‹ Les nuits de ParisChapitre 18 sur 44 · SAINTE · texte numérisé non relu

SAINTE

La Sainte était venue à Soissons au temps du baptême de Bathilde, parce que les Alains l'avaient chassée de sa maison de Nanterre.

La Sainte aimait Bathilde comme si Bathilde eût été son enfant.

On di^ait encore que Bathilde, chrétienne qu'elle était, unissait la vaillance virile à la douceur miséricordieuse de son sexe.

Bathilde domptait les chevaux fougueux; Bathilde chassait le sanglier et le daim dans les impénélrables forêts du pays de Soissons. — Bathilde pouvait manier le glaive comme la Minerve antique.

Sigefroy l'adorait de loin, et chaque heure écoulée augmentait sa passion.

Une fois, c'était la veille du départ. Bathilde souleva son voile en passant près de lui.

Sigefroy crut voir le ciel ouvert.

Ils étaient seuls entre les gros piliers de pierre du palais de Gombauld.

Sigefroy mit un genou en terre.

— Jeune fille, dit-il, — je te trouve belle comme les vierges promises aux éternelles amours des guerriers morts sur le champ de balaillce Je t'aime... Veux-tu te donnera moi?

Bathilde le regarda sans colère.

— Je sais qui tu es, dit-elle, tu te nommes Sigefroy, fils d'Au^ bertle Barbu, leude du grand chef Clovis... Je te trouve beau..» On m'a affirmé que tu étais brave.

Bathilde s'arrêta et sourit doucement.

n\ LES NUITS DE PARIS.

Sigcfroy n'avait jnniais ressenti pareille joie dans son cœur.

— Relève-toi, reprit la jeune fille.

Sigel'rcy se releva.

Balhilde lira de son sein une croix d'or qu'elle baisa. Sigefroy rougit et détourna la tête.

— Connais-tu ce signe sacré? demanda la jeune fille.

— Oui, répondit Sigefroi, — c'est le signe des chrétiens.

— L'adorcs-(u?

— Non, répliqua Sigefroy à voix basse.

Batliiide se redressa, hautaine et grave.

— Adieu donc, Sigefroy, fils d'Aubert, dit-elle j — moi, je suis chrétienne et je serai la femme d'un chrétien.

Le jeune guerrier joignit ses mains suppliantes. Elle fuyait déjà dans l'ombre des grands piliers.

Le lendemain, Clovis et Clotilde quittèrent la cité de Soissons. Et depuis lors, Sigefroy n'avait jamais revuBathilde la Blanche, la filleule de la Sainte.

Trois ans ! trois siècles assurément pour un cœur jeune et amou-

reux

Mais en ce temps-là, les guerriers avaient de l'occupation. Clovis ne laissait guère reposer ses soldats. Sigefroy se battit vaillamment durant ces trois années , et nous sommes forcés d'avouer que s'il songea beaucoup à Bathilde., il ne se creusa point la cervelle pour résoudre la question de savoir s'il se ferait chrétien ou s'il resterait païen.

Cependant partout où le conduisait le sort de la guerre, il cherchait, il s'informait, il demandait Bathilde la Blanche. Personne ne pouvait lui donner de réponse.

Tout ce qu'il put reconnaître positivement, c'est que Batliilde et son vieux père avaient quitté le pays Soissonnais. — Pour aller où? c'était là le mystère.

Trois ans ! Dans trois ans une jeune fille a le temps de se marier et le temps de mourir !

Après la célèbre bataille connue sous le nom de Tolbiac, et qui se livra aux environs de Cologne, Clovis, comme on sait, fit de grandes distributions de terres à ses leudes.

Jusqu'à l'heure de cette bataille, Clovis avait résisté aux prières de Clotilde, et n'avait point voulu se faire chrétien, parce qu'il craignait, en changeant de religion, de mécontenter ses compagnons, adorateurs des dieux du Nord. Maistousles historiens conviennent qu'au plus fort de la mêlée, alors que la déroute de son allié Sigebert mettait son armée en danger d'être taillée en pièces, Clovis leva les mains au ciel et fit un marché avec le vrai Dieu.

— 0 Dieu de Clotilde ! s'écria-t-il en voyant fuir les Francs- Ripuaires; — ô Christ ! je te demande secours.... Si tu me donnes la victoire, moi, je me donne à toi!

Les Allemands vainqueurs pressaient de toutes parts l'armée débandée des Saliens.

— Christ ' Christ ! répétèrent les soldats de Clovis. Clovis fléchit un genou.

— Et je jure ma foi, ajouta- t-il, — ô Dieu 1 de me faire baptiser en ton nom.

— Les soldats crièrent ;

— Le Dieu de Clovis sera notre Dieu î

Et voilà Clovis qui se relève. Les écailles d'acier de son dard bruissent dans l air. La pointe recourbée de son angon va chercher la poitrine d'un prince allemand, qui tombe en vomissant des floî^s Je sang.

— Christ ! Christ!

La bataille recommence. Les Austrasiens, pris d'un enlhousiasme I. 23

i^ubit, s'élancent sur l'ennemi et ne sentent plus leur fatigue.

Sigefroy était là, et je vous jure qu'il ne laissait point cette fois sa

fismce aux mains de Régnier, son compagnon. Il criait, lui aussi :

— Christ ! Christ !

Mais ce n'était pas pour lui le dieu des combats, ni le dieu de Clovis; c'était le dieu de Bathilde.

Après la bataille gagnée, quand Sigefroy revint au camp, le vieux leude Aubert passa ses doigts rudes dans la blonde chevelure de son fils.

— Te voilà homme, lui dit-il ; — demain tu monteras à cheval et tu iras vers la rivière de Seine reconnaître le pays que Clovis m'a donné.

— La guerre est-elle donc finie ?demanda le jeune homme.

— Dieu merci ! répondit Aubert, — la guerre n'est jamais finie.. Que ferait-on dans ce monde si la guerre finissait?.. Mais, entre deux batailles, il est permis de se reposer un peu et de faire le compte du butin... Mets de l'or dans ta ceinture, et prépare-toi à partir.

Sigefroy n*y voyait point de mal. Partir, c'était voir du pays, et il espérait toujours que son voyage le mènerait en un lieu où il entendrait parler de Bathilde.

Le lendemain donc, il sella son cheval, mit de l'or dans sa ceinture et quitta le camp, escorté de Régnier, son compagnon.

Les voyages n'étaient pas alors une chose si simple qu'aujourd'hui. Les routes manquaient un peu, les relais beaucoup, les auberges fout à fait.

On rencontrait seulement, de temps h autre, une bande de coquins Sahcns, oubien une bande de coquinsBurgundes, ou bien en» core une bande de coquins Ripuaires, Goths, Allemands ouSuèves.

Il n'y avait guère que le choix des coquins.

Quand on était très -fort, on cassait une demi-douzaine de tète^ et on suivait sa route.

Quand on n'était pas très-fort, on payait selon ses moyens, et on passait.

Dans le royaume constitutionnel d'Espagne, à l'heure où nous écrivons ces lignes, les choses ont encore lieu ainsi. Seulement, comme les siècles ont marché depuis l'an 496, les coquins espagnols ont despr/5C courants imi^rimés comme votre marchand de vin.

Et soyez sûrs que si ces coquins espagnols savaient lire, ils viendraient demain me faire un mauvais parti.

Pourquoi? — Parce que j'ai eu l'irrévérence de les comparer, eux qui sont des bandits, à'votre marchand de vin qui n'est qu'un simple voleur.

Sigefroy et son compagnon Régnier étaient très-forts. Ils mirent à mal une quantité de gredins sur leur route, délivrèrent bon nombre de veuves, sans compter les orphelins, et voyagèrent, en un mot, d'une façon tout honnête.

Il est vrai que Régnier avait envie parfois de détrousser un passant et de trousser une orpheline; mais Sigefroy ne plaisantait pas.

Ce jeune leude avait deviné les mœurs des ehevahers errants. Il rêvait toujours à sa dame et vivait en ermite.

Le pauvre Régnier se consolait en mangeant comme un ogre, et en buvant mieux.

Ils étaient arrivés à Meaux le huitième jour du voyage, et ils y avaient passé la nuit.

De grand matin, ils étaient en selle.

— Leude, dit Régnier, — avez-vous trouvé le vin bon en cette ville de Meaux?

— Je ne sais, répliqua Sigefroy.

Le compagnon fronça ses gros sourcils.

— Ce n'est que la moitié d'un soldat, groiiimela-t-il, — celui qui dit : Je ne sais pas, quand on lui demande s'il a trouvé le vm bon.

Heureusement pour lui, Sigefroy ne l'écoulail plus. — Leude, icpritRégnieraprèsunmoment de silence, — avez-vous remarqué comme noire genliilc hôtesse vous faisait les yeux doux?

— Non, répondit Sigî'fVoy.

Le compagnon haussa les épaules et se tut. Au bout de trois minutes, il reprit encore :

— Leude, vous n'aimez pas le vin et vous ne regardez pas les jolies filles... Je pense bien que vous avez un sort 1

Sigefroy se mit à sourire.

— Quel âge as- tu, ami Régnier ? demanda-t-il.

— Trente-cinq ans, leude, vienne la vendange.

— Te souviens-tu de tes vingt ans?

— Oui bien, leude... En ma vingtième année, je pris femme comme tout bon garçon.

Sigefroy soupira.

— L'aimais-tu, ta femme? demanda-t-il encore.

— Oui bien, leude, et je la battais comme je l'aimais !

— Battre une femme qu'on aime !... murmura Sigefroy.

— Eh ! leude ! s'écria Régnier, — quand je ne la battais pas, elle m'appelait fainéant et disait que je ne l'aimais plus.

— Et qu'est-elle devenue ?

A son tour, le compagnon poussa un gros soupir.

— Ah ! dit-il avec sensibilité, — je fus un mois sans la battre... elle vit bien que c'était tini, et se noya dans le Rhin, là-bas, vers la ville de Mayence...

— Mais tout cela ne me dit pas , leude , s'interrompit Régnier en secoîiant ces idées trop tristes, — pourquoi vous n'aimez ni les jolies filles ni le vin...

A-vant que Sigefroy eût le temps de répondre, un bruit soudain se fit entendre dans les fourrés qui bordaient la route. Un ^,rand cerf s'élança hors du couvert, les bois pencliés en arrière et les jambes pUées sous le ventre. Il traversa la voie en deux bonds et

se plongea dans les broussailles, de l'autre côté du chemin.

Une meute de cinq à six chiens de courre, hauts sur jambes et laissant tomber jusqu'à terre leurs oreilles démesurées, se rua sur la trace du cerf en donnant à pleine gueule.

Et au détour de la route, une amazone se montra, excitant de la main et de la voix le galop rapide de son cheval.

Elle passa tout près de nos deux voyageurs. Régnier ne vit que son voile flottant et ses cheveux noirs, tordus au vent de sa course folle.

Mais Sigefroy poussa un grand cri et devint tout pale.

— Bathilde ! appela-t-il ; — Balhilde !

Et il enfonça la pointe de fer de son brodequin dans le flanc de son cheval.

La chasseresse s'était retournée à l'appel de son nom, mais elle n'avait point ralenti sa course. Elle disparut derrière les arbres, et notre Sigefroy disparut après elle.

Un instant, Régnier l'entendit crier tantôt à son cheval :

— Hope ! hope !

Tantôt à la chasseresse :

— Bathilde ! Balhilde la Blanche l

Régnier restait cloué au beau milieu du chemin.

— Oh! oh! fît-il enfin; — le vin, je ne dis pas... mais les joUes filles, il paraît que je me trompais !

Malheureux temps où un honnête compagnon comme ce Régnier n'avait pas même la ressource d'allumer une pipe pour at* tendre son maître !

Malheureux temps !

Régnier lampa tout le vin de sa gourde ; Régnier chanta toutes les chansons frankes qu'il savait et même les chansons gauloises; Réginier battit la semelle ; Rég;nier coupa une badine dans le bois.

fSO LES NUITS DE PARIS.

Il se disait en regardant tout autour de lui :

— Pendant que le leude n'est pas là, s'il pouvait passer un naute de Paris, chaigé de sous romains et portant son épouse en croupe ! , . .

Double fête î

Mais pendant trois grandes heures, il ne passa qu'une sorcière de cent ans qui tira au pauvre Régnier une langue longue et noire, et qui lui cria de loin :

— Sicambre î tu mourras étranglé !

Le soleil descendait déjà vers l'occident, quand Régnier vit revenir Sigefroy. Le cheval du jeune leude haletait et ruisselait de sueur fumante; ses crins étaient collés à son garrot. Sigefroy lui-même avait les cheveux épars, les habits en désordre et le visage tout enflammé.

— Eh bien ! lui cria Régnier, — avez-vous fait bonne chasse, leude ?

Le jeune Franc ne répondit point et lui fit signe de poursuivre sa route.

— C'est bon ! pensa le compagnon ; — il en a été pour ses frais... Quand on n'aime qu'une femme on joue trop gros jeu, décidément... moi, je préfère les aimer toutes.

Ce fut en vain que Régnier essaya à différentes reprises de renouer l'entretien interrompu par le passage de la belle chasseresse. Le jeune leude était plus rêveur et plus taciturne que jamais.

Nous l'avons dit, Sigefroy était bien monté, mais il paraît que la haquenée de Rathilde la Blanclie avait des ailes.

Durant ces trois heures, Sigefroy l'avait poursuivie par monts et par vaux, à travers les taillis et la plaine. Cent fois sa voix suppliante avait appelé Bathilde par son nom.

Et jamais de réponse !

Seulement à l'instant où le cheval de Sigefroy s'arrêtait, rendu de lassitude, l'amazone avait touché de la baguette qu'elle tenait à la main la fine encolure de sa haquenée, et celle-ci, rapide comme aux premiers pas de sa course, avait disparu en trois bonds sous les futaies.

Sigefroi avait cru entendre alors un petit éclat de rire.

Vous jugez s'il était de bomie humeur en rejoignant Régnier, son compagnon!

Le voyage se continuait, silencieux et triste.

A la tombée du jour, les deux cavaliers virent les brouillards de la Seine.

— Leude, dit Régnier en arrivant aux abords de Montmartre, je pense que, cette nuit, nous allons coucher chez nous.

Entre la colline et le brouillard qui montait, leur cachant déjà le paysage parisien, ils pouvaient voir l'habitation du Gaulois Civis entourée de beaux arbres et de haies verdoyantes.

Régnier passait sa langue sur ses lèvres altérées; il flairaii, un glorieux souper après cette journée mélancolique.

C'était l'heure où les serviteurs de Civis ramenaient les bestiaux des pâturages. De toutes parts, parmi les chants rustiques, on entendait bêler les brebis et les taureaux mugir. Nous ne savons point de concert plus agréable pour les oreilles des voyageurs fatigués.

Régnier, le bon compagnon, humait déjà l'air de toute sa force pour reconnaître si la iumée de cette habitation avait une bonne odeur de cuisine.

Au détour de la route, sa rêverie gastronomique fut brusquement et malheureusement interrompue.

Il marchait le premier à ce moment. Il se trouva tout à coup en face d'un monstrueux taureau qui poussa un rugissement sourd et mit ses cornes contre terre.

Réî^nier voulut reculer, mais il n'était plus temps déjà.

Le taureau releva ses cornes, regarda un instant à droite et à gauche, puis, rabattant soudain sa tête entre ses jambes, il se rua en avant avec furie.

Régnier alla tomber à dix pas delà, et son cheval s'affaissa, éventré.

Sigefroy tira son épée et poussa droit au taureau.

— Ne le tuez pas ! ne le tuez pas ! cria en ce moment un serviteur; — c'est Niger, c'est le favori de Civis!

Sigefroy porta un coup terrible au taureau, mais son épée large et plate se brisa contre une des cornes, et il resta avec un tronçon dans la main.

Quelques serviteurs s'étaient rassemblés, à l'abri d'une haie.

— Ah ! disaient les uns, qui est donc celui-là qui a osé frapper Niger !

— Hardi, Niger! criaient les autres!... Écrase ce vagabond, mon taureau!

Et Niger avait mine de vouloir suivre ce conseil.

Ses longs cils roux se hérissèrent autour de ses yeux sanglants. Sa corne laboura le sable Puis, d'un bond prodigieux, il s'élança vers Sigefroy, qui avait reculé.

Sigefroy essayait en vain de s'armer de sa hache, dont le manche s'embarrassait dans son harnais. C'en était fait de lui. Régnier ne pouvait le secourir. Les serviteurs de Civis battaient déjà des mains pour célébrer la victoire du taureau, lorsqu'une forme blanche passa, rapide comme l'éclair, entre le jeune leude et son redoutable adversaire.

Un hurlement de douleur s'échappa de la poitrine du taureau qui tomba sur ses genoux.

Cljacun put voir alors qu'il avait un épieu enfoncé jusqu'au manche dans l'œil droit.

Il eut deux ou trois convulsions violentes, puis il ne bougea plus. Il était mort.

Sigefroy demeurait comme frappé de stupeur.

Parmi les valets de Civis, un nom courait, prononce à voix basse.

— Balhilde la Blanche...

— Holà! cria une voix aigrelette au seuil de la tour, — que veut dire tout ce tapage?

Cette voix, aigrelette et même flùtée, appartenait à un petit homme, excessivement gras et rond, qui n'était autre que noire bourgeois de Paris, l'excellent et fant^asque Civis.

Civis avait les cheveux jaunes comme sa barbe, et les yeux de ce gris particulier qu'on trouve spécialement, de nos jours, entre la Porte Saint-Denis et la place du Chàtelet. Il était de cette taille également spéciale aux Parisiens de Paris, qui ne dépasse guère cinq pieds tout ronds.

Il avait deux mentons, du ventre et des mains blanchettes comme une vieille femme qui appelle son obésité de l'embonpoint.

Un égoïsme raffiné, qui n'excluait nullement l'intelligence, brillait sur son beau petit front, bien frais; son regard clignotant avait néanmoins cette expression magistrale qu'on remarque chez les enfants gâtés.

Derrière lui se tenait une petite brunetîe . un peu trop ronde, mais gentille à croquer.

Cette petite brunette avait l'honneur d'être la femme de Civis, et de lui en faire voir de très-sévères.

Mon Dieu, nous éprouvons ici un embarras qui fait notre

éloge.

Nous Iic'silons à contredire des écrivains considérables, des écrivains de génie même qui, dans leurs romans poétiques, ont placé des Gauloises absolument apocryplies.

Des Gauloises pâles comme les filles de Morven, anguleuses comme des vignettes romantiques, solennelles comme ces Anglaises qui se cachent pour dévorer le sang des bœufs.

Des Gauloises coiffées de cheveux épars, penchées sur des harpes ennuyeuses, et portant toutes la détestable faucille d'or pour couper le gui des chênes.

C'est-à-dire que, par une préoccupation misérable, ces écrivains nous ont servi les bas-bleus de ce temps-là.

Ils ont eu tort. Ils ont forfait à leur devoir. Ils ont calomnié des siècles défunts qui ne pouvaient plus se défendre.

Alors, comme aujourd'hui, le bas-bleu était une chose déshonnête et heureusement anormale. Alors, comme aujourd'hui, le bas-bleu était non-seulement la terreur de sa famille, mais l'effroi de son quartier.

Que le bas-bleu porte une serpe d'or ou une plume de fer, qu'il ait nom Velléda ou Anastasie Godanchet, que nous fait cela? Et, je le demande à ces poètes illustres, n'ont-ils pas mérité que les poètes futurs prennent, pour caractériser le type de nos femmes du xix^ siècle, le profil redoutable d'Anastasie Godanchet ?

Non, non, quoi qu'ils disent, la Gauloise ne perdit jamais son temps à causer avec les venLs ou à haranguer les tempêtes, — la Gauloise de Paris, surtout, — la parisienne !

Le jour où la première Parisienne naquit, elle fut vive, accorte, spirituelle, gourmande, coquette, — adorable.

Ce même jour, elle chercha un Parisien pour danser un peu et dégourdir ses jambes toutes neuves.

Le lendemain, elle apprit une chanson, mais non point une ode.

Le surlendemain, elle savait tout et le reste.

Voilà l'histoire authentique de la Parisienne.

La Parisienne est charmante comme cela. Dieu nous garde de mettre à sa place une pleureuse jaunâtre ou une vilaine muse !

Par exemple, ne nous dissimulons rien. Quand la Parisienne est vieille, elle se fait sorcière. A cinquante ans, Norma devient possible. Mais son arme n'est pas une plume et n'est pas une serpe, c'est un balai.

La petite brunette s'appelait Mona. Elle était bien obéissante quand son mari, Civis, faisait tout ce qu'elle voulait.

Civis et Mona étaient très-bien habillés tous les deux. Civis avait ce bonnet qui coiffe la tête de Paris le phrygien , et que nos paysans de Normandie partagent avec leurs ménagères; la jolie chevelure de Mona s'emprisonnait dans un réseau de laine pourpre.

Civis portait une manière de robe ouverte et lâche , ornée de passements d'argent; Mona drapait sa petite taille mignonne dans une gracieuse tunique, serrée mollement sur la hanche, et retombant au-dessous du genou.

Tous les deux avaient des sandales de cuir peint, dont les attaches se réunissaient au coude-pied, sous une large pièce d'or.

A la vue de Civis et de sa compagne, tous les serviteurs donnèrent de grandes marques de respect, et tous répondirent ensemble à la question du maître :

— C'est le taureau Niger qui a été tué.

Civis devint pâle de fureur, et la jolie Mona elle-même fronça le sourcil d'un air irrité.

— Et qui a tué le taureau Niger ?

— Bathilde la Blanche, répondirent les serviteurs.

En même temps leur geste désignait le sommet de la colline. Le regard rancuneux de Civis suivit ce geste. — Il montra ie poing et sembla menacer un absent.

A son tour, le regard de Sigefroy, fils d'Aubert, suivit le mouvement de Civis, et il remarqua pour la première fois la petite forteresse pointue, perchée comme un nid d'aigle à la cime du mont.

La forteresse qui avait abrité successivement Agrippa le Romain, Genséric le Vandale, Éric le Suève, Régomar le Gotli, et qui servait mîjintenant de demeure au Burgunde Gontram.

— Et pourquoi Bathilde la Blanche a-t-elle tué mon taureau Niger ? demanda encore Civis.

— Parce que le taureau attaquait Tétranger, répliquèrent les serviteurs.

La nuit se faisait. Civis n'avait pas encore aperçu le jeune leude qui était dans l'ombre de la haie.

— Ah ! grommela-t-il en franchissant le seuil ; — il y a donc des étrangers!... Eh bien î les étrangers me paieront mon taureau , ou malheur à eux !

Une acclamation générale suivit ces paroles.

— Leude, dit Régnier qui s'était relevé, — s'il vous plaît, je vais fendre le crâne de ce gros petit homme.

Et il apprêtait déjà sa hache.

Mais Sigefroy le retint.

— Gaulois, répondit-il avec calme, ton taureau sera payé, bien qu'il ait tué le cheval de mon compagnon, et que le cheval de mon compagnon valût deux fois le prix d'un taureau.

— Écoute, Mona ! s'écria Civis, — entends-tu ce qu'il dit? Une rosse germaine qui vaut deux fois le prix d'un taureau de Mdun !.. Car il était de Melun, ce taureau, aussi vrai que vous êtes, vous deux, du pays d'outre-Rhin, d'où viennent tous les bandits.

Les yeux gris de Civis étaient bons.

11 avt.it vu du premier coup que l'étranger n'avait point de suite, et il calculait qu'il pouvait être insolent sans beaucoup de risques.

Car il y avait là vingt ou trente serviteurs.

— Leude, grommela Régnier, si vous ne voulez pas que je lui fende le crâne, à ce gros petit houime, laissez-moi au moins le jeter dans son puits.

Sigefroi avait dénoué sa ceinture.

Et, ma foi ! il faisait encore assez jour pour que la gentille Mona pût voir que le jeune leude était beau comme Apollon.

— Niger était un beau taureau, dit-elle en mettant la main sur l'épaule de son mari; — mais puisqu'il voulait tuer un bommc...

— Bon ! bon ! interrompit Civis; — ali ! te voilà bien, ma femme!.. Parce que tu m'aimes passionnément, tu crois avoir le droit de me contrarier... Mais il y a homme et homme comme il y a taureau et taureau ..

C'était là précisément ce que pensait la jolie Mona.

Aussi eut-elle un sourire.

Civis prit ce sourire pour une amende honorable. Il passa son bras autour du cou de sa femme et l'attira contre sa poitrine charnue.

— Bon ! bon ! répéta -t-il, — je vois ce que tu veux, ma femme... tu veux que j'aie pitié de ces étrangers.

— Pitié ! gronda Régnier; — Ahga ! leude, dormez-vous?

— Tends ta main, Gaulois, dit le jeune homme.

Ces mots furent prononcés d'un ton de si grande autorité que machinalement Civis obéit.

Il tendit sa main.

— Sigofroy y laissa tomber une poignée de pièces d'or.

— Le taureau est payé, reprit-il.

Puis se tournant vers les serviteurs étonnés, il ajouta : - — Bonnes gens, je vous le donne.

La jolie Mona était déjà conquise des pieds à la fête. Civis toucha son bonnet phrygien par un mouvement de respect involontaire.

— Ah ça ! murmura-t-il, seigneur... votre suite est donc resiée en chemin?

— Voilà ma suite, répondit Sigefroy en montrant Régnier.

Et Régnier, le grand drôle, regarda le honhomme en face d'une façon si terrible, que le bonhomme fit un demi-tour et s'abrita derrière sa femme.

Passant d'une extrémité à l'autre, il se sentait disposé à traiter ces deux étrangers comme des empereurs.

QuantàMona, son œil connaisseur avait inventorié le physique du compagnon.

C'était encore un bien beau soldat, et, à défaut du maître....

Voilà comme est Mona, la Parisienne. Pourquoi? Regardez Civis le Parisien.

Et ne faites plus de questions oiseuses.

L'époux de Mona a traversé les siècles, et vous le connaissez bien. Il est employé au ministère de la guerre; il est rentier; il joue à la bourse.

Mona, toujours gentille, est toujours connaisseuse.

Vous savez le proverbe romain sur les mariages gaulois

Il n'y avait plus qu'une seule idée dans !a tête de Civis ; c'était d'éblouir ses hôtes illustres, et de leur montrer combien lui, Civis, Gaulois presque Romain, et civilisé aux trois quarts, était au-dessus des barbares du Nord.

Dès qu'il les eut introduits dans la principale de ses ruches, il s'éclipsa en compagnie de sa femme, pour la parer et pour se parer.

Il ordonna en même temps à ses serviteurs de mettre leurs habits de fête.

Le feu s'alluma dans sa cuisme ; il commanda un festin de roi.

— Eh bien ! leude, disait pendant cela Régnier, le compagnon, vous avez peut-être eu raison de m'empêcher de îui fendre le crâne à ce vieil homme... Car je l'entends d'ici commander le, souper, et, si je lui avais fendu le crâne, il ne pourrait pas commander le souper... Mais du diable si mon pauvre cheval ne valait pas deux douzaines de ses taureaux avec ses serviteurs, et luimême par-dessus le marché ! . . .

Il s'interrompit et rajusta sa casaque de cette façon militaire ei avantageuse que nos tambours-majors ont gardée.

— Pour ce qui est de sa petite femme, ajouta-t-11 d'un ton radouci, — je n'en dis rien avant le souper... Mais j'imagine,., enfin, je m'entends !

Sigefroy n'avait garde d'écouter ces fadaises. Sigefroy rêvait, à lui tout seul, comme un demi-cent d'amoureux. Balhilde la Blanche venait de lui sauver la vie ! Bathilde, cette belle vision qui l'avait suivi au milieu des champs de bataille, Bathilde, qu'il croyait perdue pour lui à jamais. Bathilde était là, tout près de lui...

Régnier dut être content. Il y avait au souper de Civis taint de bœufs, tant de moutons, tant de poules et tant de venaison, que la grosse table de chêne craquait sous le succulent fardeau.

Civis avait mis toutes voiles au vent.

Il était couvert d'habils magnifiques; il avait entassé l'or et les pierreries sur le cou de sa femme, à tel point que ce coquin de Régnier ne savait plus ce qu'il devait le mieux désirer de la femme ou de la parure.

Pour concilier le différend, vous sentez qu'il se promit les deux.

Mais Civis rayonnait; il faisait la roue comme un paon; il donnait ses ordres à voix haute et paradait noblement devant le jeune leude, qui ne le voyait point.

Mona égara cVa^jorJ ses œillades vers Sigefroy, mais elle vit tout de suite que le conipagaon valait mieux pour l'user. Elle se le tint pour dit.

— Or ça ! criait Civis de celte voix flùtée des gens trop gras,— vous ne mangez point, mes hôtes, et vous ne buvez point... Profitez, je vous prie !. .. vous êtes ici chez un homme opulent et généreux.

— C'est vrai ! c'est vrai ! dirent en chœur les valets qu'on avait prévenus; — que le Ciel donne une longue vie à Civis le magnifique !

— Silence! ô mes serviteurs, reprit Civis; — ma modestie naturelle souffre de vos éloges.... Mangez, huvezen paix, et gardezvous de toute basse flatterie.

Ne croyez pas qu'il fût méchant au fond, ce Civis. Pas le moins du monde î C'était un bourgeois, c'est-à-dire un gros vieil enfant mal éduqué. Quand il faisait le mal , ce qui arrivait assez souvent, c'était par orgueil ou par sottise.

Mais de malice , il n'en avait point.

La preuve, c'est qu'il y avait là, parmi ses serviteurs, autour de la table , un Romain qui l'avait mis à rançon jadis, un Vandale qui l'avait bâtonné , un Suève qui lui avait fendu les deux oreilles, un Alain qui s'était diverti autrefois à le faire chasser par sa meute, un Goth, un Catte, un Chamave et d'autres, qui tous avaient été plus ou moins ses maîtres.

Chaque jour en ce temps amenait sa tempête , chaque tempête son naufrage. Il se trouvait que dans toutes ces tempêtes et après tous ces naufrages, Civis, servi par sa nullité même, avait toujours surnagé.

Ainsi voyons-nous l'or précieux et le fer vaillant tomber au fond de l'eau , tandis que la planche vile et vermoulue est poussée par les Ilots jusqu'à la rive.

A présent, Civis commandait à ses anciens tyrans. Il aurait pu

les affamer; il se bornait à les humilier. — » Vengeance bourgeoise qui dure longtemps et ne donne point de mauvais rêves.

— Seigneur, mon hôte , reprit Civis en s'adressant à Sigefroy , m'est-il permis de vous demander d'où vous venez ?

— Du Rhin , répondit le jeune Leude.

Les jolis yeux de Mona brillèrent. Le Rhin, c'était le fleuve dont tout le monde parlait. La guerre était aux bords du Rhin ; le Rhin était le pays des nouvelles.

— Ah! ah! fit le maître, — vous venez du Rhin... Nous avons appris cette semaine que le chef Clovis avait été vaincu non loin de la cité de Cologne...

— Non loin de la cité de Cologne, interrompit Sigefroy , — le grand chef Clovis a été vainqueur.

— Ah ! ah ! répéta Civis ; — tant mieux , puisque Clovis est maintenant le maître de Paris...

— Le maître de toutes les Gaules.

— Oui, certes... de toutes les Gaules... C'est un redoutable général!... Mais buvez donc, mon jeune seigneur... ce vin est fait avec le raisin de la vigne qui croît sur mes coteaux... il sort de mes pressoirs... il a fermenté dans mes cuves... et généralement tout ce que vous voyez là , jeune homme, depuis ces légumes jus-

^ qu'à la venaison , est le produit de ma terre.

— Nous avons nos raisons pour être contents de savoir cela! dit Régnier la bouche pleine.

Civis le regarda avec inquiétude.

Mais Régnier, sans se déconcerter, leva son gobelet gravement et but à la santé de Mona qui sourit en rougissant.

Civis devenait de plus en plus courtois. Un peu plus , il allait être respectueux.

— Est-ce que le grand chef des Francs a partagé ses aïeux entre ses compagnons, demanda-t-il?

— Oui , répondit Régnier.

Civié mit son nez dans son gobelet.

— Ce n'est pas que je sois intéressé à cela, murmura -t-ll, car ma terre est franche , ayant déjà fuurni les deux tiers... njais il y a là haut ce vieux Gontram le Burgunde...

Sigefroy releva la tête vivement.

— C'est donc bien Contram qui habite ce manoir? dit-il

— Gontram et sa tille , répliqua Mona non sans intention.

Car si les Parisiennes ne sont sorcières qu'à cinquante ans, dès vingt ans elles sont fées.

Sigefroy rougit à son tonr.

Civis, qui n'était ni sorcier ni devin, continuait en reprenant son ton d'importance.

— Oui, oui, le vieux Gontram a trouvé le nid bon et s'y est installé... mais le pays ne l'aime pas, mon hôte... Ces Bourguignons, voyez-vous , n'ont maille dans leur sac... je suis bien sûr que ce Gontram n'a jamais vu autant de pièces d'or que vous m'en avez mis dans la main tout à l'heure... et quant à sa fille.,.

— Sa fille est bien belle! interrompit Mona.

— Bon! bon! s'écria Civis; — tu la trouvais laide hier... c'est donc que tu étais jalouse , ma femme !

Régnier, le compagnon, éclata de rire, et Civis , enchanté d'avoir fait rire le compagnon Régnier, vida son gobelet d'un trait.

Régnier profita de l'occasion pour envoyer un baiser à Mona , qui certes ne le lui rendit point, mais qui le garda.

— -Eh bien! reprit Civis, — savez-vous le nom du leude qui aura le pays ?

— Le leude s'appelle Aubert , répartit Régnier.

— Et n'êtes- vous point à lui , mon homme ?

— Je suis à son fils.

— Bon !... Et son fils ne viendra-t-il point nous voir?

— 11 est venu, dit le compagnon en regardant Sigefroy, Pour le coup, Civis ôta tout à fait son bonnet phrygien, et

LES NUITS DE PARIS. i^ "

Mona sa femme , ouvrit des yeux énormes pour bien voir le fils du comte Aubert, nouveau maître du pays.

C'est à peine si l'amoureux Sigefroy savait de quoi il était question.

Cependant les serviteurs cbucbotaient entre eux , les uns se réjouissaient, les autres murmuraient. Parmi les valets, ceux qui étaient des hommes politiques, donnaient gravement leur avis (t pesaient les conséquences de ce revirement.

Mona était enchantée , parce que le Burgunde était trop vieux et sa fille trop belle.

Quant à Civis lui-même, vous savez qu'il ne pouvait pardonner à Gontram, son seigneur, d'avoir le nez de travers.

Pourtant, il réfléchissait.

Dans la nature, il y a deux forces absolument contraires et néanmoins coexistantes : la force centripète, qui est la pesanteur, et la force centrifuge, qui est la vitesse , combattue par la pesanteur et tendant toujours à s'échapper par la tangente.

Dans le béotisme bourgeois , il y a très-positivement deux lois analogues. La première peut se nommer force pacipète ou loi du fait accompli, la seconde force pacifuge, ou loi du pain sec.

La première aplatit le bourgeois, quelque obésité qu'il ait reçu du ciel en partage; la seconde siffle dans les airs la Marseillaise, parle de patentes abaissées et dessine sur les murailles la carica«" ture du maître.

La première représente assez bien le bourgeois à jeun.

La seconde symbolise le bourgeois gris ou le bourgeois aux prises avec une digestion pénible.

Jamais, au grand jamais, le bourgeois n'a su se tenir debout entre ces deux fossés.

Il est plat ou il est insolent ; il dort ou il fait rage. En un mot, dès qu'd n'est plus à genoux , il vous lance un coup de pied.

Or , il y a des gens qui disent : la bourgeoisie disparaîtra de ce monde. Insensés! La bourgeoisie est éternelle comme la goutte, comme la fièvre , comme la migraine , comme tous les maux attachés aux flancs de Thumanité.

Et puis souvenez-vous de ce paysan qui, ayant détruit tous les renards de son quartier, fut dévoré par les belettes.

Toute chose a son utilité fatale dans la grande échelle des êtres créés : même le rat qui ronge la base de nos demeures , même la couleuvre, même le bourgeois qui assassine les rois, qui trahit les empereurs et qui démolit les républiques !

Civis aux cheveux jaunes était assez embarrassé entre la force pacifuge qui le poussait, et la force pacipète qui le retenait.

Il est bien évident que ses opinions morales lui défendaient impérieusement d'aimer un maître qui avait le nez de travers, — et qui en outre était son maître depuis des années.

Mais d'un autre côté, Civis aux cheveux jaunes n'était pas encore assez gris pour ne pas avoir peur.

Le changement, chose adorable en soi, amène des horions. De plus , dans un pays bouleversé le prix des moutons baisse. ^

Civis hésitait. — Il but. — Puis i^ jeta son bonnet phrygien au plafond.

Ah ! ah ! Il n'eut pas fallu le molester ce soir-là! Jour de Dieu!

— Ma femme et mes serviteurs, dit-il avec solennité, — retirezvous... Je vous autorise à faire des beignets ou d'autres friandises encore plus appétissantes... J'ai besoin de causer avec mon hôte.

— C'est comme moi, pensa le compagnon Régnier, — j'ai besoin de causer avec mon hôtesse.

Mona se leva; les serviteurs l'imitèrent. On passa dans une

autre ruche.

Le compagnon Régnier se tenait encore sur ses jambes , mais

pas très-ferme. En passant auprès de Civis, je crois qu'il lui

tapa sur le ventre , comme s'il eût été un soldat de M. Paul de

Kock.

Civis resta seul avec Sigefroy.

Est-il besoin de dire que Sigefroy rêvait? Le rôle de ce jeune et amoureux barbare est de rêver toujours.

Civis s'approcha de lui et lui fit trois saluts que Sigefroy ne vit point.

— 0 mon jeune chet, dit Civis avec émotion, — combien je désirais votre venue !

Sigefroy tressaillit et le regarda étonné.

— Vous êtes vaillant dans les combats, continua Civis, — et prudent au milieu du conseil.

— Qu'en savez- vous ? demanda Sigefroy.

Civis se frotta les mains.

— J'aime cette noble rudesse ! s'écria-t-il ; — je donnerais dix taureaux dix fois plus beaux que Niger, pour vous être agréable !

— En vérité ? dit Sigefroy, pour dire quelque chose.

— Aussi vrai que je m'appelle Civis, fils de Primai!... Mais parlons raison... voulez- vous me faire connaître les limiles de votre alod ?

— La Seine au midi, la Seine à l'ouest, la Seine au nord, à l'est, la voie romaine qui conduit de Paris à Meaux,

— Magnifique ! s'écria Civis, — magnifique î

iU LES NUITS DE PARIS.

— Avec charge de laisser deux mille pas entre nos frontières et le clos du roi, acheva le jeune leude.

Civis fit la grimace.

— Ceci est une restriction fâcheuse, murmura-t-il, — mais. c'est encore très-beau... Je mets en fait que vous pouvez engraisser deux ou trois mille bœufs dans ce terrain, et vous faire plus riche que Clovis lui-même, si vous suivez les conseils d'un homme prudent, industrieux, adroit, rangé, probe, fidèle, et surtout dévoué.

C'était l'honnête Civis qui, à son propre sens, était tout cela. Il attendit un instant que Sigefroy lui fit une réponse convenable.

Et comme Sigefroy ne répondait point, il reprit :

— Quoi qu'un homme semblable soit difficile à trouver, je me fais fort de vous le procurer, mon jeune seigneur.

Point de réponse encore..

On entendait dans la ruche voisine les rires perçants de Mona, qui se divertissait aux fleurettes du compagnon Régnier.

— Ah ça ! s'interrompit Civis, — mon jeune maître, je vois que vous ne m'écoutez pas...

Sigefroy releva sur lui son regard.

— Est- il riche, ce seigneur qui habite là-haut? demandat-il.

— Au sommet du Mont de Mars ? Gontram le Burgunde ? Riche?...

Civis éclata de rire.

— Que cela ne vous inquiète pas, ajouta-t-il en haussant les épaules, — je vous donnerai les moyens, moi qui vous parle, d'entrer dans son taudis sans coup férir, et de le chasser avec ses soudards en guenilles... Riche ! lui ! Allons donc!

L'intérêt de Sigefroy était manifestement éveillé.

— Alors, il est pauvre ?... murmura-t-iL

— Et je dis, moi, continua Civis en s' animant, — qu'il est désobligeant pour un homme de ma sorte d'être dans la dépendance d'un vieux grigou qui mange des légumes cuits à l'eau, et qui n'a pas six vaches grasses sous le soleil !... Voilà ce que je dis !

Sigefroy pensait :

— Quelle joie de la faire heureuse et riche î

Givis se rapprocha de lui et le prit tout doucement par le revers de sa casaque.

— Je suis tout rond , dit-il en clignant son œil gris , — mais j'ai mes rubriques... Le Bourguignon ne sait pas que je connais certain passage souterrain qui mène dans la grand'salle de sa forteresse Ayez seulement une cinquantaine d'Austrasiens de la

taille de votre compagnon... Mais écoutez donc comme il fait rire Mona, ma femme!... et je vous promets que Gontram n'aura pas seulement le temps de crier : Aux armes !

— Il vous a donc fait bien du mal, ce Gontram? demanda Sigefroy.

— Je vais vous dire... Je bois du meilleur, je mange tout ce qu'on peut trouver déplus savoureux... sans cependant jeter les sous par la fenêtre... j'ai de beaux habits et une bonne maison... ma femme Mona est la plus jolie à vingt milles à la ronde... mais si je ne peux pas être seigneur, puisque je suis Gaulois... au moins, je veux un seigneur qui ait bec et ongles...

— Je comprends, interrompit Sigefroy, — Gontram est trop bon.

— Je vais vous dire. . . Il y a déjà des années qu'il est là . . . on aime à voir de nouvelles figures... Sa fille rit quand elle moregarde... et voyez? elle a tué mon taureau Niger î

— Mais elle m'a sauvé la vie...

— Bon! bon!... vous avez raison... seulement, je vais vous dire... vous savez... enfin, je vous propose de vous le Uvrer pieds et poings liés...

{9i LES NUITS DE PARIS.

Le soleil se levait derrière les vastes forêts qui cachaient le cours de la Seine supérieure.

Tout dormait encore dans l'habitation de Civis, et Mona, la jolie , riait à gorge déployée dans son rêve , parce que son rêve lui montrait Régnier le compagnon.

Civis ronflait à côté d'elle.

Sigefroy était couché sur sa peau d'ours noir, au milieu de la salle du festin.

Régnier, en comte fidèle dormait, la main sur sa hache, étendu tout de son long en travers de la porte.

Les premiers rayons du soleil , laissant dans l'ombre brumeuse le pêle-mêle de ruciies et de hangars qui formait l'exploitation agricole de Civis, dorèrent la cime de Montmartre et détachèrent, sur le fond noir du couchant, les toits pointus de la petite forteresse , demeure du Burgunde Gontram et de sa fille , Bathilde la Blanche.

Au milieu de ce pays parisien , si riant déjà et déjà si beau , le manoir de Gontram avait un aspect sévère et triste; nous allions presque dire un aspect désolé.

La forteresse avait été commencée par les Romains; c'étaient les Barbares qui l'avaient achevée quelque cent ans auparavant, lors de la première grande invasion des Alains , des Vandales et des Bourguignons , qui eut lieu vers le commencement du v<^ siècle.

Elle portait sur des fondements larges et forts, un ensemble confus de bâtisses pointues qui se déchiquetaient à leur sommet et qui déjà menaçaient ruine.

Il n'y avait point d'arbres à l'entour.

Une enceinte de murailles qui semblait chanceler sous ses bail-

Ions de mousse grisâtre courait de l'est à l'ouest et s'appuyail à l'extrême pointe du mont, où s'élevait une petite tour carrée.

L'enceinte était défendue par des fossés à sec.

Sur les murailles, quand le S'oleil se leva, deux guerriers Burgundes veillaient , tristes et taciturnes comme le manoir lui-même

Le reste de la garnison , composée de trente ou quarante pauvres diables, maigres et délabrés, dormait dans la salle d'armes sur la paille qui recouvrait le sol.

C'était dans la tour carrée que se trouvaient les appartements privés de Gontram et de sa fille.

Il pouvait être sept heures du matin.

Le pale soleil de novembre, passant à travers les feuilles de corne diaphanes qui servaient alors de vitres, éclaira la reiraite de Bathilde la Blanche.

Bathilde ne dormait pas. Elle était assise sur son lit, formé de fourrures entassées et recouvertes d'un voile de laine blanche. Ses yeux fatigués gardaient la trace des larmes qu'elle avait versées.

Autour de la chambre, il y avait des armes et des trophées de chasse. — L'image du Christ pendait dans la ruelle du lit, à coté de l'image de Marie.

Il fallait ces armes et ces trophées pour reconnaître dans la jeune fille qui était là, rêveuse et triste, la brillante amazone que nous avons vue, la veille , dévorer l'espace sur son coursier noir et brandir l'épieu comme Diane chasseresse.

Et qu'elle était bien plus belle ainsi, parée de la faiblesse qui est le charme suprême de la femme, entourée de la douce auréole des jeunes filles, — timide et simple dans son pauvre réduit!

Qu'elle était bien plus belle !

L'amazone, il faut l'avouer, est une variété du bas-bleu. A

peine préférons-nous la cravache à la plume ou même au cigare

de la virago effrontée.

Mais que parlons-nous de cigare à propos de Bathilde la Blanche! I. 26

ÎOO LES KUITS DE PATIIS.

Écoutez , c était son siècle qui lui mettait l'épieu à la main. Pardonnez-lui, elle était si bonne et si douce! il y avait tant de suave tendresse dans le regard de ses grands yeux noirs i

Pardonnez-lui et ne la comparez point à nos lionnes grotesques, bourgeoise? ou nobles, qui trottent à l'anglaise et qui puent, ma foi, reau-de-vie !

Nos lionnes,, ces vilaines fleurs fanées ! ces caricatures de grandes dames qui ont à la fois des vices de sergent-major et des vices de portières î

Oh! non, ne leur comparez pas notre pauvre Bathilde, si aimante et si soumise. Sa fierté à elle était de la vraie fierté de femme : c'était une femme... et n'est-ce pas la première condition pour être aimée ? C'était une jeune fille !

Elle était demi- vêtue, et sa tète pensive s'appuyait sur sa main. La rêverie l'avait prise au moment où elle allait commencer sa prière.

Son regard allait, au ciel. Les boucles magnifiques de ses cheveux noirs tombaient en désordre sur ses épaules. Il y avait en elle quelque chose de chaste, d'angélique- et de saint.

Où s'égarait sa rêverie ?

Un jour sa marraine, Geneviève de Nanterre, l'amie de Dieu, lui avait dit en la bénissant ;

— Tu seras heureuse...

Et tout ce que disait Geneviève, la sainte, était vrai. Pourtant Bathilde n'était pas heureuse.

— Mon Dieu! murmurait-elle, — faites qu'il connaisse votre foi bénie... Vierge Marie, donnez-lui la lumière, afin que, pour moi, ce ne soit plus un crime de l'aimer !

La porte de sa chambre s'ouvrit, etGontram, son père, passa le seuil.

C'était urû vieillai^d à la figure honnête et vénérable. Sa barbe,

blanche comme la neige , couvrait à demi son vjsage aux traits nobles et tout pleins de bienveillance.

Cependant, nous sommes contraints de l'avouer, Civis ne se trompait pas tout à fait. Gontram le Burgunde avait le nez un peu de travers.

Vous demanderez peut-être en quoi cela importe.

Hélas ! interrogez le Civis qui vous vend vos gilets de flanelle, et sacliez de lui pourquoi il déblatère contre la République, après avoir déblatéré contre Louis-Philippe , contre Charles X , contre Louis XYIII, contre Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, et protecteur de la Confédération germanique.

Vous verrez ce que votre Civis vous répondra.

Le nôtre n'aimait pas les nez de travers. Voilà tout.

Le vôtre prétend que Napoléon prenait trop de tabac, que Louis XVIII avait la goutte; que Ciiarles X, non content d'aller à la chasse, allait encore à la messe; que Louis- Philippe plantait des choux-fleurs dans les jardins royaux, et que la RépubUque n'a pas de fournisseurs brevetés.

Graves reproches, assurément!

Voulez-vous? Mettons le vôtre et le mien dans le môme sac, et après avoir fait un trou en terre , mettons le sac dans le trou.

Mais au printemps prochain, il en viendrait tout un carré. Au lieu de deux buses, nous aurions trois cents busons , car cela croît sans cultu.^e, — et quand même nous les couperions par morceaux, ils repousseraient : voyez les pommes -de-terre

Gontram tenait à la main un parchemin ouvert. Il s'avança vers sa fille et la baisa au front sans prononcer une parole.

Batbilde n'avait pas eu le temps d'essuyer ses yeux. Elle tâcha de sourire.

— Père, dit-elle, puisque tu viens si matin, c^est donc une bonne nouvelle que tu apportes ?

Gonlram secoua sa tête vénérable et attira sa fille contre son cœur.

— Dieu sait ce qui adviendra de nous, enfant, murmura t-il; moi, je suis bien vieux ; j'ai assez vécu : je ne crains rien pour moi... mais toi... à ton âge !... Oh ! mes derniers jours seront abreuvés d'amertume !

Batliilde ne comprenait point; mais elle n'avait pas besoin de comprendre. Tout était commun entre le père et la fille : douleurs et bonheurs.

Bathilde devint plus pâle et se prit à trembler. Son père souffrait, son pauvre bon père !

Elle répondit seulement par de douces caresses aux paroles du vieillard. Elle n'osait pas interroger.

Gontram prit un siège et s'assit auprès du lit.

— Tu étais trop enfant, dit-il en passant sa main sur son front, comme s'il eût vainement essayé de chasser une idée pénible ; — tu ne peux pas te souvenir de si loin.... Il y a douze ans de cela...

— C'est l'époque de votre venue dans ce pays, mon père, interrompit Bathilde.

-~ Oui... nous arrivions des bords du Rhin, d'où le flot des Austrasiens nous chassait, comme nous en avions chassé les Suèves... car c'est notre destinée, à nous autres qu'on appelle des barbares... Frapper, être frappés !... Conquérir, être conquis!... Et nulle part, il n'y a un coin de terre que du fond de notre cœur nous puissions appeler la patrie ! . . .

Une larme vint à la paupière de Gontram. Bathilde l'essuya dans un baiser.

— Mais je ne murmure pas, ma fille bien-aimée , reprit le vieillard; l'amour que d'autres donnent à leurs fils vaillants, à leur famille, à leur patrie, moi, je le concentre sur toi toute seule qui

es mon trésor unique et sans prix... Ya ! tu ne sauras jani.u-i comme je t'aime !

— Je sais comme je vous aime, mon père, répondit Batliildo.

— Tu avais quatre ans, poursuivit Gontram ; — ta paiivrc mère était morte de la fatigue du voyage... Quand nous passâmes la rivière de Seine, là-bas, vers le Nord, j'avais cent guerriers autour de moi.

« Nous vîmes de la fumée ici, au bas de la colline, et un Gaulois se présenta à nous , disant :

» • — Étrangers , voici la forteresse du maître du pays ! . . .

» Il montrait le manoir où nous sommes.

» — Le maître du pays est dur et cruel... si vous voulez être nos seigneurs, je vais vous ouvrir les portes de la forteresse. « J'acceptai. — Civis »

— C'était donc Civis notre voisin, interrompit Batbilde.

— C'était Civis... Civis attendit la nuit venue et nous introduisit dans une caverne dont l'ouverture est aux flancs de la montas^ne, du côté de l'occident.

» Nous marchâmes dans les ténèbres durant le quart d'une heure...

» Puis nos soldats enfoncèrent à coups de hache une porte dn bois de chêne, et nous nous trouvâmes... »

Le vieillard s'arrêta.

— Et vous vous trouvâtes?... répéta Batbilde.

. — Ici.,, dans cette chambre, prononça tout bas Gontram Batbilde frissonna et jeta son regard effrayé autour d'elle. Gontram se leva. Il traversa la chambre et alla soulever une

draperie qui montra une porte murée.

— Il n'y a rien à craindre de ce côté, dit-il; — mais Civis, notre voisin, connaît une autre issue.

Il revint s'asseoir et reprit :

— Ici, à la place où nous sommes, il y avait un vieillard et une jeune fille... le père et l'enfant, Bathilde.

a L'enfant pleurait. Le père courba devant nous ses cheveux blancs et nous dit : Je vous prie, laissez-moi le dernier asile de ma vieillesse! »

Gonlram s'interrompit encore, Bathilde avait froid jusque dans cœur.

— Ma fille! ma fille! reprit Gontram dont la voix tremblait, nous fûmes sans pitié. Nous usâmes avec rigueur de ce droit du plus fort qui est la loi cruelle de notre temps. Nous les chassâmes.

— Oh ! fit Bathilde avec reproche.

La tête de Gontram s'inclina sur sa poitrine.

— Nous les chassâmes! répéla-t-il d'un ton d'amer repentir; et quand ils passèrent pour la dernière fois le seuil de leur demeure, le vieillard et l'enfant nous maudirent!

« L'enfant nous dit :

» — Malheur à cefUx qui n'ont point de pitié !

» Le vieillard cria :

» — Burgundes! un autre viendra qui me vengera! »

Gontram se tut, et il y eut un instant de silence triste.

— Père , dit Bathilde au bout de quelques minutes , — sais-tu oij sont le vieillard et sa fille?... j'irai les chercher et nous réparerons le mal que nous leur avons fait jadis .

Gontram secoua la tête lentement.

— Ils sont morts, répondit-il, — et leur malédiction pèse dôjà sur nous.

Il déplia le parchemin qu'il avait apporte.

— Leur menace va s'accomplir, ma fille... Le prêtre Suîpitius. qui est au camp de Clovis, m'écrit pour m'annoncer que le grand chef des Francs a fait le partage des terres entre ses leudes... Le pays où nous sommes est tombé au sort entre les mains du plus

farouche des comtes austrasicns... le mal que f ai fait, on va nous le rendre.

Gontram tressaillit et se dressa debout en sursaut, parce qu'un son de cor avait retenti sur la butte au-devant des murailles.

— Déjà!... murmura-t-il en pâlissant.

— Déjà! répéta Bathilde la Blanche, mais avec une expression toute contraire.

Un vif incarnat colorait ses joues et son regard brillait d'espoir.

— Holà ! cria le vieux Gontram qui avait ouvert la porto et dont la voix résonna comme un cri de clairon dans les longs corridors; holà! Burgundes, à vos haches d'armes!... garnissez les murailles et faites mentir la prophétie !... on ne nous chassera pas ; OTi nous tuera !

Il se fit aussitôt un grand bruit dans le manoir. On entendit de toute part les pas lourds des guerriers qui couraient aux murailles.

Le cor retentit pour la seconde fois , puis il y eut un moment de silencieuse attente.

Bathilde avait les yeux au ciel. Son sein battait avec violence.

Gontram, qui était tout armé , tenait déjà sa hache à deux mains.

Le mnjordome entra :

— Combien sont-ils? demanda Gontram.

— Ils ne sont que deux, répondit Gunnomer, le majordome..

— Deux ! fit Gontram étonné.

Bathilde joignit ses belles mains blanches et remercia Dieu dans son âme.

Gunnomer reprit :

— C'est un seigneur Franc-Srdien et son comte qui demandent l'entrée du manoir.

Le cœur Je Bathilde battait :

— Lui ! lui! mon Dieu ! pensait-elle, je sais que c'est lui. Gontram jeta sa hache d'armes.

— Qu'ils entrent, s'ils ne sont que deux ! répliqua-t-iU

aOS LES NUITS DE PARIS.

Btilliilde noua ses cheveux et serra sa ceinture. — Elle voulait être belle.

C'était un pauvre seigneur que Gontram le Burgunde. Civis avait eu raison de le dire.

La salle où il reçut les hôtes matineux qui lui venaient était toute nue. Mais il avait à ses côtés Bathilde la Blanche, et le plus opulent baron qui fût sous le soleil n'aurait rien pu montrer de plus beau.

Le compagnon Régnier resta dans la salle d'armes et Sigefroy tout seul fut introduit.

Car c'était bien Sigefroy qui avait sonné du cor sur la montagne.

Bathilde avait les yeux baissés, mais le bonheur qui faisait battre sa poitrine se lisait sur son frout.

Sigefroy, en passant le seuil , salua le vieillard avec respect. Puis il se redressa et dit :

— Joie et bonheur à tout ce qui habite cette maison... Je suis Sigefroy, fils d'Aubert, le leude du grand chef Clovis, à qui le sort a dévolu ces domaines.

— Et viens-tu me les prendre, ces domaines ? demanda rudement le vieux Burgunde.

— Je viens te dire ceci , Gontram ; répliqua Sigefroy : — j'ai vu ta fille , Bathilde la Blanche , il y a trois ans , et depuis trois ans je l'aime... Si tu veux je la prendrai pour femme.

Gontram regarda sa fille.

— Enfant, dit-il, c'est à toi de répondre. Bathilde n'hésila pas.

Elle releva ses beaux yeux sur Sigefroy, et répliqua de sa voix douce et ferme :

— J'ai vu Sigefroy, fils d'Aubert, il y a trois ans, et depuis trois ans je l'aime... Mais Sigefroy adore les dieux du Nord, et je serai la femme d'un chrétien.

— Tu as entendu, ditGontram en s'adressant au jeune leude. Sigefroy avait la joie et l'orgueil peints sur le visage.

— Que Bathilde m'instruise, murmura-t-il, — et je serai chrétien.

Gontram lui tendit sa main , que le jeune leude porta à ses lèvres.

— Puisque Bathilde t'aime, dit le vieillard, — tu es mon fils... Demeure avec nous, nous t'instruirons tous les deux, jusqu'au jour où tu recevras le baptême.

Or, disons-le en toute sincérité, ce n'était point pour cela que le leude Aubert avait envoyé son fils au pays de Paris.

Le leude Aubert, Sicambre pur' sang, détestait les Burgundes qui se glissaient à la cour de Clovis sous le manteau de la belle Clotilde, — la reine.

Le leude Aubert était en outre un fanatique adorateur des dieux à la hache.

Voilà donc un père sur qui nos amoureux ne pouvaient point compter.

D'autre part, notre cher Civis était fort mal satisfait. H avait espéré une petite révolution, et on le tenait le bec dans l'eau. Cela froissait sa susceptibilité politique.

Il avait juré qu'il s'affranchirait de l'autorité d'un Burgunde

assez lâche pour avoir le nez de travers, et il ne voulait point en

avoir le démenti.

La jolie Mona, sa femme, était au contraire d'humeur radieuse, I. 27

Les bois lui semblaient plus ombreux, le soleil plus doux, le gazon

plus vert.

Elle cliantait, elle dansait. La cave de Civis, changée en fontaine, versait des flots de vin dans la coupe toujcurs vide de Régnier le compagnon.

Vrai, le compagnon et la jolie Mona s'entendaient à merveille, et ne nourrissaient point de mélancolie.

Quant à nos deux amants, Sigefroy et Bathilde, Seigneur Dieu ! croyez bien qu'ils ne songeaient guère à Aubert le leude, ni à Civis, le bourgeois !

C'était une vie mystique et enchantée que la leur! Bathilde, pure et tendre comme les anges du ciel, enseignait la religion avec son cœur. Elle avait l'éloquence de l'amour et l'éloquence de la foi. A mesure que Sigefroy aimait mieux, il croyait davantage.

Et il aimait tant !

C'étaient de longues et chastes causeries, sous l'œil bienveillant du vieillard qui souriait à leur mutuelle tendresse.

Gontram chérissait déjà Sigefroy comme s'il eût été son propre fils.

Sigefroy était chrétien. Et Dieu qui conseille d'aimer, avait pour agréable cette conversion prêchée par l'amour.

Ils oubliaient tout, les deux enfants beaux et bons, dans ce perpétuel échange de leurs âmes. La religion était entre eux comme une sauvegarde sainte et un lien puissant.

Ce qui se passait dans le reste du monde n'était rien pour eux.

Parfois, perdus dans les grands bois, Sigefroy suivait Balhilde qui excitait le galop de son cheval pour donner son front brùlani à l'air froid des campagnes.

Balhilde s'arrêtait, pâle etlecœur palpitgnt, toujours plus belle et mieux aimée.

Us parlaient, évoquant l'avenir bien heureux, mêlanV i^ar une

confusion naïve l'allégresse humaine aux joies célestes promises à l'autre vie.

Puis, vous les eussiez vu revenir, les mains unies, silencieux et recueillis dans leur bonheur.

Le lendemain du baptême devait être le jour du mariage.

Et Bathilde pensait, dans l'exaltation de son amour :

— Si le lendemain du mariage devait être le premier jour de l'éternité !...

L'éternité, près de Sigefroy, aux pieds de Dieu !...

Une fois, Bathilde dit à Sigefroy :

— Peut-être que je t'aime trop... Allons voir la sainte, ma marraine.

Sigefroy eut peur, car il pensait que la sainte allait regarder cet amour d'un œil sévère.

Mais il faisait tout ce que Bathilde voulait.

Ils montèrent à cheval et traversèrent la Seine pour se rendre à Nanterre, où sainte Geneviève faisait sa demeure.

Geneviève distribuait du pain et du vin aux malheureux, quand ils se présentèrent à la porte de sa maison.

Les tableaux de sainteté nous montrent toujours Geneviève paissant un troupeau. Les plus anciennes légendes en font au contraire une châtelaine. Bergère ou dame, elle avait un digne cœur, et Paris, qui l'a prise pour patronne, ne pouvait mieux placer ses respects.

Geneviève était alors parvenue à un très-grand âge, mais Dieu permettait que son âme miséricordieuse envoyât jusqu'à son front octogénaire un suprême reflet de beauté.

Geneviève était toujours belle.

Quand elle vit sa filleule avec son fiancé, Geneviève eut un doux sourire.

2iÛ LES NUITS DE PARIS.

— Dis-moi tout, murmura-t-elle à l'oreille de Bathilde. Et Bathilde lui dit tout, mais tout, sans rien garder sur le cœur.

Alors Geneviève unit leurs mains dans ses mains et les regarda longtemps.

Puis elle les baisa tous deux sur le front en disant :

— -Allez, mon fils et ma fille, v'ous serez heureux.

Je vous donne à penser, si tout le long du chemin , en revenant, Sigefroy chanta les louanges de la sainte !

Enfin il arriva ce jour tant désiré du baptême , qui devait être la veille des noces.

Le matin, Bathilde avait donné à son fiancé un vêtement de lin blanc, brodé de ses propres mains.

Le soleil descendait déjà vers les nuages d'or du couchant. La journée avait été belle, le soir était calme. Tout annonçait une nuit tranquille et douce.

Gontram et les deux fiancés étalent réunis dans la tour carrée. Gontram était aussi heureux que ses enfants, et plus d'une fois des larmes furtives, — des larmes de joie, — vinrent mouiller ses cils blanchis par le grand âge.

Sigefroy et Bathilde s'asseyaient à ses pieds. On causait d'avenir comme toujours. L'avenir était si charmant et si proche ! pouvait-on parler d'autre chose?

Bathilde avait ses belles mains dans les mains de SigeA'oy; leurs yeux alanguis se cherchaient. Us se disaient : Demain! et tout était dans ce mot, toutes les promesses, tous les espoirs.

Aujourd'hui finissait le temps d'épreuve; demain commençai! la longue vie de délices.

Et plus rien qu'une nuit à passer !

Sur les remparts, Gunnomer, le majordome, se promenait gravement avec quelques soldats burgundes. Tout en causant, le majordome et les soldats veillaient.

Car chaque nuit amenait son péril, et l'on n'achetait la paix qu'à cette condition d'être toujours prêt pour la guerre.

Gunnomer racontait les combats, livrés au temps de sa jeunesse , les grandes luttes de l'invasion , les derniers efforts de la puissance romaine dans les Gaules.

Il s'interrompit tout à coup et son regard se fixa dans la direction du nord.

— Herbon! s'écria-t-il , — toi qui as les yeux perçants, ne vois-tu rien là bas dans la plaine ?

— Je vois , répondit Herbon , comme un reflet rougeâtre dans la brume... Ce sont, je le pense, les rayons du soleil couchant qui frappent l'eau de quelque prairie inondée.

— Oui, dit Gunnomer; — ce doit être cela.

Et il reprit son récit héroïque , tout plein de têtes fendues et de poitrines trouées.

Quand il eut fait avec ses compagnons le tour des murailles et qu'ils revinrent au même endroit, Gunnomer s'interrompit encore.

Cette fois, il fronça ses gros sourcils grisonnants.

— Herbon , dit-il en secouant la tête , — nous n'avons pas bien vu, mon homme... ce n'est pas dans une mare que rebondissent les rayons du soleil couchant.

Herbon se fit un garde-vue de ses deux mains arrondies.

— Non, répliqua-t-il ; — non, maître Gunnomer... le jour baisse... mais on dirait que ce sont des cavaliers en marche!

Tous les soldats burgundes s'approchèrent , regardèrent et fournirent leur avis.

Il y avait environ douze soldats burgundes.

Quand il y a quelque part douze soldats burgundes, douze Burgundes qui ne sont pas soldats , douze soldats qui ne sont pa

m LES NUITS DE PARIS.

burguncles, ou douze fils d'Adam quelconque qui ne sont ni Burgundes ni soldats, et qu'on leur demande :

— Cet objet que voilà est-il blanc ou noir?

Il y en a six qui répondent noir et six qui répondent blanc.

Ou bien, quatre disent blanc, quatre disent noir et quatre disent gris. Ces derniers forment le centre.

Encore peut-il s'en trouver qui ont la vue romantique et qui ne disent ni blanc ni noir, ni gris, comme ces peintres illustres qui voient tout couleur de tomate en putréfaction.

Donc , six des soldats burgundes prétendirent que c'était de l'eau claire, tandis que les six autres juraient que c'était une armée en marche.

Pendant qu'ils discutaient , la nuit tomba tout à fait et Gunnomer ferma la séance en disant :

— Nous doublerons les sentinelles, et, après tout, si ce sont des brigands et qu'ils viennent , ils trouveront à qui parler !

Ceci était fort sage.

En allant se coucher, les six Burgundes qui tenaient pour la mare essayèrent de ramener à leur avis les six Burgundes qui tenaient pour la cavalerie. On engagea une polémique amicale et l'on finit par s'entrecommuniquer des coups de poing sur l'œil à l'unanimité..

Ainsi délibérait-on déjà à Paris dès le v* siècle de l'ère chrétienne !

Une heure après , la nuit couvrait la campagne parisienne. On ne voyait plus rien dans la plaine, sinon les quelques lueurs qui éclairaient les ruches de Givis aux cheveux jaunes.

A une demi-lieue de Montmartre , sur cette même roule où nous avons rencontré naguère Sigefroy le jeune leude, et son compagnon Régnier, une troupe composée de soixante à quatre- vmgLs

cavaliers, allait au petit trot, sans garder aucun ordre et surtout sans garder le silence.

C'étaient des cris, des chants, des imprécations à ne plus s'entendre.

En tète de îa troupe marchait un guerrier de taille athlétique , monté sur un robuste cheval noir et qui semblait être le chef.

Derrière lui chevauchaient ses quatre comtes ou compagnons, suivis du gros de la bande.

S'il eût fait jour, on aurait pu voir que ce seigneur portait une demi douzaine de balafres sous son bonnet de fourrures, et qu'il avait un regard fauve à faire trembler!

— Nous devons approcher, dit-il, — je viens d'entendre beugler des vaches.. . Tâchez de crier moins haut, mes enfants.

Quelques-uns se turent, les autres continuèrent de rire et de chanter.

Le chef éleva la voix, mais pas trop.

— Il y en a donc là , dit-il, qui veulent sentir la pointe de ma framée !...

Il ne s'agit que de savoir parler aux militaires. Tout le monde fit silence.

— Puisque mon fds, reprit le chef, ne nous a pas donné signe de vie depuis son départ, — on l'aura sans doute mis à mort... Mon fils était noble autant et plus que Clovis, le Mérovingien... Nous allons le venger, ou bien son meurtrier me paiera douze cents sous d'or pour la composition de sa tête... c'est le prix.

— C'est le prix ! répétèrent les soldats. Il paraît que c'était le juste prix.

Le leude Aubert, comme vous voyez, n'était pas disposé à verser des torrents de larmes sur la mort de son fils uniipie.

Être tué était le sort commun. Les parents de la victime en étaient venus à regarder cela comme un dommaije pur et simple, dont il fallait retirer indemnité.

L'indemnité se nommdi'd composition. Les survivants se la partageaient. Il n'y avait guère de douleur qui ne cédât à ce baume des sous d'or.

Les compositions ou wehrgeld (1) étaient graduées suivant un tarif dressé avec le plus grand soin. C'était réglé, on peut le dire, ccmme le prix des petits pâtés.

On ne payait pas pour l'un comme pour l'autre. La mort de celui-ci pouvait enrichir sa veuve , tandis que le trépas de celui-là ne donnait pas de l'eau à boire à ses neveux.

Le barbare libre, comte du roi (in truste regiâ).> valait dix-huit cents sous d'or.

Le duc descendait à 960.

L'évêque n'allait qu'à 900.

Les parents du duc à 640, — pas un liard de plus !

Le diacre 500, — le sous-diacre 400, — le Romain, convive du roi, 300.

Ces pauvres Romains ! ces maîtres dégommés de l'univers !

Enfin tout le monde (vous ou moi , — mediocris homo) , se payait cent sous.

Excepté le gardeur de cochons chez les Burgundes, et le Juif chez les Ripuaires, qui, l'un dans l'autre, ne valaient que 30 sous.

Encore pouvait-on marchander pour le Juif et l'avoir à meilleur compte.

M. Guizot a donné le tableau ou tarif complet du wehrgeld, dans son magnifique Essai sur l'Histoire de France. C'est assurément une des pages les plus curieuses de la vie des sociétés humaines.

Ce comte Aubert, qui parlait ainsi tranquillement de la somme à toucher pour le meurtre présumé de son tils, était un coquin ,

{\) Wehrgeld, argent que vaut un homme, ou encore (de We^rcn, empêcher) argent qui gaiTintit hi vie d'un homme.

nous le proclamons volontiers, mais pas beaucoup plus coquin que bien d'autres.

Tous ces Sicambres ne valaient pas le diable.

Il faut des gens comme cela pour fonder les grands États.

Rome elle-même n'avait- elle pas commencé par être un trou à bandits 7

Les bonnêtes gens ne fondent que des boutiques comme Genève, ou des poissons d'avril comme la république de Saint-Marin. On n'enfante pas dans le calme.

Encore une fois, toute naissance veut des larmes et du sang.

Le comte Aubert jeta bas, d'un coup de pied , la porte de Civis aux cbeveux jaunes.

C'était sa manière d'entrer chez les gens.

Au bout de trois minutes, toute la maison était sens dessus dessous. Le vin ruisselait à grands flots, les moutons et les bœufs rôtissaient, les filles criaient, Civis pleurait.

Seule, la jolie Mona, impassible comme le juste d'Horace, souriait et coquetait avec ces énormes gaillards qui l'auraient mise dans leur poche. Il aurait, pardieu ! fallu bien autre chose pour faire peur à la jolie Mona !

Régnier, le compagnon, l'ennuyait déjà, vous pensez. — Elle avait là quatre-vingts soudards superbes, tous membrus, tous barbus, tous chevelus.

Pourquoi se serait-elle effrayée ?

Le comte Aubert prit Civis par roreille et le poussa dans un coin.

C'était sa manière de demander aux gens des entretiens particuliers.

Civis se mita genoux devant lui, et le comte Aubert lui tint à

peu près ce langage :

— Pendant qu'il faisait encore jour, j'ai vu de loin sur le haut d'une colline un manoir entouré de murailles... Je ne pense pas qu'il appartienne à un grigou tel que toi.

— 01) ! non , mon roi , répondit Civis avec son plus aimable sourire.

— A qui appartient-il ?

— A Gontram le Burgunde.

Ce mot de Burgunde fit froncer le sourcil au comte Aubert.

Civis frissonna de la tête aux pieds.

Je crois qu'il regrettait le nez du vieux Gontram.

— Relève-toi, dit le comte Aubert, en lui offrant un coup de pied dans l'estomac.

Civis se releva et regarda la jolie Mona, sa femme, que trois Sicambres embrassaient à la fois.

Il pensa , Civis aux cheveux jaunes :

— C'est pour les amadouer que ma pauvre femme les laisse faire... Elle a peur qu'ils ne me mettent à mal !

La jolie Mona appela un quatrième Sicambre,

— Oh ! se dit Civis attendri, — l'excellente ménagère !

— Est-ce fort, cette bicoque là-haut ? demanda Aubert.

— Très -fort, mon roi... Mais, pour vous plaire, je vous montrerai un chemin...

— Ah ! interrompit le comte, — il y a un chemin ?

— Connu de moi seul.

— Et pourquoi me le montreras-tu ?...

— Parce que mon dévoùment sans bornes...

Aubert se mit à rire , et, d'un coup de poing, lui enfonça son bonnet jusqu'au menton.

C'était sa manière de témoigner aux gens qu'il était de bonne humeur.

— Tu es un plaisant drôle ! dit-il j — ah î tu as du dévouaient

LES NUITS DE PARIS. 2i?

pour moi!... Eh bien ! nous verrons à te récompenser... Sou-

pons !

On soupa. Mona prit place à table. Civis eut la permission expresse de regarder manger ses hôtes.

Quand on eut soupe, le comte Aubert choisit vingt soldats qui n'étaient pas tout à fait ivres, et, caressant le dos de Civis qui sonna creux sous la bourrade, il lui dit :

— Allons, pataud ! montre-nous ton chemin !

Civis se mit en marche. Les Francs, conduits par lui, tournèrent la base de la colline et s'engagèrent dans une étroite ouverture, pratiquée au flanc occidental de Montmartre.

On avait apporté des torches qui furent allumées quand on fut dans la caverne.

Chemin faisant, Civis put reconnaître la galerie par où il avait introduit autrefois Gontram le Burgunde, chez son ancien maître Régomar.

Peut-être bien qu'il se demandait déjà par quelle voie nouvelle il conduirait le premier qui se présenterait chez le comte Aubert, son maître futur.

Le chemin montait. Civis avait du ventre. Quand il s'arrêtait pour souffler, le comte Aubert lui piquait les reins avec sa framée.

C'était sa manière de hâter la marche des gens.

Le pauvre Civis n'était pas à la fête.

Enfin, on atteignit une sorte de rond-point. Quelques marches taillées dans le tuf aboutissaient à une porte massive contre laquelle toutes les haches possibles se seraient émoussées.

Mais ce précieux Civis avait apporté la clef.

Le comte Aubert s'en empara avec transport et cassa quatre

dents à Civis, tant il était aise ! On ne pouvait faire moins pour un bourgeois si obligeant.

La porte fut ouverte.

Elle donnait dans la salle d'armes de Gontrarn le Burgunde.

Comme le majordome Gunnomer, par excès de prudence, et dans la prévision d'une attaque extérieure, at^ait mis presque tous ses soldats aux murailles, les Francs ne trouvèrent dans la salle d'armes que huit ou dix invalides à égorger.

Ils refermèrent la porte du passage sur le nez de Civis dont ils n'avaient plus besoin, et se répandirent dans la forteresse.

Civis, resté seul et sans chandelle dans cette cave immense, eut le temps de faire ses réflexions.

— 0 Mona ! ma pauvre femme ! se disait-il; «- tu penses à moi et tu m'appelles ! Voilà une effroyable nuit !... heureusement que je vais être débarrassé de ce vieux tyran qui a le nez de travers !

C'était là une consolation. — Mais Civis aux cheveux jaunes avait tort de s'inquiéter de la jolie Mona, qui avait cinquante Sicambres pour elle toute seule.

Il était environ minuit, quand le vieux Gontram, que l'on avait surpris dans son lit et chargé de liens, fut amené dans la grande salle de son manoir.

Bathilde la Blanche y était déjà.

Le père et la fille échangèrent un regard.

— Je te l'avais dit, murmura Gontram ; — pour chaque faute il y a un châtiment... Mais toi, pauvre enfant, qui n'étais pas coupable . . .

— Burgunde ! interrompit le comte Aubert, as-tu de quoi te racheter ?

Gontram se redressa.

— Franc, répondit-il, — nos deux nations sont en paix... I;i

femme de ton roi est du sang de nos rois... Dis-moi d'abord de quel droit tu viens dans ma demeure ?...

Aubert et ses compagnons étaient debout d'un côté de la salle;

De l'autre, on voyait Gontram, Bathilde, Gunnomer et d'autres

prisonniers.

Où était Sigefroy, qui, la veille , s'était séparé de sa fiancée, en

murmurant : A demain ?

Le comte Aubert regarda ses compagnons d'un air d'intelligence , comme pour leur dire :

Yîtes-Yous jamais un vieil homme si fou !

Demander à des Sicambres , — quand on était Burgunde,— quel était leur droit!

En conscience , ce n'était pas raisonnable.

Aussi, le comte Aubert reprit avec le calme de la supériorité :

— La femme du roi franc a oublié qu'elle était Burgunde , afin que les Francs l'oublient... Je te demande, vieillard, si tu veux

racheter ta fille.

— Ma fille ! répéta Gontram en pâlissant ; — que vous a fait

ma fille !

— Elle est belle , dit le comte Aubert.

Bathilde se tenait immobile et la tête haute : vous eussiez dit une statue de marbre.

Gontram fit effort pour rompre ses liens.

— Allons, vieil homme! s'écria le leude de Clovis en fronçant ses gros sourcils ; — trêve de folie ! ... Il est tard et j'ai sommeil. .. Veux-tu oui ou non la liberté ?

Gunnomer se pencha jusqu'à l'oreille de son vieux maître et lui dit quelques paroles à voix basse.

Bathilde , toujours immobile et muette , semblait guetter au deliors des bruits qu'elle seule entendait.

Gontram baissa la tête et répondit au majordome :

— Fais ce que tu voudras.

— Leude! dit Gunnomer au comte Aubert, — ordonne, je te prie, que mes liens soient détachés, j'irai chercher l'argent de mon seigneur.

Le comte fit un signe et les liens du majordome tombèrent.

Il quitta la salle aussitôt, non sans avoir échangé un regard avec Bathilde la Blanche.

La prise du manoir avait eu lieu sans bruit aucun et Sigefroy couchait à l'exlrémité de l'aile opposée , sous la garde de Régnier, son compagnon.

Gunnomer revint au bout de quelques minutes. Il portait sur ses épaules une cassette et dans sa main des balances de fer.

En rentrant , il échangea encore un regard avec Balhilde la Blanche.

— Leude, dit Gontram, ce coffre contient tout ce que je possède... je suis pauvre... Il y a deux cents marcs d'or... je t'en donne cent cinquante.

— Et tu en gardes cinquante, Burgunde?... c'est peu pour moi et c'est beaucoup pour toi... mais j'ai sommeil et j'accepte... ouvre les balances et fournis-moi bon poids.

Gunnomer plaça les balances sur la table et se mit en devoir de peser les cent cinquante marcs d'or.

Bathilde inclinait sa tête vers la porte par oii Gunnomer était rentré.

— Yingt-cinq! reprit Gunnomer.

Un bruit léger et lointain se fit dans le corridor. Bathilde ferma les yeux.

— Cinquante, dit Gunnomer. Le bruit devenait plus distinct.

Gunnomer dit :

— Soixante- quinze... cent!

Bathilde retenait son souffle.

— Cent cinquante î dit enfin Gunnomer.

Imp, Dupcun .t\xu /•,-*' ^ ' '." . 'a*:4^ues. . > -^ .

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LES NUnS DE PARIS. 2îl

— C'est bon , répliqua le leude qui regarda la balance j -^ reste le poids de l'épée.

Et il jeta sa lourde spatha dans le plateau où étaient les poids. La balance bascula.

Mais la porte s'était ouverte; la porte par où Gunnomer était rentré. Un guerrier de haute taille franchit le seuil. Il portait une peau d'ours sur les épaules et la tête de l'ours lui cachait le visage.

Bathilde avait poussé un faible cri.

L'inconnu traversa la salle tout entière d'un pas lent et ferme. Il vint se placer en face du leude de Clovis.

— Pour le poids de l'épée, dit il en tirant une francisque de dessous sa peau d'ours, — le poids de la hache!

Et, à son tour, il jeta sa francisque dans le plateau qui contenait l'argent.

Le métal sonna bruyamment, et le lléau bascula en sens contraire.

Les Francs se regardaient, étonnés.

Le comte Aubert était livide de rage,

— Qui es-tu? s'écria-t-il d'une voix étranglée.

— Je suis noble comme toi, leude comme toi, Franc comme toi , répondit l'inconnu.

— Eh bien! reprends ta hache et prouve-le!

Aubert avait arraché la francisque d'un de ses soldats. Le guerrier inconnu croisa ses bras sur sa poitrine. Il garda le silence et ne prit point sa hache. Aubert, que la fureur rendait fou, brandit sa francisque audessus de sa tète.

Le guerrier inconnu ne bougea pas.

— Arrêtez! s'écria Bathilde haletante; — arrêtez au nom de Dieu!

Mais il était trop tard. La hache du leude décrivit un cercle dans l'air et descendit en sifflant,

Le bras du guerrier inconnu , le bras qui avait jeté la francisque dans le plateau de la balance tomba, séparé du tronc, et des flots de sang inondèrent le pavé de la salle.

Un murmure approbateur courut parmi les Francs. C*étaitlà un coup de hacbe bien donné !

Mais bien reçu aussi, car le guerrier inconnu resta debout, malgré cette horrible blessure.

Du bras qui lui restait, il repoussa doucement Bathilde qui s'élançait pour le soutenir.

Puis il rejeta en arrière la tète d'ours qui lui servait de masque et l'on vît un tout jeune visage, encadré dans les boucles douces et molles d'une chevelure blonde.

Le comte Aubert laissa échapper sa hache et recula. Il avait reconnu son fils Sigefroy.

— Leude, lui dit le jeune homme qui avait un sourire autour de sa lèvre pâle, — je ne t'ai pas menti, tu le vois bien... Je suis noble comme toi. leude comme toi, Franc comme toi.

Gontram le Burgunde essayait d'étancher le sang qui jailliasait par l'énorme plaie.

Bathilde la Blanche , brisée et demi-morte , était à genoux sur le sol.

Les Francs restaient muets et frappés de stupeur.

Le comte Aubert se couvrit le visage de ses mains.

— Que maudit soit l'instant où je suis entré dans cette demeure, s'écria-t-il ; — voilà que j'ai tué mon fils, le seul héritier de ma race !

Sigefroy, qui souriait toujours, mais qui chancelait déjà, lui tendit sa main gauche.

— Leude, murmura-t-il, — je ne tiendrai plus en ma main ni glaive, ni framée... Mais que me donnes-tu pour le ivehrgeld de mon bras?

— Enfant, répondit le comte, dont le naturel féroce fléchissait

LES NUITS DE PARIS. îîa.

SOUS l'émotion violente qui lui broyait le cœur, — enfant, je fe donnerais mon hras droit, si je pouvais... car tu es jeune et je suis vieux... Carie glaive etlaframée étaient mieux dans ta main que dans la mienne.

En ce moment, Balhilde d'un côté, Gontram de Taulre, furent obligés de soutenir Sigefroy qui se mourait.

— Eh bien ! leude, mon père, dit- il encore cependant, le ivehrgeld quG je demande, c'est la paix pour Gontram, pour sa fille et pour son manoir... Si tu laisses Gontram heureux avec sa fille, dans sa maison, leude, mon père, je te t^ens quitte de ma chair cl de mon sang... je le pardonne !

— Sur ma foi, répliqua Aubert, Gontram et sa fille seront heureux dans leur maison.

— Merci, leude, mon père, murmura Sigefroy.

— Et maintenant, reprit-il, — éloigne-toi avec tes comtes... Je veux être seul pour prier et pour mourir.

Les compagnons d' Aubert et le leude lui-même quittèrent le manoir la tête basse et en silence.

Pour expier le sang répandu, ils allèrent mettre le feu à deux ou trois ruches de Civis.

Car, comme le disait le leude, c'était ce coquin de Gaulois qui leur avait montré le chemin de la maison maudite.

Ceux qui restaient vivants parmi les serviteurs de Gontram le Burgunde étaient à genoux dans la salle, autour de Sigefroy, étendu sur un lit.

Auprès de lui , Bathilde en larmes , priait de toute l'ardeur de son cœur.

Le vieux Gontram tenait dans sa main une coupe remplie d'eau pure. Il en laissa tomber quelques gouttes sur le front du jeune leude et se signa en disant :

^it-} LES NUITS DE PARIS; ^

— Je le baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Hélas! ce jour du baptême ne devait pas être la veille du mariage !

Le cœur de Sigefroy battait encore, mais si faiblement !...

H tourna ses yeux mourants vers Balliikle , puis sa paupière tomba.

Hélas! bêlas! étaient-ce les funérailles qui devaient suivre ce jour tant soubaité du baptême?

XK

Sigefroy survécut. Sans cela notre litre ne vaudrait rien, car c'est maintenant , à proprement parler, que commence la légende de Sigefroy le Manchot.

Mais avant de vous dire ce qui advint de ce bras trancbé, débarrassons-nous du leude Aubert.

Le leude Aubert fut en colère pendant treize mois consécutifs. n mit à sac trois ou quatre fois toute la campagne de Paris. Ses soudards furent chargés expressément de battre notre Civis comme plâtre toutes fois etquantesils le rencontreraient.

Ce dont ils s'aquittèrent avec un soin religieux.

Civis fut ruiné, roué, vilipandé; mais il continua de prendre du ventre et la jolie Mona, sa femme, ne perdit nullement son aimable gaîté.

Tant que Civis eut de quoi lui donner absolument tout ce qu'elle voulait, croyez qu'elle eût la vertu de ne point abandonner un époux dans la disgrâce.

Mais quand Civis lui dit un matin :

• — Ma petite femme, nous n'avons plus rien que tes bijoux,,.

Mona prit ses bijoux et s'en alla un peu plus loin , chanter, danser, sourire.

Légère de cœur, bonne fille, comme disent les chansons, et forte de l'appui de sa conscience !

Toujours joliette, toujours grassouillette , toujours sautillante.

Civis resta tout seul et n'en fut pas moins idiot pour cela.

Quelque vingt ans après, sa femme revint vers lui, ridée, couperosée , flélrie et sans dents.

Civis tua un veau maigre et s'écria :

— Je savais bien qu'elle ne pouvait pas se passer de moi, Mona, ma femme!

Et il disait vrai : Civis et Mona sont inséparables. C'est le mâle et la femelle. Si Mona épousait tout autre que Civis, elle ne serait plus Mona.

Au bout de treize mois, le compte Aubert se fit casser la tête en quatre morceaux, par un autre comte qui était également de mauvaise humeur.

Cet autre comte eut la tête cassée par un compagnon d' Aubert. Ce compagnon d' Aubert eut la tête cassée par un compagnon de cet autre comte.

Une fois ces échanges de politesses entamés entre les compagnons des deux comtes défunts, les choses allèrent ainsi pas mal de temps.

Quand on cassait une tête on marquait un point.

Après la partie, les compagnons d' Aubert ayant une tête de plus que les compagnons de l'autre comte , payèrent cent sous, — le prix d'un veau, — et ce fut une affaire arrangée.

On but trois semaines durant, on rossa Civis, et l'on s'embrassa.

Mais le premier jour de la quatrième semaine, un compagnon d' Aubert et un compagnon de l'autre comte, ayant voulu causer avec Mona, précisément à la même heure, une tète fut fêlée.

Il fallut contrefèler un autre crâne pour établir la compensation.

De fil en aiguille, les compagnons d'Aubert et les compagnons de l'autre comte se jouèrent de si bons tours, qu'un soir, après souper, les deux derniers s'entremangèrent.

Il resta du compagnon d'Aubert une moustache rousse, — et du compagnon de l'autre comte un cheveu plat.

Pendant ce temps, rien n'était changé au manoir du vieux Gontram, le Burgunde. C'était toujours le même calme un peu monotone. Seulement, la catastrophe récente avait creusé cinq ou six tombes dans la chapelle, et Sigefroy, le nouveau baptisé, était cloué à sa couche.

Bathilde, comme presque toutes les femmes de cette époque, avait la connaissance des simples. Ce fut elle qui soigna la blessure de son amant et qui lui sauva la vie.

Sigefroy avait perdu son bras droit, mais il savait maintenant comme Bathilde l'aimait, et il ne se plaignait pas.

Il était heureux.

A mesure que les jours s'écoulaient, l'instant de la guérison approchait; et cette fois rien ne pourrait retarder l'heure mille fois désirée du mariage.

C'étaient déjà comme autrefois entre le vieillard, sa fille elle jeune leude, de ces longs et chers entretiens où l'on ressassait les promesses de l'avenir.

Souvent, il est vrai, au milieu même de ces joies, un nuage passait sur le front pâle de Sigefroy, car la douleur qu'il ressentait à l'épaule lui rappelait cruellement qu'il n'avait plus droit au titre de soldat. — Mais Bathilde était si belle ! Une vie d'amour ne vahit-elle pas une vie de gloire ?

Au r\jevet de Bathilde ; il y avait un coffret d'ébcnc incrusté d'or.

Dans ce coffret, Balliikle avait mis le bras droit de Sigefroy, conservé au moyen de baumes précieux et d'essences.

Ce bras, Sigefroy l'avait donné pour elle et pour son père !

Cbaque soir, avant de se livrer au repos, Batbilde ouvrait le coffret d'ébène et baisait la main glacée qui pendait au bout du bras inanimé. Des larmes venaient à ses yeux. Et cet immense amour qu'elle avait voué au jeune leude, entrait plus profondément dans son cœur.

Ob ! si l'amour d'une femme peut remplacer tout et suffire au bonbeur de l'homme aimé, Sigefroy allait être bien beureux !

Ce fut vers le milieu de l'été de l'an 497 que Sigefroy, fils d'Aubert, devient l'époux de Batbilde la Blanche.

Le mariage eut lieu dans la basilique de Dame Marie, qui était située à la pointe orientale de la cité, et qui, suivant les historiens, servait déjà de cathédrale à la ville de Paris.

On savait l'histoire de Sigefroy, et l'affiluence fut grande autour des deux fiancés.

Il y avait dans la foule lirîe sorte de respect triste , car, sons le manteau du jeune leude, on voyait la place vide où son bras aurait dû s'agiter.

Les couleurs de la santé n'étaient point revenues aux joues de Sigefroy. Son front était blanc et mat comme le front d'une statue de marbre.

Quand il sortit de la cathédrale, donnant sa main gauche à sa belle compagne, les enfants de la cité crièrent :

— Au manchot ! au manchot î

Car le gamin de Paris existait au v* siècle , laid , venimeux , enracfé comme au xix*.

Un peu de sang monta aux joues de Sigefroy. — Bathilde sentit sa main trembler.

Il regarda sa femme à la dérobée , et vit une larme dans ses yeux.

— Je comprends ! je comprends ! murmura-t-il ; — j'ai eu tort de lier ta destinée à celle d'un malheureux comme moi î

Bathilde eut beau protester. Sigefroy était frappé au cœur. Et chaque fois que ce mot odieux : manchot ! tombait de la bouche des passants sur sa route, il répétait amèrement :

— J'ai eu tort ! j'ai eu tort !

Bathilde l'aimait ardemment et de tout son cœur ; mais quand une ombrageuse manie a saisi l'esprit d'un homme, tout est fini.

Sa vue se pervertit, son jugement se perd. Les choses de la vie lui apparaissent avec une signification douloureuse et blessante. — De même que certaines maladies de la bouche donnent à tous les mets une saveur rebutante , de même cette cruelle maladie de l'esprit gâte toutes les joies, double toutes les souffrances et emprisonne l'âme dans une sorte de ciliée, dont les pointes aiguës ne laissent jamais à la plaie le temps de se fermer.

Cette félicité que Sigefroy avait cru trouver dans le mariage se cbangeait en misère.

Il avait près de lui un ange, et il se disait :

' — Une femme ne peut pas m'aimer !

La mort de son père, le compagnon du roi, l'avait fait maître de toute la campagne du nord de Paris. Toute cette vaste étendue de terres qu'on voyait des croisées du manoir était à lui. Les prés, les forêts, les moissons se succédaient, couvrant un espace unmense. C'était son alod^ c'était son domaine.

Il pensait :

— Ne me laisse-t-on point tout cela par pitié ?

Au bout d'un an, Bathikle la Blanche mit au monde une fille plus Lelle que le jour, car elle ressemblait à sa mère.

Sigefroy senllt la joie inonder son cœur.

Mais comme il regardait l'enfant dans son berceau, il se dit :

— Je n'ai plus de bras pour la défendre '

Et il retomba tout au fond de sa douleur désespérée. Un désir lui vint cependant, et avec le désir un espoir

— Il me semble que si j'avais un fds, pensa-t-il un jour, — il me semble que je revivrais en lui tout entier.

Balhilde lui donna un fds.

Ce fut un transport, un délire.

Et déjà Bathilde remerciait Dieu, mais le len^îemain cette parole s'échappa des lèvres froides du jeune Icude :

— Je ne pourrai pas lui enseigner à tenir une épée !

Et depuis ce moment, il se plongea comme à plaisir dans l'abîme de sa tristesse.

Des années se passèrent sans qu'on le vit sourire

Il était si pâle et si maigre que les bonnes gens qui le voyaient passer le soir au bas de la colline, le prenaient pour un fantôme.

A la cour du roi Clovis, on savait bien que le défunt comte Aubert avait laissé un fils, héritier de son alod, mais ce fils, on ne la connaissait plus.

Et si par hasard, Sigefroy se fût présenté au palais, on lui eût demandé son nom, car il ne ressemblait plus guère au brillant guerrier de Tolbiac.

Son front avait des rides. Il était vieillard avant la trentième année.

Bathilde la Blanche priait Dieu et pleurait dans le sein de son père.

Elle conduisait ses deux petits enfants par la main, et leur enseignait l'oraison qui demandait au ciel le bonheur de sigefroy.

Ceux qui les rencontraient disaient :

— Voici la femme et les enfants du manchot.

Et les enfants grandissaient, tristes tous deux, sous le poids d'une douleur qu'ils comprenaient à demi.

Le manoir avait pris un aspect si sombre que jamais l'étranger n'en sollicitait l'entrée.

Pour signitler une chose lugubre et morne, on disait tout le long de la Seine :

— C*est comme la maison du manchot !

"Voici ce qui arriva le 28 avril de l'an 51 0 dans la maison de Geneviève de Nanterre, à Paris.

La sainte avait quitté depuis longtemps son village. Elle habitait une maison, située derrière les arènes du palais des Thermes. Tout à l'entour de sa maison. Dieu répandait ses bénédictions.

Le malin de ce jour, 28 avril 510, Bathilde la Blanche vint frapper à la porte de sa marraine.

Ses beaux yeux étaient inondés de larmes, et les sanglots déchiraient sa poitrine.

— Dame, que voulez-vous? lui demanda la servante de Geneviève.

— Je veux entretenir ma marraine, la sainte, répondit Bathilde, et réclamer son secours.

La servante secoua la tête.

"-- La sainte est sur son lit et dit sa dernière oraison, répliquat-elîe.

— Quoi!... s'écria Bathilde,

— Elle va mourir.

Bathilde se laissa cheoir sur une escabelle. Mais en ce moment, on entendit une voix claire et douc^ qui perçait les murailles de la maison, et qui disait :

— Ouvrez la porte à ma filleule Bathilde la Blanche j je veux la voir avant d'aller vers Dieu.

C'était la voix de Geneviève de Nanterre. Bathilde entra.

Geneviève était couchée sur son lit, et tenait l'image du ChrisI pressée sur son cœur.

Une sérénité splendide était sur son front et dans son sourire.

— Oh! sainte ! sainte ! s'écria Bathilde en se mettant à genoux devant elle, — ayez pitié de nousl... Vous nous avez dit un jour que nous serions heureux, et nous souffrons le martyre... Oh! sainte, ayez pitié ! Sigefroy veut mourir !

Geneviève lui tendit sa main pâle que Bathilde haisa pieusement.

— Écoute, dit la sainte, — tu es celle que j'aime le mieux en ce monde, ma filleule, et c'est l'ange qui, me voyant triste de mourir loin de toi, t'a donné la pensée de venir me visiter... Je sais ce que tu souffres, et depuis hien longtemps... je prie pour toi... mais la félicité vraie n'est qu'au ciel, ma fille.

— Sigefroy veut mourir! répéta la pauvre Bathilde.

— Ma filleule chérie, reprit Geneviève, — moi, je ne veux pas qu'il meure... et puisque je vous ai dit : Vous serez heureux ! il ae faut pas que j'aie menti, même une seule fois en ma vie.

— Oh! vous avez raison, ma marraine, vous qui êtes l'amie du Seigneur !

Geneviève baisa l'ivoire du crucifix.

— Prête attention à mes paroles , dit celle-ci , n'oublie rien do ce que je vais te recommander... car, si tu l'oubliais., ma filleule , je ne serais plus là pour te le rappeler... Ce soir, quand le soleil couchant marquera la cinquième heure, je serai morte...

— Oh'.... fit Bathilde efiVayée.

Le sourire de Geneviève était déjà un sourire du ciel

— Je serai morte, répliqua-t-elle avec une joie tranquille. —

Malgré ma volonté qui serait J'être ensevelie auprès de ma mère, dans la petite église de Nanterre, où le grand saint Germain m'apprit à aimer Dieu, Clotilde, la reine, me fera faire une châsse magnifique et y déposera mon corps embaumé.

« Le vingt-quatrième jour après ma mort, on placera la châsse dans la basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul dont tu vois les murailles devant la croisée... et qui portera mon nom quelque jour, mon pauvre nom que j'aurais voulu garder obscur.

» Le malin de ce vingt-quatrième jour, tu prendras le coffre d'ébène incrusté d'or qui est à ton chevet depuis cette nuit terrihle où le comte Aubert...

— Qui vous a dit cela , ma marraine? interrompit Bathilde avec un effroi naïf.

Car c'était son secret. Elle tenait caché à tous les yeux ce coffret qui renfermait le bras droit du jeune leude. Sigefroy lui-même n'avaitjamais vu ce coffret.

La sainte sourit et poursuivit :

— Tu l'aimes bien, enfant, ton époux, et Dieu bénit ces amours dévouées... Ne m'interromps plus, car ma voix se fatigue, et quand j'aurai fini de te parler, je me tairai pour toujours.... Tu feras porter ce coffret par un serviteur jusqu'à l'église de Saint- Pierre et Saint-Paul où sera ma châsse ouverte... tu prendras tes deux enfants par la main , tandis que Sigefroy montera son ebeval de bataille et suivra le coffret. Il faut que le vieux Gontram , ton père, y vienne aussi, afin que je voie tous mes amis à cette fête suprême.

« Le compagnon Régnier sera là, portant le glaive de ton époux. — Il le faut.

» Quand la nuit tombera, ma fille, et qu'on allumera les cierges parfumés autour de mon catafalque, tu prononceras mon nom, par trois fois audedans de Ion cœur.

» Puis, lu prendras le coffret des mains du serviteur et tu or-

donneras à Sigefroy, — qui f obéira sans te questionner, — de dépouiller sa casaque et de s'agenouiller, non point devant mes restes mortels, mais devant l'image du Sauveur... »

Geneviève s'interrompit.

BatbilJe écoutait. — Quand elle vit que Geneviève ne parlait plus, elle demanda :

— Et après, ma marraine, que faudra-l-il faire?

— Dans ton âme, une voix s'élèvera qui te parlera, ma fille, répondit Geneviève; — ce sera ma voix... Tu feras ce que ma voix te dira.

Elle souleva son bras et fit signe à Batbilde de se pencber sur elle, afin de mettre un dernier baiser à son front.

Puis elle lui dit adieu.

XIIÎ

Quand le soleil coucbant marqua la cinquième heure, Geneviève de Nanterre rendit son esprit au Seigneur.

Aussitôt que cette nouvelle se fut répandue par la ville, nobles et vilains, pauvres et riches sortirent de leurs maisons pour aller rendre honneur au corps de la sainte.

Car chacun se souvenait que Geneviève avait éloigné de Paris, par la seule puissance de sa piété modeste, le terrible Attila, le fléau de Dieu !

Paris tout entier se précipita vers cette montagne à qui les siècles futurs devaient garder le nom de la sainte. La maison mortuaire fut ouverte. On joncha de fleurs nouvelles le seuil et le vestibule. Au lieu du deuil qui suit la mort, c'était comme une joie commune.

Car le bienheureux qui meurt à la terre naît à l'allégresse éternelle.

Le roi et la reine vinrent, comme les autres, s'agenouiller et prier.

La reine dit :

— Je veux que Geneviève de Nanîerre, patronne de la ville de Paris, ait une châsse d'argent massif, ornée de pierres précieuses.

Clovis donna cent marcs ; les leudes, les compagnons, les îiommes libres et les serfs donnèrent. — La pauvre mendiante donna. — Le lendemain, il y avait un monceau d'argent sous le vestibule.

Et cet argent-là n'avait pas peur des larrons-

Clotdde, la reine, dit encore :

— Je veux que le corps de Geneviève soit embaumé, comme si elle eût été princesse en sa vie.

On apporta des essences et des parfums.

Le corps de Geneviève fut embaumé, comme si Geneviève eût été la reine.

Et les jeunes filles chantèrent nuit et jour les louanges de Dieu autour de la morte.

Ainsi fut-il depuis le 28 avril jusqu'au vingt-troisième jour de mai, que la châsse, achevée, put recevoir les dépouilles de Geneviève.

Dès que les dépouillei furent dans la châsse, on porta la châsse en grande pompe à la basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul.

Ce vingt-troisième jour de mai, au matin, Bathilde la Blanche confia le coffret d'ébène inscrusté d'or à un serviteur.

Elle donna au compagnon Réiïnier 1^ glaive de Sigefroy, son époux, et commanda d'équiper le cheval de bataille du jeune leude.

Elle prit les deux petits enfants parla main, et dit à son vieux père ;

— Viens avec moi.

Gontiam ne demanda point où Bathilde voulait le conduire.

Sigefroy monta à cheval en silence.

Le découragement était sur sosQ front, et Bathilde avait eu raison de le dire : il voulait mourir.

Gontram le Burgunde, ses enfants, ses petits-enfants et ses serviteurs, arrivèrent à la basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul, vers une heure de relevée; car la route est longue entre les deux montagnes, et la jeune mère marchait à pied.

Tel avait été l'ordre de la sainte.

Ils s'agenouillèrent tous, et attendirent en priant que les cierges s'allumassent.

La basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul, qui fut depuis l'abbaye Sainte-Geneviève, était, dit Etienne de Tournay, un temple de construction royale. On y marchait sur de riches mosaïques; les piliers en étaient de marbre-rouge, et mille peintures précieuses en décoraient les murailles.

Clovis et Clotilde l'avaient fondée vers l'an 507. Toutes les magnificences du temps y étaient prodiguées.

Jusqu'à la cinquième heure, il n'y eut autour de la chasse d'argent que les fidèles et les diacres, psalmodiant avec lenteur les versets des oraisons sacrées.

Mais alors, la porte à ventaux dorés qui séparait le chœur de la sacristie s'ouvrit, et l'on put voir, sous la soudaine et radieuse lumière des cierges odoriférants, la phalange du haut clergé toute ruisselante de pierreries et d'or, les évoques, les abbés, les prêtres : Grégoire, Denis, Rémy, Théodore, Martin, Varus et Yolusianus.

Par la porte opposée, le roi et la reine firent leur entrée, escortés par les dames et les seigneurs.

Les lampes qui pendaient aux voûtes s'allumèrent.

Un cantique, chanté par des voix de femmes, remplit d'harmonie la nef où roulaient les suaves senteurs de l'encens byzantin.

La sainte était couchée sur son lit, belle et blanche comme aux jours où la vie mortelle animait son corps admirable.

Ses yeux semblaient fermés par le sommeil heureux.

Elle avait une couronne de roses de mai.

Ses mains tenaient encore l'image du Fils de Dieu, qui avait eu son dernier baiser.

La hampe des framées sonna sur la mosaïque.

Les comtes de Clovis étaient rangés en armes derrière leur roi.

La lourde châsse fut placée sur un brancard. Roi, évêques et leudcs s'attelèrent à ce pieux fardeau, qui fut promené processionnellement autour de la nef.

Sigefroy se disait :

— Moi seul, je ne puis pas rendre hommage à la sainte qui nous aimait tant !

Comme il pensait ainsi , la procession s'achevait, et la châsse, saluée par tous les encensoirs, était replacée sur sa base.

En ce moment, Bathilde se recueillit et appela trois foi? au dc^ dans de son cœur :

— Geneviève! Geneviève! Geneviève I

Elle vit bien que la sainte souriait doucement sous sa couronne de roses de mai.

Et tout au fond de son cœur, elle entendit une voix qui lui répondait :

— Ma filleule, je suis avec toi.

Alors elle prit des mains du serviteur le coffret d'ébène incrusté d'or.

Chose étrange, toute l'assistance, le roi, la reine, les évêques, les leudes, les guerriers et le peuple faisaient silence et semblaient !\ttendre, comme s'ils eussent été d'accord avec elle.

La main de la sainte était là.

Bathilde mit la clef dans la serrure du coffre et dit à son époux :

— Mon bien-aimé Sigefroy, je te prie, dépouille tes vêtements. Sigefroy ne manifesta aucune surprise et dépouilla sa casaque,

comme si c'eût été la chose la plus simple du monde.

Personne, dans la foule, ne montra le moindre étonnement. Le roi et la reine regardaient, silencieux et graves. Le roi dit seulement :

— Ce jeune homme est le fils d'Aubert, mon compagnon... il y a longtemps que je ne l'avais vu.

Ce fut tout.

— Mon bien-aimé Sigefroy, reprit Bathilde dont la voix tremblait, — je te prie, agenouille-toi devant la châsse de ma sainte marraine Geneviève.

Sigefroy obéit.

Un murmure commença de courir dans la foule. Chacun voyait bien qu'il allait se passer quelque chose d'extraordinaire.

Bathilde ouvrit le coffre , et chacun put remarquer en elle un moment d'hésitation.

C'est que là s'arrêtaient les instructions de Geneviève de Nanterre.

La Sainte avait dit :

« Dans ton âme, une voix s'élèvera, qui te parlera, ma fille... Ce sera ma voix... tu feras ce que ma voix te dira. »

Bathilde attendait.

Tout k coup un sourire éclaira son beau visage.

La voix parlait dans son âme..

Elle fit ce que la voix lui disait :

Elle prit dans le coffre d'ébènele bras de son époux, elTéleYa au-dessus de sa têia en disant :

— 0 Christ ! écoute la prière de ta servante Geneviève qui est présentement à tes pieds, et qui te prie de nous donner le bonheur qu'elle nous a promis sur terre...

La foule s'agita, émue.

Sigefroy était immobile et comme insensible.

— 0 Christ ! acheva Bathilde la Blanche, — exauce ta servante, afin qu'elle n'ait pointmenti, même une seule fois en sa vie !

Tout le monde put entendre un murmure mélodieux qui tombait de la voûte.

Et tout le monde put voir qu'une douce auréole s'allumait autour du front de la sainte.

Bathilde, cependant, déchirait de ses mains la toile qui couvrait les épaules de Sigefroy sous sa casaque.

L'énorme cicatrice apparut, — se rougit lentement, — lentement, puis saigna trois gouttes de sang.

Bathilde abaissa le bras droit de son époux et le pressa contre l'épaule sanglante.

La voix murmurante qui tombait de la voûte devint distincte et dit parmi d'étranges harmonies :

— Voyez tous ! voyez le premier miracle de sainte Geneviève ! La foule se prosterna.

Sigefroy, au contraire, se redressa de toute sa hauteur. Il était

comme un homme qui rêve et qui craint de s'éveiller. Il remua son bras droit qui tenait désormais à son épaule.

— Miracle î miracle î criait l'assistance.

— Miracle ! répétaient Bathilde la Blanche et le vieux Gontram.

Dts larmes inondaient les yeux de Sigefroy.

— Enfant ! dit-il à son fils, je t'apprendrai à tenir une framée... Grandis et sois fort !

— Enfant ! dit-il à sa fille, — j'ai un bras droit pour te défendre.., Grandis et sois belle !

Puis il attira Bathilde et la serra sur son cœur avec passion.

— Sainte! merci! s'ccria-t-il, — pour la première fois, je presse ma femme bien-aimée contre ma poitrine !

Puis encore, ivre de joie el d'orgueil, il saisit son glaive que portait Régnier, son compagnon, — car Geneviève avait tout prévu, — et le brandit par trois fois au- dessus de sa tête, en lançant ses paroles qui résonnèrent sous la voûte ;

— Gloire à Dieu ! je suis un guerrier !

Ainsi finit la légende de Sigefroy le Mancliot, fils d'Aubert, qui fit don des quatre grandes encoignures d'or massif, ornant la châsse de sainte Geneviève.

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