LA TOUR DE BOIS
Sommaire., — Invasion perpétuelle. — Mission des Normands. — Le Manoir de Gavaud, poissonnier lielTé du comte de Paris. — Dame Aluïse. — Le frère meunier. — Le petit Roland. — La pièce d'or. — Le brochet du diable.
— La pêche miraculeuse. — Le vieux Hugues et Odolin le rameur. — Mystères. — La voix du Skalde. — Chant des Dieux. — L'hospitalité. — Le Destin. -—Odolin et le petit Roland, — Ressemblance terrible. — Le souper du vassal. — Les péages de la Seine. —Jalousie. — Le flacon. — L'arbalète de Godelle. — Assassinat d'un archer. — La veille d'Odolin. — Le rè.ve d'Aloïse. — Danger d'écouter aux fenêtres. — Un alibi. — Les fils de l'esprit. — Moyen de vivre cent ans. — Le dîner du comte Eudes. — Les ambassadeurs. — Pour Aloise! — Un bras coupé. — Un terrible évêque. — Conseils du frère meunier. — L'enceinte de Paris. — La tour dk bois. — Le comte , Tévêque et l'abbé. — Le coup de lévéque. — WoifF le plastron.
— Roland perdu. — La tente d'Achille. — L'évêque coupe un autre bras. — L'épée de Hugues. — Tristesse d'Odolin. — L'enfant sera roi. — Réveil du lion. — L'assaut. — Pour Aloïse 1 — Ce qu'il y avait sous le manteau d'Odohn. — La Tour Pucelle. — Le cartel. — Le héraut. —La lice. —Le combat. — Pour Aloïse! —Incendie de la tour. —Roland est roi. — Hauts faits de l'empereur Charles le Gros.
Quand on raconte l'histoire de Paris, fût-ce l'histoire de Paris en bonnet de coton et en robe de chambre, l'histoire de Paris au clair de la lune, il faut bien parler un peu de cesvaillanis coquins : les Normands.
Ces Normands étaient, comme vous le savez, des Danois. Leurs fils sont à Rouen, à Vire et à Domfront. Un beau jour, ils ont conquis l'Angleterre, et la chambre des lords est toute pleine de leurs neveux.
Nous comptons bien, dans les Nuits de Londres, vous due les
aventures de Guillaume et de ses compagnons. Londres vaut Paris comme placer d'anecdotes. Et quand nous aurons trouvé le fond de la Seine, nous irons chercher un peu dans les brouillards de notre vieille amie la Tamise. C'est là qu'est la vraie place des Normands.
Ce sont les héros du x** siècle, ces Normands. Ils vinrent les derniers et formèrent comme l'arrière-garde de l'immense invasion desbarbares. Ils vinrent, terribles et avides, beaux comme des dieux , altérés comme des tigres. Leurs barques couvrirent nos fleuves, semblables à ces flottes de glaçons que le dégel entraîne au fil de l'eau. Ils tuèrent, ils pillèrent, ils incendièrent.
Et plutôt que de les combattre, nos empereurs entassèrent dans des balances des marcs d'argent sur des marcs d'or, — et achetèrent la paix lâchement.
Maintenant, les mœurs des Normands ne sont plus si féroces. Ils sont désormais bouchers plutôt que bourreaux. Ils engraissent du bétail et des avocats.
Mais l'invasion dure encore. Paris est infesté de Normands. Il y a plus de Normands à Paris qu'à Falaise, et, dès qu'il s'agit de défendre sa bourse ou son honneur, on s'y trouve soudain en face d'un homme sérieux, portant visage d'huître et langue de vipère, lequel homme sérieux (ait des affaires depuis vingt-cinq ans, et depuis vingt- cinq ans s'engraisse de calamités sagement aménagées.
Dans un autre livre, nous avons donné la théorie complète du Normand. Nous avons distingué avec soin et méthode le Normanddoux du Normand-brusque, le Normand-plat du Normand-brutal. Nous parlions d'abondance, parce qu'un Normand-brusque , associé a un Normand- plat, nous avait récemment saigné jusqu'à l'eau rousse.
Redoutez le Normand- visqueux, fuyez le Normand-bourru et non bienfaisant.
Un Normand-fort a dit en vers mémorables
Voir le dernier Normand à son dernier soupir, Ne pas en être cause et bien m'en divertir t
Le Normand-fin est dangereux autant que douze serpents à sonnettes ; le Normand-niais lui-même a plus d'un méchant tour dans son sac. Enfin, les saints normands, s'il y en a, font des affaires au paradis où ils introduiront un de ces matins les gendarmes.
S'il se pouvait, nous dirions à la ville de Paris : Prends la vieille balance de Charles le Gros ; mets-y des marcs d'or avec des marcs d'argent. Paye, paye, paye !
Renvoie ces conquérants aux prés fertiles qui nourrissent le
bœuf gras. Paye, pauvre Paris, achète la paix, ne sois pas fier !
Pauvre Paris, vide ton escarcelle dans ces pattes éternellement
crochues. N'essaye pas de résister. Donne ton argent, tout ton
argent : tel est le sort.
Tu es la proie promise aux finauds de Valognes et aux diplomates de Villedieu. Les rustres de Mortagne disent de leur treizième enfant : c'est le parisien.
C'est celui qu'on déposera à la diligence pour le lancer sur Paris. Il mangera un petit morceau de Paris, ce jeune et vilain Normand. Il sera pour Paris ce que la chenille est pour l'arbre.
Un conquérant, un hanneton vorace, un homme sérieux, un faiseur d'affaires !
Ne vaudrait-il pas mieux, Paris, pauvre ville, leur donner une bonne fois, à ces paladins de la chicane , tout ton sang avec tout ton or ?
Ou bien élever sur la route du Havre une muraille comr.ie celle de la Chine ?
Au fond, à quoi sert la Normandie? Son beurre est un mensonge et son cidre une impiété. Ses chevaux ne compensent pas ses ma-
quignons, etlesdépulés que ses pâturages envoient à l'Assemblée savent à peine naziller le ranz des veaux politiques.
Il y a des heures où j'ai envie de crier : Aux armes, citoyens !
Mais tôt ou lard, soyez sûrs, Paris opprimé se redressera. L'iieure de la vengeance approche. Elle sera terrible ! Quiconque aura du sang normand dans les veines sera proscrit : tous, égorgeurs de bétail, rabâcheurs de procédure, crémiers, poissonniers, nourriciers, hommes de prôsalé , hannetons , sangsues et chenilles. On n'attendra même pas que la nature soit reverdie et que le printemps soit de retour pour les envoyer paître dans leur Normandie, — le beau pays qui leur donna le jour !
Ce jour-là, Charles le Chauve, Charles le Gros, Cliarles le Simple, tous ces pauvres diables d'empereurs que les premiers Normands saignèrent à blanc, tressailleront de joie dans leurs tombeaux. La ville nettoyée prendra un air de fête, et les abattoirs seuls arboreront des signaux de deuil.
En attendant cette heure de solennelle justice, dis^^imulons.
Vis-à-vis de l'église Saint-Germain l'Auxerrois, dont la nef massive s'élevait au miheu de vastes jardins, à peu près au lieu où tut bâtie depuis la tour de Nesle, il y avait, en l'année 883, un petit manoir qui était le fief du poissonnier du comte.
Paris était alors gouverné par le comte Eudes ou Oddo, qui se souciait de l'empereur comme de la lune et qui ne daignait pas même se faire roi, tant il se trouvait bien de sa position. Ce comte Eudes avait de belles vertus guerrières. La subordination ne l'étouffait pas. Quand l'empereur Charles le Gros lui donnait un ordre, il envoyait promener l'empereur Charles le Gros, et tout
était dit.
A part ces légers malenleiiLliis, l'empereur et son comte vivaient en bien bonne intelligence.
Cbarles le Gros avait six couronnes sur la tête. Son empire était presque aussi vaste que celui de Charlemagne. On ne pourrait guère trouver d'autre point de comparaison entre ces deux princes.
Mais nous n'aurons point à nous occuper beaucoup de l'empereur Charles le Gros. Revenons au comte Eudes et à Gavaud, son poissonnier.
C'était un grand estomac que ce comte Eudes. Quand il traitait l'évêque Gozlin et le neveu de l'évêque, Ebbon, abbé de Saint- Germain , on flairait sur les deux rives de la Seine l'odeur de la venaison fumante. L'évêque Gozlin, qui portait mieux l'épée que la mîlre, buvait comme trois douzaines de Saxons. L'abbé Ebbon, grand gaillard, babillé de fer, buvait deux fois autant que son oncle. Le comte Eudes buvait, lui tout seul, autant que l'évêque et l'abbé.
Il habitait ce palais impérial de la Cité où nous avons placé notre précédente historiette.
Gavaud, son serviteur, était homme d'armes en même temps que poissonnier. Il tenait à fief son manoir, avec charge de fournir le poisson de Seine qui défrayait la table du comte Eudes.
Le manoir était situé à cinq cents pas du palais , en pleine campagne. La ville ne dépassait point encore en effet les abords du Pont-Neuf. Et les grandes communautés religieuses, qui commençaient à bâtir de tous côtés leurs moustiers, cherchaient trop avidement l'ombre et le silence , pour que leur œuvre enlevât au paysage son caractère agreste.
Sur la rive droite de la Seine, Saint-Germain l'Auxerrois s'entourait de bocages épais. Sur la rive gauche, l'abbaye de Saint- Germain des Prés, dont l'enclos occupait une partie du camp romain et '.me partie du jardin des Césars, dressait l'aiguille
quadrangulaire de son clocher au-dessus d'une véritable forêt. Le verger de Gavaud louchait à l'enclos de cette dernière
abbaye.
Du manoir à l'île de la Cité, c'étaient, sur les deux bords, de grandes prairies coupées d'aulnes et de saules où paissaient les troupeaux des monastères.
Le manoir était moific bois, moitié pierres, fondé sur pilotis dans le courant même du fleuve. Il tenait à la rive gauche par un pont mobile qui se bifurquait et servait en même temps au moulin du frère Donat, meunier de l'abbaye et voisin de Gavaud.
Le moulin et le manoir avaient été construits ensemble par les moines de Saint-Germain. Le comte Kudes avait pris le manoir aux moines, parce qu'il fallait bien que ce bon seigneur eût un lieu commode pour metlre son poissonnier.
Du reste, il ne faudrait point que le lecteur se méprît à ce mot de manoir. L'habitation de Gavaud n'avait absolument rien de seigneurial. C'était une de ces bâtisses d'alluvion en quelque sorte» agrandie peu à peu, sans tenir aucun compte de l'aspect général. Un besoin nouveau avait dix fois motivé quelque allonge nouvelle. Les moines et le comte n'avaient point de faiblesses artistiques : ils ajoutaient un pilotis, un pan de mur, une guérite, suivant l'utilité présente, et ne s'inquiétaient guère de l'effet pittoresque.
Mais n avcz-vous point remarqué que c'est là justement l'œuf des jolies choses? Quand une construction a eu ce précieux bonheur de rester étrangère à tout architecte , il est bien rare qu'elle ne garde point le cachet gracieux de cette origine. Ce qui se fait naturellement se fait presque toujours bien, au point de vue du paysage. Nous ne connaissons de directement hostile au pittoresque que l'équerre et les mathématiques détestables.
Ces pauvres maisons qui viennent ne sais comment, dégmgnndéos un peu, pas mal boiteuses, égai\int le zig-zag de leur
plan suivant le capricieux hasard, ces maisons s'arrangent de tout. La moindre chose leur fait une parure. Quelques brins de lierre grimpant, une brassée de mousse sur le chaume, un vieux chêne à demi-enclave dans le mur, une touffe de lilas ou de cytise, — moins que cela : trois giroflées sans gêne, maigrissant dans les pierres, le lichen argenté qui borde les ardoises, — un rien suffit à les faire coquettes et gentilles.
L'œil se repose ; le cœur sourit.
Tandis que, si vous rencontrez sur votre chemin une de ces maisons citrouilles, que les gens de l'art n'ont pas honte de gâcher pour le compte du négoce enrichi, mais malhonnête, vos regards cherchent instinctivement Chauvin, fusilier au 23^ léger.
Afin que Chauvin vienne, le sourire aux lèvres et le charbon à la main, écrire sur ces murailles vaniteuses : Chauvin, fusilier au 2^^ léger, 1851.
Et au-dessous, dans un petit cœur enflammé: Joséphine pour la vie !
Ces maisons ne sont bonnes qu'à cela. — Néanmoins, on peut encore y mettre • Vive l'empereur ! — à bas Madanchon ! — ou défense d'afficher.
De la rive opposée, le manoir du pêcheur Gavaud et le moulin du frère Donat se confondaient, perdus dans un fouillis de saules et d'osiers gi'ants. La roue sombre du moulin tournait, demi-cachée par le manoir, et l'on voyait l'escalier de pierre de la maison du poissonnier baigner ses marches dans le fleuve.
Derrière, au delà des aulnes, c'était le verger, par-dessus le verger les arbres séculaires des enclos de l'abbaye.
Le 17 mai 883, vers cmq heures de l'après-midi, la cheminée du manoir se prit à fumer joyeusement au soleil. C'était dame
tl
Aloïse, la femme de Gavaud, qui mettait une bourrée dans son âtre pour préparer le repas du soir.
Dame Aloïse avait vingt ans tout juste. C'était une de ces belles tît nobles créatures dont le front heureux éclaire toute une maison. F.lle était calme et recueillie dans la plénitude de son bonlieur, et rien qu'à voir son sourire imprégné de dignité sereine, on se sentait l'âme réjouie.
Dame Aloïse attendait son mari qui était allé jeter ses filets en aval, du côté des îles, car le comte Eudes voulait du brochet pour le lendemain. Elle attendait, en compagnie de sa servante Godelle et du frère meunier Donat, qui était bien le meilleur chrétien du comté de Paris.
Roland, le fils d'Aloise, jouait dans la paille fraîche, au bout de la chambre. Roland allait avoir trois ans. C'était un entrant pâle et beau, dont le visage délicat semblait tout petit au milieu de son immense chevelure blonde.
Aloïse le guettait du coin de l'œil, tout en surveillant les apprêts du repas.
Godelle soufflait le feu à pleines joues. Donat taillait une image de saint dans un morceau de bois d'orme.
Dans la chambre basse où se tenaient nos personnages, tout respirait l'aisance et la tranquiUité. Un rayon de soleil couchant, passant à travers les carreaux, faisait tourbillonner les atomes en chemin, et s'en venait tomber sur le foyer, prêtant de beaux reflets bleuâtres aux spirales de la fUmée. La vaisselle brillait sur le dressoir de chêne poli, et un quartier de venaison qui pendait à la muraille prouvait que Gavaud le pêcheur ne dédaignait point les plaisirs de la chasse.
Tout en sculptant son petit saint de bois, frère Donat parlait.
Il avait le front chauve et portait une longue barbe grisonnante. Ce n'était pas un moine guerrier. Sa figure timide et grave exprimait la placidité la plus complcte.
11 disait :
— Oui, Aloïse, ma chère fiile, la terre est grande et personne n'a été jusqu'au bout de l'univers... car le demi-dieu païen Hercule n'a jamais existé... et en tous cas, ses colonnes marquent tout au plus l'extrémité des pays d'Europe du côté du midi... Du côté du nord, des espaces immenses restent inconnus, et c'est de là que s'élancent, aux heures de la vengeance céleste, les hordes barbares qui désolent le monde.
— Et, dit la jeune femme qui jeta vers son fils un regard craintif, — est-ce bien vrai que ces sauvages ont des dents de loup?
— Assurément oui, ma fille.
— Et des griffes de bêtes féroces?
— Cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Moïse, et les voyageurs les plus véridiques prétendent même qu'ils ont des cornes de bœuf.
Godelle tremblait en soufflant son feu.
— Est-il vrai aussi, reprit dame Aloïse, dont la voix mal assurée trahissait un effroi naïf, — qu'ils dévorent les petits enfants?
— Ma fille, répliqua le bon moine, — je penche fortement à le croire.
Il y eut un silence pendant lequel on n'entendit que le petit Roland qui chevauchait sur un manche de gaffe et qui criait joyeusement.
Le feu était allumé et la marmite pendait à la crémaillère.
— Voici le soleil qui passe en aval, dit la jeune femme; — mon mari ne va pas tarder à revenir.
— Et Dieu veuille qu'il ait fait heureuse pêche, reprit Donat, car le sire comte Oddo traite les trois chapitres demain matin... Oavaud er>t un digne chrétien, ma fille, et je m'aftligerais de tout ce qui lui porterait malheur...
Aloï^o n'écoutait pas.
— Père, dit elle brusquement; -— leurs vaisseaux, à ces
hommes du nord, qui dévorent les enflmls, — pourraient-ils remonter la Seine jusqu'ici?
Donat aurait peut-être été fort embarrassé de répondre. Mais il lui vint un auxiliaire inattendu.
Le petit Roland cessa de fouetter son manche de gaffe.
— J'ai vu un bateau grand comme une maison, s'écria-t-il; — je l'ai vu!
— En rêve, enfant?... voulut dire Aloïse. Mais le petit Roland prit un air d'importance.
— Mon lit est dans l'embrasure, reprit-il; — je vois tout sur l'eau quand il fait clair de lune.
Aloïse était si pfile que la toile de lin de sa coiffure ne tranchait plus sur son beau front.
L'enfant poursuivait :
— Le grand bateau s'est arrêté en aval, sous le banc du passeur... il a viré et reviré comme s'il avait cherché un canal... et puis la lune s'est cachée derrière uu nuage et je n'ai plus vu le grand bateau... Ce malin, j'ai regardé : il était parti.
Frère Donat coupa le nez de son saint, par suite d'un mouvement nerveux qu'il eut.
— Ils sont déjà venus, les coquins, murmura-t-il, — en l'an 44, du temps de l'empereur Charles le Chauve... Vous n'étiez pas née alors, ma fille... Ils sont déjà venus et Dieu sait ce qu'ils ont fait de ruines autour de Paris!
— Lesavez-vous vus, mon père? demanda la jeune femme.
— J'étais tout enflmt... mais s'il faut écouter mes souvenirs, je dois avouer que les Normands de ce temps- là n'avaient ni dents de loup, ni griffes de bêtes fauves, ni cornes de bœuf... C'étaient de grands soldats coiffés de cheveux blonds, — la peau blanche et les yeux bleus, — légers comme des cerfs, robustes comme des lions.
Le petit Roland qui était allé jouer revint en courant.
64 îtES NUITS DE PARIS.
— J'en ai vu un tout pareil à cela, dit-il en fixant sur le religieux son regard franc et hardi,
Aloïse détourna la tête.
— Où l'as-tu vu? demanda le frère Donat. • — Derrière ton moulin.
- — Quand l'as-tu vu?
— Ce malin.
Le saint de frère Donat eut une oreille tranchée.
— Un grand soldat, reprit l'enfant, — les cheveux blonds, la peau blanche et les yeux bleus... Quand il m'a vu, je voulais me sauver, mais il m'a appelé et sa voix était si douce que j'ai attendu... Il m'a pris dans ses bras, et m'a dit : Bonjour, Roland.
Aloïse poussa une exclamation étouffée.
— Ah ; fit le frère Donat un peu surpris, — Il savait ton nom ? ■ — Oui... Et moi, je sais le sien.
— Comment se nomme-t-il ?
— Odolin le Rameur.
— Et il ne t'a rien dit autre chose ?
— H m'a dit qu'il m'aimait bien, et il m'a donné cela. L'enfant avait tiré de sa poche un objet qu'il montrait avec
triomphe.
C'était une pièce d'or grossièrement frappée et à peine arrondie.
Aloïse la lui arracha des mains en jetant un cri de terreur et la lança par la fenêtre.
— Malheureux, dit-elle, — l'image du démon est sur cet or l Son mouvement avait été si rapide, que le moine n'avait pu !e
prévenir.
— Vous avez eu tort, ma lille, dit-il; — vous nravez enlevé une occasion de m'instruire... et d'ailleurs, on aurait pu dire lius prière sur cet or et le rendre chrétien...
Roland pleurait.
— Quand il m'en donnera d'autres, murmura-t-il, je ne les montrerai plus.
La porte s'ouvrit, et Gavaud le poissonnier entra. Il tenait dans sa main la pièce d'or qu'Aloïse venait de jeter par la fenêtre.
— Tiens, enfant, dit-il, — voilà ce que mon saint patron a fait tomber dans ma barque, comme j'abordais sous la maison.
Roland saisit la pièce en poussant un cri de joie. Aloise et le moine se regardèrent.
Gavaud, le poissonnier fieffé du comte Eudes, était un homme de trente-cinq à trente-six ans, large d'épaules et de taille moyenne. Il avait une bonne figure honnête et franche. Mais, sous sa tranquillité habituelle, il devait y avoir une grande obstination.
Et quand Gavaud se mettait en colère, ce ne devait point être petite besogne.
Gavaud était marié depuis quatre ans. Il aimait sa femme Aloise de tout son cœur, et pour un seul des cheveux blonds de son petit Roland, il se serait fait tuer vingt fois.
Il était fier de sa femme et plus fier de son fils.
Le regard que dame Aloïse venait d'échanger avec le frère meunier voulait dire :
— Il y a magie dans le fait de cette pièce qu'on veut jeter dans la rivière, et qui va tomber justement au milieu de la barque de Gavaud !
Mais cette pensée, que le bon moine et la jeune femme avaienl tous les deux, ni l'un ni l'autre ne l'exprimait.
La soupe bouillait dans la marmite, et des tranches de venaison,
posées sur le gril, emplissaient la chambie de leur fumet savoureux.
— Godelle, dit maître Gavaud après avoir eiubiassé sa femmf et son fils, — va chercher le poisson qui est dans le hateau.
Il y avait un nuage sur le front du brave homme.
— Hum ! hum ! hum ! fit par trois fois le frère meunier en hochant la tête, — je ne donnerais pas grande finance de la pêche du voisin !
— Vous auriez tort, mon frère , répliqua le pêcheur qui regardait sa femme avec une sorte d'mquiétude.
— Situ as pris de beaux brochets, Gavaud mon ami, dit le frère Donat en lui tendant la main, pourquoi donc as-tu l'air si triste ?
Gavaud serra la main du moine.
— Il y a vingt ans que je vous connais, voisin , répondit-il, — i'ai confiance en vous comme si vous étiez mon père... Quand je vous trouve dans ma maison, le soir, au retour de la pêche, je suis content...
Le moine écoutait, ne sachant on Gavaud voulait en venir.
— Mais, reprit ce dernier en passant sa main dans ses cheveux, — ma confiance en vous ne peut pas aller jusqu'à vous dire ce que je ne sais pas moi-même... Je suis triste : c'est vrai... et je remercie Dieu de voir que tout est bien ici, car je craignais un malheur.
En ce moment, on entendit Godelle qui criait au dehors ;
— Seigneur Jésus ! Seigneur Jésus !
Aloïse se leva, e.(Tarée.
Car il y avait comme une vague menace autour de cette maison. C'est la vérité. Le moindre bruit mettait un frisson dans les os. Gavaud se prit à rire.
— Pour cela, dit-il, — je m'y attendais... C'est le brochet du Normande
Frère Donat et dame Aloïse répétèrent:
— Du Normand !
Et ils restèrent bouche béante. Ce mot de normand était déjà au fond de leurs vagues terreurs.
— Seigneur Jésus ! répétait Godelle au dehors ; — ah ! Seigneur Jésus, quel brochet !
Le polit Roland venait de monter sur son lit, qui était dans l'embrasure.
— Mère, dit-il, — oh ! mère, il est aussi grand que le soldat ! Gavaud regarda tour à tour l'enfant, sa femme et le moine. Il
y avait sans doute là tout un drame dont le nœud nous échappe encore.
Et à vrai dire, aucun de nos personnages n'était beaucoup plus avancé que nous.
Chacun pressentait quelque chose d'extraordinaire, voilà ce qui est certain.
Cependant, il n'y eût point d'explication échangée, et Gavaud ne demanda même pas de quel soldat parlait l'enfant.
Il ouvrit la porte. Aloïse et Donat le suivirent au dehors.
Tous les trois aidèrent Godelle à tirer hors du bateau , amarré contre les marclies, un monstrueux brochet, long comme un homme.
On le traîna jusqu'au milieu de la chambre. Frère Donat, qui était amateur, se prit à le mesurer entre tête et queue.
— Mes cheveux sont gris, dit-il, et depuis que je me connais je dors au-dessus du cours de la Seine... Mais jamais je ne vis semblable poisson.
— C'est une pêche miraculeuse î s'écria dame Aloïse, qui essaya de sourire.
Gavaud poussa du pied le brochet et alla s'asseoir sous le manteau de la cheminée.
tiS LES NUITS DE PARIS.
— Frère Donat, dit-il avec une gravité soudaine, il n'y a dans les marchés que ce qu'on y met, n'est -ce pas?
— Je ne peux pas dire le contraire, voisin Gavaud, répliqu? Donat.
— Bon, l on! fille pêcheur. ..C'estquelediableestbienmalin!...
Aloïse se s'gna. Le petit Roland vint cacher sa tête sur les genoux de sa mère. Le moine prit son air de casuiste, voyant bien qu'on allait entamer une question extra-molaire.
— Qu'avons-nous à faire avec le diable , voisin Gavaud ? demanda-t-il.
— J'aurai plutôt fait de vous raconter la chose de bout en bout, répondit le poissonnier; — aussi bien, si le brochet vient d'enfer, nous 1.3 rejetterons au fond de la rivière avec ce qu'il faudra d'Oremus,
Godelle, qui était auprès du terrible brochet, fit un sauta l'autre extrémité de la chambre.
— Expliquez-vous, voisin, dit le frère Donat.
— Voilà... J'étais donc à farfouiller le fond de l'eau depuis le matin... J'avais barré le petit bras qui passe devant le village de Sèvres,j'avais jeté mes lignes à l'endroit où l'aqueduc romain vient couper le fleuve... J'avais tendu mes filets sous les coudriers de Grenelle... je me disais : Si le seigneur comte mange tout le poisson que je prendrai aujourd'hui, son armure en crèvera demain !... Bon ! je disais cela.
« Le temps était superbe, voUs savez bien. Janyl, le poissonnier de l'évèque Gozlin, que j'ai rencontré sur les deux heures , avait déjà son bateau plein jusqu'au bord. — Moi, je n'avais pas seulement une anguille.
» Pas une anguille, non. C'était la male-chance, bien sûr. Et quand la male-chance y est, rien ne fait. J'ai vu mon père rester en Seine trois jours de suite sans prendre un goujon !
» Et mon père était pourtant un rude poissonnier! Quant à ça,
c'çst connu. — Le soleil descendait tout de même. Il a marqué trois heures, puis quatre, puis cinq. — Cinq heures! et mon bateau vide ! Et de l'eau claire dans mon barrage 1 Et mes hameçons à nu î
» C'est bon ! Je sais bien que le comte Eudes est un digne seigneur. Mais il aime le poisson. Et je me disais : Le comte m'enverra demander mon pain par les cliemins ; je suis un méchant apprenti ; je ne gagne pas la vie de ma femme et de mon beau petit Roland. — Et voyez-vous, frère Donat, l'eau était comme un miroir d'acier; ma tête ne tenait pas beaucoup sur mes épaules, et du grand chagrin que j'avais l'envie me prenait de faire un maliieur !... »
Aloise lui toucha la main en levant sur lui un regard de reproche.
— Mais, dit le frère Donat, — le diable...
— Voilà! interrompit Gavaud; — vers cinq heures et demie, Bertrand, le pêcheur du couvent de Saint- Germain d'Auxerre a passé auprès de moi... Son chaland coulait, pre.-^quê tant il était plein, Bertrand m'a dit :
« — Oh • Gavaud, mon pauvre Gavaud, tu as la ilgure comme un homme qui fait peur au poisGon !
» J'ai levé ma gaffe pour lui casser la tête, mais le sang m'a monté dans les yeux, et je suis tombé au fond de mon bateau. — Comme j'étais là, j'ai entendu une voix qui chantait, une voix douce et sonore; j'avais beau regarder, je ne voyais rien.
» Tout à coup, derrière l'île aux Cygnes, une grande voile rouge s'est montrée. Elle me cachait le soleil couchant.
» La voile poussait un bateau six fois grand comme les nôtres et qui ne contenait pourtant que deux hommes : un vieillard à barbe blanche et un jeune guerrier au visage délicat autant qu'un visage de femme. Le jeune guerrier portait une veste de mailles d'acier flexible. Ses grands cheveux blonds, doux comme ceux de Roland, tombaient en boucles sur ses épaules. — Une petite harpe d'airain était auprès de lui. -• • Il chantait et sa main eftilée se promenait sur les cordes.
vO LES NUITS DE PARIS.
« Le vieillard m'a salué de !a main elle jeune guerrier a tourné sur moi ses yeux bleus, tout pleins de fatigue et de tristesse.
» — Holà! mon compagnon! m'a crié le vieillard, — sommesnous bien loin encore de la ville de Paris?
• La foret et le coude de la rive nous masquaient les premiers monastères.
» — Une lieure de chemin, ai-je répondu.
» —Et crois-lu, mon compagnon, a repris le vieillard, — croistu que notre navire puisse arriver jusqu'aux murailles sans toucher le fond le l'eau ?
» J'ai mesiiré de l'œil le navire. — Un beau navire, voisin ! »
« J'ai répondu :
» —Votre navire touchera vis-à-vis de ma maison, â cinq cents pas de la pointe de la cité.
» Le vieillard a regardé le jeune guerrier. Mais celui-ci avait les yeux au ciel et semblait ne point s'occuper de nous. Sa main glissait sur les cordes de sa harpe.
» — Grand merci, me dit le vieillard, service pour service, mon homme. Tu n'as pu prendre un seul poisson de tout le jour; prêtemoi ta plus forte ligne et tu ne t'en repentiras pas.
» Je n'y vis point de mal et je lui prêtai ma meilleure ligne.
» 11 examina l'hameçon comme un vrai poissonnier qu'il est, je le parie bien ; il y mit l'appât solidement et chercha pendant trois bonnes minutes l'endroit où il allait jeter son plomb. Moi, je pensais : — tu n'as pas besoin de te donner tant de mal; jamais seulement on n'a pris un barbillon en ce lieu.
» Il lança la ligne entre deux branches d'aulne que je vois d'ici. Le temps de dire amen, la ligne se tendit.
B — Aide-moi, Odolin ! s'écria -t-il... »
— Odolin! répétèrent en même temps Aloïse, Donat et Godellc.
LES NUITS DE PARIS. 7i
Et Roland frappa ses petites mains l'une contre l'autre en criant avec triomphe :
— Odolin le Rameur!
— Oh ! oh ! fit Gavaud d'un air soupçonneux, — il paraît qu'on ie connaissait ici avant moi !
Pour rendre inextricables ces imbroglios que môle le hasard, il suffit parfois d'un mot imprudent, d'un silence embarrassé, d'un rien. Gavaud avait déjà la tête pleine d'idées mauvaises. Heureusement que Tcnfant, cause innocente de tout ce rj alaise, vint cette fois au secours de sa mère.
— Eh bien! dit-il, — c'est Odolin qui m'a donné une pièce d'or! Aloïse respira. Gavaud prit l'enfant sur ses genoux.
— Tout est donc pour le bien. murmura-t-U; 1^ jeune guerrier se leva, et je pus voir qu'il me dépassait de la moitié de la tête. Il prit la ligne, et le brochet que vous voyez là tomba dans mon bateau.
Gavaud se tut. Le frère meunier semblait attendre une suite à ce récit.
— Après?... fit-il.
— C'est tout... Pensez-vous, mon frère qu'on puisse garder ce poisson sans offenser Dieu?
Le moine toussa. Il avait la poitrine très-forte, si on le prenait en qualité de meunier, mais, à titre de casuiste, il toussait volontiers.
— Sans offenser Dieu, répéta- t-il? — manifestement, hum! hum ! . . . Un brochet pris à la ligne par de certaines mains. Mais d'un autre côté, hum ! la bonne intention... et puis qui le mangera, ce brochet? L'évêque Gozlin, l'abbé Ebbon et sire Eudes... Cependant, la matière peut exiger controverse... Saumerius, archidiacre de Troycs, dans ses Constitutions dominicales, traite la question, non pas à proprement parler dans l'espèce, — ou spécifiquement, pourrais-je dire, sinon spécialement, — mais par approximation, à propos de la poule de l'hérésiarque 3Iénichès.
Cette poule, je vous prie de m'écouter, voisin Gavaud, et vous aussi, Aloïse, ma chère fille, cette poule qui a donné lieu à un proverbe bien connu...
Mais Aloïse et Gavaud n'obéissaient point à la recommandation du bon moine. Ils écoutaient autre chose que son sermon.
Ils écoutaient un bruit étrange et harmonieux qui venait de la Seine. Roland était déjà debout sur son lit, dans l'embrasure, et Godelle ouvrait une bouche presque aussi large que celle de feu le brochet.
La nuit était tout à fait tombée. L'œil s'arrêtait aux carreaux de la croisée et ne pouvait point percer au delà. — Le frère meunier toussa énergiquement , comme le voulait sa dignité blessée.
Au moment où il allait reprendre la parole pour gourmander l'inattention de son auditoire, Gavaud mit un doigt sur sa bouche. — =» Chut ! fit -il ; — ce sont eux !
Un silence profond s'établit. — Dans se silence, on put entendre distinctement les accords d'une harpe qui accompagnaient un chant grave et doux.
Le petit Roland retenait son souffle pour écouter mieux. Le frère meunier et Godelle frissonnaient. Gavaud avait décroché son arbalète, suspendue au-dessus du manteau de la cheminée.
Quant à dame Aloïse, elle était si pâle que vous eussiez dit une statue d'albâtre.
Vous n'avez pas été sans éprouver parfois ces vagues et solennelles émotions qui arrivent on ne sait d'où, et qui sont liors de tout rapport raisonnable avec l'événement apparent qui les produit.
Ce qui se passe, ou du moins ce que l'on voit, mériterait à peine un étonnement, et c'est la stupeur qui naît.
Un incident vulgaire, un bruit, un chant, — le vent pleurant dans les hautes branches ou dans les fissures des croisées, — le cri mélancolique d'un oiseau, mettent soudain la pâleur à tous les fronts.
Les yeux s'arrondissent, effrayés; les poitrines se soulèvent, les voix tremblent.
Et pour cela, autour du foyer du manoir, il suffit d'une histoire habilement racontée, il suffit d'un de ces récits effrayants mais adorés où passent, dans l'ombre fantastique, le long et livide suaire de quelque revenant.
Ce n'était pas cela, ce soir, chez Gavaud, le poissonnier du comte. Tous ceux qui étaient autour de son foyer éprouvaient avec une sorte de violence cette mystérieuse et maladive terreur dont nous parlons, mais cette terreur n'était point due au récit de Gavaud, ni même à l'aventure racontée par le petit Roland.
Il y avait plus. Les pressentiments sont dans l'air : le cœur les y respire comme les poumons y prennent le souffle nécessaire à la vie.
J'ai vu des fronts s'inclmer au milieu d'une fête. — J'ai vu des larmes qui perçaient le sourire.
Certes on a raison de railler ceux qui, rapportant tout à je ne sais quelle gamme superstitieuse , voient dans chaque chose un présage. Nous ne croyons pas aux prophéties bourgeoises. En notre siècle, la place des oracles est à la conciergerie.
Mais quand une réunion de circonstances bizarres, en dehors de tous les calculs possibles, en dehors de toutes les prévisions humaines, forme comme un réseau fatal autour de nouS; quand le hasard, ennemi de Dieu, machine une de ces prodigieuses combinaisons qui défient toute force et toute prudence, quand la fatalité II. iû
enfin combine un de ses terribles jeux , n'est-il pas permis de penser que le cœur de la victime se repliera sur lui-même, froissé par un mystérieux avertissement ?
Dans un de ces livres qu'on appelle des romans, parce qu'ils sont vrais, en opposition avec ces autres livres qu'on appelle des histoires^ parce qu'ils sont bourrés de mensonges effrontés, j'ai raconté l'aventure de Mlle de Noyai, la merveilleuse beauté. Cettî jeune fille, au temps où le mal Saint-Antoine régnait dans le pays breton, tuant et défigurant, se vit elle-même, un soir de bal, coucbée sur un lit et hideusement mutilée. Elle prit la fuite. — Dans la forêt de Rennes, un homme masqué sortit du bois et lui serra le poignet.
Cet homme avait le Mal. Marielie de Noyai s'étendit sur son lit, empoisonnée.
Dans le même ouvrage, j'ai raconté l'aventure encore plus frappante de Lady *** qui, se promenant avec son mari, sur la Seine, vit entre deux eaux le corps blême de ce dernier. Elle se crut folle. Un an après, Lord*** se noya dans la Tamise, au-dessous de Richmund.
Mais je n'ai jamais rien raconté de si étrange que le fait historique formaiit le fond de ce récit.
Dame Aloïse était pâle, parce que, dans son âme, il y avait une voix qui criait : malheur ! malheur!
Pour ce qui est de Gavaud le poissonnier, de Godelle et du frère Donat, ils subissaient sans doute à leur insu l'effet de la terreur iV Aloïse, mais il y avait un autre motif à leur effroi.
Les NORMANDS ! Eu vérixé cela suffisait. Les Parisiens étaient [)ayés pour savoir ce que c'était que les Normands.
Déjà, peu de temps après la mort de l'empereur Louis le Débonnaire, le pays de Paris avait été mis à feu et à sang par une
horde de sauvages bandits qui brisaient les autels, qui incendiaient les cabanes et qui pillaient le pauvre comme le riche.
Une seconde fois ils étaient venus, vers le milieu du règne de Charles le Chauve, qui leur avait compté quatre cent uiille marcs d'argent pour les renvoyer de France.
Ils avaient passé le détroit. Les gens de Londres en avaient tué trois ou quatre mille tombereaux qui mirent la [)este dans la contrée.
Morts ou vivants, ces Normands étaient redoutables.
De Rouen jusqu'à Sens, dans tout le bassin de la Seine, on ne parlait que des Normands.
Et chacun savait bien qu'ils devaient revenir quelques jours avec leurs longues épées et leurs boucliers sonores comme des cloches. Chacun savait bien qu'ils devaient revenir pour boire du sang et pour piller de l'or.
La voix harmonieuse et grave que soutenaient les accords de la harpe emplissait la nuit.
Le vent se taisait, la rivière coulait en silence.
La voix disait le chant sacré des Skaldes :
« Islande ! Islande !
Au commencement c'était la source sans fond d'où partaient
les douze fleuves Élivasar.
» Leurs glaçons amoncelés formaient Niffelheim, le monde bru-
m eux.
» Au midi, Muspelheim, le monde de feu envoya ses rayons vers les glaces qui se fondirent en une goutte immense que le vent d'Orient anima «d qui fut Ymer, le géant.
» Sous l'aisselle de son bras gauche vinrent le premier fils et la première fille. Le fils puîné fut engendré parle pied droit.
» Et tons curent pour nourrice AuJonbla, la vache, produit du c1);hi(I et du froid.
» La vache Audon!)la suçait le sel des glaçons. Des cheveux d'homme sortirent des glaçons, puis un crâne, puis un visasse, puis le corps tout entier, le corps énorme du géant Bure, père de Boèr.
» Boër aimaBelsta, fille de Bergthor; il dormit avec elle; il fut père d'Odin, le grand dieu, de Wile et de We, qui firent la guerre aux méchants fils d'Ymer.
» Odintua Ymer et le inonde naquit. La mer et les fleuves c'est le sang du géant; sa chair est la terre ; ses os sont les rochers. — La concavité de son crâne est le ciel... »
— Menteur excommunié! s'écria le moine, — il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela !... Comment le ciel pourrait-il être le crâne d'un coquin de géant?...
— Oh ! dit le petit Boland , ce qu'il chante là , père , Odolin le Rameur, — que c'est beau ! que c'est beau!
Frère Donatlui montra le poing.
— Méchante marmaille! gronda- t-il, — tu mériterais le fouet!... encore passe Jupiter, encore passe pour Mars, Pluton, Apollon et Mercure qui sont des dieux polis et faciles à mettre dans les vers de douze pieds... mais ces misérables dieux polaires qui engendrent par l'aisselle... Ymer, Boër, Odiu et les autres, la vache Andonbla, les brouillards, que sais-je, moi !...
La voix poursuivait.
» Odin est grand comme la distance qui sépare l'enfer du ciel.
» Odin est l'époux de la Terre et l'amant de la Mer. Le soir, il met sa tête dans son sein et vide la coupe d'or remplie d'eau salée»
LES NUITS DE PARIS. Il
» Odin est son propre père et son propre fils.
» Il est assis sur le trône Lids-Kjalf, d'où il voit tout, seul avec lui-même.
» Il a douze noms et cent-quatorze prénoms. Sa broche à rôtir s'appelle Gungner ; son cheval de guerre a nom Sleipner.
» Frigga est son épouse et la mère des dieux. — Quand vous avez besoin, nommez-le Allfader (père de tous). Ainsi l'appellet-on dans le Walhalla.
» Thor, fds de Frigga, est le dieu du tonnerre. Son marteau est Miohier.
» Balder est le dieu du discours.
» Nanna est modeste et belle , Nanna , fille de Gewar, la bienaimée de Balder.
» lia le palais Glilncr, bâti sur sept-cents colonnes d'or.
» Niord est le dieu du bruit, Frey est le printemps, Tyr est le courage, Braga est la sagesse. Dunna, sa femme, éternellement belle, présente, dans des coupes d'or, les pommes de l'immortalité aux héros du Walhalla.
» Or, liimindal, fils des neuf filles, voit la nuit et garde le pont du ciel aux milles couleurs contre les attaques des géants.
» Le pont du ciel mène à Asgard, le château divin. Walaski;df, le palais d'Argent s'élève au milieu d' Asgard. — Walhalla , entouré de coteaux verts et de riants bosquets , est la résidence des guerriers morts dans les combats.
» Mais Wolf-Fenris viendra et les dieux mourront.
» Quand Wolf-Fenris ouvre la gueule, une de ses mâchoires touche le ciel, l'autre l'enfer. Les dieux mourront! »
— Oh! ciel! s'écria le frère Donat, — est-il possible ({ue des créatures humaines puissent radoter de pareilles sornettes !
— C'est beau ! murmura le petit Roland, c'est bien beau ! Aloise avait fermé les yeux.
Gavaud,lalète appuyée sur samam, gardait un sombre s-ilenre.
Avant que personne pût s'en apercevoir et le prévenir, l'enfant entr'ouvritla fenêtre qui était au-dessus de son lit et cria de toute sa force.
— Odolin ! mon ami Odolin !
Un silence profond se fit aussitôt sur la rivière.
Le moine avait poussé une exclamation ; Gavaud et sa femme restèrent muets. Godelle, qui dressait la table du souper, cassa une demi-douzaine d'écuelles.
Bientôt, on entendit un bruit de rames et une voix s'éleva au deliors.
Ce n'était pas la voix du chanteur.
— Ceux qui ont appelé les étrangers, dit la voix, — veulentils leur donner riiospitalité pour une nuit?
— Ne réponds pas, Gavaud, ne répends pas! murmura Moïse suppliante.
Et pourtant, jamais en sa vie, elle n'avait refusé à personne l'hospitalité demandée.
Gavaud avait quitté son escabelle.
il alla ouvrir la porte qui donnait sur le fleuve.
— Femme, dit-il en chemin, ce n'est pas ton cœur qui a parlé. • — Etrangers, reprit-il à voix haute, amarrez votre barque et
soyez les bienvenus.
Le petit Roland ne se possédait pas de joie, — Donat toussait à s'érailler la poitrine.
Une minute après, Odolin le Rameur et son compagnon, le vieillard ràbarbe blanche, f^iisaientleur entrée dans le manoir de Gavaud le Poissonnier.
Dame Aloïse ne les vit d'abord qu'à travers ses larmes. Car elle pleurait. Pourquoi dame Aloïse pleurait-elle ?
Odolin était beau comme Hcrmode , le messager des dieux. Sa
LES NUITS DE PARIS. 7t)
lôte pâle, un peu petite pour sa grande taille , semblait amoindrie encore par la masse de ses cheveux blonds.
Il s'inclina gravement et en silence.
Son compagnon, qui se nommait Hugues, n'avait pas comme lui de riches habits, mais il était impossible de voir une figure plus vénérable que la sienne.
— Prenez place, dit Gavaud; — la religion chrétienne ordonne d'offrir un gîte à ceux qui n'en ont point.
— Toutes les religions ordonnent cela, mon compagnon, répondit le vieillard, — et si tu viens jamais du côté de l'embouchure de la Seine, où je fais ma demeure, je té promets de te rendre la pareille.
Frère Donat se recula un peu. Le vieillard s'assit sur une escabelle et croisa ses jambes devant le feu.
Odolin était resté debout auprès de la porte.
A son aspect, dame Aloïse avait rougi et pâli. Si Gavaud n'eut point été occupé à recevoir le vieux Hugues, il n'aurait pu manquer de remarquer ce trouble extraordinaire de sa femme.
Ce trouble était d'autant plus visible que jusqu'à cette heure, la pauvre Aloïse n'avait rien eu à cacher. Elle ne savait pas dissimuler. Ses impressions venaicnl se peindre naïvement sur son beau visage, naguère encore si calme et si serein.
Mais quel était donc ce trouble?
Y avait-il là quelque intrigue secrète? Quelque cnme récent ou déjà ancien?
Pour le crime dont nous parlons, il faut un complice, or, Odolin le Rameur, quand son regard rencontra la douce et gracieuse figure d'Aloïse, ne fit ni un mouvement ni un geste. 11 était évident qu'Odolin n'avait jamais vu Aloïse.
Il la trouva belle. Ses yeux bleus brillèrent, exprimant une admiration respectueuse.
A son tour, il s'avança vers le foyer.Tandisqu'iltraversait la salle,
son regard semblait chercher quelque chose qu'il ne trouvait point.
Un éclat de rire joyeux retentit dans l'embrasure.
— C'est moi que tu cherches, Odolin, dit l'enfant, — me voilà!
Odolin tressaillit. Le petit Roland sauta à bas de son lit et vint tomber dans les bras du jeune guerrier qui le pressa contre son cœur avec une sorte de tendresse passionnée.
Ce que voyant, dame Aloïse ferma les yeux en poussant un gémissement sourd.
Je vous le dis, c'était une femme chrétienne et c'était une épouse aussi vertueuse que fière. Dans sa simplicité digne, la présence du comte, son seigneur, ne l'eût point troublée, ni la présence d'un roi, ni la présence d'un empereur.
Alors, pourquoi cette détresse, pourquoi?
C'est que celui-là qui venait d'entrer était pour elle plus que son seigneur le comte, plus qu'un roi, plus qu'un empereur.
Celui-là était le destin.
Odolin prit à deux mains la tête blonde de Roland et la baisa.
C'était à ce moment qu'un gémissement sourd s'était échappé de la poitrine d' Aloïse. Quand elle avait vu l'un auprès de l'autre ces deux visages, le cœur lui avait manqué.
Ces deux visages étaient pareils. L'enfant ressemblait au guerrier, mais d'une façon si complète, si extraordinaire que jamais ressemblance ne put être plus grande, même de père à fds.
Aloïse jeta un coup d'œil craintif vers son mari. — Gavaud ne regardait pas du côté du jeune guerrier.
Odolin vint s'asseoir au foyer et mit l'enfant sur ses genoux.
— Tu m'avais promis de venir me voir, Odolin, dit le petit Ro-. land, — tu es venu : c'est bien, cela !
LES NUirS DE PARIS. 81
— Tu ne m'avais donc pas oublié? demanda le jeune guerrier de sa voix profonde et douce qui fit battre le cœur de la pauvre Aloise.
— Oh! non , répondit l'enfant; — mais, j'ai eu bien du cliagrin, va!... Tu sais, le sou d'or que tu m'avais donné... Eh bien! maman a voulu me le prendre pour le jeter dans la rivière!
Naturellement, Odolin tourna les yeux vers la jeune femme. Elle lui sembla plus belle. Il vit qu'elle souffrait, ce fut tout. Dans ce drame mystérieux où chaque acteur ignorait son rôle, c'était Odolin qui allait le plus à l'aveugle.
— Mais, reprit Roland qui frappa ses petites mains l'une contre l'autre; — le, père revenait justement de la pêche, et au heu d'aller au fond de l'eau, le sou d'or est tombé dans sa barque... Et le voilà !
Il levait la pièce d'or au-dessus de sa tète avec triomj)he.
Gavaud s'était retourné parce qu'on parlait de lui. Son regard et celui du jeune guerrier se choquèrent, et il jaiiht de ce choc un double éclair.
Une voix parla dans leurs consciences à tous deux et leur dit à la fois : voilà ton ennemi mortel!
Dame Aîoise, elle, recueillie en elle-même, revenait à ce fait bizarre que le babil de son tils venait de lui rappeler : la pièce d'or lancée dans le fleuve et tombant justement dans la barque de Gavaud.
N'y avait-il pas là plus que du hasard?
Gavaud baissa les yeux. Il ne savait pas pourquoi son cœur se serrait. Cet homme ne lui avait rien fait : pourquoi avait- il une pensée de sang?
Le vieux Hugues semblait à son aise comme s'il eût été l'hôte de
la famille depuis dix ans. Il avait entamé la conversation avec frère
Donatqui, revenantsur ses premières inq^ressions, le trouvait assez
bon diable. Gavaud se mêlait de temps en temps à l'entretien. il. 11
Godelle passait son temps à contempîer Odolin et Rolaad. Elle répétait sur tous les tons en àparte.
— Seigneur Jésus! Seigneur Jésus!
— Allons! dit frère Donat, le meunier du couvent de Saint-Germain , — la soupe bout dans la marmite et la venaison me paraît cuite à point... Ménagère n'est-il pas l'heure de souper?
— Bonne parole! s'écria le vieux Hugues; — le vent de Seine m'a donné de l'appétit.
Vous eussiez dit qu' Aloïse sortait d'un rêve. Confuse et tremblante comme on l'est après un brusque réveil, elle donna l'ordre à Godelle de poser ïa marmite sur la tajjle. Les convives prirent place. Le hasard mit Odolin en face d'Aloïse. Aloïse ne put pas même feindre de manger.
Odolin la trouva plus belle encore que tout à l'heure. Aucune pensée d'amour ne lui vint, jusqu'au moment où il songea qu'elle était la mère de Roland.
Comment vous dire cela? Roland était hier pour Odolin un enfant inconnu. Aujourd'hui, si l'on avait dit au jeune guerrier : pour épargner une larme à Roland, il faut que tu meures, Odolin serait mort.
C'est invraisemblable, prétendra-t-on? Je ne sais. — Mais cela est.
Odolin aimait Roland mille fois plus qu'on n'aime un fils.
Et il l'avait aimé ainsi dès le premier coup d'œil.
Y avait-il au moins une cause à cela? Oui, certes, une cause ignorée de tous, une cause bien plus invraisemblable encore que le fait lui-même. Vous verrez.
En attendant, Roland était comme un lien, ou plutôt comme un principe puissant d'attraction entre Odolin et Aloïse.
Odolin n'eut point aimé Aloïse , &i elle n'avait été la mère de Roland.
Et Odolin devait aimer Aloïse jusqu'à l'idolâtrie.
Au commencement du repas, quand Aloïse servit le petit Roland, qui était toujours auprès d'Odolin, l'enfant répondit :
— Merci, ma mère.
Odolin tressaillit. Cette parole si simple avait été remuer dans son âme une fibre inconnue et muette.
Ma mère! avait dit l'enfant. Que de beautés nouvelles Odolin vit sur le front pudique et pur delà jeune femme. Elle était la mère de Roland. Et il lui semblait que le sourire charmant de l'enfant lui disait : Il faut aimer ma mère.
Odolin avait vingt ans. Son cœur n'avait pas encore parlé. Il n'aimait encore que la guerre.
— Nous sommes, disait le vieux Hugues à haute voix, tout en avalant d'énormes cuillerées de potage, — nous sonnnes de race normande en effet, mon digue hôte, ou mieux de race suédoise, mais nous n'allons point en guerre avec nos compatriotes... Le père de ce beau garçon que vous voyez et moi nous avons établi un entrepôt de marchandises à l'embouchure de la Seine.
— Et que vendez-vous, s'il vous plaît? demanda Gavaud.
— Tout ce qui se peut vendre , répliqua Hugues en souriant; des fourrures ei des vêtements, des toiles de lin et de chanvre, — du vin, des fromages piémontais, de la chair marinée, — des' parures de femmes, des cottes de mailles... et tout cela, mon hôte, £»jouta le vieillard en aiguisant son sourire, — nous ne le vendons pas cJier,
— Vendez -vous des objets d'église? interrompit le frère meunier.
— Oui bien, mon respectable compagnon... niais quand nous lenconlrons un digne religieux tel que vous paraissez l'être, nous ne mi vendons rien.
— Pourquoi cela?
— Parce que nous lui donnons tout.
Frère Donat fut manifesiement très-flatté. Le v'eux Hugues l'avait pris par son faible.
— Et tenez, reprit-il, j'ai là', dans ma barque, une pièce d'étoffe de laine, fabriquée du côté de Rouen. Vous en tirerez bien un froc et un manteau par-dessus le mai/ché... si vous voulez accepter un présent fait de bon cœur, je vous l'apporterai au dessert.
Frère Donat lui tendit la main au travers de la table.
— Tope! tope! s'écria-t-il, j'aurai grand plaisir à porter tout cela, froc et manteau en souvenir de notre bonne connaissance.
— Quant à vous, mon cher hôte, poursuivit le vieillard, — je vous destine un beau filet tout neuf et un rang de perles pour les cheveux brillants de votre jeutie ménagère.
— Merci, dit Gavaud.
Puis il ajouta en regardant Aloïse en face.
— As-tu entendu, femme ?
Sa voix, qui était pour la première fois dure et brusque, frappa du même coup Aloïse et Odolin.
Le frère meunier le regarda, étonné.
— Oh ! voisin! fit-il avec reproche.
Car Aloïse pleurait.
Ces larmes tombèrent sur le cœur du jeune guerrier. Sans savoir, il pressa le petit Roland contre sa poitrine en murmurant :
— Je serai malheureux!
— Et maintenant, reprit Hugues, le prétendu marchand qui avant tant d'objets dans sa boutique, — donnez-moi, je vous prie, nés amis, quelques renseignements qui me sont nécessaires pour mon commerce... je voudrais écouler mes marchandises dans votre ville de Paris... y a-t-il des acheteurs?
— Oh I s'écria Gavaud amèrement et comme s'il eut voulu blesser quelqu'un, — si vous avez des colitichets pour les femmes coquettes, vous aurez bon débit, mon compagnon... Paris ne
manque pas de femmes... et partout où il y a des femmes, la vanité se gagne comme la peste.
— Toi seul n'as pas le droit de parler ainsi , voisin Gavaud , dit le moine, — car Dieu t'a donné le modèle des épouses...
— C'est la vérité, pensait Godelle, — et pourtant, Seigneur Jésus ! comme notre petit maître ressemble à ce beau soldat !
Odolin avait fini de manger déjà. Il perçait avec la pointe de son poignard des pièces d'or larges et plates comme celle qu'il avait donné Id veille à Roland, et il les enfilait l'une à l'autre pour lui faire un collier.
Roland était fou de joie.
Gavaud avait courbé la tête sous le reproche du moine. Il pensait:
— C'est bien vrai! Dieu m'a donné le modèle des épouses! Mais il avait un poids trop lourd sur le cœur.
— Eh bien ! reprit le frère meunier en s'adressant au marchand, Gavaud a un peu raison tout de même. Nos femmes de Paris sont aussi mondaines que jolies et vous ferez de bonnes affaires avec elles... quant aux armures, il y en a de reste.
— Et le vin ?
— Oh î le vin ! fit Donat en riant, — je ne réponds que de mon couvent pour la sobriété.
Il avait bien une petite pointe, caria cruche arrivait au fond. — Ah ça ! dit le vieux Hugues, on m'a parlé de droits de péages. ..
— Il y en a beaucoup et de beaucoup de sortes, interrompit le moine, enchanté cette fois de montrer son érudition ; — comptezvous taire voyager vos denrées par terre ou par eau ?
— Par eau.
— Alors, vous êtes exempt du rolaticus pour les dommages que font les roues aux voies publiques entretenues par le comte, du vultalims ou droit de barrières sur gonds, du temonaticus pour avoir la permission de débiter sa marchandise sur son propre timon
,K «lu pulveratfcus pour compenser la gêne occasionnée par la [)ous-
sière quand les chevaux trottent, du saumaticus qui regarde \.\ charge des ânes, mulets, chsvaux et autres bêtes de somme, du chespitaticus pour la réparation des levées, du caudaticus. . .
— Mon frère, interrompit Hugues, j'aimerais mieux connaître les droits dont je ne suis pas exempt.
— A la bonne heure... vous avez d'abord le navigkis qui est d'un demi-sou pour chaque barque voguant en Seine, au delà du poteau planté devant Saint-Germain d'Auxerre; le porlatims, droit de port ou de débarquement, un demi-sou ; le pontaticiis que vous paierez soit que vous passiez sous le petit ou sous le grand pont ; le rivaticus, que vous solderez s'il vous plaît d'amarrer vos navires à la rive ; le foraticiis qui vous donnera la faculté de faire entrer vos denrées dans l'enceinte du commerce; le mestaticus qui vous autorisera à frelater vos boissons; le laudaticus dont vous avez besoin pour faire afficher et crier vos marchandises, et cntin le salutaticus pour l'agrément du comte, notre seigneur... voilà tout.
— Mais, dit le vieillard, — ça me paraît suffisant.
— Je n<j vous parle pas du passionaticus, reprit le frère meunier, on ne le paie que si on veut traverser la cité de Paris pour se rendre ailleurs (1).
— Eh bien ! s'écria gaiement le vieux Hugues, si Paris n'a pas de hautes murailles, il a du moins de bons péages... Mon frère^ nous soldei'ons le navigms, le portallciis, le pontaticus, et le rivaticus^ sans négliger le laudaticus , le [oraticus, le mestaticus^ ni mèmQ\Q salutaticus...
— Peste ! fit Donat, — vous avez de la mémoire !...
Il but une bonne lampée avant de regagner son moulin.
— Mais mon voisin Gavaud s'écria-t-il tout à coup, en reposant
(1) Ces divers droits sont énumérOs au chartrier de Saint-Denis, cliarle ou diplôme du roi Dagobert, p, 29.— ïl y avait encore le mutalicas^ droitde raou^ vemenl et le simple droit de Dassa<je du b-^c.
son verre vide, — regardez donc comme votre petit Roland ressemble au plus jeune de vos hôtes !
A peine cette parole fut- elle prononcée que le pauvre frère eût donné beaucoup pour la pouvoir reprendre, mais il n'était plus temps.
Cela fit l'effet d'un coup de foudre. Tous les regards se tournèrent à la fois vers Odolin et l'enfant qui souriait, heureux de cette ressemblance. Heureux surtout et bien fier.
Le poing robuste de Gavaud frappa la table et toutes les assiettes dansèrent.
— Oh ! maître s'écria Godelle, — ne tuez pas dame Aloïse ! ne la tuez pas !
Aloïse s'était levée chancelante.
— Gavaud, dit-elle, mon mari et mon seigneur, ne me soupçonnez pas sur une apparence menteuse.
Mais la paroie du moine avait fait une lumière terrible dans l'esprit du poissonnier. Depuis une heure, quelque chose le choquait énergiquement dans le jeune étranger qui s'était emparé de son fils et que son fils semblait déjà préférer à tous. Depuis une heure, il cherchait la raison de cette aversion violente et il ne la trouvait point. Car, dans les choses de l'intelligence comme dans l'ordre matériel, on ne dislingue pas bien quand on voit de trop près.
Gavaud ne s'était pas rendu compte de cette ressemblance qui frappait tout le monde autour de lui.
A présent, elle lui sautait aux yeux comme une brutale insulte.
A son tour, il se leva. Sous son regard, dame Aloïse fléchit et s'affaissa, brisée. Si vous eussiez été les juges de cette femme , l'idée vous serait venue que le remords la peignait au cœur.
— Voisin! oh! voisin!,., balbutia le moine, épouvanté du mal qu'il venait de faire.
— Tais-toi, prononça durement Gavaud ; — tu as di». vrai, mon
frère.. . mon petit Roland est tout le portrait du plus jeune de mes
hôtes !
Il essaya de rire, mais l'écume lui venait à la bouche.
Dame Aloise laissa tomber sa lêle sur sa poitrine.
Mais ce qui était étrange, c'était l'attitude des deux étrangers.
Le vieux Hugues vidait son gobelet à petites gorgées, absolument comme si de rien n'eût été. Odolin, lui, ayant achevé de fabriquer son collier de pièces d'or, le passa autour du cou de l'enfant, rouge de plaisir, et se prit à l'admirer avec une tendresse naïve.
— Normands, dit Gavaud, vous êtes mes hôtes... je prie Dieu qu'il vous protège tant que vous serez sous mon toit... On va vous montrer votre appartement : Allez.
— J'aime assez causer tranquillement après souper, les coudes sur la table, réphqua le vieux Hugues, — mais si ce n'est pas la coutume ici, je m'en passerai.
— Mon hôte, ajouta-t-il en buvant debout sa dernière gorgée, je suis vieux; j'ai vu bien des contrées et bien des hommes... Juger trop vite, c'est mal juger.
Et comme il s'aperçut que le poissonnier fronçait le sourcil, il ajouta encore :
— Mais je fais tort à ma barbe grise en parlant de choses qui ne me regardent point... Viens, mon fils... Ayez la bonne nuit, mes hôtes!
Il salua courtoisement et se retira ., suivi d'Odolin le Rameur qui se retourna deux fois pour regarder le petit Roland. Godelle les précédait, portant un flambeau.
— Fillette, lui dit Hugues dans le corridor, aimes-tu ta maîtresse?
— Oh ! Monseigneur, je l'aime de toute mon âme'... Eîle est si douce et si bonne !
— Eh bien, fillette, tu peux lui sauver la vie... *♦
— La vie ? Seigneur Jésus ! . . . Croyez-vous donc qu'il va la tuer ?
— Je le crois.
Odolin qui marchait derrière, lui toucha J'épaule.
— Si tu crois cela, compagnon, dit-il, je vais retourner sur mes pas et fendre le crâne de ce rusUe.
Le vieux Hugues haussa les épaules.
— Mon noble sire , murmura-t-il avec une nuance de dédain, belle besogne pour voire main royale !
— Ecoute... pour que ce cher enfant fut à moi, je donnerais l'espoir de ma couronne !
Odolin prononça ces mots avec chaleur, et il avait la main sur son épée quand il ajouta :
— Elle est sa mère !
Hugues haussa les épaules de nouveau et tourna le dos avec celte irrévérence bourrue des vieux serviteurs que leur dévoilement fait trop hardis.
De tout ce qu'ils venaient de dire, G-odelle n'avait pu comprendre un mot, car ils parlaient ensemble le langage danois.
— Et que faut-il faire, Monseigneur, demanda-t-elle les larmes aux yeux, — pour empêcher que mon maître la tue?
— Verser du vin 'dans le verre de Ion maître, repïiqua le vieux Normand qui tira un petit flacon de son sein; — et mettre dans le vin ce que voilà.
Godelle prit la fiole en tremblant, car elle pensnit bien qu'il y avait là du maléfice.
Mais elle aimait tant dame Aloise, sa chère maîtresse !
— Je le ferai, dit-elle, s'il faut cela pour la sauver.
Elle mit le flambeau sur une table, au pied du lit où les deux
étrangers devaient dormir ensemble.
Le vieux Hugues se déshabilla tout de suite. Odolin garda ses
vêtements.
— Mon sire, lui fit observer le vieillard, — nous avons de la besogne pour celle nuit.
— Dors, serviteur, répondit le jeune guerrier avec fierté, — lea fils de Skold n'ont pas besoin de sommeil.
Pendant que îe vieillard se couchait sans entamer une discussion inutile, Odolin le Rameur ouvrait la croisée qui donnait sur la Seine, et plongeait son regard dans les profondeurs étoilées du ciel.
Gavaud le poissonnier était un bon mari, bien capable d'étrangler sa femme par tendresse. Jamais une idée jalouse n'avait traversé son esprit. Or, vous savez qu'en toute chose, le premier pas coule.
En fait de jalousie , le premier pas ne coûte rie» . ians le sens du proverbe, rien aux jaloux. — Mais gare !
Mieux vaut mille fois un malade de jalousie chronique, un valétudinaire de jalousie, qu'un de ces bons hommes très -sains qui ont une attaque de soupçon foudroyant.
Le vieux Hugues l'avait bien jugé, ce Gavaud. Il eût tout uni« ment l'idée de tuer sa femme.
Il est bien vrai que, depuis trois ans, dame Aloïse vivait comme une sainte. Mais pourquoi avait-elle tremblé? tremblé et pâli à la vue de ce jeune étranger?
Pourquoi Roland avait-il les cheveux elle visage de cet homme ?
Pourquoi?... Enfin, voilà, Gavaud voulait tuer sa femme.
Un mauvais mari aurait balancé entre la po^-te et U fenêtre. Un bon mari n'y met point ce sans gène, Gavaua se dit : — Je vais lui couper la tête.
Pauvre Gavaud ! Il faut que je n'aie guère de coeur pour voua
LES NUITS DE PARIS. Gl
raconter sur ce ton léger des choses si tristes ! Si vous saviez comme !e pauvre Gavaud était désespéré d être obli;^é de tuer sa femme !
Il alla décrocher sa hache d'armes, qui pendait dans un coin, et il pensa :
— Je n'aurais jamais cru que ma hache d'armes me dût servir un Jour à pareil usage.
Frère Donat le regardait faire et demeurait comme frappé de stupeur.
Gavaud était homme à fendre le crùne de quiconque l'eût contrarié en ce moment, et frère Donat le savait bien.
Pour combl« de malheur, Aloïse, succombant aux émotions qui l'accablaient depuis une heure, s'était évanouie.
Comme Donat se mettait en devoir de la secourir, Gavaud lui dit:
— Voisin, ce n'est pas la peine. En ce moment, Godclle entra.
Godellc aurait été plus brave que le pauvre frère meunier, mais elle n'eût pas pesé beaucoup, la bonne fille, sous la hache de Gavaud.
Heureusement, Gavaud aperçut le petit Roland qui tournait autour de sa mère pour lui montrer son beau collier. Roland croyait que sa mère s'était endormie.
— L'enfant n'est pas la ca-use de tout cela, se dit l'équitable Gavaud, — je vais le coucher pour qu'il ne voie rien de ce qui va se passer.
H déposa sa hache et porta Roland sur son lit. — Roland voulut
l'embrasser; Gavaud le repoussa, mais ce fut en pleurant. — Et
dans cet instïint, Gavaud se demanda s'il ne valait pas mieux se tuer lui-même que de tuer la mère de Roland.
Il ferma les rideaux sur l'enfant qui lui dit :
— Bonsoir, père... ïu ne seras plus fâché contre moi demain matin?
Et comme Gavaud s'éloignait, Roland entr'ouvrit les rideaux.
— Embrasse ma mère pour moi, dil-il encore. Gavaud tenait à deux mains son cœur qui défaillait. Puis il retourna vers le lit pour fermer les rideaux.
Pendant cela, Godelle versait du vin dans son verre et mettait dans le vin tout le contenu de la fiole du vieux Normand.
Frère Donat la vit et conçut un vague espoir.
Godelle se signa, demandant pardon à Dieu, et s'enfuit à l'autre bout de la clmmbre.
— Si je luv dis de boire, pensait-elle, il ne boira pas... Les bommes sont faits comme cela... levais guetter... S'il ne boit pas, je décrocberai l'arbalète où il y a toujours un carreau... Thierry le soldat m'a appris à viser.... si je l'abats, le brave homme, j'en serai quitte pour faire pénitence !
Ma foi, si le frère meunier avait pu l'entendre raisonner ainsi, je crois qu'il l'aurait embrassée.
Car il ne lui manquait qu'un peu de courage, au pauvre bon Donat.
— A présent, dit Gavaud, retournez s'il vous plaît à voire moulin, mon frère... Je vous paierai le prix qu'il faudra si vous voulez prier pour la défunte.
— La défunte !... répéta Donat horripilé.
Godelle se leva sur ses pointes et décrocha doucement Tarbalèle.
Gavaud s'en vint reprendre sa hache.
Mais en passant auprès de la table, il vit son verre tout plein. Il avait grand besoin de se donner des forces. Il avala le gobelet rubis sur l'ongle.
Godelle poussa un cri de joie et laissa tomber l'arbalète désoruiais inutile.
En effet, il paraît qu'il y avait dans la fiole du vieux Normand de quoi terrasser un bœuf, car Gavaud tomba comme une masse» balbutiant et jurant.
I! ét:iit ivre-mort.
— Holà ! fit-il, — j'aurais dû ne boire qu'après, car je n'y vois plus et je ne peux guère remuer.. Mais il faut pourtant bien que je tue ma femme !
Le croiriez-vous î Godelle et frère Donat ne purent s'empêcher de rire. Le danger était passé désormais, et Gavaud se lamentait de si bonne foi !
Godelle éteignit la lumière.
— Bon ! dit Gavaud qui s'agitait sur le sol, — que je retrouve seulement ma coquine de hache et tout ira bien !
Il se traîna, renversant les escabelles sur son passage, et parvint à saisir sa hache.
Godelle et Donat avaient pris dame Aloïse dans leurs bras et l'avaient transportée dans un autre appartement.
— Où est-elle ! grondait Gavaud ; — où est ma pauvre femme 1 Il se heurta contre un objet dans la nuit, et, rassemblant toutes
ses forces, il déchargea au hasard un épouvantable coup de hache.
Puis, à demi dégrisé par l'idée qu'il avait réellement tué sa femme, il se mit à sangloter et à crier.
Godelle revint en toute hâle avec un flambeau.
— Eclaire-moi! gémissait l'infortuné Gavaud, bourrelé qu'il était de remords, — éclaire-moi, que je la voie encore une fois !
Godelle s'approcha.
Gavaud regarda avidement.
— Oh ! dit-il en se rejetant en arrière, — c'était le brochet du Normand !
Godelle se tordait à force de rire. — Son maître avait tranché d'un seul coup l'énorme tête du poisson. Gavaud s'endormit en murmurant :
— J'ai fait ce que j'ai pu...
Dans la cliambre voisine, dame Aloïse reprenait ses sens par !cs soins du bon moine Donat.
— Ma fille, lui disait-il, je vous donne le conseil de vous retirer dans un monastère, car votre mari a fait serment de vous tuer.
— Ce n'est donc pas un rêve, tout ce qui s'est passé ce soir!... murmura dame Aloïse.
— Maître Gavaud est fou furieux...
— Quoi!... cet homme... qui ressemble à Roland... je l'ai donc bien vu?..
— Le fait est, iiia fille, dit le moine avec une nuance d'embarras, que l'enfant ressemble terriblement à ce jeune étranger.
Aloïse le regarda en face.
— Avez-vous confiance en moi, mon père? demanda-t-elle.
— Comme en une sainte, ma fille, répondit sans hésiter le frère meunier.
— Eh bien ! mon père, je ne me retirerai point dans un couvent, je ne fuirai point la colère de Gavaud, mon mari, parce que je suis innocente, et que jamais. . .
Elle s'interrompit.
— Non, je ne puis pas dire cela! murmura-t-elle ; il est certain que j'avais vu déjà son visage.
— Quand donc?
— il y a quatre ans...
— Juste à l'époque où le petit Roland a été conçu, ma fille ! ne put s'empêcher de faire observer le frère meunier.
— Cela est vrai, mon père.
— Et dans quel lieu le vîtes- vous?
Aloïse rougit.
— Je le vis étant couchée, répondit-elle pouriant.
— La nuit?
— La nuit.
— Mais comment?... dit le moine qui eut pudeur à son tour.
— 'En rêve
— Mon père, reprit dame Aloïse qui se mit à genoux et fil le signe de la croix, — s'il vous plaît, je vais vous faire ma confession.
Le moine s'assit et répliqua :
— Je vous écoute, ma fille.
La chambre que l'on avait assignée aux deux étrangers, donnait, comme nous l'avons dit sur la rivière de Seine. Elle était située immédiatement au-dessus de la pièce où se tenaient maintenant dame Aloïse et le moine.
Le vieux normand Hugues dormait comme un bienheureux. Odolin, au contraire, toujours appuyé contre la fenêtre perdait son esprit dans ces contemplations étranges qui ont fait la religion du Nord, Ueligion inouïe, poésie malade, mais belle, qui transporte l'esprit dans le monde blanc des glaciers, des aurores boréales et des mirages.
La nuit claire rappelait au jeune guerrier ces splendides nuits du pôle, éclairées par la réverbération des neiges. — Les rayons de la lune glissaient parmi les arbres et mettaient un éclair au bout de chaque vague. — Le vent souftlait, seul et triste dans les feuilles de mai.
Là-bas, de l'autre côté de la rivière, les masses d'ombres confuses se mêlaient; l'œil fatigué leur prêtait des formes et des mouvements,
Odolin voyait au lom, dans la brume transparente qui couvrait les glayeuls de l'autre rive, de longs voiles blancs qui flottaient à la brise.
C'étaient les éledrices des morts, les belles et vaillantes Walkyries, courant dans les ténèbres sur leurs chevaux fougueux , avec
leurs clicveux blonds dénoués et leurs lances d'or roiigi«s par le sang des braves.
— 0 Dises ! murmurait-ii, ô déesses qui n'êtes filles ni de la terre ni tilles du ciel îô Walkyries, fruit du mystère impénétrable, éclairez la nuit de mon cœur.
Son cœur battait : la fièvre montait à sa tète brûlante.
Et des rêves venaient visiter sa veille solitaire.
Etait- ce Roland, l'enfant chéri qui jouait là-bas, souriant et heureux, dans ce rayon de lune, moins blond que sa chevelure? Etaitce Roland? — Et pounjuoi sa mère pleurait-elle, non loin de lui sur l'herbe mouillée ? Car Aloise pleurait.
Et combien ses larmes étaient belles !
Ce nom d'Aloise était déjà dans le cœur du jeune homme.
Il y a un frêne qui est grand comme l'univers et qui s'appelle Ygdrasil, l'arbre du monde. Ses rameaux couvrent la terre entière. Sa cime dépasse les hauts sommets du ciel.
Pour arroser ses racines immenses, Odin a fait couler trois sources qui viennent : la première de chez les dieux, la seconde de chez les géants, la troisième du mont Hécla,
Dans celle-là se baignent les Nornes, Urd, Vavanda et Skuld : le Passé, le Présent, l'Avenir.
— 0 Nornes, pensait le jeune guerrier, ô belles vierges qui faites naître le sourire sur les lèvres des immortels; — je n'ai point de passé, puisque mon glaive est sans gloire... mon présent est triste et inquiet... ô Nornes! dites-moi mon avenir!...
Et la brume argentée ondulait sur les petites vagues du fleuve. Et le rêveur voyait comme une cohue d'ombres humaines qui se hâtaient, poussées par un invisible vainqueur.
Le sommeil ne pesait point sur ses paupières...
Une mélancolie suprême et que nulle force de volonté n'aurait pu secouer alanguissait son Ame.
Et toutes ses pensées aboutissaient à celte plainte vainc : — Il n'est pas mon fils! ... Il est le fils d'un autre î Était-ce, car l'amour a d'étranges perfidies, était-ce un détour pour arriver à cette autre plainte? Elle n'est pas ma femme! Elle est la femme d'un autre !
Peut-être ; mais en ce moment, l'enfant était tout, la femme presque rien : Odoliii ne se doutait pas qu'il allait aimer. Voilà comme l'amour vint.
Tout à coup, dans le silence nocturne, Odolin entendit une voix mélancolique et pleine de larmes qui partait de l'étage inférieur.
Les croisées étaient ouvertes en bas comme en haut. Odolin entendait aussi distinctement que si la voix eût parlé auprès de son oreille.
Il s'éveilla de son rêve et se prit à écouter malgré lui. La voix qui parlait, c'était celle de dame Aloise, et son interlocuteur était Donat, le bon frère meunier.
Odolin ne comprit point d'abord. On parlait de monastère et de meurtre ; mais quand le nom du petit Roland fut prononcé, l'intelligence du jeune guerrier fut éveillée soudain. Il se pencha tout entier en dehors de la fenêtre pour entendre mieux. Aloise avait dit :
— Mon père, s'il vous plaît, je vais vous faire ma confession. \ ces paroles, un chrétien se fût retiré, car surprendre le secret de la pénitence, c'est le plus grand de tous les sacrilèges.
Mais Odolin, l'adorateur d'Odin et de Frigga, ne savait même pas ce que c'était que la confession.
il écouta, croyant continuer le plus délicieux de tous les songes.— Et des deux auditeurs qui entendirent cette nuit les chastes
aveux d'Aloïse, ce ne fut pas Douât, le frère meunier de l'abbaye, qui fui le plus attentif.
— Il y a quatre ans, mon père, répéta la jeune femme, — Gavaud, mon cher mari, me recherchait en mariage et venait chez mon père qui médisait toujours : Celui-là est un brave homme; prends-le pour époux et tu seras heureuse.
« Moi, je trouvais que Gavaud avait un honnête visage et un digne cœur. Je l'aimais alors comme je l'aime aujourd'hui. Mes compagnes m'ont dit qu'on pouvait aimer davantage. Et depuis ce soir, je crois ce que m'ont dit mes compagnes. »
— Expliquez-vous, ma fille, interrompit ici le moine; — celui qui lie et délie doit savoir au juste ce qu'il condamne et ce qu'il absout.
Odolin retenait son souffle, et comme les battements de son cœur l'empêchaient d'entendre, il pressa violemment sa poitrine à deux mains.
Aloïse baissa la voix.
— Je m'exphquerai si je le puis, mon père, répondit-elle, — Dieu nVest témoin que je ne veux rien dissimuler devant son saint tribunal... Mais je ne vois pas bien clair en moi-même.
« Je crois que si j'eusse été la femme de ce jeune étranger qui est venu ce soir manger à notre table, je l'aurais aimé autrement que Gavaud, mon époux.
» Je le crois; si c'est un péché, que le Seigneur me pardonne î Plutôt que de trahir la foi jurée à mon mari, je préférerais mille fois mourir. — Mais i'ai peur. .. »
Aloïse hésita.
LE iEW£ ti£ 'DAmi ALlJ'Yêl
— Peur de quoi? demanda encore le moine dont la voix se faisait plus sévère.
Un trouble inconnu emplissait l'âme du jeune guerrier. L'image il'Aloise était là devant ses yeux. Il s'étonnait de la voir tout à coup si belle.
— J'ai peur... répéta Aloïse; — ob! c'est un cruel malbeur... mais laissez-moi poursuivre, mon père-
« Je fus accordée avec Gavaud qui me mit au doigt la bague d'alliance. J'en ressentis de la joie, car il était celui que j'aimais le mieux. Mais la veille du jour où je devais entrer dfWis sa l'oucbe, il arriva un événement singulier, que les événements d'aujourd'hui rendent inexplicrble et presque surnaturel.
» J'eus un rêve. — Obi ce fut bien un rêve, car mon père était jaloux à l'excès de l'bonneur de sa fille, et ma retraite était close comme une forteresse.
» J'eus un rêve. Je vis un beau jeune bomme qui semblait avoir seize ans à peine. Son visage pale et fier avait comme une auréole de grands cheveux blonds. Il s'avança vers moi par un sentier tout jonché de fleurs. Il me dit : Je t'aime... »
— Oh! oui!... je t'aime! je t'aime! murmura le jeune guerrier du Nord.
Puis il ajouta, commençant à sentir l'écrasante bizarrerie de ce mystère :
— Il y a quatre ans, j'avais seize ans !
Cette fois, le moine n'avait point interrompu. Dame Aloïse poursuivait :
— Nous étions dans une vaste prairie où coulait un ruisseau couvert de lis flottants... Il me dit encore : Je t'apporte un tîlâ qui s'appellera Roland comme mon aïeul...
— Oh! fil Odolin, sufl'oqué par rémotion; — le nom i^u père de mon père!...
— Il me prit dans ses bras, continua la jeune femme, — i-uis il
se mit à genoux devant moi, aOn de m'adorer comme si j'eusse été une sainte...
Odolin, sans savoir ce qu'il faisait, fléchit les genoux et joignit les mains dans une muelte extase.
— En me quittant, poursuivit Aloise, il me dit encore : L'enfani que tu portes dans ton sein est mon enfant...
— Mon enfant! mon enfant! répéta Odolin en un cri étouffé; Roland est mon enfant ! . . .
Puis il passa la main sur son front couvert de sueur.
— J'étais au delà de la mer! murmura-t-il, — à huit cent milles de Paris... dans les forêts de la Suède, ma patrie... Oh! démence! démence!
— Le lendemain matin, continua dame Aloise dont la voix émue tremblait de plus en plus, je racontai ce songe à mon père qui me dit : Les fillettes sont toutes folles; il était temps de te marier. — Il ne voulut point que la noce fût refardée.
« J'épousai Gavaud. Je devins mère. Mon père, qui fut le parrain de notre enfant, me dit en riant : Eh bien ! as -tu revu le beau jeune homme? Je répondis non. — Nous nommerons donc l'enfant Roland, dit mon père.
» L'enfant grandit. Il ne ressemblait point à mon époux et il ne me ressemblait point. C'était tout le portrait du jeune homme que j'avais vu en rêve. Et cela est si vrai, frère Donat, que vous l'avez déclaré vous-même... »
— Quoi! s'écria le moine stupéfait ; — ce jeune homme du rêve c'était...
— Notre hôte de ce soir !
Odolin poussa un cri auquel répondit une exclamation de terreur de dame Aloise. — La fenêtre deTétage inférieur fut précipitamment fermée.
ïi était bien temps.
 ce moment, le grand navire des deux Normands, doublant
avec lenieur la pointe formée par le moulin de frère Donat, apparut aux rayons de la lune.
Odolin se leva.
— Debout, vieillard! s'écria-t-il en secouant son compagnon. Hugues se mit sur son séant.
— Déjà! grommela-t-il; — eh quoi! mon sire, vous ne vous êtes point couché, ce me semble?
— J'étais à huit cent milles de Paris, répliqua Odolin qui avait la tête haute et le regard ardent comme un homme en fièvre : — je n'avais jamais quitta ma patrie... jamais!... et pourtant, l'enfant est bien à moi !...
— Quel enfant, mon cher sire? demanda Hugues ébahi.
— Sinon le fils de mon corps, poursuivit Odolin, du moins le fils de mon esprit qui avait traversé l'espace sur les ailes de Freya, la déesse de l'amour, afin de visiter celle que mon cœur devait choisir entre toutes les femmes!
Hugues se frottait les yeux et pensait dormir debout.
Odolin s'animait. Son front était pourpre; ses yeux rayonnaient
— Lève-toi, ami, lève-toi, reprit-il; — cette nuit m'a fait époux et père; — lève-toi!... je te le dis, je te le jure : l'enfant sera roi !
Le vieillard sauta sur ses pieds. — Un cri faible partit du dehors. — Le vent poussa la flamme du navire qui vint caresser la fenêtre.
Hugues, qui avait jeté son manteau sur ses épaules, se dirigeait vers la porte. Odolin l'arrêta.
— La loi de nos pères, dit-il , défend d'aimer la femme de son hôte... as-tu vu la mère de Roland comme elle est belle?
— Je ne suis point venu de si loin, mon sire, pour voir si | eu ^ue cela, répondit Hugues sèchement.
— Tais-toi. Si tu veux vivre, ne parle jamais ainsi !... je l'aime.
— Vous î... la femme d'un pêcheur!...
— Je te dis que je l'aime.
— Mais cet homme est. votre hôte.
— La maison d'un liôle est celle dont on franchit deux foislo seuil : une fois pour entrer, une fois pour sortir... vois ! cet homme n'est pas mon hôte.
Ses jarrets souples plièrent. Il sauta par-dessus l'appui de la croisée et s'accrocha aux cordages du navire qui oscilla sous son poids. Malgré sa barbe blanche, le vieux Hugues fit le saut à son tour, sans trop hésiter.
Mais il se dit :
— J'aurais mieux fait de laisser ce rustre assommer sa femme ou l'étrangler, suivant sa fantaisie.
Odolin, lui, jeta un long regard sur la maison, et pensa : —- Je reviep'lrai.
La théorie de ce bel Odolin le Rameur sur l'hospitalité pourra vous paraître un peu bien judaïque, dans sa naïve perfidie. Mais il était Normand.
On a beau être un héros et même un demi-dieu, neveu d'Odin, cousin de Thor, on n'en a pas moins dans les veines un peu de ce bon sang qui est de l'encre de la petite vertu.
Achille, normand, porte un casque d'or où il y a un trou pour passer une plume derrière son oreille.
Il interprète, il épilogue, il biaise, il ergote, il chicane.
Il cessera de pleurer Briseis si vous lui donnez , sous sa tente quelque bon diable de procureur.
Dansle Waîhaîla, ce paradis normand, il y a des arènes pour se battre, des cabarets pour boire et des études pour causer avec les huissiers.
Aussitôt que le jeune guerrier et son compagnon eurent touché
le pont (lu navire, le navire , rnu par une force invisible , vira de bord, quitta la rive et se dirigea vers le milieu du fleuve.
C'était une belle nuit de printemps. Par intervalles, des nuages floconneux couraient sur la lune et voilaient pour quelques minutes sa blanche et froide clarté.
En un de ces moments, Hugues prononça quelques mots en langue danoise, et, comme par Teffet d'un coup de baguette, trci'.e hommes de liaute taille surgirent de l'ombre de la cale.
— A la sonde ! dit le vieillard.
On entendit le bruit du plomb qui tombait dans le courant.
Durant tout le reste de la nuit, Hugues et ses trente matelots explorèrent le cours de la rivière. Le navire voguait lentement, silencieux comme s'il n'eût porté que des fantômes.
Il s'avança ainsi jusqu'à l'éperon delà Cité.
Les sentinelles du chûteau du comte crièrent : Qui vive?
Lenavircj tournant sur lui-même avec lenteur, se prit à rod'^'îcendre le courant.
Le lendemain, Gavaud chercha en vain ses hôtes dans la chambre qu'il leur avait assignée. Il ne retrouva pas davantage celte grande nef qu'il avait rencontrée derrière les îles, au coucher du soleil.
Quant au brochet, décapité au lieu et place de dame Aloise, Gavaud le porta de bon matin à la cuisine du comte Eudei , son seigneur.
Vers neuf heures, ce jour-là, les convives du comte Eudes s'assirent autour de la grande table des festins.
On dînait alors à neuf heures et il paraît que Ton s'en trouvait bien; car un poëte a fait ce tercet monorime :
Lever à six , dîner à neuf, Souper à six, coucher à nruf, D'ans vous vivrez nonanle-ueuf.
Ce qui est un bel âge pour des personnes qui ne sont point pa triarches.
Il y avait bien à Sa table du ( omte de Paris une quarantaine, de convives, et littéralement, les planches de chêne épais fléchissaient sous le poids des abondantes victuailles dont le suzerain bourrait honorablement ses hôtes.
Eudes était un homme jeune encore, maigre et de moyenne taille. H s'était foit un beau nom à la guerre; on l'estimait également pour son prodigieux appétit.
Eudes était comte à manger huit ou dix livres de bœuf à un seul repas, sans compter le poisson et les pâtisseries. Cela ne l'engraissait point. Il est vrai de dire qu'il buvait de manière à rendre toujours ses huit livres de rôt parles fenêtres.
Et voyez quel bon temps ! Ce violent régime n'empêchait pas le comte Eudes de se porter parfaitement. Aldobrand, son médecin, était trop ignorant pour que le comte pût connaître la gastrite.
Auprès du comte, à la place d'honneur, s'asseyait Gozlin, évoque de Paris . un grand homme d'armes.
Gozlin mesurait près de six pieds. Il avait une belle tête, sévère et pleine d'intelligence sur un corps véritablement athlétique. Deux hommes ordinaires avaient peine à soulever la hache dont il se servait dans les combats.
Son neveu, Ebbon ou Ebles, abbé de Saint- Germain, était assis de l'autre côté du comte. Ebbon était un abbé qui se chauffait du même bois que son oncle Tévêque. Il avait donné en sa vie de terribles coups d'épée.
Ricanez pour peu que cela vous divertisse, mais ces prêtres guerriers sauvèrent bien des fois le christianisme et la France. Les sermons, en ce temps, ne valaient pas moins qu'aujourd'hui, seulement il fallait encore autre chose.
LES NUITS DE PARIS. lOS
Avec (les lieutenants comme Eudes, Gozlin et même Ebbon, l'empereur aurait pu tenir haut sa couronne
Mais ces descendants de Charlemagne étaient de lâches coquins !
Charlemagne avait pris pour lui tout le courage et tout le génie. Avec tous ses neveux mis ensemble et piles dans un mortier, on n'aurait pas fait un homme.
Ils éVi'ienK là, ces empereurs, dormant sur leur trône et se bouchant les oreilles pour ne point entendre le cri sauvage des hommes du Nord.
Ils assassinaient bien un petit peu, quand ils osaient. L'envie démontrer leurs griffes ne leur manquait point absolument. Mais ils n'avaient pas de griffes.
Hugues Capet, à proprement parler, n'eut pas besoin de leur prendre le sceptre : un coup de pied là-bas fit l'affaire. Encore, ce fut un coup de pied perdu.
Nous n'avons pas besoin de dire que ce dîner du comte Eudes était un repas politiciue. On y parlait des affaires du temps, de la faiblesse du maître, de l'invasion menaçante des barbares du Nord qui, repousses en Angleterre, allaient se rejeter sans doute sur le centre de la France.
Il y avait des dames, comme à tous les dîners politiques.
On buvait sincèrement et de tout cœur. Quant à décrire minutieusement cette fête, en vérité, c'est impossible. Le cuisinier du comte Eudes n'a point fait de livres comme l'dlustre Carême.
Le dessert approchait déjà, et chacun avait la tête un peu échauffée, quand une fanf e éci ta sous les fenêtres du palais.
Les convives &e levère. de i )le en tumulte et se précipitèrent aux balcons.
il y avait à l'éperon de la Cité une barque pavoisée et deux chevaliers étaient debout à la proue; le plus jeune, qui avait de grands II. U
cheveux blonds couronnant un pâle visage , tenait un cor à la
main. L'autre était un vieillard.
— So}cz les bienvenus, étrangers, s'écria Eudes du haut de son balcon, — quels que soient vos noms et votre patrie... entrez dans mon palais et prenez part à mon festin.
Les deux chevaliers sautèrent sur le rivage.
Quand ilb entrèrejit dans la salle du festin, les dames admirèrent fort la beauté du plus jeune et sa noble tournure. Mais lui semblait ne point les voir.
— Prenez place, dit Eudes.
— Non, répliqua le vieillard; — nous sommes des députés et non point des convives.
Gozlin et son neveu Ebbon échangèrent un regard.
— Qu'importe! s'écria le comte; — des députés apportent la paix ou la guerre... Si c'est la paix que vous apportez, buvons : la paix est bonne... Si c'est la guerre , buvons encore : la guerre est belle !
Le plus jeune des deux envoyés gardait un silence sévère. Ce fut le vieillard qui répondit encore.
— Comte, dit -il, — nous sommes tes ennemis, écoute -nous.
— J'aimerais mieux écouter mes amis, répliqua Eudes gaiement, — mais amis ou ennemis, je ne vous écouterai qu'après les coupes vidées en l'honneur de nos dames.
Ce disant, il fit signe aux seigneurs qui l'entouraient, et tous tendirent leurs gobelets aux échansons. L'écume vermeille et souriante vint se jouer aux lèvres d'or des hanaps»
Eudes éleva la sienne au-dessus de sa léte.
— A la brune fille du vicaire Olhon ! cria-t-il. Celle-ci baissa ses beaux yeux noirs et rougit d'orgueil. Chevaliers et hommes d'armes imitèrent leur suzerain. L'évê-
que et l'abbé, son neveu, n'avaient nulle raison pour ne pas faire de même, puisqu'en ce temps-là, le sacerdoce n'excluait point l^
mariage. Chaque dame proclamée dans cette longue kyi'iclle de toasts, montra naïvement son plaisir et sa fierté.
Mais pourquoi le cacher, puisque les Parisiennes sont connues pour cela depuis bientôt deux mille ans? Certes, c'était un grand honneur que d'être élue ainsi par le comte Eudes ou par l'un de ses nobles convives. Cependant, ce triomphe semblait ordinaire et mesquin à côlé de cet autre triomphe qui eût consisté à être choisie parle bel étranger.
Les ÉTRANGERS ! La folie chronique des charmantes Parisiennes !
Est-il beauté prude ou coquette que ne subjugue l'épaulette? a
dit en haute poésie un très-spirituel académicien. — Un nom en
stein, en off, en icf ou en heim, vaut trois ou quatre douzaines
d'épaulettes.
Vous avez même vu, hélas! des Parisiennes ne point reculer devant un nom en ski !!!
Caliban moscovite, auprès de nos jolies déesses, rendrait des points à Ariel indigène ; Thersite américain , se moquerait d'Achille picard ou berrichon; Phébus resterait dehors avec un pied de nez, Là où mylord Quasimodo passerait le chapeau sur la tête.
Telles sont nos mœurs amoureuses. Il est vrai que Calib.in a des roubles, Thersite des dollars, Quasimodo desguinées; mais Ariel, tils dodu d'un banquier crochu ; mais Achille, ancien maître des requêtes; mais Phcl)us, capitaine d'état-major, n'ont-ils pas des pièces de vmgt francs ?
Peut-être que le Kosak, le Cokney et le Yankee ont un goût de terroir que ne donne pas le boulevard de Gand.
Les dames qui avaient l'honneur de partager le repas du seigneu»* comte, jetaient des regards de convoitise sur le jeune Normand. Les plus modestes détachai^,nt même au vieillard des œillades meurtrières.
Quelle gloire pour celle que le jeune chevalier allait sacrer la reine du festin !
Les deux étrangers, cependant, gardaient leur attitude impassible et froide.
Quand les échansons leur offrirent des coupes, tous les deux refusèrent du même geste méprisant.
— Eh quoi ! s'écria Eudes en fronçant le sourcil, — ne savezvous point ici, ou ailleurs, une dame qui vaille le salut d'une rasade ?
Le jeune chevalier rougit à ces mots.
* — Si fait, dit- il.
Et, saisissant la coupe des mains de l'échanson, il la porta à ses lèvres en prononçant de sa voix grave et douce à la fois :
— Pour Aloïse !
Ce nom d' Aloïse était fort répandu ; il y avait là trois ou quatre belles qui se nommaient Aloïse. Elles tressaillirent, émues.
Mais il y eut une autre personne qui fut émue bien autrement.
Gavaud , le poissonnier, était là, parmi les officiers de service. Nous ne l'avions point dit. A quoi bon le dire ? Gavaud ne faisait pas bien grande figure parmi ces illustres seigneurs.
Il n'avait reconnu d'abord ni le vieux Hugues, ni Odolin le Rameur, ses hôtes de la veille.
Le nom d' Aloïse fut pour lui un trait de lumière.
Seul, entre tous ceux qui étaient dans la salle, il eût pu dire à qui s'adressait le toast du jeune guerrier.
Ce qui s'était passé la nuit précédente restait un peu vague et confus dans la mémoire de Gavaud. Il n'avait même pas essayé d'interroger minutieusement ses souvenirs, parce qu'il craignait de voir trop clair au fond de sa conscience. Mais cet engourdissement où il se plongeait à plaisir était violemment secoué tout à coup. Il revoyait à l'improviste l'homme à qui son fils ressemblait d'une façon si étrange , et cet homme portait la santé de sa femme !
Un moins jaloux ■se fût à coup sûr irrité.
Lr;S NUITS DE PARIS. <09
Gavaud serra convulsivement le manche de son poignard.
• — El quelle Aloïse ? demanda le comte Eudes, traduisant ainsi îa curiosité commune.
Odolin parcourut du regard le cercle des femmes qui assistaienl au festin.
— Est-ce Aloïse la Blonde qui est assise à la droite de mon connétable? demanda encore le comte, — est-ce Aloïse au col de cygne, qui baisse les yeux à côté du seigneur abbé?.... Est-ce Aloïse aux yeux noirs, qui se cache et sourit derrière ses doigts roses ?...
Odolin secoua la tête et répondit :
— Elles sont belles... Aloïse n'est pas ici. Gavaud s'appuya contre une colonne.
Eu vérité, le comte, les nobles seigneurs et toutes ces brillantes dames auraient bien ri, si elles avaient su que cette Aloïse adorée était la femme d'un pauvre poissonnier.
Oij diable le jeune chevalier allait-il nicher son amour?
— Maintenant qu'on a bu et que ta fantaisie est satisfaite, comte, reprit le vieux Hugues, — te plaît-il écouter mon message ?
— Allons ! répondit Eudes avec répugnance , — cela me plaît puisqu'il n'en peut être autrement... Parle, mais parle vite.
— Eudes, comte de Paris, prononça lentement le vieillard, — je viens à toi de la part de Siegfried, roi des guerriers du Nord, dont les mille vaisseaux sont à l'embouchure de la Seine.
— Et que me veut Siegfried, roi des guerriers du Nord? demanda Eudes avec hauteur.
— Siegfried a besoin de passer par ta ville pour mener ses guerriers en Champ;>gne.
— C'est bien. — Que m'ofïre-t-il ?
— 11 t'offre d'épargner tes murailles et les sujets.
— En outre?...
Hugues garda le silence.
110 LïïS NUITS DE PAUIS.
Gozlin l'évoque, el l'abbé Ebbon repoussèrent leurs couper Eudes essayait de dompter sa colère.
— Est-ce tout? fit-ib
— Non, répliqua le vieillard. — Le roi Siegfried te mande par ma voIk qu'il exigera de toi quarante mille marcs d'argent pour don de bienvenue, lors de son passage sous les ponts de ta cité.
— C'est le droit ponticus, dit l'évêque Gozlin avec un amer sourire; — seulement, comte, au lieu de recevoir le péage, c'est toi qui le payeras.
— Admirable ! admirable ! s'écria l'abbé Ebbon ; — j'aime beaucoup Siegfried, roi des guerriers du Nord, dont les mille coquilles de noix sont à l'embouchure de la Seine.
Un grand éclat de rire s'éleva autour de la table. Mais le comte ne riait pas. Son front était pourpre et ses yeux s'injeclaient de sang.
— Et lu es venu me porter ces paroles extravagantes, à moi ! jusque dans mon palais 1 murmura-t-il entre ses dents serrées; — vieillard, tu n'as pourtant qu'une vie !
Hugues sourit avec fierté.
— Un pauvre reste de vie, seigneur comte, dit-il ; — mais tu ne le prendras pas.
Eudes emplit sa coupe profonde et la vida d'un trait. Pendant qu'il buvait, Gavaud s'approcha de lui el lui dit à l'oreille :
— Mon vénéré sire, ces hommes ne sont pas des ambassadeurs, ce sont des espions !
— Parlez tout haut, noire hôte ! dit le vieux Normand sans perdre son sourire.
— Parle (oui haut ! répéta le comte de Paris.
— Je veux bien parler tout haut, répliqua le poissonnier, qui se redressa derrière son maître : — Je dis que vous n'êtes pas des
LES NUITS DE PARIS. Hl
messagers de la paix ou de la guerre ; je dis que vous êtes des espions '.
A la voix de Gavaud, Odolin qui, depuis la coupe vidée, était resté immobile et froid comme une belle statue de marbre, tressaillit faiblement.
Son regard faroucbe glissa jusqu'à l'époux d'Aloïse, puis se fixa de nouveau sur le sol.
Il ne parla point.
— Ils sont venus hier soir dans ma maison, poursuivit le poissonnier,— sous couleur de réclamer l'hospitalilé qu'on ne refuse à personne... Ils m'ont interrogé sur le cours de la Seine et sur les droits de péage... ils se sont dits marchands, eux qui sont des guerriers... Et tenez ! la barque qui les a amenés et qui est là sous les fenêtres n'est point leur navire... Leur navire est une maison flottaiate qui contiendrait bien cinquante matelots.
— Est-ce possible ! s'écrièrent tous les convives.
— Je l'ai vu ! dit Gavaud.
— Et chacun de vous peut le voir à son tour, mes seigneurs, ajouta le vieillard avec calme; — noire navire doit être à cette heure sous les balcons.
Sa main étendue montrait les fenêtres.
Gavaud s'y préiûpita et poussa un cri de surprise.
Tous les convives et le comte lui-même, attirés par cette exclamation , s'élancèrent vers les croisées.
Ils virent, devant la pointe de la Cité, se balançant à la brise molle, un navire qui dépassait tout ce que leur imag'malioa avail pu rêver jusque-là. C'était bien, comme le disait Gavaud , une maison /loltanle, et il fallait certes que le pilote eût une connaissance bien minutieuse du lit de la Seine, pour avoir pu franclur les bas-fonds et amener jusque-là cet énorme vaisseau.
Le pilote ? où était-il ce pilote ? Et les malelols ? Le n:a ire avail l'air absolument désert.
Le comte, l'évêque et l'abbé restèrent plus d'une minute en contemplation vis-à-vis de ce colosse, auprès duquel les barques de Seine faisaient le même effet qu'une chaumine auprès d'une forteresse.
La construction de ce navire était en outre magnifique. Des figures bizarres en ornaient la proue, qui s'élevait de quinze ou vingt pieds au-dessus de l'eau. — Deux rangées de boucliers d'airain couraient autour du plat-bord, et il y avait à la poupe une sorte de villa pavoisée.
Un mât, plus baut qu'un grand arbre, était planté au centre de la coque. — Un autre mât, terminé par un énorme harpon, était fiché transversalement dans l'avant.
Au mât principal flottait une longue flamme noire au milieu de laquelle élait ligure un dragon rouge.
Les convives du comte s'entreregardèrent.
Qui avait amené là ce navire ?
— Saint-Germain! dit l'abbé Ebbon,ily a là-dessous quelque sortilège,— mais nous sommes bons pour battre le diable tout comme les païens, ses fils... Situ m'en crois, seigneur comte, tu prendras ce vaisseau ettupendras ces deuxcoquins parle couàrormedejustice.
— Le roi Siegfried a mille vaisseaux comme celui-là ! prononça le vieux Hugues avec emphase.
— Tant, mieux pour nous ! s'écria Gozlin, l'évêque, — avec l'aide de Dieu . nous prendrons les neuf cent quatre-vingt-dixneuf autres comme nous prenons celui-là.
Gavaud se pencha encore à l'oreille du comte.
— Mon seigneur, dit-il, — veux-tu que je les poignarde toui^ les deux ?
Eudes le repoussa du geste.
— Mille vaisseaux comme cela ! murmura-t-il ; — y aurait-il où les mettre sur la grande mer?
Puis, secouant tout à coup sa stupéfaction et tirant son épée :
— Espions ! sY'cria-t-il en les touchant tous deux du plat ; — je vous donne au gibet.
Odolin ne bougea pas.
Le vieux Hugues prit i'épée du comte par le trancliant de la lame et la brisa entre ses doigts comme si ses doigts eussent été plus durs que l'acier.
— Moi, je ne suis rien, dit- il, sans perdre son calme miraculeux,—mais celui-là, ajouta-t-il en montrant Odolin, — celui-là est le fils des Ases ; il a du sang d'Odin dans le cœur et il est sorti de la couche du roi... Ne touche pas celui-là, comte de Paris, si tu veux vider encore une ibis la coupe dans le festin.
Tous ces hommes qui étaient rassemblés dans la salle du com'e Eudes et le comte Eudes lui-même, étaient braves comme d( s lions. En outre, leurs dames les regardaient. Pourtant, toutes les épées restèrent dans le fourreau.
Une terreur superstitieuse était dans l'air.
Hugues et Odolin eussent pu se retirer en ce moment sans que personne songeât à les poursuivre. — Mais ni l'un ni l'autre ne fit un pas vers la porte.
Cela était téméraire, car le sentiment de vague épouvante qui glaçait toutes les poitrines ne pouvait résister à la réflexion.
— Fermez les j.ortes ! dit l'évêque, retrouvant le premier la parole.
Les valets obéirent en tremblant. — Odolin et Hugues ne firent même pas mine de s'y opposer.
— Une épée ! dit encore l'évêque.
Un homme d'armes lui donna la sienne.
L'évêque la bénit par trois fois, puis, la prenant par la poignée et rejetan! son manteau en arrière , il s'avança vers les deux .Normands.
C'était un superbe chevalier. — Odolin et Hugues gardèrent leurs bras croisés sur leur poitrine.
— Défendez-vous si vous voulez, dit Tévêque.
— Le fer qui prendra le sang du fils d'Odin n'est pas forgé ! dit Hugues.
En même temps, comme l'cvêque guerrier levait son glaive, le vieillard porta rapidement à ses lèvres le petit cor qui pendait à son cou.
Il en tira une seule note aiguë et déchirante.
Puis il dégaina enfin, — mais tout seul; — Odolin ne l'imita pas.
Tout ceci n'était qu'une audacieuse comédie, dont les péripéties étaient admirablement préparées, mais elle ne devait pas réussir entièrement, parce que le vieux lîugues avait compté sans la terrible adresse de Gozlin, l'évêque de Paris.
Celui-ci éloigna du geste les hommes d'armes qui voulaient le secourir, et, feignant de porter un coup à la tête du Normand , il rabattit son épée, coupa de revers, et donnant à son fer l'élan du cercle tout entier, poussa un coup de taille épouvantable sous l'aisselle droite de Hugues, qui avait le bras levé pour parer le revers.
Le bras, tranché, tomba sur la terre avec le glaive.
Odolin poussa un grand cri. Hugues regarda son bras et reprit son épée de la main gauche.
En ce moment, le jour qui venait dans la salle par quatre croisées, s'obscurcit tout à coup. Par cbaque fenêtre un flot d'hommes vêtus de fer s'élança dans la chambre.
En un clin d'œil, le comte, l'évêque, l'abbé et les hommes d'armes furent désarmés comme des enfants. ~ Ce qui prouve que, quand on fait tant que de fermer les portes, il ne faut point oublier les fenêtres. — Notre récit, à défaut d'autre morale, aura du moins celle-ci.
C'étaient les trente guerriers d'Odolin , trente mécréants choisis dans l'armée des rois Siegfried et Godefroid, trente hercules du Nord l
Hugues se fit amener l'évêque.
— Prêtre, dit-il, tu te bats bien... Ton bras droit m'appartient, selon la loi, mais je le le donne.
— Comte, ajoula-t-il en se tournant vers Eudes, — Siegfried a cent mille soldats comme ceux-là !
Il montrait les trente gardes d'Odolin qui carraient leurs robustes poitrines.
— Enfoncez les portes! commanda-t-il.
Les portes tombèrent fracassées.
— Adieu, comte, dit encore Hugues, — nous reviendrons te voir.
Quand les Parisiens et leurs cbefs purent réagir un peu contre la stupeur où ils étaient plongés, le vaisseau du fils de Siegfried s'éloignait majestueusement, suwant le fil de l'eau.
La colère succéda comme de juste à l'engourdissement. On banda les arcs et les arbalètes. Flèclies et carreaux allèrent rebondir sur les boucliers sonores qui couvraient la poupe du navire normand.
On ne répondit pas à cette attaque inutile, et les convives du comte Eudes purent ejitendre les accords déjà lointains de la harpe d'Odolm.
— Achevons de dîner, mes seigneurs, dit l'évêque Gozlin, et dînons pour hmgtemps!... car, pour ce qui me regarde, je jure Dieu de ne point m'asseoir à une table, avant que notre chère ville de Paris ne soit en état de soutenir l'assaut de ces damnés.
— Aurons-nous le temps?... murmura le comte Eudes.
— Je me ferai charpentier, mon sire, répliqua l'évêque, — vous vous ferez maçon... Nos dames, s'il le faut, gâcheront la chaux et le sable... et quand ces coquins reviendront, ils trouveront une forteresse à la place de cette cité ouverte de toutes pans.
— Nous travaillerons tous de nos mains! s'écrièrent les chevaliers.
■ — Nous aussi! appuyèrent Jes belles.
Et pour entamer la besogne par un bout, on se reprit à manger et à boire.
Dans l'après-midi, Gavaud le poissonnier, ayant fini son service au palais du comte, monta dans son bateau pour regagner le manoir.
Il était bien triste, îe pauvre Gavaud. Deux sentiments se combattaient en lui : une contiance obstinée et un irrésistible soupçon.
Confiance, parce qu'il avait connu son Aloïse enfant, puis jeune fille, innocente et pure comme les anges, puis femme modeste, soumise, dévouée.
Soupçon, parce qu'il ne pouvait repousser le témoignage de ses yeux.
Il regardait la Seine qui roulait ses flots laiteux le long de son bateau. Il se disait : Là on ne souffrs plus...
Car, par-dessus tout cela, il aimait sa femme, il l'aimait éperdûment.
On n'aime jamais tant qu'à ces beures d'angoisse.
Quand il arriva au manoir, Aloïse était assise sur les mar° ches.
Gavaud se souvenait bien qu'il avait voulu la tuer la veille. Il ne savait nomment l'aborder.
Aloïse était pâle comme le lin de sa guimpe. Ses yeux, rouges encore, trahissaient les larmes récentes. Le petit Roland jouait au bord de l'eau avec son collier de pièces d'or.
— Père! s'écria-t-il du plus loui qu'il aperçut Gavaud, — le grand bateau a passé ce matin .. J'ai appelé mon ami Odoliii
LES NUITS T)K PARIS. Ut
qui n'a pas voulu venir... Mais il a envoyé deux baisers ; un pour moi, un pour ma mère.
La barque de Gavaud touchait les marches.
Il repoussa son fils rudement.
— Va-t'en, Roland, dit Aloïse.
Et quand Roland eut obéi, elle regarda son mari en face. Cette seule nuit l'avait bien changée.
— Vous n'aimez plus cet enfant, murmura-t-elle.
— Et pourquoi ne l'aimerais-je plus? demanda Gavaud. Aloïse eut un sourire mélancolique.
— Vous le savez aussi bien que moi, dit-elle doucement; — hélas ! mon cher mari, le temps du repos est passé pour nous... . faut souffrir maintenant et peut-être mourir.
Gavaud tressaillit à ce mot.
Aloïse lui tendit sa main blanche et froide.
— Assieds- loi, là, reprit-elle, — auprès de moi. .. Je suis innocente devant Dieu, mais je suis coupable envers toi, puisque je ne t'aime plus...
Gavaud s'assit plutôt par l'effet de son abattement que par s£ volonté.
— Tu aurais mieux fait de me tuer hier, Gavaud, mon pauvre mari, poursuivit-elle; — et si tu m'aimes encore, ce que tu n'as pas fait hier, il faut le faire aujourd'hui.
Elle caressait les mains de Gavaud qui pleurait.
— Aujourd'hui, dit-elle, pendant que ses beaux yeux s'élevaient au ciel, je puis encore regarder dans mon âme... Mais le mal est autour de moi, Gavaud, Gavaud, mon mari!... Aie pitié de ta femme! \
Le pauvre poissonnier se couvrit le visage de ses mains.
— Écoute, reprit Aloïse, — je me tuerais bien moi-même, mais j'irais en enfer. . . loi, si ta me lues, Dieu te laissera le temps de taire pénitence . . .
,i!8 LES NUITS DE PARIS.
— Voilà ce que tu feras, ajouta-t-elle de ce ton que l'on peut prendre quand on a bien réfléchi sur un sujet : — l'enfant est à toi, je te le jure... car je le répète encore : Je suis innocente comme au jour où je me suis agenouillée pour la première fois devant la table sainte... Mais si tu ne peux plus le chérir, l'enfant, puisque tu as vu celui qui lui a donné son visage... quand tu m'auras mise à mort, donne-lui l'enfant...
— Oh!... fit Gavaud en se reculant.
Comment expliquer ces paroles autrement que par un aveu? Aloise, cependant, ne comprit même pas la colère de son mari
— Tu es jeune encore, Gavaud, poursuivit-elle; — tu es beau, tu es bon... Tu prendras une autre femme qui te donnera d'autres enfants... Et je serai là haut, moi, qui prierai Dieu pour votre bonheur à tous.
La colère de Gavaud tomba.
Il commençait à sentir que cette faible et belle créature n'avait plus la raison commune.
Elle n'était pas folle. — Mais elle ne vivait plus dans notre monde.
Il la baisa sur le front comme s'il été eût son père.
— Aloise, ma pauvre Aloïse! dit-il, — que Dieu te guérisse, mais je t'aimerai toujours!
Le soir, Aloïse tremblait la fièvre dans son lit. Elle parlait d'Odolin dans son délire.
Gavaud était allé cherché son bon voisin, le frère meunier.
Pendant que Godelle veillait la malade, Donat et Gavaud tenaient conseil.
— Oui, oui, mon voisin, disait Donat, — oui, cette Godelle est la perle des filles!... hier, quand le démon vous a inspiré l'idée de commettre un meurtre détestablej Godelle a dçcroché
LES NUITS DE PARIS. il9
votre arbalète... Je l'ai vue, mon voisin, et je l'ai laissée faire.
Ici Gavaud lui serra chaudement la main.
— Bon, bon ! fil Donat, — je sais que vous êtes un brave homme au fond... Je disais donc que j'ai laissé faire Godclle... d'autant mieux qu'elle vise comme un archer et qu'elle vous aurait cassé la tête tout net, mon voisin.
Nouvelle poignée de main reconnaissante.
— Je double ses gages, dit Gavaud.
Celte fois, frère Donat fut content. Il donna un grand coup de poing approbatif sur l'épaule du poissonnier.
— Ah! Gavaud, mon garçon, dit-il, — vous méritez presque d'avoir une femme comme la vôtre.
• — Hélas' mon respecté voisin, répliqua le poissonnier, — je n'en suis pas plus heureux.
— C'est vrai ! c'est vrai ! soupira frère Donat ; — le malin est en tout ceci... Dame Aloïse est une sainte, voyez-vous... je ne puis vous dire que cela : le reste est le secret de la confession... mais je ne demanderais qu'une seule chose, moi, ce serait de me présenter à Dieu, quand viendra ma dernière heure, avec une âme aussi blanche que la sienne.
— Vous me faites grand plaisir, mon frère Donat ; cependant...
— Quoi! quoi! cependant!... il n'y a pas de cependant... je vous dis que le malin est là.., et si vous faites comme il faut votre examen de conscience, voisin, vous verrez bien que vous avez assez péché pour mériter toutes vos peines.
Gavaud se recueillit en lui-même.
— J'ai péché, c'est vrai, murmura-t-il; — j'ai mangé l'an dernier... mais c'est que j'aime bien les prunes, voisin Donat !... j'ai mangé toutes les prunes du grand prunier ^e votre couvent.
' — Ah! triple scélérat! s'écria le moine, — moi qui les avais toutes mangées l'an d'avant !... Pas vjai qu'elles sont bonnes ?
Gavaud passa sa langue sur ses lèvres, au cher souvenir des prunes du grand prunier.
— J'ai coupé une fois, poursuivit-il, — les filets du poissonnier de Saint-Germain-d'Auxerre, parce qu'il prenait plus de brochets que moi.
— Saint-Germain-d'Auxerre ne nous regarde pas, dit le frère meunier, — nous autres de Saint-Germain-des-Prés.
— J'ai couru après Simonne -la-Chantepie. . .
— Eh! paillot! interrompit le moine, — donne-nous la paix et parlons de ta femme !
— Croyez-vous, mon frère, demanda Gavaud, — qu'Aloïse pourrait m'aimer encore si je faisais cadeau de trois ou quatre marcs d'argent fin à votre seigneur abbé?
— Donne ton argent fin aux pauvres, mon voisin, répondit le bon moine, — et fais pénitence. . . ce sera bien. . . mais ça ne suffira pas, parce que la sagesse dit : Aide-toi, Dieu t'aidera. . . Ce blondin d'hier, le reconnaîtrais tu bien?
— Qui ça? le Normand? demanda Gavaud étonné.
— Oui, le païen.
Frère Donat ignorait tout ce qui s'était passé au palais du comte.
— Si je reconnaîtrais Odolin, le fils du roi! s'écria Gavaud; oui, oui, dans cent ans comme aujourd'hui.
Ce mot fils du roi éveilla la curiosité de frère Donat, et croyez bien que cette curiosité avait le sommeil très-léger. Gavaud raconta l'étrange scène à laquelle il avait assisté dans la matinée.
— -Ah ! Seigneur mon Dieu ! dit le moine, — dans quinze jours, nous aurons les Normands sur les bras... Je n'aime pas beaucoup la guerre, moi, mais j'aiderai volontiers à bâtir les murailles, sans parler du secours quÎ3 j'apporterai à ravitaillement de la ville... Mais, Gavaud, mon ami, concluons . puisque ie Normand reviendra, tu n'auias pas besoin d'aller chercher le Normand... Aiguise
ton épée... choisis bien tes carreaux,., et quand tu auras abattu le Normand, dors sur les deux oreilles, ta pauvre femme redeviendra heureuse etbelle...
— Elle ne l'aime donc pas?... demanda le poissonnier dont l'émotion faisait trembler la voix=
— - Mets-le en terre, je te dis, mets-le en terre !
Comme si tout, dans ce drame de famille, eût dû être mystérieux et bizarre, dame Aloise ne fut malade qu'une nuit.
Le lendemain matin, elle se leva calme et forte. — Durant cette nuit de fièvre, elle avait vu son fils Roland sur un trône avec un sceptre dans la main.
Pendant les jours qui suivirent, vous eussiez dit que rien ne s'était passé entre Gavaud et sa femme. Ni l'un ni l'autre ne fil jamais aucune allusion aux événements que nous avons racontés.
Gavaud, dans sa justice rigoureuse, cassa un bon échalas sur le dos de Godelle, pour avoir dit à sa femme qu'il avait voulu la tuer, et doubla les gages de la même Godelle pour la brave intention qu'elle avait eue de lui fracasser le crâne, à lui Gavaud.
Godelle, reconnaissante, lui dit :
— Mon maître, je vous suis bien attachée, et en pareille occasion, je recommencerais de bon cœur.
Mais figurez-vous quel branle-bas c'était dans la bonne ville de
Paris, menacée ofliciellement d'une guerre à outrance. Le comte
Eudes, qui savait bien que son empereur le défend rail couci-couci,
avait fait publier à son de trompe, un édit qui appelait au travail
tous les Parisiens de tout âge et de tout sexe.
IL l«
L'évêque avait fait prêclier la croisade.
Les monastères des enviions, déménageant leurs effets précieux et surtout leurs corps saints, venaient, chargés de reliques, cliercher asile dans la cité trop étroite.
Les nefs des églises étaient encombrées de châsses, contenant chacune le corps d'un bienheureux.
Au dehors, moines, prêtres, femmes, enfants, vieillards, travaillaient à l'envi aux fortifications. C'était un enthousiasme universel. Les murailles s'élevaient au milieu des rires et des chants. Le Grand Châtclet sur le bras droit de la Seine, et le Petit Châtelet sur la rive gauche durent leur origine à cette guerre.
Eudes, Gozlin et Ebbon avaient juré de s'ensevelir sous les ruines de la cité parisienne. Ils étaient hommes tous les trois à tenir leur serment.
Par hasard, l'évêque et le comte dont les pouvoirs étaient à peu près égaux, ne se disputaient point la prééminence. Ils restaient unis devant le péril commun et associaient loyalement leurs efforts.
Nous donnons le fait pour excessivement rare.
L'évêque et le comte faisaient venir de tous côtés des vivres et des armes. Au bout d'une semaine, la ville avait des munitions pour une année.
Le frère Donat, Gavaud et Aloïse travaillaient au même pan de muraille. Oui! Aloïse avec ses belles mains blanches. Et il y en avait de bien plus nobles qu'elle, sinon de plus charmantes.
Le bon frère meunier trouvait moyen de parler encore plus qu'il ne besognait. Il raconta soixante et douze fois l'histoire des matrones romaines qui coupèrent leurs cheveux pour faire des cordes de balisles lors du siège de Rome par le Carthaginois Annibal. l'an 2 H avant J.-C.
— Ce même Annibal, ajoutait frère Donat, avait envoyé à Car-
thage après la bataille de Cannes trois barriques, pleines de cinq mille six cent trente et un anneaux d'or, prisa autant de chevaliers romains, morts sur le champ de bataille.
— Or, demandait un écolier, — est-il vrai, mon frère, que ce grand Annibal, frère d'Asdrubal, fendit les montagnes alpines avec du vinaigre ?
— Oui bien, répondait le moine, — et il en fallut quatre-vingt mille tonneaux de soixante muids, le muid a douze pintes.
— Et que restait-il, mon frère, pour assaisonner la salade? Le moine riait dans sa barbe et répondait :
— Je vois, ami, que tu connais l'histoire... On laissait les chicons aux ânes... Pleurons tous deux ce temps-là.
Et les tours arrondissaient leurs panses obèses ; les murailles avançaient leurs angles dans le fleuve, les créneaux surplombaient» les meurtrières traîtresses allongeaient leurs lèvres entr'ouvertes.
On bâtissait la nuit, le jour.
Eudes, Gozlin et Ebbon étaient là sans cesse, mettant la mam à l'œuvre et toujours en train.
Un soir, du haut de la tour du Grand Cliiîtelet, achevée depuis une heure, l'évêque Gozlin vit les vaisseaux des Normands qui tournaient vers le coude de Passy.
— Te Deum laudamus! s'écria-t-il, — voici de quoi étrenner nos moellons !
Une ville fortifiée en une semaine, c'est un prodige assurément.
On allait voir quelque chose de plus prodigieux encore : une forteresse élevée en une nuit.
Comme l'évêque Gozlin descendait du Grand Châteletpour regagner son palais épiscopal, il s'arrêta tout à coup, l'œil soucieux et le front pûle devant la pointe de la Cité, regardant cette place même où le vaisseau normand avait abordé quelques jours auparavant.
11 manquait un ouvrage ae défense en ce lieu. Et vraiment,
124 LFS NUITS DE PÀias.
quand on n*a que huit jours pour improviser pne place de a;uerre. pareille omission est bien excusaljle.
Mais révoque Gozlin, qui était un véritable et très-grand capi faine, comprit d'un coup d'œil ce que cet oubli pouvait avoir de fatal.
C'était en quelque manière une porte toute grande ouverte, et placée justement à l'endroit que l'ennemi connaissait le mieux.
Le soleil se couchait. l>es Normands avaient amarré leurs navires entre Saint-Germain d'Auxerre et le manoir du poissonnier Gavaud. On ne voyait plus l'eau de la Seine, tant cette cohue de barques et de vaisseaux la couvrait exactement.
L'évêque Gozlin entra dans la chapelle Saint-Landri et nut luimême la cloche en branle. Les Parisiens s'étaient retirés chez eux, harassés de fatigue, car, depuis huit jours ils ne fermaient pas l'œil.
A l'appel de la clo^îlie, une douzaine de curieux ou de zélés se montra sur la place. Gozlin en envoya un près du comte Eudes et un près de son neveu Ebbon.
Il dit aux dix autres :
— Faites comme moi, mes chers iils, et criez : Au feu ! au feu ! Les dix braves badauds ne demandèrent pomt pourquoi. Quand
il s'agit de braire, nous autres de Paris, nous ne sommes jamais en reste.
— Au feu! au feu! crièrent -ils à pleins poumons.
Les bonnes gens qui étaient au lit dans les maisons voisines s'éveillèrent en sursaut, coururent à leurs fenêtres et de confiance hurlèrent :
— Au feu ! au feu !
Le cri se propagea de rue en rue avec la rapidité de l'éclair. Au bout de dix minutes, Paris tout entier cria ; mais Paris peut '^rier comnie cela bien longtemps sans bouger. Pour faire descendre les braillards^ il fallut insinuer à chacun que le feu le gagnait par les caves.
Moyennant ce petit stratagème, on eut sur la place deux ou trois nulle Parisiens en déshabillé de nnit.
Et tous mugissaient à l'envi, pour s'entretenir :
— Au feu ! au feu ! au feu !
L'évêque monta sur un tonneau •.
— Mes chers fils, dit-il, ce n'est pas au feu qu'il faut crier, c'est au bois!... Il n'y a pas plus de feu que dans le creux de ma main. . . Mais si, dans douze heures d'horloge, il n'y a pas une bonne tour devant le palais du comte Eudes, demain, vous irez tous en terre.
Un long murmure accueillit ces paroles. I^es Parisiens trouvaient la plaisanterie détestable.
On les avait troublés dans leur premier sommed, eux qui avaient passé tant de nuits blanches î
— Allons, mes chers fils, reprit l'évêque Gozlin, — ~ prenez des poutres où vous en pourrez trouver et venez avec moi.
L'idée de recommencer à bâtir une tour lencontra bien peu de sympathie.
Les rangs s'éclaircirent. Il y eut un bourgeois (|Lii dit :
— C'est trop lourd, les poulres !
— Vous vous mettrez huit bons chrétiens sur chaque poutre, insista l'évi-'que.
Mais la réponse était trouvée et mille voix répétèrent :
— C'est trop lourd î
En ce moment, le comte Eudes et l'abbé Ebbon débouchaient sur la place.
— Approchez ! approchez ! s'écria Gozlin rouge d'indignation. Il avait sauté à bas de son tonneau et courait vers une poutre
énorme qui s'appuyait à la muraille de l'église Saint-Landri.
— Ah ! coquins ! c'est trop lourd î grommelait- il.
La chronique prétend qu'il jura un peu parla mort-Dieu (hma cette circonstance mémorable.
D'un coup de pied, il étendit la poutre par terre.
— Mets-toi à cheval dessus ! dit-il à son neveu Ebbon, qui obéit.
— Seigneur comte, poursuivit-il en s'adressant à Eudes, — prenez la poutre par un bout, tandis que je la prendrai par l'autre... nous montrerons ainsi à ces croquants que ce n'est pas troy lourd!
Eudes n'eut garde de se faire prier. La poutre fut soulevée comme une plume par ces deux hommes qui avaient des muscles d'acier. Ils la chargèrent sur leurs épaules, et l'abbé Ebbon, à califourchon sur la pièce de bois, se balança bientôt au-dessus des têtes de la foule.
Ce sont là de ces tours de force qui ne manquent jamais leur effet. Une acclamation unanime fit trembler les vitraux de l'église, et les Normands durent l'entendre dans leurs vaisseaux. Hommes, femmes, enfants, s'élancèrent sur les traces de l'évèque et du comte. On battaii des mains, on riait à gorge déployée; on n'avait plus envie de dormir.
— Vrai Dieu ! disait un membre de la respectable société des
marchands par eau, — quelles épaules! Le seigneur Mdon le
Crotoniate ne portait qu'un bœuf!
— Messire Samson, fds de Massue, répliqua un clerc, vers l'an 4 1 30 avant J.-C, souleva et porta les portes de la cité de Gaza... mais il n'y avait point d'abbé dessus.
— Saint Martin! quelles épaules! quelles épaules !
Et, chemin faisant, chacun s'attelait à quelque pièce de bois ■pour ne point arriver les mains vides.
En un clin d'œil, on fut à l'ouvrage. Tout le monde était un peu maçon depuis quelques jours. On creusa les fondements, on enfonça les pilolis. Deux mille hommes, dit l'histoire, trouvèrent moyen de prendre part à cette besogne qui se faisait dans un espace (5e quelques toises carrées.
Eudes, Gozlin et son neveu Ebbon maniaient tour à tour la
hache et la truelle. Leur présence donnait aux travaux un entrain merveilleux.
A l'entour, ceux qui ne travaillaient pas chantaient et dansaient pour se reposer.
Dès que Paris s'y met, il fait bien des choses. Vous savez, quand un chenapnn se mêle de devenir un héros, il passe de la tête François ï^"" ou Bayard.
Paris, le glorieux pilier de tavernes, Paris, le roi des ribauds ne coiffe pas tous les jours son chapeau de travers; mais dès qu'il a chaud aux oreilles, gare!
Il y a des heures où ses bourgeois eux-mêmes ont du sang de soldat dans les veines; il y a des heures où ses marchands larrons, ses usuriers pointus, ses pédants, ses beaux-fils et ses Madeleines s'éveillent en un grand cri et font un peuple.
Alors, le monde stupéfait regarde cette montagne de fange qui a des entrailles de volcan.
Paris, malgré les hontes de son histoire, reste la ville magnifique : maudite comme Ninive, mais prédestinée comme Rome.
La première entre toutes les villes de l'univers.
Et Londres, sa rivale apoplectique, a beau grandir, grossir, rougir, manger des catholiques, piller des Indiens, jeter des boulettes aux Chinois. Fi d'un peuple qu'on mène à coups de bâton !
Londres ne sera jamais qu'une immense échoppe, tandis que Paris, au moins, porte une épée.
Mauvaise tête, cœur hautain. Soyez sûrs que Paris ne mourra pas dans son lit!...
Elle aime ces heures de danger, la ville guerrière, presque autant que les heures de fête : c'est sa double vie.
Aussi, ce lut une joyeuse nuit : on 5enlait la bataille du lendemain. On était en fièvre. Ces poutres trop lourdes, on les maniait comme des bap;ueltes de jonc.
Et la lour avançait. Littéralement, elle sortait de terre comme un champignon.
Justement, les chefs des hommes du Nord, en atteignant leur niouillage, avaient jeté sur Paris un avide regard. Hugues, [)lacé entre les deux rois, Siegfried et Golfried, remplissait le iolo de cicérone. Il leur montra l'enceinte achevée et les forteresses commandant les deux ponts.
— Voilà ce qu'ils ont fait, dit-il.
Mais son œil perçant avait vu la pointe de la Cité toute nue, et il avait ajouté :
— Demain, nous passerons par là.
Hugues avait les joues un peu creuses et quelques rides de plus au front. Le moignon de son bras tranché par l'épée de Tévêque de Paris était dans un étui d'acier. — Par fois ï\ devenait plus pâle qu'un mort aux atroces élancements de sa blessure.
Mais il restait debout.
Et, pas plus que les Parisiens, cette nuit, Hugues ne se coucha. Son sang n'était pas refroidi, uialgré sa barbe blanche. H resta sur le devant de sa tente et donna ordre à un soldat de lui apporter son épee d'exercice. C'était une arme massive, deux fois lourde comme celle dont le vieux Hugues avait coutume de se servir dans les combats. Le soldat se mit en face de lui et ils commencèrent à s'escrimer terriblement.
Hugues, voulait faire sa main gauche pour remplacer sa main droite, restée dans la salle à n)anger du comte Eudes.
Le pauvre soldat, qui n'en pouvait mais, avait là une rude besogne. Hugues y allait bon jeu bon argent. H pointait, il taillait de tout son cœur, suant et criant :
— Ah l scélérat d'évêque! Je suis parent du roi ! et je n'ai plus qu'un bras... encore est-ce le plus faible... Ma'.s, prêtre maudit, lu m'as pris à une botte qu'un enfant aurait parée !... Laisse faire :
je veux dès demain matin te montrer que je ne suis point ingrat... Pare celle-là, Goziin, vieux diable!... et celle-ci!... et celte autre!.
Et le pauvre soldat avait le corps tout meurtri.
Goziin, lui, ne s'en portait pas plus mal.
— Welf, dit Hugues en un moment où il était obligé de s'arrêter [tour essuyer la sueur de son front, — porte-moi le coup de l'évêijiie.
Il paraît que Welf était au fait, car il n'eut pas besoin d'autre explication. Sans doute Hugues lui avait montré dès longtemps cette terrible botte qui lui avait coûté le bras droit.
"Welf se mit en garde, l'épée haute, comme avait fait Goziin luimôme. Il laissa tomber son glaive, comme pour offrir le coup de tête, rabattit, coupa de revers el menaça l'aisselle en dessous, avec l'élan du moulinet tout entier.
Hugues figura les trois parades nécessaires el l'épée du soldat vola par-dessus le bord du navire.
— Hein! vieux Goziin! s'écria Hugues enchanté; — que dis-tu décela?
Son fer était sur la poitrine du soldat.
— Mon cher sire, dit Welf, — le prêtre vous en donnera d'une autre!
— Je lui demanderai la même! répliqua le vieillard, — et entre chevaliers, on ne se refuse pas cela!
Quand Welf et son maître cessèrent cette lutte préparatoire, ils entendirent, dans le silence de la nuit, comme un écho des longues acclamations poussées par les Parisiens.
Ils virent des torches s'agiter sur le rivage.
— Je crois qu'ils dansent! s'écria Hugues.
— lis dansent et ils chantent! répondit le soldat émerveillé.
— Ce sera notre tour demain, ami Welf; — encore un cortp de l'évêque, et puis tu iras te coucher !...
Le lendemain, au point du jour, les Normands furenl éveillés par