LES FILLES DE CHARLEMAGNE
60MMÂÏRE. — Coup d'œil très-léger sur la première race. — Paris grandit.
— La vision de Wetin. — Le vautour. — Entrée de Charlemagne à Paris.
— De l'avenir des singes, — Haroun-al-Rescliid. — Les compagnons de Charlemagne. — La foute Rotrude. — Adèle et Berthe. — La terrasse du palais. — Il était bon. — La nef d'azur. — Aïda et Mohammed-sid-Barouch.
— L'épée de Roland. — Roncevaux. —La coupe et le poignard.— La clièvre de Berthe et le chien du comte Roricon. — Le festin. — Les fils de Charlemagne. — La coupe de Merlin. — Abd-ul-Sidi. —La chambre à coucher de Charlemagne. — Aïda boit. — Les bords du Wéser. — L'esclave noir. —La nef d'azur. — Histoire d'Aïda la Sarrasine. — Son testament. — Fin du prologue. — Le drame. — Gisel, la dernière fille de Charlemagne. — Odilon, enchanteur de second ordre. — Méfaits de Rotrude. — La taverne de Rigobert.
— Les chevaliers.- Aymon le brun et Raoul.— Robin le Dédaigné.— Propos de taverne. — Le défi. — Les quatre fenêtres. — Échelles de corde. —
— Rotrude attend sous l'orme. — Avanie deRobin-le-Dédaigné. — Le réduit de la tourelle. — Partie carrée. — Chevaliers entretenus. — Les armures de Belgrade, — Le comte Halo. — L'armure dévissée. — Trois bonnes sœurs.
— Où Rotrude est aimable, — La chambre de Gisel. — Dina. — Souvenir d'Aïda. — Le cortège de l'empereur. — Malpert l'armurier. — Jl est mort!
— Les francs comtes, — Le saint Velimé. — Louis le Débonnaire. — Première entrevue de Gisel et de Robin le Dédaigné, — Les armures revêtues.
— Ce qui advint des armures revêtues. — L'estrade impériale, — Justice!
— Gisel est seule de son avis, — La troisième armure. — Amour.^Les trois portes fermées. — La corde. — Le dernier voile. — La coupe et la nef d'azur. — La forme blanche. — Ce qui advint de la coupe de Merlin.
Si nous étions un historien savant, ou même simplement un homme sérieux, nous vous raconterions, sans pudeur ni pitié, l'histoire ignoble des Francs de la première race : histoire nonseulement odieuse, mais encore assommante.
VéritaHe brouet noir que les ronge-parchemins dévorent avec leurs dents, non d'ivoire.
Têtebleu ! vous seriez bien enchantés de relire ici les aventures de Clovis , Thierri, Clilodomir, Childebert et Clotaire (Hlothaker, s'il vous plaît.)
Puis les petits faits et gestes des petits rois de Paris, des petits rois de Soissons, des petits rois de Melz, et du petit roi de Pontoise qui épousa la petite laitière de Monlfermeil.
C'est le roi Dagobert qui mit sa culotte à l'envers...
Quant à la reine Ultrogothe, vous ne pouvez pas ignorer qu'elle eût deux filles, Chroteberge et Chrotesinde, qui inventèrent l'art de repriser les bas de laine.
Mais Frédégonde et Brunehaut, voilà une tragédie ! quand on prononce ces deux noms, les nourrissons pleurent et les chiens aboient.
Écoutez ! il est mille fois probable que toutes ces horreurs froides, gluantes, fastidieuses, ont été inventées par les malades des bibliothèques. Il faut bien que ces fiévreux s'amusent.
En fait, la preuve qu'ils ont inventé tout cela, c'est que tout cela est atroce.
L'un d'eux a risqué cette douteuse plaisanterie de fabriquer des bouquins sous le pseudonyme de Grégoire de Tours. Et tous les autres ont suivi.
Une chronique qui serait vraie aurait une autre tournure.
0 Chrotesinde ! vous êtes le fantôme des mauvaises nuits d'un lettré mal fourbi. 0 Chroteberge ! vous naquîtes dans le vilair» cerveau d'un paladin de l'écritoire !
Non , ce n'est pas la veuve Ultrogothe qui est votre mère : ceM une perruque.
^2 t-ES NUIIS va FARIS.
Je vous l'ai dit, c'est un spectacle curieux de voir Paris grandir ainsi d'âge en âge.
Nous voici arrivés au moment où Paris, capitale déjà, marque dans l'histoire des monuments. Notre siècle n'a guère gardé des édifices de ce temps que le souvenir et les noms qu'ils portaient, dont un grand nombre de nos basiliques modernes ont liérité. Mais les vestiges, la tradition et l'histoire prouvent que l'art religieux atteignait à un très-haut degré de magnificence.
En fait d'art, la barbarie est une chose très-belle, parce qu'elle ose et qu'elle invente, dédaigneuse de ces imitations désastreuses qui endorment la pensée.
Paris, aux vni® et ix" siècle, n'est plus la bourgade étouffée dans les limites de sa petite île. — Paris s'étend sur les deux rives de la Seine, et ses bornes ne reculeront plus guères jusqu'au grand règne de Philippe-Auguste.
Et à mesure que les maisons se groupent, il faut aux chrétiens de Paris de nouvelles églises pour prier Dieu pendant leur vie, pour dormir après leur mort.
Au début de cette seconde race de nos rois, fils de Pépin de Héristal, nous ne trouvons que les édifices fondés par la première; mais ces édifices sont importants et nombreux.
Pour la rive gauche, c'est la basilique des apôtres Saint-Pierre et Saint-Paul où se passe la dernière scène de notre précédente élude ; — Sainte-Croix, à la place où est maintenant Saint-Germain des Prés, et dont la tour principale sert encore de portail à la nouvelle église, toute pleine des tombeaux de la première race, — Saint-Julien-le-Pauvre, démoli seulement en 1820, — Saint- Séverin, orgueil du quartier Saint-Jacques, — Saint-Etienne des Prés, Saint-Benoît, Notre-Dame des Champs, — Saint-Marcel, au mont Cétard.
En fiiit de monuments séculiers, les historiens ne citent que le Yieux-Palyis ou palais des Thermes.
Sur la rive droite, nous trouvons Saint-Germain l'Auxerrois, fondé par Chilpénc, Saint-Gervaisel Saint-Protais, Saint-Laurent, Saint-Paul, Saint-Marlin des Champs (le premier et le troisième en dehors de la ville et très-éloignés des limites) , la chapelle Saint-Pierre ou Saint-Médéric (Saint-Merri).
Dans la Cité enfin, nous voyons la cathédrale (sacrosancîa ecclesia civitatis Parisiorum), qui est la Basilique de Dame Marie dont nous avons parlé déjà; Saint-Denis de la Chartre, Saint- Martial , situé devant le Palais Neuf, Saint-Luc , Saint-Jean le Kond et Saint-Christophe.
Le Palais Neuf occupe l'emplacement de la forteresse où s'abrita César, — l'emplacement actuel de notre Palais de Justice.
C'est entre les murailles de ce palais impérial, sacré deux fois par la présence des deux plus grands hommes que les siècles aient produit, César et Charlemagne, que va se passer notre histoire.
Les héroïnes de cette légende sont les filles de Charlemagne, et Dieu sait qu'il en eut beaucoup.
Presque autant que de femmes.
Ses femmes, il ne les gardait pas très-longtemps, et cela ne l'empêchait pas d'avoir encore des maîtresses.
La Vision de Wetin, composée par un moine en l'année 825, c'est-à-dire onze ans seulement après la mort de Charlemagne, donne à cet empereur toutes les vertus, excepté la continence.
« Wetin. dit M. Guizot, en citant la légende, est. transporté en songe dans un lieu d'expiation tel que le Purgatoire. Il est fort étonné d'v rencontrer Charlemaiine.
» L'-xnge qui conduit Wetin et qui lui explique tout ce qu'il voit, le rassure en lui déclarant «jue dans l'éternité ce prince recevra la
récompense des justes, mais qu'en attendant il est puni, dans ce lieu de souffrance, de son amour pour la volupté. En effet, un monstre semblable au vautour de Prométliée lui déchire (c'est toujours M. Guizot qui traduit le moine) le coupable organe de ses plaisirs, en respectant toutes les autres parties de son corps, etc. »
Ici M. Guizorf cite deux vers du moine : ce latin de cuisine nous semble superflu, mais il donne au paragraphe une certaine cou« leur; et quand M. Guizot arrive à dire tout de suite après que Charlemagne aima trop ses filles, les plus naïfs doivent comprendre sa pensée.
Il est vrai que M. Guizot ajoute que « ces soupçons affreux ont été articulés sans de grandes probabilités. » Alors, pourquoi s'en faire l'écho?
Il y a des hommes qui, mieux que tous autres, devraient savoir à quelles bizarres calomnies expose l'autorité. Ceci soit dit respectueusement, comme il convient à l'égard d'un très-grand écrivain et d'un très-grand politique.
En conscience , Charlemagne avait bien assez de ses femmes!
Il eut Himiltrude , mère de Pépin le Bossu, il eut Hermangarde appelée aussi Didière ou Désirée , fille du roi des Lombards, il eut Hldegarde, la Suève, mère de Charles, de Pépin et de Louis, ses trois fds rois (le dernier fut empereur). Il eut Fastrude-la-Méchante, Luitgarde, Berthe de Bordeaux et Algise; il eut Galsuinde, Reine, Maldegarde, Adèle et d'autres.
D'autres en quantité.
Et presque toutes lui donnèrent des enfants.
Nous en avons cité onze. Les historiens prêtent à Charlemagne vingt et quelques enfants. C'est modeste.
En tous cas, pour tant de péchés d'amour, le morne de la Vision de Wetin a bien pu mettre un peu Charlemagne en pénitence.
Et le vautour avait raison.
Vers les premiers jours du mois d'août 796, la tête d'une procession immense se présenta devant le Grand-Pont, jeté sur le bras droit de la Seine, au nord de la cité de Paris.
Le soleil resplendissant faisait briller au loin les armures d'acier poli et les cliappes d'or. Le cortège ayant traversé le fleuve, s'engageait déjà dans les rues de la Cité, que l'on voyait encore scintiller les casques et ondoyer les panaches, au delà de l'église Saint-Martin des Champs, située à un quart de lieue de la ville. Jamais Paris n'avait assisté à pareille fête.
C'était l'empereur Charlemagne, qui venait visiter son royaume de France.
D'ordinaire, quand Charles donnait au monde le spectacle d'une de ces magnifiques solennités qui ont contribué presque autant que ses victoires à la popularité sans rivale de son nom, ce n'était point Paris qu'il choisissait. Paris était encore une ville sans gloire.
Charlamagne choisissait Narbonne ou Ravenne pour le midi de son vaste empire, Aix-la-Chapelle ou Ratisbonne pour le nord.
Mais, tandis que Narbonne et Ravenne sont restées à la taille qu'elles avaient du temps de Charlemagne, tandis qu'Aix-la-Chapelle, déshonorée sous son nom prussien d'iachenj vend ses eaux sulfureuses aux invalides d'Amour, et fait virer à bas bruit sa roulette indigente, Paris est devenu le centre du globe.
Paris est roi, même quand il tremble la république.
Et Paris, ne craignez pas, Paris ne sera jamais détrôné par Londres, l'horrible et colossale boutique ! — Dieu veuille qu'il ne le soit jamais par cette blanche cité qui est déjà la capitale du nord, et qui grandit toujours le long de son fleuve dompté !
Petersbourg, l'impérial !
Il y a quatre villes au monde : Paris, Londres, Petersbourg et Pékin.
Londres est ignoble, comme ses marchands d'un rouge noir qu'on appelle des milords, et qui crèvent d'indigestion dans nos
hôtels; Pékin est impossible comme un paravent chinois. Paris est beau, malgré le béotisme de ses bourgeois, Paris est beau par ses monuments fils du peuple et des rois, Paris est beau, trois fois beau, mille fois beau!
Mais que reste-t-il de Rome !
Ceux qu'on appelle des barbares, sont toujours ceux qui vont conquérir !a terre.
Les Francs étaient des barbares. Ils ont bâti notre ville souveraine. Et de Rome, entendez-vous, de Rome que reste-t-il!
Hélas! Napoléon a dit que le monde deviendrait cosaque.
Pétersbourg arrondit ses dômes de marbre. Un siècle encore , et Pétersbourg sera plus grand que Paris.
Quels seront les barbares nouveaux, qui envahiront alors Pétersbourg civilisé ?
Depuis bien longtemps, on parle des singes, et les singes n'ont encore rien fait. Peut-être que l'avenir est aux singes.
L'empereur Charlemagne venait visiter son royaume de France. Il avait tant de royaumes, cet empereur, qu'il ne pouvait les aller voir souvent, et Paris n'était pas habitué à contempler le maître du monde.
Certes, Napoléon fut un conquérant. Mais il marchait à la tète d'un peuple qui était dès longtemps le premier peuple de l'univers. La République avait héroïquement commencé l'œuvre militair-e de l'Empire. — Et ces frontières napoléoniennes, Louis XIV les avait eues.
Mais, ni Louis XIV ni Napoléon, n'eut les frontières de Charlemagne.
C'était, si l'on ne compte que les peuples absolument soumis, c'était l'Elbe au nord-ouest, au sud-ouest l'Èbre en Espagne. — C'était au septentrion la mer du nord* au midi l'exlrémité de l'Italie.
Mais, si l'on compte les peuples tributaires, c'était l'Europe presque entière et une partie de l'Asie.
Et Charlemagne n'était après tout, dans l'origine, que le souverain d'une moitié de la France.
En outre , nous le voyons dans le lointain de dix siècles écoulés.
Le propre de la perspective n'est point d'agrandir les objets.
Dans dix siècles , si le monde vit encore , la tète positive et puissante de Napoléon sera-t-elle au niveau de la tête de Charlemagne ?
Nous ne savons, — et pourtant Napoléon a sur Charlemagne ce grand avantage poétique d'être mort sur le rocher de Sainte - Hélène.
Charlemagne venait de réduire les Slaves et de subjuguer les Wilzes. Il avait triomphé des Avares Pannoniens, et, après avoir puni la révolte de son bâtard. Pépin le Bossu, il avait pour la sixième fois écrasé les Saxons, toujours relevés par leur chef héroïque , le vaillant Wittikind.
Partout vainqueur, partout heureux, Charlemagne avait refusé naguère la main d'Irène, impératrice d'Orient, bien que le pape Léon III lui eût fait dire par son légat que ce mariage le ferait maître de l'univers.
Et vraiment, pour une femme de plus sur la liste de Charlemagne, ce n'était pas la peine de repousser un empire.
Mais c'est que les véritables souverains de l'Orient n'étaient plus dès lors les Grecs dégénérés. Le Khalife barmécide Harounal-Reschid régnait de l'autre côté de la Méditerranée , presque aussi fort et presque aussi glorieux que Charlemagne en Europe.
Et déjà entre ces deux grands monarques il y avait eu des échanges de courtoisie.
Le cortège de Charlemagne, au moment où nous le voyons entrer à Paris , offrait une preuve de cette bonne harmonie , car on
y remarquait douze musulmans, parés de leur costume national , qui étaient les ambassadeurs du Khalife.
Le Khalife avait chargé ces douze ambassadeurs de remettre à Charlemagne le plus beau présent que pût recevoir un empereur chrétien : les clefs du saint sépulcre.
Charlemagne marchait en tête du cortège, monté sur son cheval de bataille et tenant à la main son é^ée Joyeuse dont la garde était de rubis. Il portait une tunique lamée d'or, tombant sur des tibiales de pourpre , et son front était chargé de la couronne fermée que surmontaient le globe et la croix.
Quatre pages à cheval soutenaient un dais au-dessus de sa tête.
Derrière lui chevauchaient ses trois fds, Charles, héritier de l'Empire , Pépin , roi d'Italie , et Louis , roi d'Aquitaine , tous deux sacrés à Rome le jour de Pâques de l'année 781 .
A sa suite , venaient les douze pairs , armés en guerre , avec leurs écuyers et leurs pages.
Puis les évoques et les abbés, prêtres ou laïques, car il y avait une singulière confusion dans les choses du clergé.
Puis les ducs et les comtes, avec leurs vicomtes et leurs centeniers.
On remarquait dans cette foule brillante le savant Alcuin, abbé de Saint-Martin de Tours, qui enseigna à Charlemagne l'art de l'écriture, — Angilbert, le poète de Neustrie, surnommé Homère par l'admiration de ses contemporains, duc de la France maritime, et qui donna, dit- on, deux enfants à une fille de son maître, — Théodulphe, évêque d'Orléans, missiis dominicus de l'empereur,
— Raban Maur, archevêque de Mayence, — Éginhard , historiographe de Charlemagne, époux d'une de ses filles, et qui a eu ce singulier honneur de fournir une idée d'opéra-comique à M. Scribe,
— Tiiégan, évêque de Trêves, — Agobar, archevêque de Lyon.
Quant aux paladins, compagnons de Roland, de Renaud et d'Olivier, ils étaient là, peut-être, mais nous n'en sommes pas sûr.
Les dames ne manquaient point à cette fête , comme on peut le penser. Fleur-d'Épine y était, Angélique aussi, Marphise peutêtre. — Yseult, Alniire et Aide la Rlonde, pleurant l'amour de Roland, mort à Roncevaux.
Il y avait bien aussi probablement quelques enchanteurs.
Les cloches de la basilique de Dame Marie sonnaient à grande volée. Le clergé de Paris attendait l'empereur sur les marches de la cathédrale.
Quand il parut au coin de la place du Marché ou de l'Orbe , les prêtres entonnèrent un hymne à la louange du Dieu des armées,
Cliarlemagne descendit de cheval sur le parvis. Il prit des mains d'Éginhard, son serviteur, une table d'airain où étaient gravés les noms des peuples conquis, et la remit au chorévêque pour la suspendre dans le chœur de la basilique.
Puis le cortège entra dans la cathédrale, à l'exception des ambassadeurs d'Haroun le Juste, qui restèrent sur le parvis où ils eurent licence d'adorer un peu Allah et son prophète.
Les clefs du saint sépulcre furent déposées en grande pompe sur l'autel, en attendant que l'empereur les reprît pour les porter à Aix- la- Chapelle.
Rotrude , fille aînée de Charlemagne, avait alors vingt-huit ans. Elle était belle et avait hérité de son père ce sang ardent, ces passions vives qui son\ punies dans l'autre monde parle vautour du rnoine de Wetin.
11 y avait bien déjà dix ou douze années que Rotrude sacrifiait
au dieu d'amour, et nous devons dire qu'elle ne perdit jamais cette
dévolion-là.
Durant l'été de 796, elle favorisait le comte du palais Roricon, qui la rendit mère l'année suivante.
Rotrude était une princesse bien taillée, forte de poitrine, ayant un bon appétit et pas de fausse honte. Elle buvait sa coupe pleine d'un seul trait, et ne se cachait guère pour distribuer ses baisers aux plus dignes.
Avec elle demeuraient ses sœurs plus jeunes. Emma, la maîtresse d'Éginhard, sortait de l'enfance. Nous n'aimons guère à raconter les histoires connues, sans cela nous vous dirions celle d'Emma, qui porta le bel Éginliard sur son dos, pour qu'on ne vît point la trace de ses pas dans la neige.
Ce qui prouve jusqu'à l'évidence que cette princesse Emma avait bon cœur et meilleures épaules.
Rerthe et Adèle, les deux dernières filles de Charlemagne, avaient l'une quatre ans, l'autre cinq ans. Berthe était la fille de Fastrade la méchante, Adèle avait pour mère Régine, la dixième femme de Charlemagne.
Pendant que celui-ci chantait des psaumes avec ses compagnons à la basilique de Dame Marie , tout était en mouvement au Palais Neuf où Ton faisait des préparatifs pour le recevoir.
Rotrude et le comte Roricon s'empressaient à l'envi comme deux coupables qui veulent montrer un excès de zèle et peut-être s'étourdir.
Le comte se disait :
— Si l'empereur s'avisait de me faire faire connaissance avec le tranchant de Joyeuse!
Rotrude pensait :
— Je n'aimerais pas à finir mes jours dans un couvent.
Et pourtant Dieu sait que Hiltrude, ?ulre fille de Charlemagne,
passa une douce vie au couvent. Avec celle-là le vautour eut aussi de la besogne
Pas tant qu'avec Engiberge, autre fille du même empereur, qui ne fut surpassée que par Elfride, dont Charlemagne était également le père.
Ah dame ! il en avait ! et toutes menacées du vautour!..
Sur la terrasse du palais qui regardait la Seine, car l'île de la Cité finissait alors à la place Dauphine et la rivière baignait les murailles du château, la belle Rotrude et le comte Roricon faisaient disposer les orangers en fleurs, les grenadiers, fils des contrées mieux aimées du soleil et les grands lauriers-roses.
Le comte Roricon était précisément l'amoureux qu'il fallait à Rotrude. C'était un homme magnifique, dont la grande taille eût écrasé tout un escadron de nos cuirassiers. Il était du pays de Toulouse. Ses cheveux noirs épais envahissaient son front et son œil luisait comme un charbon sous ses sourcils recourbés. Il avait la poitrine large, le bras bien fait, la jambe musculeuse et hardie.
La belle Rotrude ne l'aurait point pris s'il n'avait pas eu tout cela.
La belle Rotrude avait aussi les cheveux noirs, le front bas, les lèvres rouges et gonflées. Son regard était dur et chaud. Sa joue un peu amaigrie montrait déjà cette pâleur fatiguée qu'amènent les longues nuits de volupté.
Il y avait beaucoup de gens dans le palais qui savaient que tous les soirs la fenêtre de la belle Rotrude, donnant sur la terrasse embaumée, s'ouvrait sans bruit, — qu'un chevalier, s'aidantd'un oranger de cent ans posé là, exprès ou par hasard , sautait sur le balcon et du balcon dans la chambre.
Ces gens étaient parfaitement sûrs de leur fait. — Ils ajoulaïenl que le clievalier qui grimpait, à l'aide de l'oranger de cent ans, sur le balcon de la belle RoUudc et qui, du balcon, sautait dans la
2o2 LES NUITS DE PARIS.
chaml>rc de cette aimable princesse, n'était pas toujours le même chevalier.
Ils disaient cela tout bas, attendu que Rotrude, grâce à ces passions vives qu'elle avait, vous eût fait étrangler un bavard avec une rare aisance.
C'était une fille de tête, comme nous pourrons le voir.
Ce jour-là, pourtant, Rotrude était moins fière que de coutume. Elle avait la conscience de ses méfaits et souriait à chacun, croyant avoir besoin de tout le monde.
Elle avait mis ses plus beaux atours. Personne n'avait garde Je dédaigner ses sourires.
Rientôt, sur la terrasse couverte de fleurs, les autres filles de Charlemagne arrivèrent une aune : Elfrideet Engiberge, Hiltrude, Emma, Desiderata, — puis les deux enfants, Rerthe et Adèle.
Mon Dieu, d'habitude, toutes ces diverses princesses se disputaient depuis le matin jusqu'au soir, mais aujourd'hui elles s'embrassèrent avec effusion et sans se mordre.
Quand on s'est imposé la charge lourde de conquérir le monde, on n'a vraiment pas le temps de surveiller l'éducation de ses enfants, surtout quand on a une trentaine d'enfants. Le grand empereur avait la plus mal élevée de toutes les familles.
Mais, je le répète, aujourd'hui, il n'y avait plus ni vices ni méchantes humeurs. Toutes les tilles de Charlemagne étaient de petites saintes et de beaux anges. Charlemagne ne devait point rester longtemps à Paris. Chaque princesse se promit solennellement d'être irréprochable pendant vingt-quatre heures , s'il le fallait.
Et comme leurs défauts n'étaient point sur leurs jeunes visages, liomme elles étaient toutes charmantes, gracieuses et royalement parées, vous eussiez dit, parmi les grands orangers et les lauriersroses, un bouquet de fleurs vivantes, plus fraîches et plus belles que les autres fleurs.
Un son de la cloche de Dame Marie devait annoncer la mise en marche de Charlemagne et de ses compagnons.
Tout était prêt. Roricon, excellent majordome, s*étaït surpassé. A travers le vestibule, orné avec cette magnificence prodigue du temps, on entrevoyait les me*: veilles de la salle du festin.
Le haut perron , le portail et la colonnade étaient chargés de guirlandes, de draperies et d'or.
Paris savait déjà recevoir ses hôtes royaux.
Quand la cloche de Dame Marie jeta dans l'air ses vibrations lentes et profondes, il y eut un peu de pâleur sur toutes ces jolies joues. Charlemagne était si grand ! — Mais Charlemagne, d'un autre côté, était si mdulgent pour toutes les fautes qui ressortent du vautour !
Enfants et jeunes filles du sang impérial se rangèrent sur les degrés de marbre ; autour d'elles s'étagea le nombreux bataillon de leurs dames et suivantes. — Au bas des marches, les gentilshommes et les soldats du palais formèrent comme une bordure d'acier.
Rotrude prit par la main ses deux petites sœurs , Berthe et Adèle.
— Enfants, dit-elle, je ne vous dénoncerai pas à Tempe^ reur !
La veille, les deux petites filles, criminelles aussi, avaient commis les forfaits suivants :
Berthe avait battu sa chèvre ; Adèle avait insulté le grand chien danois du comte Roricon.
Vous voyez que la belle Rotrude était généreuse f
De la basilique de Dame Marie au Palais Neuf, la route directe traversait la place du Commerce, mais c'étaient, à la suite de ccuc
place, (les rues étroites et tortueuses où le cortège n'aurait pas pu se déployer.
On prit la rive du bras gauche de la Seine.
Et tout le long du chemin, l'empereur recevait les acclamations enthousiastes du peuple.
Chaque maison était pavoisée ; de toutes les fenêtres s'élançaient des banderoUes dorées, et Charles, en foulant le sol jonché de fleurs, pouvait entendre, parmi le murmure immense, ce cri mille fois répété :
— Au Victorieux ! au Victorieux î
Il souriait, majestueux et calme, sur son coursier sans tache. Il n'était point enivré, parce que ce triomphe ressemblait aux triomphes de tous les jours de sa vie. Mais il ne restait pas froid devant l'amour de son peuple.
C'était non-seulement un grand guerrier, mais encore un grand roi. Son intelligence lumineuse et sans bornes éclairait les ténèbres de son siècle. Sa justice valut son courage, et ce conquérant, sans second dans l'histoire , fut un législateur incomparable.
L'idée de son peuple était partout avec lui. Ce qu'il fit pour le peuple est un travail de géant.
Et ce n'était pas trop de l'adoration du peuple pour payer tant et de si grands bienfaits.
Si vous allez à Aix-la-Chapelle, cette ville française où, malheureusement, on parle prussien, cette noble ville qui est catholique sous le sabre luthérien, un vieux soldat de Napoléon vous montrera le tombeau de saint Charles.
Car les gens d'Aix préfèrent, pour leur empereur bien-aimé, le surnom de saint, au surnom de grand.
Le vieux soldat de Napoléon vous montrera, sous la coupole de la cathédrale, une large pierre d'un noir bleuâtre, enchâssée dans le sol.
Et après avoir traduit l'inscription laconique et sublime Carolus
MAGNUS par saint Charles, il vous dira, en français, cette parole qui semble étrange, au premier abord, appliquée à Charlemagne, mais qui remue le cœur et finit par confondre l'esprit, tant elle ajoute à la grandeur du mort :
— Il était bon !
Il était bon! Entendez-vous! Charlemagne!
Au-dessus de la gloire prodigieuse de ses armes, au-dessus de la splendeur de son règne, au-dessus de sa puissance surhumaine, plane ce simple et fier souvenir :
Il était bon !
Et cela va bien, près de cette tombe auguste qui ne fait point saillie en dehors des autres dalles, et dont l'inscription, en quelque sorte silencieuse, n'est pas même dorée.
La pierre dit ; il était grand. Le pauvre homme ajoute : il était bon !
Ne vous étonnez donc plus si ce nom retentit plus haut que pas un autre nom à travers les siècles. Ne vous étonnez donc plus si cette gloire-là est la plus radieuse comme la plus inébranlable gloire que nous aient légué les vieux âges.
Il était grand et il était bon.
Or, voici ce qui advint, pendant que Tempereur Charlemagne suivait la rive de la Seine pour se rendre de la basilique de Dame Marie au Palais Neuf, où l'attendaient ses filles.
Ses regards se portaient vers le fleuve , parce que le fleuve , riant sous le clair soleil et bordé de vertes feuillées, était couvert de bateaux pavoises à ses couleurs. Dansées bateaux, les nautes parisiens, réunis et vêtus de leurs habits d'apparat, se pre-jisaieiii en foule, criant comme les autres :
— Au Victorieux ! au Victorieux !
Ils agitaient des palmes et lançaient des couronnes sur la rive* i. 33
Elle fleuve, baltu parle mouvement de leut s barques, taillait les facettes diamantées de ses flots, et semblait engloutir une inépuisable pluie d'or.
Tout à coup , parmi les barques parisiennes, parut une nef de forme bizarre, dont la proue, contournée comme la pointe d'une babouche orientale, élevait à cinq ou six pieds au-dessus de l'eau sa courbe azurée.
>'ul n'aurait su dire d'où sortait cette nef.
Sa coque était de couleur turquine ou bleu tendre. Sur ce fond couraient et s'emmêlaient de légères arabesques d'argent.
Il y avait dans la nef, conduite par quatre rameurs à la tête rasée, au visage noir comme l'ébène, au corps souple emprisonné dans de courtes vestes d'étoffe éclatante , six chevaliers , revêtus d'armures sombres.
Ces chevaliers semblaient être les gardiens d'une jeune fille, belle comme une déesse, qui était au milieu de la nef, étendue sur des coussins écarlates. — Auprès de la jeune fille, deux esclaves agenouillées secouaient doucement de vastes éventails.
Elle avait, cette jeune fille, une robe blanche, plus diaphane que les brouillards d'été. A travers les plis gracieux de la gaze, on devinait l'harmonie exquise de son beau corps.
Ses cheveux longs, onduleux et flexibles, ruisselaient sur ses épaules demi-nues.
Elle portait au front un croissant, formé d'une seule opale.
Les six chevaliers tenaient à la main des pennons, terminés par des croissants tranchants , sur lesquels flottaient des queues de cheval.
L'empereur Ciiarlemagne s'arrêta, étonné, à la vue de cette barque et de ceux qu'elle portait.
— Qu'est-ce là ? demanda- t-il à ceux qui l'entouraient.
— Ce sont des Sarrasins, répondit Éginhard.
Alcuin commenta savamment cette réponse, et dit sur le mode didactique :
— Sarracènes, improprement appelés Mores, tribus originaires d'Arabie, présentement établies au delà des monts Pyrénéens... Racine probable: Sara, femme d'Abrabam.... ou bien encore saric, qui signifie voleur.... ou bien enfin sarak^ qui veut dire désert.
Demandez à un savant s'il aime les pommes de terre, il vous dira en quelle année Parmentier naquit ; offrez-lui un cigare , il vous infligera la biograpbie de M. Nicot, s'il ne vous apprend pas que la reine Caroline d'Angleterre prisait par jour pour six pences de «w?*//* irlandais.
Un bomme prudent et de mœurs ordinaires a soin de demander quand il cbercbe un logement : Y a-t-il des savants dans la maison ?
J'ai connu des citoyens qui préféraient au voisinage d'un savant toutes les autres incommodités, même la proximité lamentable d'une jeune élève de la classe de cbantau Conservatoire.
Pendant que le docte Alcuin jouait son rôle de dictionnaire, la nef glissait comme une flèche sur l'eau tranquille du fleuve. Elle prit terre, et la jeune fille, se levant avec grâce, mit ses petits pieds sur un tapis que les esclaves étendirent le long de la rive.
En même temps , d'une sorte de maison élevée à la poupe de la nef, un vieillard à longue barbe blancbe sortit.
Les esclaves noirs mirent le vieillard et la jeune fille sur une litière. Les six chevaliers levèrent leurs lances à doubles pointes de croissant, et le cortège s'avança vers Charlemagne.
Le peuple regardait et admirait.
La jeune fille était encore bien plus belle de près que de loin. Le feu qui sortait de sa pri'nelle éblouissait.
Quant au vieillard à barbe blanche, impossible de rien voir de plus vénérable.
Lorsque la litière fut arrivée à dix pas de Charlemagne, le vieillard fit un signe et les esclaves s'arrêtèrent, pendant que les six chevaliers laissaient tomber la hampe de leurs pennons sur le sol.
Le vieillard et la jeune fille descendirent.
Le vieillardse présenta devant Charlemagne et se prosterna par trois fois, mettant sa tête chauve dans la poussière. La jeune fille croisa ses belles mains sur sa poitrine.
— Etrangers, que me voulez-vous ? demanda Charlemagne.
— Salut au Victorieux ! répondit le vieillard sans se relever; — je suis Mohammed-sid-Barouch , fils d'Abd-ul-Sidi, et je viens de la part de celui qui est grand parmi les grands, et que vous appelez Abdérame...
— Abd-el-Rahman, rectifia Alcuin, le Dictionnaire. Charlemagne avait froncé le soui'cil. Abdérame, sultan des
Mores d'Espagne, était le seul ennemi qu'il n'eut point subjugué. Bien plus, c'était au retour d'une campagne contre ce prince, campagne. glorieuse, mais inutile, que son cher neveu Roland, fils de sa sœur Gisèle , avait trouvé la mort dans les gorges de Roncevaux.
Mort cruelle ! mort solitaire dont Charlemagne avait chaque détail gravé au fond de sa mémoire.
Roland, comte des Marches de Bretagne , le roi des paladins, la fleur de la chevalerie, fut enveloppé par les Mores que le traître Ganelon avait placés en embuscade dans ces halliers de Roncivals. Ses compagnons furent tous massacrés. Roland , resté seul, noua sa vaillante épée Durandal autour de son poignet, avec une chaîne de fer, et continua de se défendre.
Il était seul contre vingt mille ennemis.
Mais les infidèles qu'il pourfendait sans relâche formaient comme un rempart de chair humaine autour de lui.
Quand il fut bien las, il emboucha son oliphant d'or et sonna l'appel de Roland.
Il sonna si véhémentement, que Charlemagne l'entendit au delà des monts Pyrénées, et voulut retourner sur ses pas pour délivrer son car nebot.
Mais Ganelon, le traître, était aux côtés de Charlemagne et lui dit que c'était le vent d'aatan qui soufflait dans les gorges de la montagne.
Cependant, Roland avait tué ou mis -en fuite tous ses ennemis. Il n'avait point de blessures, mais il se mourait de soif et de fatigue.
Il appela Renaud ; il appela Olivier ; le cri de cette puissante voix vint à travers l'espace jusqu'aux oreilles des paladins qui tournèrent bride.
Mais ils avaient beau se presser. L'agonie n'attend pas. Roland vit la mort qui venait.
Alors il prit Durandal par la poignée et lui dit : Mon épée tant chérie, adieu ! Je vais te briser, pour que jamais tu ne tombes en la main d'un mécréant.
Il était adossé à une montagne de marbre.
Par trois grands coups, il frappa la montagne, qui se fendit en trois endroits, produisant ces trois gorges, que l'on appelle encore les Brèches de Roland.
Mais Durandal, la bonne épée, ne se brisa pas.
Roland avait fait son dernier effort. Il se coucha les yeux au ciel et rendit son âme à Dieu.
On doit penser que Charlemagne n'aimait pas beaucoup les Sarrasins (ou Sarracènes, suivant le docte Alcuin).
Il est vrai que les Sarrasins n'avaient pas tué Roland, mais Roland avait tant tué de Sarrasins qu'il en était mort. Cela revient au même.
Charlemagne répondit au vieillard à barbe blanche :
— Relève-toi. .. je n'ai rien à faire avec l'infidèle Abdérame.
— Abd-El-Rhaman ! grommela Alcuin.
. Le vieillard prit la poussière du chemin et en asperga sa barbe en signe de deuil. Et nous devons dire que s'il borna cette mani- Ceslation malpropre à sa barbe, c'est qu'il n'avait plus de cheveux, •'— Ecoute-moi d'une oreille bienveillante, ô sublime empereur ! reprit-il, — mon maître Abdérame te vénère à l'égal du prophète et il m'a dit : Mohammed-sid-Barouch, mon esclave, va vers le sultan glorieux des Francs. . .
— Place ! interrompit Charlemagne qui voulut pousser son cheval.
Mais son regard rencontra celui de la jeune fille et il resta comme paralysé, le bras levé, la bouche béante. Ce vieux Mohammedsid-Barouch n'avait pas été maladroit d'amener avec lui une pareille compagne.
Aida, c'était le nom de la jeune fille, avait toujours ses bras croisés sur son beau sein.
Ses beaux yeux exprimaient une admiration enfantine, mêlée de frayeur et de respect. La figure de Charlemagne s'adoucit. Il eut presque un sourire.
— 0 sublime empereur ! s'écria le vieillard prompt à profiter de cet instant de répit, — laisse-moi achever, au nom de ton neveu, le grand comte Roland, dont je t'apporte l'épée !
— L'épée de Roland, répéta Charlemagne qui, dans son émotion tout à coup soulevée, oublia sincèrement la jeune fille, — tu m'apportes l'épée de Roland!... tu m'apportes Durandall... oh! qui que lu sois, étranger, sois le bienvenu et sois béni de Dieu !
Le vieillard sourit dans sa barbe blanche. — Un nuage passa au contraire sur le front charmant de la jeune Aïda.
Les esclaves noirs cependant donnèrent au vieillard un coussin. Sur le coussin qui était de drap d'or, il y avait une épée, rude, lourde et sans ornements, mais dont la lame brunie, le long de laquelle glissaient des reflets d'un azur foncé, disait suffisahiment la merveilleuse origine.
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L'EP'EE lE É®Lâî^
LES NUITS DE PARIS. 2g^
Le vieillard livra le coussin à la belle Aida , qui mit à son tour un genou en terre et présenta le tout à l'empereur.
L'empereur saisit l'épée d'une main tremblante. — Ses doigts effleurèrent le satin du bras d'Aïda et il pâlit.
~ Roland , murmura-t-il ; — ô mon fils bien-aimé!...
Il baisa le glaive comme une relique sainte.
— Étrangers, dit-il en se retournant vers Mohammed,— Merci. .. Vous reposerez sous mon toit et vous mangerez à ma table.
Il fit un signe gracieux à Aida, qui rougit sous son voile transparent, et poursuivit sa route, pendant que Mohammed-sid-Baroucli, pour témoigner sa reconnaissance, avalait toute la poussière du chemin.
Quand l'empereur fut passé , suivi de ses ducs , de ses évêques et de ses envoyés impériaux (missi dominici) , quand tout le cortège enfin, arrêté un moment par cet incident imprévu, eût repris sa marche, Mohammed-sid-Barouch resta seul avec ses six chevaliers, ses esclaves et la belle Aida.
— Loué soit le prophète! dit-il, —le plus fort est fait... cet homme m'appartient!
Aida baissa les yeux.
— Ma fille, poursuivit le vieillard, tu l'as entendu... nous mangerons à sa table , nous dormirons sous son toit.
— Oui, répondit Aïda. — Cela s'appelle recevoir l'hospitalité; et tu m'as dit souvent, Mohammed, que les lois de l'hospitalité sont inviolables.
— En Arabie, c'est vrai, ma fille... et même de l'autre côté de l'Èbre... mais dans le pays souillé par la présence de ces chiens de chrétiens, il n'y a pas de lois...
— Cependant...
Écoute ! ... le prophète te regarde. . . Le soit des vrais croyants
est entre tes mains... hier, tu étais prête... aujourdliui...
— Je suis prête encore! interrompit la jeune fille dont un enthousiasme sauvage illumina le regard.
Le bon Mohammed-sid-Barouch la serra dans ses bras décliarnés.
Il tira de son sein deux objets qui scintillaient aux rayons du soleil et les glissa sous la robe de la jeune fille.
— Qu'Allah soit béni! dit-il; — voici la coupe et voici le poignard.
Le soleil frappait les flots ambrés de la Seine de ses rayons obliques et déjà plus vermeils , quand l'empereur Charlemagnc arriva devant la terrasse de son palais. La pluie de fleurs redoubla, et du fond des bosquets une harmonie guerrière salua le triomphe de son entrée.
U ne nous est pas permis de cacher que Charlemagne était un peu distrait. Il tenait à la main l'épée de Roland , trophée presque aussi précieux pour lui que les clefs mêmes du saint-sépulcre, mais il songeait à la belle Aida.
Il voyait comme en un rêve la frange soyeuse de ses paupières et ses deux bras charmants croisés sur un sein délicieux.
Ce rêve ne le quitta point pendant qu'il recevait les embrassements de ses filles. Il aimait ses filles passionnément ; mais vous ne sauriez croire combien étaient onctueux et brillants les cheveux noirs de cette jeune Aida.
Il était excellent père et n'avait d'autre défaut dans sa famille q!}e son excessive indulgence; mais voyez-vous, un joli sourire lui tournait la tête... Et quel sourire que celui d'Aïda !
Toutes les filles de Charlemagne, le voyant ainsi rêveur, firent
leur examen de conscience et ne purent s'empêcher de tremUe» . Savait-il quelque chose? Rotrude et le comte Roricon, son vigoureux gendarme, échangèrent un regard. Rotrude était toute pâle et Roricon tordait ses moustaches d'un air assez penaud.
Hiltrude, Engiberge, Elfride, détournaient la tête. C'est à peine si la jolie Emma osait chercher des yeux les yeux de son Eginhard.
Quant à Berthe et Adèle, les deux blondes enfants, elles étaient persuadées que Cliarlemagne avait appris leurs forfaits.
— Il sait que j'ai tiré la barbe de ma chèvre ! se disait Berthe en pleurant.
Adèle fondait en larmes et pensait :
— On lui a dit que j'avais jeté des pierres au chien danois du comte Roricon !
Et c'étaient des désespoirs!
En montant le perron, Charlemagne se retourna.
De ce lieu élevé, il pouvait dominer la foule. Son regard cherchait les six chevaliers aux sombres armures, le vieillard à barbe blanche et la jeune fille dont le sourire ouvrait le ciel.
Il ne les vit point et son sourcil eut un froncement.
Rotrude, Hiltrude, Engiberge, Elfride et les autres reculèrent comme les déesses de l'Olympe tressaillent et s'enfuient à la moindre grimace du puissant Jupiter. Roricon avait envie de se passer au travers du corps son épée de parade.
Berthe et Adèle, terrifiées, se jetèrent aux genoux de l'empereur.
-— 0 père î dit Adèle, — je ne lui jetterai plus de pierres !
-> Père! père! s'écria Berthe, — jamais je ne la battrai plus!
Charlemagne les prit toutes deux dans ses bras.
— Qu'est-ce donc, enfants, demanda-t-il en souriant. Adèle et Berthe essuyèrent leurs grosses larmes.
— C'est ma chèvrej dit Berlhe, qui a une barbe comme le comte de ma sœur Rotrude.
— Et c'est le chien du comte de ma sœur Rotrude, ajouta la petite Adèle, — qui court toujours après moi.
Un nuage de tristesse passa sur le front majestueux de Charlemagne. Il baisa les deux enfants et les remit aux bras de leurs gouvernantes.
— Tu te placeras à ma droite, ma fille Rotrude, dit-il en la couvrant d'un regard affligé plutôt que sévère ; — j'ai besoin de l'entretenir pendant le feslin.
La droite était la seule place disponible à côté de Charlemagne, car il portait toujours sous son bras gauche son dictionnaire Alcuin.
Rotrude faillit rentrer sous terre et Roricon, dans son trouble, s'arracha tout une moustache.
On se dirigea vers la salle du festin.
A la porte de la salle se trouvaient, ne sais comment, les six chevaliers du croissant, le vieux Mohammed-sid-Barouch et la divine Aida.
A la vue de cette dernière, Charlemagne ne put retenir une exclamation de joie. Rotrude l'entendit. Entre gens voués au vautour on se comprend. La forte Rotrude devina son père.
Elle était orgueilleuse ; elle sut faire violence à son orgueil. Elle prit la main de l'étrangère et lui adressa de douces paroles. Puis, la conduisant jusqu'au siège qui lui était réservé à elle-même aux côtés de son père, elle dit :
— Princesse, voici votre place.
Charlemagne ne réclama point.
Il eut un instant la pensée de mettre Rotrude entre lui et Âlcuin, mais l'habitude de feuilleter incessamment ce dictionnaire encyclopédique , était devenue chez lui une seconde nature.
Rotrude avait ce qu'elle voulait. Elle échappait à l'explication
(ant redoutée. — Mais sait-on ce qu'il y a dans le cœur des femmes? Rotrude se sentit prendre d'une belle et robuste haine contre cette charmante jeune fille qui allait s'asseoira sa place.
Au moment où Aida prenait le siège voisin du trône de l'empereur, Mohammed-sid-Barouch s'asseyait vis-à-vis d'elle, à l'autre bout de la table.
Éginhard rapporte que l'empereur Charlemagne était très-sobre. Il buvait de deux à trois gobelels devin par chaque repas. C'était seulement dans les jours les plus chauds de l'été, alors que la soif desséchait sa gorge , qu'il outrepassait parfois ces sages limites.
Malheureusement, le jour de l'entrée de Charlemagne à Paris, il avait fait une étouffante chaleur, et le gosier du Victorieux était plein de poussière.
Cent esclaves ornaient ce superbe festin, et dans des vases d'or faisaient couler le vin. Il faut que le lecteur se contente de cette description académique et sommaire , car, si nous voulions lui peindre les magnificences un peu barbares de la salle, de la table et de l'assemblée, ce serait à n'en plus finir.
Festons, astragales, arabesques, guirlandes, dorures, feuillages, fleurs, lumières éblouissantes, musique douce et voluptueuse, — mets prodigués, — femmes souriantes, guerriers amoureux.
Deux des fils de Charlemagne, Charles et Pépin, prenaient franchement leur part de la fête. Le troisième, jeune homme au visage austère et fade à la fois, se renfermait dans une réserve glacée. Lui aussi détestait d'instinct cette belle fille assise à la droite de son père. Il était le favori de l'empereur. Pourquoi ? Parce que tous les grands hommes ont des manies. U regardait qu'Aida lui avait volé la place d'honneur.
Ce fils de Charlemagne était Louis, surnommé le Débonnaire,
Vous savez ce que soui. Irop souvent les fils des demi-dieux. Ce Louis devait passer sa vie honteuse et idiote à défaire le grand œuvre de son père. Malgré son sobriquet de Débonnaire, c'était une, assez méchante bête, qui tua beaucoup de gens, tout en disant énormément de patenôtres.
Le repas eut été très-joyeux, si Louis n'eût été là, dressant sa blême face de trouble-fête entre une coupe pleine d'eau claire et un morceau de pain sec.
Mais je vous proteste qu'il eût fallu autre chose que cela pour empêcher Charlemagne d'oublier ciel et terre dans la conversation de sa délicieuse Aida.
Tout en causant, l'empereur buvait un peu plus que d'habitude, et à cause même de sa sobriété ordinaire, il s'échauffait plus facilement.
La belle Aida lui :30uriait. Voluptueuse et à la fois pudique, elle savait mettre dans ses yeux d'irrésistibles enchantements.
Vers le miUeu du repas, avec une suprême adresse, elle tira de dessous son voile la coupe que le vieux Mohammed-sid-Barouch lui avait remise en même temps que le poignard.
Sans que personne le vit, elle substitua cette coupe à celle de Charlemagne.
Mohammed-sid-Barouch tout seul s'en aperçut, et chanta sous sa barbe un cantique au prophète.
Aida remplit la coupe d'un vin vermeil.
— Buvez , mon seigneur, dit-elle à Charlemagne.
Sa voix était un chant.
Charlemagne porta la coupe à ses lèvres.
Vous pensez bien, lecteur subtil, que cette coupe n'était pas une coupe ordinaire.
L'archevêque Turpin dit expressément qu'elle était faite d*un métal cent fois plus précieux que l'or vierge. Elle était entourée de sept rangs de pierres précieuses : un rang de rubis, près des
boT'fls, un rang de diamants au-dessous, un rang de topazes mâles d'Ophyr, un rang d'opales vives, un rang d'cnieraudes, un rang de perles et un rang de saphirs.
Elle avait appartenu à Uther Pandragon, soviverain de la Grande- Bi'clagne, qui l'avait léguée à son fils, le fameux roi Artus. L'enclianteur Merlin avait gravé sous le pied une parole de la Langue Redoutable.
Veiven, la prêtresse du soleil, avait volé cette coupe à l'enchanteur imprudent. S'il avait su la garder, jamais puissance humaine ni pouvoir infernal n'aurait pu l'enfermer dans ce tombeau où il vit encore, au dire de toutes les chroniques.
Quand la prêtresse Veiven fut sur le point de mourir, elle se fit porter sur les hautes rives de l'Ar-Mor. Avant d'expirer, elle lança la coupe par-dessus la falaise, et la coupe tomba au fond de l'Océan.
Or, il y avait au pays des Sarrasins, en la ville Césarienne (Saragosse), un homme âgé de cent quatre-vingt-dix-sept ans, qui se nommait Abd-ul-Sidi, et qui était un enchanteur presque aussi madré que Merlin.
Il connaissait le cours des astres, le revers des médailles et le fond de la mer.
Ce bonhomme était justement le propre père de notre Mohammed-sid-Barouch.
Un jour qu'il flânait après déjeuner au fond de la mer, il aperçut quelque chose de brillant entre deux moules et quatre coquilles d'huîlres.
Il se baissa. Ce quelque chose de brillant était un diamant. Jusque-là, rien d'étonnant. Abd-ul-Sidi avait déjà une grange toute pleine de curiosités qu'il avait trouvées au fond de l'eau.
C'était son. métier. Si nos chiffonniers modernes pou\ aient faTC ainsi de temps en temps une tournée à cinq ou six cents pieds au-
m LES NUITS DE PARIS»
dessous du niveau de l'Océan, ils marieraient tous leurs filles à des pairs d'Angleterre.
Mais ce diamant n'était pas seul. C'était un des treize diamants qui formaient le second cercle de la coupe de Merlin.
Abd-ul-Sidi la reconnut tout de suite , bien qu'il ne l'eût ja- 'nais vue.
Il fut sincèrement reconnaissant envers Allah, car la coupe valait douze cent mille bourses de Bagdad, à mille sequins la bourse, 2haque sequin représentant dix écus d'or latins, l'écu d'or latin donnant par approximation quarante francs de notre monnaie.
Ce prix était fait comme celui des petits pâtés. Il faut dire que, pour moitié moins, de nos jours, on achèterait l'Europe toute entière et la Californie par-dessus le marché.
Mais c'était le siècle de Scheerazade , d'Haroun-al-Reschid , de Giafar, le siècle d'Alibaba, des Facardins, de Zobéide, le siècle des Mille et une nuits.
Abd-ul-Sidi rentra chez lui et examina la coupe. Il aperçut le mot de la Langue Redoutable, gravé par Merlin. Ce mot signifiait :