ET S0:< SUPPLÉANT
« Aussitôt que le docteur Astruc eut acquis la vogue, il s'aperçut qu'il avait les jambes tellement affaiblies, qu'il ne pouvait plus monter jusqu'au deuxième étage, à moins de trois louis d'or. Il ne fallait pas moins que la possession et la vue de ces 72 livres pour lui en redonner la force ; mais il faut dire à sa louange que l'espérance de les toucher au bout de l'année y suppléait parfaitement, »
LiNGUET.
La vie d*un docteur en vogue est une vie bien tournaenlée ! — Il y a tout au plus une heure et demie que le Docteur Z... est rentre chez lui.
et voilà devant sa porte une femme qui sonne à rompre le cordon. Le pauvre médecin venait à peine de se mettre au lit , et il faut qu'il se relève—
— Hélas, mon Dieu! monsieur le Docteur n'entend pas!...
Enfin un rayon de lumière éclate h travers les vitres, et la fenêtre s'ouvre :
— Qui est là ?
— Monsieur le Docteur ! mon pauvre mari vient de tomber en apoplexie , nous ne savons que lui faire....
— Quel est votre mari ?
— C'est le mécanicien JNIuller, Tobic INIuller, que vous avez guéri deux fois , quand vous demeuriez au rez-de-chaussée.
— Est-ce Muller de la rue de Mulack , n. 7, au troisième étage ?
— Oui , monsieur le Docteur, c*est lui-même î quel bonheur que vous ne l'ayez pas oublié ; mais tâchez de venir bien vite , je vous en prie , monsieur le Docteur, je vous en supplie î
LE MÉDECIN BERLINOIS, etc. 61
— J'ai abandonné les pratiques du rez-dechaussée et des hauts-étages à mon gendre , qui demeure au bout du Gloster-Strasse ; allez chez lui , ma bonne femme , il ne m'est pas possible d'aller chez vous.
La fenêtre se referma , et la lumière s'éteignit.
La malheureuse femme se dirigea précipitamment vers la rue du Cloître , où elle eut la douleur d'apprendre que le Docteur suppléant n'était pas rentré chez lui , depuis l'heure de son dîner.
Après un instant de réflexion , je pensai qu'il serait véritablement trop dur pour un médecin qui avait consacré sa journée toute entière aux soins de l'humanité souffrante, de se trouver encore privé du repos de la nuit dont il devait avoir si grand besoin. Je me rappelai ces paroles du docteur Walker, qui disait modestement en parlant de lui : — Si zélé , si généreux, si savant et si dévoué que soit un médecin, ce n'est jamais qu'un homme !
Mais voici qu'un superbe équipage arrive avec
lit NUITS DE BERLIN.
une assourdissante vitesse. Les étiBcelles jaillissent sous les pieds des coursiers fougueux, qui s'arrêtent à cette même place que la pauvre Temme venait de quitter. Un laquais descend, secoue la sonnette de manière à réveiller toute la maison , et s'impatiente de la paresse du Docteur.
Une lumière flamboie au premier étage , elle traverse plusieurs chambres , et la fenêtre s'ouvre comme auparavant.
— Qui est là ?
— Monsieur le Comte de Kilman-Priscau fait prier monsieur le Docteur de venir chez lui le plus promptement possible. Il a assisté hier à un souper de savants qui célébraient la mort de l'illustre M. de Goethe , et il ne peut trouver le sommeil. — Il sent dans la bouche un goût d'amertume, et il éprouve des gonllements d'estomac. Madame la Comtesse vous envoie sa voiture et vous prie de vous rendre tout de suite à sa maison de campagne, à Charlottenbourg ,
LE MÉDECIN BERLINOIS, etc. Zi3
où monsieur le comte se trouve en ce moment-ci.
— Je vais avoir l'honneur de m'y rendre aussitôt que j'aurai passé mes habits....
Après un moment de réflexion, je dis encore, à part moi : — Si docte et si dihgent que puisse être un Docteur prussien , ce n'est jamais qu'un homme !