‹ Les nuits de ParisChapitre 31 sur 44 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

no LES Nuirs dh paims.

une clameur immense qui venait du côté de la ville. Les vaisseaux se garnirent de curieux. Les chefs montèrent dans les hunes pour voir mieux ce qui se passait chez Tennemi.

Ils virent, — mais d'abord ils n'en voulaient point croire leurs yeux; — ils virent, à cette place même qu'ils avaient choisie d'avance pour leur débarquement, à cette place vide que le vieux Hugues avait montrée aux deux rois avec tant de satisfaction, ils virent une haute tour, élevée comme par enchantement.

Non point, je vous le dis, une plaisanterie de tour, un jouet, un brimborion, une tour à la douzaine, mais une belle et bonne tour, large et ventrue, haute et fièrement campée, portant créneaux sur quatre étages de meurtrières, le tout conslruit en grosses poutres, revêtues de torchis mouillé pour éviter l'incendie.

Ne reconnaissait-on point ici la verge d'un magicien?

Les chefs normands restèrent abasourdis. Ils voyaient là le fruit de ces chants et de ces danses dont ils s'étaient moqués la veille.

Ce miracle de la gaieté parisienne avait surgi parmi les gambades et les rires.

C'était la Tour de Bois, si fameuse dans ce siège de Paris, bien autrement héroïque que le siège de Troie. Seulement, le siège de Troie fit Homère , tandis i|ue le siège de Paris fut radoté en latin de cuisine par le pauvre bonhomme AI bon , moine de Saint-Germain, ami intime et compère du frère meunier Do« nat.

C'était la Tour de Bois qui soutint vingt assauis et dont la base servit de tombeau à des milliers de Normands.

Heureux Normands qui, de celte sépulture , peuvent entendre maintenant discuter, tout le jour durant, hypothè(jues, servitudes, prescription et mur mitoyen j car leurs os sont d.u]s les caves du Palais- de- Justice.

Heureux Normands , qui s'enivrent de procédure dans ce méphy tique paradis!

Heureux Normands, dont les cendres ne sont foulées que par 'les avocats , des voleurs et des gendarmes !

C'était la Tour de Bois, qui fut brûlée et non pas conquise , et qui éclaira , aux lueurs de son incendie , le départ des ennemis vaincus.

Oui, vaincus, maigre les quatre cent mille marcs d'argent de l'empereur imbécile. Paris, la vaillante ville, qui avait arrêté les Normands pendant deux ans, les aurait cbassés à la fin sans le secours d'aucun fils idiot de Charlemagne.

Nous n'avons point parlé de frère Donat, pendant cette nuit où la Tour de Bois fût bâtie, parce que le brave homme n'y prit point de part. Il fut employé à une autre tâche.

Chaque jour, Aloïse et son époux Gavaud venaient du manoir à la ville pour travailler aux fortifications; car, nous l'avons dit déjà, nul n'était exempt de ce labeur.

Ils laissaient au manoir le petit Roland avec Godelle qui avait les fièvres riveraines.

Et le soir, après la fatigue , c'était une grande joie pour la pauvre Aloïse d'embrasser T enfant , son trésor adoré.

Car l'amour qu'elle portait au petit Roland était désormais sa seule passion en ce monde.

11 était si beau !

Le nom d'Odolin n'avait plus été prononcé jamais, pas même par l'enfanta qui on avait fait la leçon j mais personne n'avait oublié le jeune guerrier.

Personne !

Le jour où les Normands se montrèrent, leur arrivée fut si subite, que les rares habitants de la campagne, demeurés dans leurs fermes ou dans leurs manoirs, n'eurent pas le temps de gagner la ville.

Le manoir de Gavaud se trouvait le premier coupé parsa proximité des mouillages. Ce fut comme un coup de foudre. Aloise qui n'avait plus de parole , montra de loin l'humble toit d'où s'échappait la fumée du dernier repas :

— Mon fils ! mon fils ! dit-elle.

Donat était en train de penser avec allégresse :

— Ils ne trouveront plus un grain de blé au moulin!

Mais la douleur de la pauvre mère le toucha. C'était une bonne âme, et il aimait Aloïse comme si elle eût été sa fille.

Bien qu'il fût un peu poltron de sa nature, et qu'il ne s'en cachât point, il se proposa sur-le-champ pour aller chercher l'enfant.

Gavaud lui dit :

— Merci, voisin, nous irons tous les deux : vous, par le pont et la rive ; moi, avec mon bateau , s'il plaît à Dieu. ... comme cela, nous aurons deux chances.

Ils partirent et la pauvre Aloïse resta toute seule , en proie à son angoisse.

Pendant que les gens de Paris travaillaient, dansaient et chantaient, Aloïse était là, les pieds dans le flot, interrogeant de l'œil à travers ses larmes la nuit du fleuve et la nuit de la rive.

Hélas! les heures passaient et rien ne venait.

Aloïse voyait un pauvre petit fantôme : un visage rose dans des cheveux blonds. — L*^nfant lui tendait les bras et l'appelait.

— Roland ! mon petit Roland! criait-elle d'une voix que les sanglots étouffaient.

Devant elle , le silence et les ténèi)rcs; derrière elle la joie enthousiaste, la grande fête du peuple travaillant pour son indépendance.

LI s NUITS DE PARIS. 13S

Les heures passaient.

Aloïse avait été folle, le jour où elle avait vu Odolin le Rameur. Elle le savait bien. Cette nuit, elle sentait que sa tête se perdait encore.

— Roland! Roland! mon petit Roland!...

Ses pieds se glaçoient dans l'eau froide et sa tête brûlait.

Enfin , une ombre glissa devant elle sur le fleuve. Elle poussa un grand cri d'angoisse et d'espoir. L'ombre toucha le rivage ; Gavaud sortit de son bateau. — En même temps, le moine Donat accourait du côté du pont.

Gavaud et le moine étaient seuls.

Gavaud, se taisait sombre et morne. — Le frêne meunier dit :

— Il n'y a plus personne au manoir.

Aloïse tomba sur le sable comme une morte.

Toute Iliade a son Achille qui reste plus ou moins de temps sous sa tente.

L'Achille du siège de Paris était Odolin le Rameur, fils du roi Siegfried. Sa renommée avait devancé dès longtemps la venue de la flolle. On savait qu'il était le plus beau des Normands comme il en était le plus brave. Les autres héros barbares marchaient , séparés de lui par un long intervalle. Le bras d'Odolin valait une armée.

Les skaldes chantaient ses exploiîs comme ceux d'Odin , roi des dieux.

Tout jeune encore, il avait au front la glorieuse auréole des vainqueurs.

Or, il y avait déjà trois jours que Paris était tenu en échec par la flotte barbare, deux assauts avaient été donnés à la Tour de Bois , et personne n'avait vu Odolin» ^e beau foudre de guerre

Les chevaliers parisiens le cherchaient ; Eudes, Gozîin et Ebhon l'appelaient : c'était en vain.

Odolin ne paraissait point.

Et comme l'intérêt qui s'attachait à son nom piquait la curiosité de tous, on s'informa.

Comment s'informer, quand on ne se parle qu'à coups de lance ou d'épée? C'est là un petit mystère guerrier. La chose peut sembler malaisée au premier abord, mais il est certain, cependant, que deux armées en présence sont en communauté parfaite de bavardages et de cancans.

Pour en revenir encore à l'Iliade, Cassandre, fille de Priam, somnambule très-forte, mais peu accréditée, ne racontait-elle pas à Hector tous les désordres de la tente d'Agamemnon ? Et dans le camp des Grecs, Ulysse, ce finaud dont les modernes ont fait Gribouille, ne donna-t-il pas à Sinon l'idée du cheval de bois, pour pénétrer les secrets d'alcôve des filles d'Hécube ?

Que de cancans en Aulide ! que de cancans ei\ Phrygie ! Que de cancans autour de la belle et fâcheuse Hélène, autour de la plaintive Iphigénie , autour de l'Olympe! autour du Ténare !

Le cancan est de sa nature une chose qui passe partout. De même que, de nos jours, les troupes du Czar gagnent la colique avec les soldats de Schamyl , de même assiégés et assiégeants font échange de gazettes inédites, de médisances, de gloses, de cancans.

Le cancan va et vient, sans trompette ni drapeau de parlementaire. Il raconte ce qu'il suit et ce qu'il ne sait pas. II épilogue, il juge, il invente.

Le troubadour était un cancan vivant, avec accompagnement de guitare.

Voilà donc bien établie, moralement et historiquemeni, la possibilité de cancaner entre ennemis.

Ceci admis, les Parisiens curieux prirent leurs informations aux meilleures sources.

Ils apprirent qu'Odolin n'avait pas revêtu ses armes une seule fois depuis le commencement du siège.

C'était un héros très- fainéant ou très-bizarre. Tant que durait le jour, il restait couclié sur une peau d'ours dans la cabine de son navire. Il promenait ses doigts paresseux sur les cordes de sa harpe. Il jouait avec un petit enfant beau comme l'amour, et lui chantait la cosmogonie des dieux du Nord.

Il avait presque toujours cet enfant sur ses genoux , un enfant rose avec de grands cheveux blonds; il le dévorait de baisers et l'appelait son fils.

L'enfant semblait heureux, bien qu'il pleurât parfois en parlant clesamère...

Le soleil se levait dans des flocons de vapeurs empourprées.

La Tour de Bois venait de soutenir un assaut nocturne et les Normands repoussés regagnaientleurs vaisseaux. — Un seul d'entre eux restait sur le gazon au pied de la tour.

Gaviiud était entrain de bander son arbalète pour lui envoyer un carreau, lorsque l'évêque en personne le retint.

— Il me semble que je le reconnais ! murmura l'évêque.

Le Normand qui était au bas de la tour, le remercia du geste, car il avait vu son mouvement.

— Eh ! fit l'évêque en souriant, — c'est mon vieux compagnon Hugues qui me fit cadeau de son bras droit l'autre jour.

— Prêtre ! dit le Normand, — tu me dois une revanche : veux-tu me la donner ?

— C'est que je suis bien las, mon frère, répondit l'évcque Gozlin.

— Ai-je donc passé une meilleure nuit que toi ?

L'évêque rougit.

— Tu as raison, mon frère, dit- il, — et ta revanche, tu vas

l'avoir.

— Jelte-moi une corde , reprit le vieux Hugues , — je vais aonter sur ta plateforme.

— Du tout, mon frère, répliqua l'évêque qui n'avait garde d'être vaincu dans cet assaut de courtoisie, — c'est moi qui vais descendre sur la grève.

— Soit... viens donc; je t'attends.

Gozlin hésitait.

-^ Eh bien !... fit le Normand.

— C'est que tu n'as plus qu'un bras, mon frère, dit l'évêque,

— A cela ne tienne !

— Point, point!... Patiente un petit peu; je vais égaliser la partie.

Il se tourna vers Gavaud qui regrettait grandement son coup d'arbalète.

— Prends une corde , dit-il, et lie-moi le bras droit autour du corps.

Gavaud le regarda stupéfait. Gozlin répéta son ordre. Gavaud prit un lien de cuir.

— Bah î fit l'évêque, ce n'est pas assez fort cela !... Si je le rompais en tombant, je pourrais avoir tentation de me servir de mon bras droit, et je ne veux pas.

Pendant que le poissonnier cherchait un autre lien , Gozlin se pencha aux créneaux.

— Patience, sire Normand, dit-il, — je suis à vous. Gavaud lui attacha solidement le bras droit derrière le dos.

— Boni murmura l'évêque, — j'aurai le poignet meurtri ; le nœud est très-bien fait, mon homme... A présent, guindé le câble qui sert à tirer de l'eau, et engage le crochet dans ma ceinture.

— Je ne ferai pas cela ! dit Gavaud.

— Ah ! co(iuin ! s'écria l'évêque, — tu as attendu que je n'aie plus qu'un bras pour me désobéir!..

— Mais, mon respecté seigneur... voulut dire le poissonnier. Gozlin le prit par la barbe, moitié riant, moitié irrité. Gavaud mit le crochet du câble dans la ceinture de Tévê-

que.

— Et maintenant, s'écria ce dernier en mordant son épée qu'il Tenait de dégainer, pends-toi à l'autre bout du câble, et ne ms romps pas le cou !

Ce disant, il sauta par-dessus le parapet, et se trouva suspendu entre ciel él terre. — Gavaud filait le câble.

Le Normand regardait tout cela. Quand Gozlin toucha terre, il ôta son gantelet et lui tendit la main.

— Sire prêtre, dit-il, je ne vous en demandais pas tant. Vous êtes un partait chevalier.

Gozlin secoua rudement la main qu'on lui donnait.

— Sire Normand, répliqua-t-il, — pour peu que cela vous soit égal, nous nous dépêcherons, car je n'ai pas déjeuné encore, et l'heure avance.

Hugues mit l'épée à la main,

A son tour, il sembla éprouver un mouvement d'hésitation et comme un scrupule.

— C'est que... murmura-t-il, — voilà huit jours que j'exerce ma main gauche.

Voire ! les Normands de ce temps-là valaient mieux que les Normands d'aujourd'hui.

Gozlin lui secoua la main derechef.

— Mon frère, répondit-il en riant, nous autres clercs-soldats nous sfmmes gens à deux mains comme à deux fins... Ayez l'ànu en repos et ne me ménagez point !

Il prit son épée et fit une demi- douzaine de passes courtoises qui

prouvaient bien la vérité de son dire.

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