DE MUNCK
Nomina stultorum semper parietîbus insunt. Toujours les noms des sols tapissent les murailles.
{Carnet d'un écolier sage et diligent.)
Dans la rue Dorothée, plusieurs jeunes gens frappaient impatiemment et rudement aux per-
siennes d'un rez-de-chaussée d'où s'échappait une faible knnière.
— Ouvre-nous donc , modèle et parangon scolaslique , étudiant piocheur. — Qu'a donc aujourd'liui ce pédant pour ne pas répondre ?
La persienne s'ouvrit , et me laissa voir un jeune homme en redingote polonaise et en bonnet fourré.
— Enfin te voilà ! Habille-toi , Servius Tullius ; nous allons chez Pilton , rue de Dresde , où nous voulons faire une bombance infernale. Allons, dépèche-toi.
— Je ne saurais, dit-il avec un accent de résignation plaintive. Je dois passer mon examen dans six semaines, et il faut que je pioche (i); je suis plongé dans les Pandectes jusqu'aux oreilles ; je me suis p^ndu au cou une fiole de clair cerevisium , et je ne pâture que dans ma propre caverne.
(1) Ochscn, cowfaroj/ butTcIn, superlatif tiMÇïS\Xxçxi.
— Respect à l'étude ! honneur à l'examen ! Valefaveque ! En avant , chez Pilton ! — J'espère que vous avez tous avec vous vos ziegenhajner (bois de chèvre) ! partons , et , chemin faisant, divertissons-nous à écrire nos noms sur toutes les portes des nobles.
La bande universitaire se remit en marche , et je me réjouissais de l'assidu studio de notre jeune homme ; je me reportais au bon temps de ma vie scolastique, et je regardais curieusement dans cette chambre. Il y avait long-temps, si long-temps , que je n'avais vu un cabinet d'étudiant!
Devant un lourd pupitre où l'on voyait déployé l'aimable Corpus juris^ autrement dit les Pandectes et les Novelles accostées de VÉdit perpétuel^ et reliées en cuir de porc , était le futur conseiller supérieur avec un abat-jour sur les yeux et les deux mains dans ses poches; il avait l'air d'éprouver un ennui sans bornes ; mais, tout d'un coup, le voilà qui se lève, fouille II. 9
dans le tiroir d'une petite table , et garnit une énorme pipe.
— Quelle horreur ! j'ai déjà use pour douze gros d'argent de cette production combustible ; mais on ne saurait étudier, sans fumer, ces écrits fossiles et antedilaçianisch /—il faudrait appartenir au monde primitif, et tout au moins aux temps fabuleux ; — mais, en attendant, j'en avais fait acheter hier une livre et demie, et aujourd!hui il ne m'en reste pas un scrupule... — Au diable les six Westphaliens qui sont venus me voir , et qui m'ont dévalisé de ma nicotiana petliunisch !
Derrière moi survint un orgue de Barbarie, qui S3 mit h jouer :
« Te souvicns-lu, mon brave Lagienska ? »
— O Phébus Apollo ! divin régulateur de h mesure et de riiarmonie , puisses-lu couper le siflletà cet affreux Midas! Tant que cette horrible manivelle pourra manœuvrer, il me sera im-
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possible de rien faire ! Et notre légiste se mit à fumer, sans autrement s'occuper de l'empereur Justinien ni du savant Tribonien , son jurisconsulte.
Je vis pour lors arriver un petit homme, que sa tournure et son langage me firent bientôt reconnaître pour un enfant d'Israël. Innocents enfants circoncis, qui marchent dans le royaume de Dieu comme le lion dans la tribu de Juda , querens quem devoret!
— O miraculeux bonheur ! Monsieur , depuis trois mois que j'ai eu l'avantage de vous compter les dernières espèces, j'aurai donc enfin la consolation de vous trouver chez vous ; vous serait-il possible aujourd'hui...
Pour toute réponse, les persiennes se fermèrent avec tant de promptitude et de force , que le Macchabéen en eut le nez écorché.
— Cœur de Satan ! voilà bien ce qu'on gagne à obliger des étudiants ! Mais patience jusqu'à
demain matin ; j'irai porter plainte au juge de l'université, monsieur...
On entendit résonner dans la chambre un grand éclat de rire, et le piocheur se remit sans doute à commenter son articulum de debitis et debitoribus ,
— Monsieur monsieur...^ lui disait une
jeune fille qui portait une corbeille —
— Eh bien ! qui vient me déranger encore, et surtout quand j'en suis sur le chapitre ôes plaintes pour le refus d'aliments , un des textes les plus difficiles?...
— C'est moi , monsieur, c'est moi qui vous apporte votre linge ; et comme vous n'êtes jamais chez vous dans la journée , ma mère est obligée de m'cnvoyer la nuit, et c'est pour vous dire aussi qu'elle aurait grand besoin d'un peu d'argent...
11 apparaît sur ces entrefaites une escouade de vilains garçons.
(Que peut cacher ce grand écolier sous son manteau? Il voudrait soustraire ce qu'il porte aux regards des passants ; mais le manteau est court, et l'on voit luire des armes...)
Ce jeune homme était suivi de plusieurs camarades, dont l'un, barbu comme un orang-outang, portait sa main sur une chibouque démesurée ; il en faisait sortir des bouffées de vapeur tellement volumineuses, qu'elles étaient en contravention manifeste avec les règlements de la police berlinoise, en ce qu'elles ne permettaient de distinguer ni la pipe, ni la bouche, ni la figure du fumeur.
— Il était donc chez lui ? demanda le barbifere. C'est burchikos pour un Philistin ! Parle donc , renard^ et raconte-nous ce que disait le petit fourbisseur.
— Il recommandait d'être prudent et de surveiller les ferrailleurs quand tout serait terminé.
— Cet animal est un rhinocéros de dix-septième classe, Linnée; peut-être pense-t-il que
nous avons l'esprit assez peu cultivé pour ne pouvoir appliquer sur lui des étrivicres en plein jour.
— 11 témoignait aussi quelques inquiétudes sur les moyens.
— L'imbécille ! il a bien tort. Jamais un gaillard tel que moi n'a le dessous dans une lutte.
— Y a-t-il encore loin d'ici h ce beau lieu où je pourrai déposer mon lourd bagage ?
— Silence, reTiard! Il est inconvenant qu'un renard qui porte des étrivières demande à une tête couverte de mousse comme la mienne...
— Quelle singulière habitude chez les étudiarits ! Pourquoi est-ce au renard à porter les armes des duellistes ?
— Renard, tu es comme un chameau furieux : — 1° Je te prie de ne rien trouver étrange, sans quoi je te ferai siftlcr aux oreilles une lourde fronde ; 2° nous ne sommes pas des étudiants.
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mais des compagnons ; 3° il n'y a point de duellistes, il n'y a que des boxeurs ; 4° tu ne portes point des armes, mais bien d'honorables poignets ; 5° les champions ne se battent pas, ils s^élancent,
— Je vois que j'ai encore beaucoup d'études à faire avant de posséder tous les termes de l'art.
— Mon bon petit renard , tu es dans l'erreur. Six à huit commerces, et le pays oùjleurissent les citrons te sera connu.
— Mais enfin , pourquoi donc aura-t-il lieu demain matin, ce combat acharné.'*
— ^ C'est ce que je vais t'apprendre en deux mots, mon cher Bœcker, renard de belle espèce : Le meunier du Rhin a marché sur le pied à Vétoile de Saxe dans le collegium. L'étoile s'est avisée de trouver cela fort singulier, et tu sais qu'on lance un compagnon contre celui qui trouve quelque chose de si?igulier. C'est
moi qui suis chargé d'aller sur le terrain. On s'est assuré d'un témoin impartial, et ce raatin même, avant huit heures, on va mesurer ses poignets.
— Que faudra-t-il que je fasse quand les armes , — je voulais dire les poignets , — seront déposés ?
— Très-peu de chose , honorable renard : tu t'amuseras à faire de la charpie et à nous procurer quelques bouteilles de cerevisium de la Vallée-Verte (Grùnthal) , afin qu'avant de s'élancer ou puisse faire quelques bonnes libations en l'honneur de Sémélowietz.
— Il faudra faire en sorte qu'on ne vienne pas à savoir que nous avons assisté à un pareil scandale; tu sais avec quelle sévérité nous serions punis !
— La voici cette place où je suis mortel ! renard des plus farouches. L'université de Berlin est une institution déplorable et misérable ; elle ^enlève toute liberté aux compagnons... — 0 âge
d'or de Bonn, où le village de Entennicli voyait chaque jour (de profil) cinq ou six duels se passer dans son enceinte ! — O Gœttingue ! ô Heidelberg ! pourquoi ne m'est-il pas accordé de pouvoir passer dans vos murs la septième année de mes études ! — Fi du consilium abeiindi /plus de liberté, plus d'énergie, plus de vigueur dans les états allemands. Hélas! s'il n'y avait pas moyen de participer de temps en temps à quelque petit combat singulier^ la vie ne serait pas supportable dans cette vallée de misère appelée Berlein en dialecte deutch, et Berlinium en latin barbare!
— Mais vois donc , un homme qui nous suit et nous écoute.
— Que nous veut ce chameau philistin ? Je saurai bien Vennujer s'il ne se retire en diligence ; je lui aurai administré un quart-cVéquerre avant qu'il ait eu le temps de se déployer. — Arrêtez-vous, mes enfants, et armezvous tous de vos ziegenhayner^ car il me sem-
blc que je vois Pudell?... — Guerre aux Philistins ! guerre aux Philistins (i) !
Quand je dirai qu'en entendant ces mots je pris le premier chemin qui conduisait aux portes de la ville, le lecteur voudra bien me croire sur parole , et je pense qu'il aurait agi avec la même prudence que moi.
(1) Le mot Philistin et ses dérivés se rencontrent si souvent dans les auteurs allemands , qu'il est indispensable de donner la clé de cette expression métaphorique.
Les armes d'une université portant un Samson dans leur écusson ont, à ce qu'on présume, donné aux étudiants l'idée de se dire les descendants de ce héros biblique et celle de traiter les petits bourgeois de Philistins. Quoi qu'il en soit , ce terme se trouve maintenant dans toutes les bouches et dans presque tous les livres allemands.