II
— Vous croyez? dit Félicien d'une voix éteinte.
— Eh! n'entendez-vous pas ces cris d'éîneute du dehors?
— Oui... Dieu, quels crisl... Oh! s'il pouvait y avoir une révolution !
— Félicien, donnez-moi la clé de votre secrétaire.... Vite.... j'ai une idée.... Je vais envoyer un sergent de ville, rue de Grammont.
— Bien imaginé, de Vaudreuil! Voici jna clé.
— Attendez-moi sur la première marche de Tescalier; il faut que nous nous retrouvions aisément. La foule nous bat de tous côtés comme des rois dans un jeu de cartes.
De Vaudreuil marcha vers la porte, où des sergens de ville réglaient la sortie de deux voitures et d'un cabriolet. Félicien remonta vers l'escalier.
Quelques minutes après, de Vaudreuil
frappa sur Tépaule de Félicien , et lui dit: J'ai cinq cents francs; les voilà 1
— Comment I déjà! d'où viennent-ils?
dit Félicien, avec des yeux effarés.
— Pas un instant à perdre , un seul instant; il vous reste un quart-d'heure. La Fortune en personne est descendue du ciel pour venir à notre secours.
— Mais!...
Et de Vaudreuil enleva Félicien par le bras, et le poussa dans les salons, en lui montrant le cadran fatal.
La double aiguille de la pendule formait à peu près un angle droit, une pointe sur 9, l'autre sur 42.
— Oh ! cette fois, c'est moi qui joue ! dit Félicien, et il prit vivement le billet des mains de de Vaudreuil.
— Mais, mon ami, vous allez jouer au hasard , dit de Vaudreuil avec une sorte d'effroi mathématique.
^- Oui, au hasard. Vous m'avez fait dç
belles affaires en jouant, à coup sûr, avec (VAlembert !
Et il jeta le billet sur le tapis vert, en disant aux banquiers : « Je laisse jusqu'à minuit. »
La dernière taille était commencée. Le jeu allait lentement à cause de la profusion des masses. Nos deux héros suivaient, pardessus les épaules desjoueurs, les progrès de leur billet qui, dans une série victorieuse, était arrivé à douze mille francs, maximum du jeu. Enfin, de douze en douze, au coup de minuit moins une minute, Félicien se trouvait à la tête de quatre-vingt billets de mille francs. Alors, un silence solennel se fit dans le salon du trente-un. Le banquier prit un air grave et laissa tomber ces paroles funèbres: « Messieurs, le dernier coup! » — Vingt mille francs pour le dernier coup? dit Félicien au banquier. — Tenu, répondit le banquier aVCC uue dignité calme. Et le3 douze
coups de Pheure suprême servirent d'accompagnement triomphal aux vingt mille francs supplémentaires de la fortune de Félicien.
-^ J'ai cent mille francs! s'écria le jeune homme ivre de joie. Eh bien? mon cher de Vaudreuil, vous paraissez fâché de mon bonheur?
— Moi, dit de Vaudreuil avec une sorte d'embarras mystérieux, moi, point du tout... Je suis ravi... je suis consterné de joie. C'est le mot.
— Maintenant, notre premier devoir c'est de rendre le billet de cinq cents francs à ce mystérieux prêteur que je ne connais pas. Courons chez lui.
— A cette heure, Félicien, y pensezvous!
— Donnez-moi son adresse, et j'y vais seul.
— Impossible! impossible!
-—Et pourquoi?
— Je vous le dirai demain. Que diable I si vous eussiez perdu, vous n'auriez pas rendu le billet maintenant. Attendons demain, et je vous parlerai.
— A la bonne heure! Inutile de vous dire, mon cher de Vaudreuil, que la moitié de cent mille francs vous appartient.
— Oh ! ceci est une autre affaire. .•
— Vous refusez?
— Proposez-moi de vivre avec vous, dans votre maison , en famille , quand vous serez marié.
— De tout mon cœur.
— Accepté. Adieu; je vais regagnermon faubourg. Vous avez besoin de repos, comme moi. Adieu; à demain, Félicien.
— A demain, mon ami.
Félicien, resté seul, prit un assez long détour pour se rendre rue de Grammont.
Il courut a la rue Saint-Lazare, tout exprès
pour saluer les croisées de la maison garnie où logeait sa belle veuve. Ce devoir rempli, il rentra chez lui et recompta ses cent mille francs.
Félicien dormit de ce sommeil agité qui suit les grandes émotions. A chaque instant il se réveillait en sursaut, joyeux ou désespéré, selon la nature du rêve: il voyait danser devant lui des quadrilles de rois de trèfles et de dames de cœur; il se précipitait du |jaut du pont des Arts sur un lit de billets de banque : il épousait
Emilie devant un autel garni d'un lapis vert ; il allait chez Susse acheter les cadeaux du jour de Fan; il ne trouvait pas un sou dans sa bourse pour les payer, et tous les bustes de Dantan éclataient de rire devant son humiliation : il se voyait aussi dans une chaumière, avec Emilie, buvant, dans des coupes de Bohême, le vin du Rhin, versé par un valet de carreau. Le génie des rêves fiévreux épuisait ainsi ses arabesques dans le cerveau de Félicien.
A neuf heures, il était déjà sur le boulevard, accusant de lenteur toutes les pendules, et les accusant de conspirer contre Tannée 4838, par habitude de dévoûment à feu 4837. Il bondit de joie devant Thorloge de la galerie de TOpéra, dont le cadran immuable a marqué dix heures trois années consécutives, ce qui a causé tant de malheurs, entre autres, le suicide d'un notaire de Rouen, lequel manqua un rendez-
vous d'affaires fixé à onze heures, et fut déclaré en faillite par la faute d'un horloger 1 Que de crimes les horlogers ont commis à Paris!
Cette fois, ils troublèrent la jeune et belle veuve dans son doux sommeil du matin. Une vieille pauvre femme, qui jouait le rôle de camériste , jeta les hauts cris devant la précoce arrivée de Félicien, et voulut lui fermer la porte violemment. Notre héros prit une poignée de napoléons , et dit à la vieille : Tiens, voilà pour toi. Un frémissement d'indignation gonfla toutes les rides de la bonne femme ; d'une main sèche et vigoureuse, elle repoussa la main du corrupteur, et les napoléons lancés aux lambris retombèrent en pluie d'or sur le parquet. L'octogénaire Danaë foula aux pieds ce vil métal et garda sa
vertu.
Félicien resta pétrifié de stupéfaction,
et il ne reprit ses facultés locomotives
qu'au grincement d'une porte qui s'ouvrit avec précaution. Emilie, dans le plus adorable des négligés, sortait de sa chambre en poussant un ah! de surprise, feint ou naturel , qui fit incliner le torse de Félicien,
dans un angle de quarante-cinq degrés.
— Comment ! c'est vous , monsieur ! dit la jeune femme ; mais personne , je crois, n'est réveillé dans Paris?
— Excepté ceux qui n'ont pas dormi , madame, répondit Félicien.
— Soyez toujours le bien-venu. Me permettez-vous de vous recevoir dans ce négligé du matin?
Félicien ne répondit que par un baiser mystérieux sur la main de la jeune femme. Celle-ci poursuivit ainsi :
— Il paraît, monsieur de Saint-Nérée, que vous avez tenté de séduire ma femme
de chambre Ramassez donc vos étren-
nes, la bonne femme n'y touchera pas.
Elle est pauvre, honnête, et heureuse de
sa pauvreté. Vous, messieurs, vous croyez qu'avec de Tor on vient à bout de tout dans ce monde. Erreur! si vous saviez avec quel mépris nous regardons ces
pièces de quarante francs Ramassez
donc cela , je vous prie... Si quelqu'un entrait, on me prendrait pour la femme du tableau de Tierburg... Je lisais cette nuit, dans un poète anglais, Southey, quatre vers dont voici le sens , La pauvreté qui na besoin de rien est plus riche que l'opulence qui a besoin de tout,,». Comment trouvez-vous cette pensée?
— Mais, madame, cette pensée me paraît assez juste pour la pauvreté qui n'a besoin de rien; mais elle est rare celle-là...
— Rare ! eh ! mon Dieu 1 voilà ma femme de chambre d'abord; puis moi. Déjà deux personnes dans une seule maison. Au fait quefaut-ilpourvivre?Rien,oupresquerien.
Avec les six cents francs de pension, que m'a laissé mon mari, je suis plus heureuse
qu'une reine constitutionnelle. Mes goûts sont simples ; ma vie est retirée ; je fuis le théâtre , parce que c'est un lieu de dépravation. Je lis M. de Sénancourt, M. de Ballanche etM. Fitcher. Le soir je m'interroge sur l'emploi de ma journée, et je dépose mes réflexions dans un album. Certainement ma vie n'est pas très amusée, comme vous voyez, mais je jouis de la paix du cœur : c'est beaucoup.
— La voilà relancée dans ses bizarreries, se dit mentalement Félicien; mais qu'elle est jolie ainsi avec ses cheveux de jais brouillés sous la dentelle, et cette fraîcheur rose et savoureuse que le som- ^ meil donne au visage, lorsque la fièvre d'une passion ne brûle pas le cerveau !
Emilie se renversa négligemment sur son fauteuil , croisa les bras sur son sein allongea ses jolis petits pieds sur un tabouret délabré, et dit avec un ton de nonchalance délicieuse :
— Eh bien! monsieur de Sainl-Néréc, à quand le mariage?
Une foule de syllabe sourdes et de diphtongues brumeuses roulèrent dans la bouche de Félicien, et de ce cahos naquit cette réponse :
— Madame, je venais ce matin demander le jour de votre choix.
— Donnez-moi votre main, dit la jeune femme avec un sourire perlé ; je veux me marier dans six jours, le 6 janvier, le jour des Rois. Il y a une belle étoile attachée à cette fête, n'est-ce pas?
— Le 6! s'écria Félicien exalté; bonté du ciel! serait-il possible?
— Et pourquoi pas? Y aurait-il obstacle de votre part? ne m'avez-vous pas dit que vos affaires seraient terminées avec Tan 4837?
— Oui , madame, c'est vrai, je vous avais dit cela... je suis prêt.
•rr Vous savez que je ne suis pas ^xi-
géante. Je ne vous demande ni châles indiens, ni bijoux, ni corbeille de noces; je me contente de cent mille francs que vous me donnerez pour ma dot, et que je placerai à six pour cent , sur première hypothèque, chez un banquier de mon pays.
Avec six mille francs de rente, nous vivrons à Abbetille comme des rois absolus....
Vous n'êtes pas prodigue , je pense, vous n'avez pas quelque défaut secret; vous n'êtes pas joueur?... Ëtes-vous joueur?
— Moi!... moi, madame!... joueur!... ohl
— Monsieur.de Saint-Nérée, votre émotion....
— Madame!... mon émotion est naturelle... votre soupçon me fait monter la rougeur au visage.
— C'est que j'ai juré que jamaisma main ne toucherait la main d'un joueur... Monsieur de Saint-Nérée,sachez que mon premier mari m^1 sacrifiée sur une table de
jeu !... nonpas lui, Icpauvre homme!! mais son amil... un infâme!... laissez-moi répandre quelques larmes... Mon mari avait toute confiance en cet homme.... et cet homme prit notre fortune, pièce à pièce, et Tengloutit sous la dame de cœur!... Félicien, vous savez si vous m'êtes cher, depuis le jour où vous m'avez sauvé la vie ; eh bien I je renoncerais tout de suite à votre amour, si je savais que votre cœur et votre esprit ont été souillés de cette horrible passion.
Cette sortie avait ôté à Félicien Tusage delà voix, et ce malheur lui fut assez heureux, car il n'aurait su que répondre, placé entre deux écueils, le mensonge et la confession. Il eut recours à une pantomime équivoque; il regarda le plafond d'un air béat, et mit sa main droite sur son cœur. Emilie parut se contenter de ces expressions muettes, et adoucissant $on organe ; elle dit:
— Nous ferons la nom aux Vendangos de Bourgogne, loin des importuns; sans faste et sans bruit. Quelles sont vos invitations?
— Mais... quelques personnes.... : un oncle...., deux tantes..., un petitcousin..., un ou deux amis...
—» Ayez la bonté de me donner les noms de ces personnes et leur adresse... Je me charge de ces petits détai|^s.... je vous laisse la mairie, l'église, le nota ire... toutee qu'il y a de pi usennu} eux. ..J'écrirai aujourd'hui même à Abbeville. Ma mère et mon frère arriveront le o, dans la rotonde de la diligence... ils partiront la veille au soir, pour économiser un dîner... Pauvres gens!
Emilie déploya un large foulard usé par une cataracte de larmes, et plongea son visage dans les cent plis de ce consolateur des afflictions, Le cœur du jeune
homme fut serré.
il. 18
— Madame, dit-il avec une voix composée de tous les éléments de Témotion, croyez bien que je n'abandonnerai jamais vos parens; votre mère sera ma mère; voire frère sera mon frère ; et avec de Téconomie , nous pourrons tous vivre ensemble aisément.
— Ah! c'est que l'économie est une triste chose , dit Emilie avec un soupir. A choisir un défaut domestique, j'aimerais mieux la prodigalité. 11 est si cruel de liarder !
— Oui; mais la nécessité...
— Oh! dès qu'il y a force majeure, on ne balance plus. Félicien, nous ménagerons nos petits revenus, et tout marchera bien , je crois.., Mon Dieu ! je rougis vraiment de traiter ces questions bourgeoises. Hélas! que faire? Notre âme est haute et notre fortune basse. Pardonnez-moi tous ces prosaïques détails... il me serait si doux d'habiter un palais avec vous, de
semer Tor à pleiaes mains, de me couvrir de diamanispour vous plaire, d'épuiser tons les bazars de Dublin , de Lyon , de Bagdad et de madame Delille , rue de Grammont ! Quel charme pour moi, si je pouvais dire à mon époux, je vous remercie de m'avoir donné la richesse d'une reine et d'avoir mis une mine d'or à mes pied! Maintenant, je veux vous récompenser à mon tour. Venez, ômon époux; laissons Âbbeville et ses ennuis; allons acheter le palais Durazzo, ou la villa Barbaia du Pausilippe. Nouvelle Cléopâtre, je vous promènerai sur le golfe , dans un lit defroses, au milieu d-un nuage de parfums, avec un cortège de jeunes îfaliennes, chantant le chœur du second acte de Semiramide.
Venez, je vous sourirai, comme Amphytrite, dans quelque grotte d'azur, quand vous irez cueillir les pommes d'or à Sorrente j et à notre retour, après le coucher du soleil, nous aurons un ksi'tn babjio»
nien, servi sous la colonnade, avec cent convives, drapés de soie, selon Técole de Venise, avec cinquante esclaves maures, de rébène le plus joli , et deux bandes de musiciens, Tune sur les gondoles , Tautre sous les orangers, dans la nymphée du jardin!
Le candide Félicien était dans une exaltation haletante , et ses yeux s'arrondissaient démesurément. La jeune femme fit une pause , laissa tombersa tête avec nonchalance, comme après la chute d'une illusion; puis exhalant deux ou trois soupirs, elle ajouta avec un grand sérieux mélancolique : — Oui , monsieur, oui , je sens que j'étais née pour être riche, et j'ose vous affirmer qu'une immense fortune me trouverait toujours disposée à la recevoir, le ciel m'est témoin si je dis vrai. Pourtant, j'aurai le courage de ma position. Nous jouirons de cinq cents francs de revenu par mois, à peu près dix-sept
francs par jour. Mettons cent francs par mois pour le loyer ; il nous reste net quatre cents francs. A peine si je dépenserai cinquante louis par an pour ma toilette, et la moitié pour ma femme de chambre. Nous consacrerons le superflu à une nourriture saine et peu abondante. La Providence nous aidera.
— Oui , la Providence nous aidera , dit Félicien, comme un écho stupide tombé du sommetd'une roche dans un vallon. Notre jeune hommeenétaitàson premier amour; le langage ordinaire d'Emilie lui paraissait toujours étrange et dépourvu de logique et de naturel ; mais dès qu'il ouvrait la bouche pour demandera la belle veuve quelques explications, celle-ci changeait brusquement de ton et se faisait à volonté si séduisante, avec un sourire et un regard de vertu éteinte^ queTinterrogation commencée expirait dès la première syllabe sur les lèvres du naïf amant. De sorte que
FclicienqulUait toujours riiôtclgarnîavcc le regret de n'avoir pas approfondi ce caractère mystérieux.
— Maintenant, dit Emilie, vousaurez la bonté de ne me faire que de courtes et rares visites jusqu'au 6 janvier. On jase beaucoup de nous dans la rue Saint-Lazare, rue trèssuscepti ble, comme voussavez. Ce matin , j'attends quelques visiteurs, et vous me permettrez de vous quitter pour prendre un costume plus décent. A propos, vous ne me l'avez pas souhaitée bonne et heureuse.M. de Saint-Nérée vous commencez Tannée par une distraction.
Et elle se pencha gracieusement, vers Félicien qui l'embrassa du bout des lèvres, comme s'il eût craint de se brûler. On se sépara.
Un perpétuel rendez-vous à onze heures, dans les galeries de l'Opéra, était convenu entre de Yaudreuil et Félicien.
De Yaudreuil avait inventé cette maxime :
L'exactitude au rendez-vous est la première vertu de rhomme. Aussi, le marchand de gravures de la galerie avait nommé de Yaudreuil , M. Oiiz9-Heures.
Au coup de rhorloge du chapelier, ce jeune vieillard tomhait du ciel devant la gravure du Festin de Bal t lias ar, qu'il buvait en guise d'absinthe , avant le déjeuner.
Félicienaccusa sa montre de mensonge, en voyant cette fois le Festin de Balthasar isolédanssavitre, et privé delacontemplationhabituelledeM. de Yaudreuil: «Quese passe-t-il donc dans la nature! se dit-il à lui-même , d'une voix transposée du majeur à la sourdine. » Et il se mit k errer comme une ombre du Styx, demandant de Yaudreuil du regard à tous les cabriolets qui versaient un consommateur au café Douix, à tous les vitrages qui s'ouvraient aux boutiques, à toutes les issues ténébreuses qui annonçaient un passant, invisible encore, par un bruit de pas rapi-
des côtnmc on en lait quand on court tardivement à un lendez-vous. Hélas!
jamais de Vaudreuil n'arrivait! Blendes heures devaient s'écouler avant que nos deux héros fussent réunis.
Le second rendez-vous de la journée était Cixé a six heures. I élicien, las de regarder les cristaux, les estampes, les foulards, les hronzes, les meubles, les comestibles, les tleurs, les jouets d'enfants, les bijoux t)laqués, les chapeaux, les bonnets de tulle, et tout Tameublement des deux galeries, s'enfonça dans le cabinet de lecture, pri t \QMoniaeiir avec trois suppléments, et pria la dame des journaux de le réveiller à six heures précises du soir.
Oh! cette fois, de Vaudreuil fut exact comme une aiguille de Breguet. Mais qu'il était changé! Combien différent de ce de Vaudreuil si bien brossé toujours, comme un domestiquede Londres. La pluie avait mis en dissolution son chapeau et
ses bottes; il n'avait qu'un gant, et levait la main qui était nue vers le ciel.
— Ah! s*écria-t-il avec une voix de drame; ah I mon cher Félicien , que vous êtes étourdi! mon Dieu! que vous êtes étourdi !
La bouche de Félicien était ouverte, mais sa langue paralysée n'avait point de mots h sa disposition.
— Comment! je parie que vous n'avez pas songé à votre dette de cette nuit! ajouta de Vaudreuil.
— J'ai fait une dette, cette nuit? dit Félicien ébahi, avec une voix de somnanbule.
— Ahl par exemple! ceci est trop fort ! N avons-nous pas emprunté un billet de cinq cents francs, qui vous en a rapporté cent mille?
— Oh! le billet! Oui, oui, c'est juste. Certes, je ne l'ai pas oublié.
— L'avez-vous remboursé, Félicien?
—-Moi, comment puis-je le rembourser? je ne connais pas la personne qui me Ta prêté.
— Ah! Et moi donc la connais-je? Mais s'il eût fallu fouiller Paris et ses faubourgs, à pied, de numéro en numéro, d'étage en étage , je l'aurais fait, la besogne eut-elle duré dix ans. C'est que, mon trop jeune ami, vous ne savez pas ce qu'est une dette de jeu , surtout quand on a gagné ! Ce qu'il y a de plus sacré au monde ! de plus sacré î
Félicien , courbé par la terrible parole de M. de Vaudreuil, ressemblait à un arbrisseau touché par la foudre ; il attendait le dénouement de cette crise, l'œil fixé sur les bottes aqueuses de son humide Mentor.
— Or, monsieur Félicien, poursuivit de Vaudreuil, voici ce que j'ai fait pour réparer votre coupable insouciance. A huit heures , ce matin , votre concierge m'a dit
que vous éliez sorti, a Comment sorti!» me suis-je écrié. Le concierge a poussé un soupir, et m'a tourné le dos. Hier soir^ dans le fracas des voitures , des portes cochères, des sergents de ville, des gardes municipaux, j'ai perdu la moitié de l'adresse que me donnait la dame inconnue, votre créancière de cinq cents francs. Le mot Augustméiiiiiseul arrivé à mes oreilles , avec la finale 1. A l'œuvre! me suis-je dit. Et j'ai couru à la rue Neuve Saint-Augustin; j'ai fait subir des interrogatoires aux portiers des numéros 21 , 51 , 4i,51 et 6^. Point de succès. Dans aucune de ces maisons, point de dame rentrée en voiture à minuit. Figurez-vous, Félicien, que j'ai tenté les mêmes expériences rue des Grands-Augustins, des Vieux-Auguslius, des Petits-Augustins, des Augustins tout court, et quais des Grands-Augustins et des Vieux-Augustins.
— Ahî mon Dieu ! dit Félicien ému aux
larmes, vous me fendez le cœur. Quoi!
vous avez fait toutes ces courses à pied?
— Eh ! comment les aurais-je faites? Je n'avais pas une pièce de cent sous pour payer un cabriolet, grâce encore à votre imprévoyance....
— Mon cher de Vaudreuil, au nom du ciel ne m'accablez pas, vous m'arrachez l'àme,
— Voyez mes bottes , Félicien ! dans quel état me les a mises aujourd'hui saint Augustin! je rirais volontiers si je n'avais le visage gelé. Enfin, pour terminer mon histoire, j'ai découvert le domicile de l'inconnue...
— Ah ! quel bonheur !
— Ce soir, a cinq heures , comme je regagnais mon boulevard , le désespoir dans l'àme , après avoir épuisé tous les Augustins possibles, je me suis aperçu que je n'avais pas abordé le n. 1 de la rue Neuve- Saint-Augustin. J'avais interrogé toutes les
unités finales, excepté le n. L Le portier m'a parfaitement accueilli, quoique je n'eusse ni parapluie, ni cabriolet : il savait toute l'histoire de sa locataire. Elle est rentrée cette nuit, m'a-t-il dit, à une heure ; elle a gagné cinq cents francs qu'elle a prêtés à un riche et beau jeune homme. Elle est enchantée de sa nuit; elle n'a dit que deux mots au portier en rentrant, parce qu'elle avait hâte de dormir et de faire un rêve de cinq cents francs.
— Que dites-vous? s'écria Félicien consterné ; est-ce que j'aurais été reconnu î
— Non, non, calmez-vous. Au reste, il paraît, d'après mes renseignements, que votre prêteuse est de bonne naissance.
C'est la veuve d'un colonel tué h Anvers; elle se nomme madame de Saint-Dunslan, et le malheur du temps Ta forcée de prendre une position dans les figurantes de rOpéra, sous le nom de mademoiselle Anastasie..,,
A ces mots, Félicien chancela sur ses pieds. Une pâleur mortelle couvrit son front.
— Une figurante de l'Opéra! dit-il d'une voix sourdement accentuée par le désespoir. Une figurante! oh!... il me faudra payer la dette de la reconnaissance à une pareille femme!
— Mon Dieu ! Félicien, vous vous alarmez toujours à propos de rien. Vous n'avez d'autre dette à payer que les cinq cents francs. Voici ce que vous allez faire : allez chez madame de Saint-Dunstan....
— .jamais, jamais, jamais. Savez-vous bien que je me marie dans cinq jours? A la veille de mes noces, j'irais rendre une visite à une figurante de l'Opéra? Jamais! jamais!
— Soyez raisonnable, Félicien, mon ami... ]l faut bien pourtant...
— il faut la payer; je le sais, parbleu! la cho3e est aisée. C'est encore un service
que j'attends de vous... voici le billet. Prenez un cabriolet, allez chez cette dame, et comblez-la de remerciements. Je vous attends h dîner, là, dans ce café.
— Vraiment, Félicien, il faut avec vous pousser la complaisance à l'extrême...
— Mon cher de Vaudreuil , dit Félicien affectueusement, croyez que je n'oublierai jamais les services que vous m'avez rendus. A dater de ce jour, votre maison sera la mienne; je serai votre frère, ma femme sera votre sœur. Nous vivrons en famille, loin de ce Paris turbulent; ce jour est le dernier de votre vie orageuse. Vous méritez de jouir d'un doux repos domestique : c'est moi qui vous le donnerai , après Dieu.
— Félicien , dit de Vaudreuil , avec une émotion inaccoutumée qui surprit le bon jeune homme, mon cher Félicien, vous méritez, a votre tour, d'être heureux, et je crois que vous le serezt
Apros quelques énergiques serrements (le mains, il se séparèrent. De Vaudreuil s'élança dans un cabriolet, et Félicien, assis déjà devant un guéridon du café, demanda la carte et deux couverts.
Il y eut une heure d'entr''acte qui désespéra la patience de Félicien. Il tenait à deux mains la carte du restaurant par contenance, et avait Tair de méditer sur elle comme sur un livre de philosophie. Son voisin de droite fut tellement attendri de la figure sombre et larmoyante du lecteur, qu'il eut la curiosité de voir quel livre émouvant il dévorait ainsi en attendant le potage : en ce moment, Félicien secoua la tête avec mélancolie sur le paragraphe des entremets de légumes, et pressait fortement le manche de son couteau.
Le garçon, ennuyé d'attendre inutilement la ï\ïi de cette longue méditation, dit il Félicien ;
— Monsieur a-l-il besoi i ue quelque chose?
— Servez-moi ce que vous voudrez, répondit Félicien. Et il ferm«'\ brusquement la carte in-42, reliée en veau.
Tout à coup entre M. de Vaudreuil, la figure radieuse et un chapeau neuf à la main.
•—11 faut nous isoler, dit-il à Félicien; allons dîner au fond de la salle ; il y a trop d*oreilles ici.
Dit et fait en trois secondes.
— Eh bien! demanda Félicien, vous avez remboursé le billet?
— Remboursé. Quelle femme charmante , mon ami ! quel bijou ! quel trésor! un esprit d'ange; une grâce de déesse; parole d'honneur, (fest'Therpsicoreou les trois Grâces en une seule; excusez ces comparaisons dans la bouche d'un vieil* lard impérial. Vous me voyez anéanti par
tant d'attraits. « Mais pourquoi donc, m'a- II. iO
t-eiledit, ponrrjuoi M. Félicien do Saint- Nérée n'est-il pas venu lui-même me faire sa visi le ?» Je vous ai excusé de mon mieux, Félicien. « Ah î ce nest pas bien, a-t-elle ajouté; c'est même très mal :moi qui me suis tant intéressée a lui la nuit dernière à Frascati; car j*ai suivi votre jeu; vous avez joué d'un malheur atroce. Oh 1 que j'ai été heureuse de pouvoir prêter à M. de Saint-Nérée mes modestes économies du trente un! quelle joie lorsque j'ai appris ce matin qu'il avait gagné cent mille francs avec mon billet ! Une femme comme moi, bonne , vive , sensible , élever tout à coup à la fortune un jeune et brillant cavalier ! jugez de mon bonheur, j'ai rêvé de M. de Saint-Nérée toute la nuit. Donnez-moi son adresse, je veux lui écrire deux mots et lui envoyer une stalle d'orchestre pour ce soir: on joue /e5 Huguenots; Duprez chante, et je figure dans la Salamandre, a six pas çle madame Alexis Dupont... »
-— Et vous lui avez donné iiion adresse? dit Félicien épouvante.
— Parbleu! la belle demande! Fallaiiil refuser votre adresse à une femme qui vous a mis cent mille francs en portefeuille?
— Vous lui avez donné mon adresse !
' — Sans doute.
— Vous m'avez tué î ! !
Félicien laissa tomber sa fourchette sur rassielte, et soutint sa lête à deux mains.
— Ne vous donnez pas ainsi en spectacle au public, mon cher Félicien, dit de Vaudreuil ; vous êtes un enfant ; la moin dre chose vous déconcerte; vous trouvez des éléments de désespoir dans une piqûre d'épingle. Que diable risquez-vous à recevoir un billet de madame de Saint- Dunslan?
— Oh! de grâce ne prononcez pas c€ nom. Si quelques patents d'Emilie étaient
dans Ci' caCo , je Si^^ais |>(M'Ju... llorreui'! une figura M le!
— Mais une figurante qui peut passer premier sujet avant six mois : Scribe lui fait un rôle dans le ballet du Naufrage de La* peyrouse, musique d'Adam. Elle doit jouer la vierge de Vanicolo...
— Eh! que m'importe tout cet argot de coulisses î
— Que vous importe! dites-vous? ma foi, il vaut mieux être aimé d'une première danseuse que d'une soubrette du dernier rang,..
— Vous êtes fou , monsieur de Vaudreuil 1 quels étranges propos me tenezvous la? Savez-vous bien que je me marie dans quatre jours?
— Employez donc sagement ces quatre jours à finir votre vie de garçon, pour vous préparer à l'existence grave de l'homme marié. One petite intrigue de quatre jours est une chose sans consé-
quence. Il faut bien payer rintérêt des cinq cents francs à votre charmant banquier...
— Oh! ceci est trop fort, monsieur de Vaudreuil... Brisons-là.
— Soit... D'honneur, je n'ai jamais vu un jeune homme de vingt-quatre ans aussi sage que vous. Décidément Tannée ^858 commence bien. Il y aura concurrence pour le prix Monthyon .
— Parlons d'autre chose, s'il vous plaît. .
— Je veux bien... Puisque vous refusez la stalle d'orchestre, je m'en empare.
Diable ! les Huguenots et Duprez gratis 1 Je n'ai pas mis les pieds à l'Opéra depuis quinze ans, faute d'un petit écu . . . Calmonsnous, Félicien , vous me donnez la stalle, n'est-ce pas I
Un mouvement d'impatience du jeune homme fît chanceler le guéridon; de Vaudreuil n'eut pas Tair de le remarquer.
id4
f— Il faut payer et sortir, dit-il en se levant.
Et il caressa de la main son chapeau neuf, et rajusta sa cravate devant le miroir.
Nos deux héros firent quelques tours dans la galerie sans se parler, comme deux amis après une discussion irritante. De Yaudreuil rompit le silence le premier.
— Félicien, mon ami, dit-il d'une voix conciliatrice ; écoutez, prenez-moi comme je suis. Excusez moi surtout. Je n'appartiens pas a votre génération, moi. J'ai les mœurs de mon vieux temps; j'ai les mœurs du Directoire , époque de corruption; régence de l'empire. Mais au fond, j'ai quelque vertu , croyez-le bien.
— Ne me parlez plus de cette femme, dit Félicien d'une voix suppliante. Respectez ma position, le mariage n'est pas une plaisauterie : c'est ratte le plus solen-
nel de la vie de riiomme. Moi aussi, j*ai les mœurs de mon temps; excusez-moi notre époque est sérieuse; je vous laisse la licence de votre Directoire, laissez-moi la gravité morale de la jeunesse d'aujourd'hui.
— A la bonne heure? pleine liberté de conduite à vous et à moi... Voyons, comment comptez-vous finir votre journée?
— Chez moi. J'ai plusieurs lettresà écrire à ma famille, à Rouen. Demain tous mes loisirs seront occupés pour mes affaires de mariage.
— Trèsbien, je vous accompagne a votre maison, et après je vous souhaite le bon soir.
— Faites-moi la grâce de m'emprunter quelques louis pour vos dépenses de nécessité première.
— Ah ! volontiers ! j'accepterai une vingtaine de louis; maredingote m'est odieuse; je vais do ce pas me loger dans un habit
bleu de Bonnard, galerie Vivienne; j'en convoite un à boutons bombés qui me rajeunira de vingt ans et supprimera Tempirc. C'est que j'ai quelques prétentions sur madame de Saint-Dunslan.
En causant ainsi, ils étaient arrivés au milieu de la rue de Grammont,Félicien sur le seuil de sa maison, serrait la main de M. de Vaudreuil , lorsque le concierge lui remit une lettre ri enveloppe fantasquement dorée et parfumée au pachouli.
Félicien ouvrit la lettre , et sa figure refléta successivement toutes les sensations de r humanité souffrante dans les lignes que voici :
<i Mon cher monsieur, *•
« Vous n'êtes pas gentil ; vous m'envoyez des remerciemenls par votre homme d'affaires, un vieux bavard qui a imprimé ses bottes sur mon tapis, et quelles bottes! J\aurais eu tant de plaisir à vous voir! Je
suis si heureuse d'avoir fait votre fortune! Que ne puis-je la dissiper avec vous dans de charmantes orgies, comme il y en a dans les romans? Votre intendant, qui est le plus stupide des hommes, prétend que vous avez horreur de la dissipation, et que vousn^avezvoulu gagnerde Targentqu'avec l'intention de le ménager goutte à goutte comme un rentier de la rue Boucherai.
C'est une calomnie , n'est-ce pas? Au dernier jour de Frascati , vous étiez trop beau de passion et de désespoir, pour mériter une aussi injurieuse réputation. Oui, vous êtes le jeune homme du siècle; vous portez écrit en lettres de flammes, dans vos yeux, le millésime de 4858. Je bénis le destin qui m'a chosie , entre toutes les femmes, pour donner un lit de billets de banque au sommeil de votre dernière nuit. Voici une stalle d'orchestre pour ce soir. Venez a l'Opéra. Vous me reconnaîtrez facilement parmi les maigres flgu-
railles dont je suis assaisonnée; je porterai une robe rouge et noire , emblème parlant de la richesse aléatoire que vous me devez. Après les Huguenots, on se promènera cinq minutes dans le passage noir de la rue Grange-Batelière; cinq siècles d'attente, mais que de joie au bout.
€ Bien à vous, Anastasie de St-D. f
Celte lecture était à peine terminée que la lettre tombait en mille lambeaux sous l'irritation convulsive des mains de Félicien.
— Misérable! folle! dit-il avec une rage concentrée; je lui dois ma fortune!!.. Elle affirme à chaque ligne que je lui dois ma fortune!.. elle me l'écrira cent fois! elle me poursuivra partout avec cette accusation !.. Eh bien ! de Vaudreuil , que ditesvous de ma position?
— Mon cheramijjen'aipaslu la lettre...
je présume qu'elle est de.. ^
— Et de qui donc?.. Comment trouvezvous les prétentions de cette folle?
— Rien ne m'étonne après la conversation de ce matin. Elle vous a enrichi ; elle vous a retiré vivant des griffes du suicide; c'est son idée fixe... Malheureusement, cette idée a une apparence de raison... vous serez toute votre vie sous l'obsession de cette femme... à moins que...
— Eh ! de Vaudreuil , n'achevez pas!
— Eh bien! achevez vous-même...
voyons... trouvez un expédient
Après cinq minutes de pause :
•— Il n'y a, dit Félicien agonisant, il n'y
a qu'un horrible remède à cet horrible
malheur...
— Prenons le remède...
— Il faut porter cinquante mille francs à cette femme, et acheter son silence et sa résignation à ce prix.
— ^ Voilà une idée... armez-vous donc de counige , et aliez rue Saint^Âuguitin.M
— Moi... oh ! j*aimerais mieux me briser la tête sur celte pierre...
— Je vous devine... c'est encore moi qui...
— Mon cher de Vaudreuil, croyez bien que c'est un dernier service...
— Tout à vous.... Au reste , je vous dirai que vous ne faites que vous conformer aux lois sévères du jeu. La charte du trente-un veut que tout bénéfice provenant d'une mise commune soit partagé.
— Vraiment! il fallait me dire cela d/abord.
— Cest qu'avec un peu de complaisance , vous auriez pu aisément....
— Chut!.,, voilà les cinquante billets..* je les donne avec joie. C'est acheter ma liberté avec une obole.
— Félicien, votre mariage ne sera-t-il pas compromis par ce déficit?
— Aujourd'hui, je subis l'inévitable; j*invoquerai demain la Providence.