ma sœur... — Je vais mourir; je me noie... je veux mourir!....
Le malheureux retomba sans mouvement sur le plancher. — C'était en anglais qu'il avait proféré toutes les paroles que je venais d'entendre, et j'éprouvais une espèce de consolation pudique en observant que parmi toutes les personnes qui les avaient entendues, aucun autre que moi ne comprenait l'anglais.
On m'apporta des vêtements secs , et je ne manquai pas de recommander ce jeune homme aux employés du lazaret avec une sollicitude attentive.
J'avais gagné dans cette expédition nocturne une fièvre catarrhale assez opiniâtre ; et tout aussitôt que je pus sortir, je me rendis à l'hôtel-de-ville pour m'informer de l'état du pauvre noyé.
— Il a tout-à-fait perdu la raison , me dit le greffier. — Mon registre porte qu'il avait soupe le même jour au Gafé-Ptoyal avec plusieurs jeunes gens de son âge. Après boire y il parait qu'il avait suivi la compagnie dans une maison publique, ensuite à Thiergarten, où il avait tenté de
.se noyer. Ses amis le retirèrent de l'eau , mais il paya ce service avec des malédictions. — Il n'a |>as cessé depuis ce temps-là de prononcer des mots entrecoupés, avec des paroles inintelligibles, et finalement il est tombé dans un état de frénésie complète. — Vous le trouverez maintenant à l'hospice de la Charité, monsieur.