‹ Les nuits de BerlinChapitre 4 sur 33 · LA MORT D'UN THÉOLOGIEN · texte numérisé non relu

LA MORT D'UN THÉOLOGIEN

peau et deux paires de bottes , et se disposa pour sortir.

Je quittai sur-le-champ le vestibule , et je retournai chez moi le cœur navré.

Ce médecin turc était un homme d'un caractère ombrageux et facile à mécontenter. Pour se ven* ger de ce que les deux jeunes filles avaient ri en le voyant passer, il retourna sur ses pas, ôta métliodiquement sa pantoufle gauche , et leur en donna à chacune un coup sur la joue.

Slille et une Nuits.

— Tiens î une jolie petite lettre , une lettre cachetée. — Voilà ce que j'appelle une bonne fortune. — Elle est soigneusement pliée ; — ca-

i2 NUITS DE BERLIN.

chet très-bien marqué ; — ce ne peut être qu'un billet doux. — Adresse : A mon adorahlo, Louise. — A qui la remettre avec cette adresse? — Il faut l'ouvrir. Je puis être indiscret une fois dans ma vie.

Je m'approchai du réverbère et je lus ce qui suit :

« Mon cher Monsieur,

)) Il faut que vous soyez prodigieusement ba- )) daud pour vous amuser à ramasser les papiers » que vous trouvez dans les rues ; vous ne pour- » rcz donc jamais contenir votre inconcevable )) curiosité? Nous sommes en ce moment dcr- )) rière un des stores fermés de la maison voi- » sine, où nous rions de bien bon cœur. Au mé- » pris de tous les égards que nous vous devons « à titre de concitoyen , nous avons pris la li- » bertc de nous moquer de vous , et nous

« avons rhomieur d'ctre, avec une juste consi- )) dération,

» Vos dévoués serviteurs^

» Les auteurs de l'attrape, n

— C'est bon ! m'écriai-je ; je contins cependant mon dépit, et j'eus assez de présence d'esprit pour ne pas me retourner. La plaisanterie était assez puérile, mais l'idée m'en parut neuve. Je jetai le billet en sifflant l'air connu de la chanson d'Axur : Bra^o, Biscvoma! et je poursuivis mon chemin jusqu'à ce que je crus n'être plus à portée de la vue de ces mystificateurs ; ensuite je m'arrêtai quelques instants , et je revins sur mes pas. J'avais assez bien remarqué la maison devant laquelle était tombé le billet , et je m'arrêtai sous une porte voisine pour voir si quelque chose ne viendrait pas trahir la précaution des écrivains. Il était passablement tard , et par conséquent la rue où cette scène se passait

se trouTait assez déserte. Le billet ouvert était encore en évidence sur la chaussée. Plusieurs personnes passèrent; j'en vis une qui s'arrêta, le prit, le lut, le relut, le mit dans sa poche et partit.

— En voilà un qui est plus sage que loi, me disje ; il met son dépit dans sa poche et l'emporte sans laisser à ces mauvais plaisants la joie de se moquer de lui.

Mais j'entends ouvrir une fenêtre ; j'entends murmurer et rire. Écoutons : — Un petit billet s'envole; il provient de la maison où je suis. Ah ! c'est donc là qu'on s'amuse de la sorte ; un instant. J'entends rire des femmes ; je m'en étais douté. — Elles sont au premier étage ; je monte ; je lis , à la clarté de la lampe d'escalier, les inscriptions des portes, dont il résulte que le conseiller privé P.... et sa famille occupent tout le premier.

— C'est bien, je ne l'oublierai pasi...

Je m'esquive j et je trouve encore le second

billet qu'on venait de jeter ; je le prends tranquillement sans me retourner, et je ne Touvris qu^après être sorti de la rue. Le contenu en était tout autre que celui de la première épître.

« Cher André ,

» Une fièvre subite est venue m'empécher de » sortir de naa chambre; je ne pourrai t'aider j> demain, et il faudra que tu ailles retirer tout » seul le dépôt en question. Il parait qu'il doit )) se composer d'environ deux mille louis d'or, )) et que c'était le commandant français qui avait » fait enfouir sa caisse en partant de Berlin , au )) moment de sa fuite précipitée- Ne laisse pas » connaître comment nous avons pu pénétrer ce » secret, car tu sais que les propriétaires sont en )) chemin pour venir déterrer ce trésor. Je t'en- » voie l'exacte description de la place où il se » trouve ; tu en feras usage , et quand tu auras

» les espèces, tu viendras me trouver. Mon pe- » tit garçon te remettra ma lettre ; il n'est pas à )) craindre, il a trop de simplicité pour nous j) trahir. .Te te recommande prévoyance et acti- )) vite , la chose en vaut la peine.

» A bientôt, j'espère.

» Louis. »

Sur une petite feuille de papier incluse dans la lettre, on trouvait la description du lieu où le prétendu trésor devait être caché; c'était dans un champ de pommes de terre, à la porte de Stralau, non loin des remparts; et, d'après ces indications, il était visible qu'il aurait fallu plus <run jour pour arpenter exactement les pieds, les pas et les pouces, afin d'arriver h l'endroit désigné.

Il était évident pour moi que cette lettre était écrite dans le but déjouer un tour à celui qui la trouverait ; mais j'avoue que je m'v serais laissé prendre si la première ne m'avait déjà instruit.

Je résolus de découvrir l'auteur, et je n'eus pas de peine à y parvenir. Il y avait heureusement devant la maison une jeune servante au bras d'un beau cuirassier qui vraisemblablement avait des choses fort importantes à lui dire, car elle l'écoutait avec tant d'attention, qu'elle ne voyait rien de ce qui se passait autour d'elle.

J'attendis que le pesant cavalier fit ses adieux à sa maîtresse, et , lorsque je pus l'aborder, elle me dit que c'était sans doute la fille du conseiller intime, jeune et charmante espiègle, qui s'était permis cette plaisan.erii. de concert avec quelques-unes de ses amies qu'elle avait invitées pour goûter chez elle , et qui attendaient que leur bonne (qui me parlait) vînt les prendre pour les ramener au logis paternel.

Deux jours après 5 la jeune fille qui avait la manie d'écrire aux passants trouva la lettre suivante sur sa table à ouvrage :

18 NtlTS DE BERtlN.

« Mademoiselle,

» Je ne puis m'en prendre qu'à vous au sujet » de ce inaudit trésor que l'on croyait trouver » dans mon champ de pommes de terre ; j'ai » fait arrêter cinq ou six coquins qui ont ravagé )) hier toute ma propriété 5 ils ont produit à l'auw torité une lettre que les investigations de la i) |X)lice ont fait reconnaître comme étant votre )) ouvrage. Vous saurez aussi qu'en fouillant la )) terre on est tombé sur le squelette d'un nou- ))veau né.... Malheureux enfant !... La justice » informe , et les conseillers criminels s'appré- )) tent à vous interroger relativement à la nais- )) sauce et la fin mystérieuse de cette infortunée « créature... Fasse le ciel que le repos du véné- )) rable auteur de vos jours n*cn soit pas troublé, >» et puissc-t-il se départir de ses habitudes ri- ^ gourcuses en vous pardonnant le scandaleux )) éclat dont vous allez être l'objet. C'est ma rcs-

)) pectueuse considération pour le^nom que vous j) portez et le sentiment d'une douce commiséra- }} tion pour votre jeunesse qui m'engagent à j) vous avertir du péril qui vous menace ; et je j) vous plains d'autant plus que je ne saurais me n dispenser de vous faire poursuivre au tribunal )) des griefs en dévastations rurales.

» W. SCHULZy

)) Propriétaire du domaine de Champ-Vert , » à la porte de Stralau ,

» Partie plaignante. »

M. Hcrman-Adrian P.,.., conseiller intime et privé pour les finances de Sa Majesté prussienne , et chevalier de son ordre de l'Aigle- Rouge (troisième classe), arriva pour souper comme à l'ordinaire 5 il se mit à dire, avec un air de surprise et de sévérité laconique, à son ordinaire aussi :

.— r Je ne sais ce que le deuxième conseiller

de justice peut* avoir à faire ici demain dans la matinée; il m'a prévenu qu'il devait y venir, et m'a prié de m'y trouver. Je n'y comprends rien.

Ce digne conseiller m'a dit qu'il avait regarde du côté de sa fille, qui se mourait d'inquiétude, et qu'il avait éprouvé une forte démangeaison d'en rire.

Le lendemain matin, je fus sonner à la poite du conseiller, et je demandai à parler à mademoiselle sa fille.

Je la trouvai qui fondait en larmes et qui s'étouffait de sanglots ; elle ne doutait pas que je ne fusse le conseiller Numéro deux qui venait procéder à son interrogatoire.

Je lui dis préliminairement que j'apprenais avec regret que je ne pouvais parler à monsieur son pure, attendu qu'il venait de sortir, parce qu'il avait été mandé chez le chancelier, m'avaiton dit....

La pauvre enfant respira un peu moins péniblement ; je n'avais pas l'air de prendre garde à son élat d'angoisse morale et de soulTrance })liy-

sique, ce qui contribuait encore à me donner à ses yeux l'apparence d'un homme de justice ;• enfin , après quelques instants de silence, je lui demandai froidement :

— N'avez-vous pas, mademoiselle, un petit appartement à louer dans le haut de votre maison ?

Elle me répondit, en essuyant ses yeux , qu'il n'en restait pas un seul.

— Dans ce cas-là, je vous demande mille pardons ; je suis bien fâché de vous avoir dérangée, mademoiselle. Et je partis après le^ salutations d'usage, accompagnées d'un air de contrariété respectueuse.

Lorsque cette jeune fille me vit prêt à partir, on aurait dit qu'elle était délivrée d'un rocher qui pesait sur sa poitrine.

Elle avait été si tourmentée, qu'elle n'a plus éprouvé la fantaisie de correspondre avec les passants.

XXVÏ.

« Ce sont de pauvres statues « Sur de tristes monuments ! ... »

Voltaire.

J'ignore en quelle année le pont Royal et la colonnade y attenante ont été construits, mais ce ne doit pas être bien long-temps après la biblio-

tlicque Ptoyale , car le même cachet de perfection est imprime sur chacun de ces monuments.

L'architecte ne pouvait savoir qu'un jour un théâtre s'élèverait auprès du pont ; cependant, ne dirait-on pas qu'il en a eu quelque pressentiment? Il y a placé les statues de Mercure et de Thalie l'une à côté de l'autre. Mercure , le dieu du négoce et du larcin, tient en main une bourse pleine, sourit avec malice, et montre, du bout de la baguette d'Hermès, l'endroit où avant lui ne se trouvait qu'une simple tête de taureau qui a cédé sa place à un théâtre. Thalie tourne le dos à cet édifice, et tient de la main gauche un masque d'orchestre où elle a mis un doigt dans chaque œil ; elle regarde avec un air de jalousie le côté du palais de justice (stadtgericht). Je ne puis passer sur cette place sans chercher à déchiffrer ce que cet original d'architecte a voulu signifier par l'érection de ces deux statues.

Derrière un de ces deux fossiles allégoriques, j'ai pourtant entendu un soir une conversation bien intéressante. Il était déjà nuit, et je m'en

retournais chez moi , quand des paroles , prononcées à voix basse dans l'intérieur de la colonnade, me firent prêter l'oreille. Je ne manquai pas d'approcher, et j'aperçus deux individus à mine sombre qui chuchotaient vivement ensemble, et qui se turent en m'apercevant. Feignant aussitôt de me retirer, je courus me poster auprès de Mercure. Les deux compères , qui me croyaient parti, reprirent sans méfiance le fil de leur discours. Quel ne fut pas mon désappointement quand j'entendis des mots dont je ne pouvais comprendre le sens ! qu'on en juge :

— Le Brun de Spandaii me l'a baldobern.

— Mais, es-tu sûr de ton affaire? Tu sais que la dernière fois nous avons été pinces.

— Pinces ! oui 5 mais comment ? Si l'infâme paveur blond n'avait pas bavardé, nous aurions pu nous sauver avec notre paquet avant que les beaux-frères n'eussent pu nous tomber sur les côtes.

— Je n'ai jamais eu confiance dans le paveur ;

quand il faut se battre, il sait toujours se mettre à l'écart , et il est toujours là quand il faut partager le butin. Les autres strolches se fient trèspeu à lui ; aussi ne sait-il pas seulement kakumloschen comme il faut.

A peine osais-je en croire mes oreilles , en ^entendant parler ainsi pour la première fois. Je voulus monter sur le piédestal ; mais , à mon grand étonnement, je vis entre la statue de Mercure et l'une des colonnes une personne déjà cachée, qui me fit un signe de la main... J'avais glissé en posant le pied sur le piédestal ; aussitôt le chuchotement baissa de ton dans la colonnade, et nous vîmes deux ombres noires se glisser et disparaître dans la rue. Je m'apprêtais à faire une triste figure en face de mon compagnon ; mais je me sentis pénétré d'un autre sentiment quand je reconnus, au collet rouge de son manteau , que cet homme si hautement placé au-dessus de moi n'était qu'un employé de la police.

— Monsieur, seriez-vous par hasard inspiré

du démon pour venir m'enlever la plus belle capture de l'année ?

— Je suis au désespoir de vous contrarier, honorable fonctionnaire 5 mais je vous avoue que je ne comprends pas ce que ma présence ici peut avoir de contraire à vos règlements. J'avais lu l'inscription qui est sur une des colonnes : cet

ENDROIT NE DOIT PAS ÊTRE SOUILLÉ, et jc n'ai

commis aucun délit de cette nature.

— Imbécile ! ce n'est pas de cela que je vous p^rle.

— Monsieur, grand merci pour l'épithète; mais je vous-serais infiniment obligé si vous aviez la bonté de me dire en deux mots en présence de quelles personnes notre sympathique pèlerinage vient de me procurer l'honneur de vous rencontrer.

— Malheureux que vous êtes! nous avions devant nous les deux plus fameux voleurs de tOiite l'Allemagne , deux scélérats consommés, des hommes abominables dans toute la force

du terme. Par un effet du hasard, j'avais appris aujourd'nui qu'ils devaient se trouver dans la colonnade, et s'y concerter pour une effraction qui les aurait fait tomber entre mes mains ; mais il a fallu que votre curiosité diabolique vous conduisît ici justement pour y déjouer un plan que j'avais si bien combiné.

— Ainsi donc, monsieur, vous avez compris ce que ces braves gens voulaient dire par les motsbaldobern, strolchc et kakumloschen ?

— Eh ! mais sans doute ; ce sont des termes d'argot, et ils parlaient le langage des voleurs.

— Dans ce cas, monsieur, voudriez-vous me traduire en bon allemand ce qu'ils se disaient entre eux?

L'employé me toisa de la tête aux pieds, et, après un instant de silence , il me dit fièrement : Si vous voulez comprendre l'argot, vous n'avez qu'à vous procurer Vllistoire des bandes do brigands sni' les deux rives du Mein, dans l& Spessert et la foret d'Oden^ par M. le doc-

teur Pfister; édition de Leipzig ^ i8i 2 ; et sur ce, j'ai l'honneur de vous saluer, me dit-il en s'encourant avec une précipitation rancuneuse et courroucée.

J'étais immobile et muet de surprise ; il n'y avait plus que Thalie, Mercure et moi qui fussions restés h la même place j mais vous pensez bien que Mercure et Thalie y sont restés plus long-temps que moi (i).

(1) Parmi tous les avantages que nous avons sur la nation prussienne en fait de linguistique et de logomachie progressive , nous pouvons nous vanter d'avoir à Paris quatre ou cinq dialectes privatifs , y compris celui des voleurs et filous. — Exemples : J'ai pu grïncher sabbatan que sur les toquantes et les rûze-toches af rognées (Vidocq). Ou bien : Je reçois toujours avec un nouveau

■plaisir les assurances que des sentiments qui font espérer

que nous obtiendrons qu'ils à l'égard desquels (Voyez

tous les journaux du 2 janvier depuis 7 à 8 ans.)

Nous avons ensuite l'argot mysticalvinistico de la duchesse de Broglie, assistée de madame Nau de Champlouis et de madame Pelet (de la Lozère) : — Par la gratuité du béni , le déchu décédé avait entendu du père, et il est entré dans la joie de son maître, à toujours, en lieu où il n'y a ni cri , ni peine et travail. (Voyez les petits livres de ces bonnes dames.)

A propos du jargon doctrinaire à l'usage de MM. Guizot, Guisard et consorts , nous dirons que — la prépondérance paradoxale d'une majorité fortuite ne saurait animer ni vivifier des préventions inconstitutionnelles , hostiles et suraniiêes , que

jilM. Laîné de Vilte-l' Évêque et Dttvergicr de Hauranne ont signalées d'un nom qui restera ! (M. GuizOT, Moniteur universel.)

Arrive enfin le style intime , argot littéraire employé par les historiographes de certains ânes morts ou vivants. Laissons parler un de ces écrivains : — Mais c'est qu'elle est , voyez-vous bien ? c'est qu'elle est, c'est qu'elle est toute à moi; car enfin c'est ma 7naîtresse, ma maîtresse à moi , toute à tnoi, cette bonne fille; la belle fille, la grande fille, la quintcuse, l'égrillarde, la rangée, la folle fille, la gaspilleuse fille quelle est.

Quand je la trouve ébouriffée, je dis : C'est bon. — C'est bien, ça!

»... Le taureau, furieux, s'enferra de luimême, et tomba mort à nos pieds ; mais on découvrit le lendemain qu'il avait lui-même aposté ce taureau pour nous faire une galanterie à la mode de son pays. Je ne lui pardonnerai jamais la frayeur qu'il m'avait faite !

Benserade.

Une jeune personne d'une mise fort élégante, et dont l'extérieur annonçait un rang intermédiaire entre la noblesse et la haute bourgeoisie,

allait dépasser l'angle de la rue du Nord ; elle devait avoir oublie l'heure assignée pour son départ de la soirée dont elle sortait et pour sa rentrée chez elle, car elle marchait avec une rapidifté craintive.

Dans la rue Française , sortit tout-à-coup d'une porte un jeune homme assez bien mis, • avec trois individus du physique le plus commun. Ils paraissaient s'être postés là pour attendre la jolie dame et pour l'accoster au passage. Quand elle fut assez éloignée pour ne pas les entendre parler, le jeune homme se prit à dire à ses trois compagnons d'une voix très-basse: — Allons, c'est elle ! il faut la suivre et ne pas la laisser dépasser le coin de la rue des Charpentiers.

La recommandation faite , le jeune homme monta rapidement la rue Française, et les trois quidams suivirent la dame dans toute la longueur de la rue Charlotte.

— Ainsi donc, se dit l'observateur nocturne, il faudra que j'aille cette nuit jusqu'à la rue des

Charpentiers ; mais c'est égal ; j'ai du temps de reste et je veux savoir ce qui va s'y passer.

Les trois individus , qui marchaient devant moij chuchotaient si bas, que je ne pouvais rien entendre ; mais plus nous nous approchions de îa rue indiquée, et plus ces hommes accéléraient leurs pas ; je les voyais déjà tout auprès de la jeune dame, quand celle-ci se mit à crier au secours; et ce n'était pas sans raison, car un de ces camarades l'avait saisie par derrière , et la jeune beauté se débattait avec une énergie désespérée....

J'étais sur le point d'accourir, mais mon intervention ne fut nullement nécessaire. Le même jeune homme qui avait lancé les trois compères survint du côté de la rue Frédéric, et se précipita sur les assaillants. Il en frappa un sur la tête et le renversa par terre 5 il donna un énorme soufflet à l'autre, et saisit à la gorge le troisième, qui, bon gré, mal gré, fut rudement secoué.

— Misérables ! de quel droit vous permettezvous d'arrêter pendant la nuit et d'attaquer im- II. 3

sa NUITS DE BERLIN.

pudemment iiire damo au milieu de la rue? Je vous apprendrai comment on punit une pareille

infamie Sauvez-vous; éloignez-vous tout de

suite, ou je vous fais arrêter par la police. . .

Les trois individus disparurent aussitôt sans répondre une seule parole...

— O Madame ! comme vous êtes effrayée !... Voulez-vous bien permettre que j'aie l'honneur de vous accompagner jusqu'à la porte de votre maison... Mais que vois-je ? — ô ciel ! madame deMeinau... Est-ce bien elle ?

— Oui, mon cher M. de Walter ; que je suis heureuse de ce que le hasard m'a fait vous rencontrer au moment où j'étais insultée par ces odieux personnages ; quelle obligation ne vous ai-je pas ; combien j'admire le courage et la màle intrépidité avec laquelle vous avez rej)Oussé ces trois athlètes à vous tout seul, mon cher monsieur de Walter... Ah! je n'oublierai jamais le service que vous venez de me rendre.

— Je suis véritablement confus de vos actions de grâces, ma chère madame de Mcinau ; je vou-

(Irais pour vous, non pas seulement exposer^ mais sacrifier ma vie toute entière ; peut-être alors ajouteriez-Yous foi à la sincérité de mes sentiments, et seriez-vous persuadée que l'union dont je vous ai parlé comblerait mes vœux en m'assurant un bonheur inestimable.

— Donnez-moi le bras, mon cher Waller... je tremble encore à l'idée de ce que je serais de« venue sans votre secours.

Le couple heureux tourna l'angle de la rue des Cuisiniers ; je le laissai partir, car je voulais lâcher de retrouver les trois compères , afin de saisir la liaison de cet étrange imbroglio.

Ils étaient arrêtés dans la rue des Tireurs (Schiitzen Strasse), et ils tenaient conseil pour décider quelle serait la taverne où ils iraient s'abreuver; mais avant que la détermination lïit arrêtée, j'en entendis assez pour tout comprendre.

— Tonnerre du ciell il m'a donné un si mauvais coup sur la tête, que les oreilles m'en tin-

36 jSUITS de BERLIN.

tent encore. Si c'eût été pour tout de bon, il me l'aurait payé cher.

— Et moi donc, ne suis-je pas tombé d'une manière effroyable et naturelle! La petite imbécile ne s'est aperçue de rien.

— Deux écus par homme , ou six écus pour trois, c'est assez joli ; mais ce qu'il y a de plus beau dans l'affaire, c'est que nous recommencerons la semaine prochaine, et pour lors il faudra que nous exigions le double, ou sinon, ..

— C'est-à-dire que nous y reviendrons, si le mariage doit avoir lieu , car autrement à quoi tout cela lui servirait-il ?

— Il pourra toujours se vanter que nous l'avons joliment tiré d'affaire. La belle dame, qui ))e pouvait le souffrir, admire maintenant sa vaillance, et c'est moyennant six écus qu'il a réussi à se faire admirer. — Parole d'honneur, si le combat avait été sérieux, le triomphateur aurait chèrement payé les coups que j'ai reçus.

Je n'en voultjs pas savoir davantage. C'est singulier, dis-je en moi-mcmc, ordinairement les

mariages engendrent des querelles , et celui-ci aura commencé par où les autres finissent. La moralité de l'anecdote consiste à dissuader les jeunes femmes de Berlin de sortir toutes seules au milieu de la nuit, et l'auteur pourrait ajouter que cette aventure et son résultat ne sont pas un produit de son imagination.

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