NOËL
0 vos oraues , qui Iransitis per viam , attendite, et videte si est dolor sicut dolor meus !
Jesiemle lament.
La veille des fêtes de Noël était encore une fois arrivée. A cette époque solennelle, personne ne me fait de présents, et je ne fais de cadeaux
l/iO NUITS DE BERLIN.
à personne. Quand ma vieille ménagère a reçu son frédéric d'or enfoncé dans une pomme, et que j'ai tourné trois fois majestueusement autour de la table sur laquelle j'ai étalé tous les comptes acquittés de l'année entière, je n'ai plus rien à faire chez moi, je m'enveloppe dans mon manteau, et je parcours les rues de la ville pour juger de l'intensité des plaisirs par les cris joyeux des enfants. Je commence par m'étonner qu'il y ait encore des gens qui aiment à conserver cet usage enfantin ; mais quand, dans l'intérieur des maisons , j'entends le bruit des sifflets , des petits tambours et des accents joyeux, quand je vois les vieux parents s'émouvoir et s'épanouir à la pétulante ardeur de cette heureuse jeunesse, je trouve toujours mon raisonnement bien fade et tout-à-fait hors de saison.
Je passais ce jour-là dans la rue Guillaume, dans cette grande et belle rue qui est, à vrai dire, le faubourg Saint-Germain de Berlin. L'industrie ne s'y montre jamais, et rarement l'activité s'y manifeste. De superbes carrosses y rou-
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lent sur un pavé oujours neuf ; des sentinelles se promènent silencieusement le long des rampes palatiales et des grilles dorées : tel le silence d'une vaste salle où des plénipotentiaires et de formalistes conseillers seraient assemblés en congrès.
— Ah ! voilà qu'on chante devant le palais du prince Charles ; un délicieux chœur de quatre voix retentit dans l'air paisible ; une belle basse donne des tons profonds avec force et plénitude. Les voix claires et sonores des jeunes hautes-contre s'élèvent au-dessus des voix des ténors, modérées avec art. C'est un parfait concert ambulant avec son directeur en tête.
Ce chœur chantait notre air chéri :
Salut à toi sous la couronne du vainqueur !
et derrière les vitraux du palais on voyait circuler des ombres. Sans doute en ce moment le prince, au miheu de ses propres enfants, pensait
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à celui que treize millions de sujets appellent comme lui du nom de père. . .
Le chant fini, un valet de chambre du prince descendit le perron et vint récompenser avec générosité l'aimable attention des chanteurs.
Le chœur fit une pause pour recueillir ses forces et passer à la chanson suivante. Il faisait un temps rigoureusement froid , et les petits altos, les jeunes ténors et les sopranos gelés soufflaient dans leurs doigts engourdis.
Un petit bonhomme à l'air troublé arriva en courant du côté de la rue des Maures; il fit un signe à l'un des jeunes chanteurs qui se trouvait à portée du ténor, et paraissait être celui qui devait chanter le solo. Celui-ci recula d'un pas pour écouter ce que son camarade avait h lui dire, et comme j'étais compris dans l'hémycicle des auditeurs, j'entendis parfaitement la conversation de ces deux enfants.
— r»ipa va mourir; maman veut que tu re-
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viennes tout de suite à la maison , pour qu'il te bénisse encore une fois...
— Ah! mon Dieu ! papa va mourir!...
— Dis au directeur de te laisser partir avec moi.
Mais alors la basse entonna: — Legrandnom de Jéhova retentit nu loin ; les élèves l'accompagnèrent à plein chœur; le petit soprano luimême se vit obligé de rester h sa place et de chanter machinalement. On voyait à la tristesse et à l'inertie de ses yeux qu'il ne s'en acquittait si bien qu'à force de l'avoir chanté.
La cantate s'élevait grande et solennelle comme une louange pieuse et véritablement angélique. La prière pénétra jusqu'à mon cœur, et mes mains se joignirent d'elles-mêmes. — En ce moment venait de naître le Sauveur du monde. — Oh ! oui^ louange et gloire au grand nom de Jéhova !
La cantate chan tée , le jeune choriste s'appré-
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tait à demander au directeur la permission de s'en aller auprès de son père, quand un homme enveloppé d'une riche fourrure de martre -zibeline , et qui , comme moi , avait silencieusement écouté, entra dans le demi-cercle, fit sonner deux écus dans la coupe en fer-blanc, et pria le directeur de lui faire chanter l'air si connu : (( Comme ils reposent doucement ! » Son l'cgard me donnait à comprendre que ce grand jour de Noël devait être pour lui un douloureux anniversaire...
Le frère du jeune chanteur, en voyant que le chef d'orchestre avait déjà donné l'accord pour la chanson demandée, se mit à crier en sanglottan t : — Dis-lui donc que si tu restes plus longtemps papa sera mort sans avoir pu nous bénir ; dis-lui donc que la maison est éloignée.
— Mais comment puis-je lui demander de partir quand un monsieur lui parle ? Et pourtant comment chanter, comment chantera présent, t^urlout le cantique des morts?...