II
— Eh bien î dit le vieux Hugues en levant le fer, — Soit fait comme il vous plaît, sire prêtre.
Le combat commença.
Il n'avait d'autres spectateurs que Gavaud et l'éeuyer de Hugues. Les guerriers des deux camps, harassés de fatigue, mettaient à profit la trêve forcée qui suivait l'assaut.
Pendant une ou deux minutes, Hugues et Gozlin ferraillèrent honnêtement, échangeant de beaux horions et parant comme des anges.
— Sire prêtre, dit enfin le Normand, — donnez-moi, je vous prie, votre beau coup de taille qui m'a coupé le bras droit.
— Ho ! ho ! mon frère ! fit l'évêque, — tu ne veux donc plus de ton bras gauche I
— Donnez toujours ! insista le vieux Hugues qui souriait dans sa barbe grise.
~- A ta volonté, mon frère !
Gozlin, avec une exactitude mathématique, porta les deux feintes et le coup. Hugues para ce dernier de façon à briser le fer dans la main de l'évêque. — Mais il ne rencontra que le vide.
Un demi-cercle, décrit avec la rapidité de la foudre, ramena l'épée de Gozlin au lieu même où le Normand venait de la cliercher.
Seulement, chemin faisant, l'épée de Gozlin avait tranché le bras du Normand.
Celui-ci n'était plus qu'un tronc sans bras.
— Si j'avais une troisième main, balbutia-t-il entre ses lèvres déjà bléinies, — je voudrais apprendre la parade.
H chancela. L'évêque le soutint.
— Mon frère, dit-il, — veux-tu que jeté baptise?
— Holà ! Welf! cria le vieux Normand, — approche ici. Le soldat fit avancer la barque.
— Vous, sire évêque, reprit Hugues, — merci et adieu... retour- nez chez vous.
LES NUITS DE PARIS. i39
— Hêle ! commanda Gozlin, qui venait de remettre le crocheta saceinture.
Gavaud fit jouer la poulie. — Il ne put s'empêcher de remarquer, îe bonhomme, qu'il n'avait jamais tiré pareil poisson au bout de sa li2;ne.
Gozlin s'en alla déjeuner.
Le vieux Hugues perdait tout son sang et ses joues devenaient livides.
— Y a-t-il ici quelque grosse roche ? demanda-t-il à Welf.
Et comme le soldat lui en montrait plusieurs, Hugues reprit :
— Tu donneras mon épée à Odolin... attache-moi une de ces pierres au cou et jette-moi dans le fleuve.
Welf ne se fit pas même répéter l'ordre. Une minute après le cadavre nmtilé du vieux Hugues était au fond de l'eau.
Gavaud pensait :
— Cet homme-là était pourtant un fier pêcheur de brochets !
Quand le soldat Welfapportal'épée du vieux Hugues à Odolin, Odolin dit :
— Les dieux lui ont donné la mort d'un guerrier... Il nous attend au Walhalla.
Ce fut tout.
La sensibilité comme l'ardeur semblaient s'être émoussées dans cette âme engourdie.
Hugues avait été son meilleur ami, son second père.
— Roi, murmura le sold?t, — il comptait que tu le vengerais. Et Welf jetait un regard de reproche vers ces armes oisives que
le jeune chef n'avait pas revêtues une seule fois depuis le con.mencenient du siéce.
lîO LES NUITS DE PARIS.
Odoliii possa ses doigts dans les cheveux blonds de l'enfant qui dormait sur ses genoux. Il ne répondit point, le soldat sortit. — Dans l'armée des Normands on commença dé dire:
— Le iils du roi Siegfried a perdu son cœur.
Cela était vrai : le fils du roi Siegfried avait perdu son cœur. Le jour où les vaisseaux normands étaient arrivés devant Paris, les trente gardes d'Odolin qui étaient des guerriers choisis et dévoués à leur maître jusqu'au fanatisme, avaient pris terre sous le moulin de frère Donat et s'étaient rendus au manoir de Gavaud.
Là, ils avaient enlevé le petit Roland et GodeUe. Godelle ne pouvait pardonnera Gavaud d'avoir voulu tuer dame Aloïse qu'elle aimait de toute son âme. Elle ne comprenait pas parfaitement, la bonne fille, l'état moral de sa maîtresse. Et qui l'eût compris mieux qu'elle, sans avoir la confidence expresse d' Aloïse? Il y a des mystères qui assurément, ne se devinent pas.
Elle avait remarqué, comme tout le monde, la ressemblance extraordinaire qui existait entre l'enfant et le jeune chef. Ce n'était pas une vestale que cette Godelle. Elle avait bâti là-dessus tout un roman où l'honneur de dame Aloïse n'était pas entièrement sauf.
Mais Godelle avait sur l'amour des idées si libérales qu'elle ne sentait pas même le besoin d'excuser sa maîtresse.
— Quoi donc ! se disait Godelle qui avait pressenti les doctrines aimables de nos bas-bleus, — parce qu'on est une pauvre femme, ne peut-on se passer une fantaisie ?
Cette philosophie un peu relâchée n'empêchait point Godelle d'être une belle fille et un excellent cœur. Elle se fût jetée dans le
feu dix fois pour sa maîtresse et vingt fois pour le petit Roland.
Vous sentez qu'Odolin et Godelle devaient s'entendre.
La pauvre servante et le fils du roi se touchaient par les mêmes ' mours.
Odolinmiile berceau du petit Roland auprès de son lit, et depuis ce jour, il ne sortit plus de sa tente.
Les trente gardes restèrent oisifs sur son vaisseau. — Odolin écoutait Godelle qui lui parlait d'Aloïse. — Odolin baisait les cheveux blonds de l'enfant.
— Quand vous passâtes pour la première fois le seuil du manoir, disait Godelle, — oh! monseigneur, je vis bien qu'elle vous aimait... ses yeux humides se détournèrent de vous et son front devint tout pâle... Et vous souvenez-vous comme l'enfant s'élan(;a dans vos bras !
— L'enfant sera roi ' murmurait Odolin; — je l'ai juré.
— Roi! mon petit Roland! s'écriait Godelle aftblée; — oh! prenez donc bien vite cette ville de Paris et soyez maître du monde !
Cependant il y eut une chose qui bouleversa positivement toutes les idées de Godelle; ce fut lorsque le jeune chef lui affirma qu'il avait vu Aloïse pour la première fois lors de sa récente visite au manoir.
Il n'était donc pas le père du petit Roland.
Cela contrariait le roman de Godelle, qui avait imaginé une rencontre dans les bois, au temps où Aloïse n'était que la fiancée de Gavaud; une rencontre fortuite, quelques heures enchantées, puis la séparation, puis le retour du jeune guerrier après quatre années.
Et Odolin disait qu'à cette époque, il était à huit cent milles de Paris, dans les mers glacées de la Norwége !
Godelle hésita longtemps avant de franchir le seuil de ces espaces merveilleux où le jeune Normand vivait en rêve. La pensée de cet hymen mystique, de ce contact prodigieux cnUe deu\
i42 LES NUITS DE PARIS.
âmes séparées par l'immensité, ne pouvait pas entrer tout de suite dans son esprit simple et positif. Odolin avait beau lui dire que Freya, déesse du printemps et des amours, les avait transportés tous deux, Aloise et lui, dans les bosquets divins d'Asgard et que Roland était le fi'uit de ce charmant mystère ; Godelle restait un peu incrédule.
Mais pourquoi ce jeune chef l'aurait-il trompée? quel intérêt à ce mensonge?
Odolin n'avait quitté les mers du Nord que depuis une année à peine, et certes Aloise n'avait jamais été en Norwége. C'étaient là deux faits constants.
Le plus raisonnable aurait été de conclure que le hasard seul avait produit cette ressemblance extraordinaire et que le petit Roland était bien le fds du bon Gavaud.
Mais plutôt que d'en venir là, Godelle aima mieux vaincre sa répugnance pour le merveilleux et croire fermement à l'union miraculeuse d' Aloise et d'Odolin dans les célestes jardins d'Asgard.
Et une fois engagée dans cette voie poétique, Godelle fit du chemin, je vous le jure!
Chaque soir, en s'endormant, elle pria son patron de lui accorder, à elle aussi, un petit voyage dans ces agréables bosquets, où elle entrevoyait des guerriers de belle taille, pleins de prévenances pour les dames.
Bien qu'elle fût chrétienne ou peu s'en faut, elle rêvait avec acharnement, trois ou quatre fois par nuit, qu'elle épousait le dieu Thor et même le géant Hymer.
Gotleile était une transfuge. Désormais, elle avait le cœur normand, parce qu'on lui avait promis que son petit Roland régnerait sur les Normands. Dans toute la ville de Paris, elle n'aimait plus qu'Aloïse.
Néanmoins, elle disait qu'il serait juste de ne pas faire de chagrin au i'vbvc Donat qui était un brave moine.
Elle partait en éclaireur de temps en temps ponr savoir ce qui se passait de l'autre côte des murailles, pour savoir surtout des nouvelles d'Aloïse.
Gavaud avait été nommé gardien de la Tour Je Bois. Aloïse demeurait dans la taur même, et de sa fenêtre, elle pouvait voir le fleuve. Elle était bien faible et bien changée. Depuis le commencement du siège, pas une seule parole n'était tombée de ses lèvres, si ce n'est le nom de son fils.
Tantôt sou regard était morne et sans vie; tantôt ses yeux s'allumaient tout à coup et brûlaient du sombre feu de la fièvre.
Ceux qui l'approchaient disaient tout bas qu'elle était folle.
Un matin, Godelle se précipita dans la tente d'Odolin. Elle pleurait. Quand elle voulut parler, les sanglots étouffèrent sa voix dans sa gorge.
Elle saisit le petit Roland entre ses bras et le baisa passionnément.
— Oh! pauvre enfant! dit-elle enfin, — tu ne reverras plus ta mère !
Odolin tressaillit et sortit cette fois de son éternelle indolence.
— Que dis-tu, jeune fille? s'écria- t-il.
— Je dis que je viens de la ville, monseigneur, répliqua Godelle;— Aloïse appelle son fils Roland nuit et jour, et comme Dieu ne veut point lui rendre son enfant chéri, Aloïse se laisse mourir.
Odolin se leva.
— Mets à l'enfant ses plus heaux îiabits, dit-il, — poigne ses cheveux blonds... Attache-lui au cou son collier de pièces d'or.
Godelle interrogea du regard le jeune guerrier, mais elle n'eut [our réponse qu'un geste unpérieux.
lU LES NUITS DE PARIS.
Elle obéit.
— Mes armes! cria Odolin d'une voix retentissante.
Ce cri sonna dans tout le vaisseau comme l'appel belliqueux du cor.
Et vous eussiez vu aussitôt ce magnifique navire qui seul restait immobile et oisif depuis la première heure du siège, vous l'eussiez vu s'animer en quelque sorte à la voix de son maître et retrouver tout à coup la fière vaillance de son équipage.
Les trente gardes d'Odolin le Rameur se rangèrent devant le grand mât, orgueilleux et joyeux, les narines gonflées à l'odeur de la bataille prochaine.
Nous ne vous avons pas dit pourquoi le fils de Siegfried avait reçu ce surnom : le Rameur. Il est bien tard pour vous raconter en détail cette anecdote, qui fait cependant le fond de la clironique de Gueswyl où ce récit est puisé presque en entier.
On appelait Odolin « le Rameur » parce que , sur la côte de Gravesend, vers l'embouchure de la Tamise, il avait soutenu un combat contre deux princes saxons, tout seul et n'ayant d'autre arme que l'aviron de sa barque.
Les princes étaient munis de lances et d'épées. Odolin leur fendit le crâne à tous deux à coups de rame.
Cela valait bien le nom de Rameur.
Quoiqu'il fût tout jeune encore, Odolin avait déjà plus d'une action pareille dans son histoire.
Aussi les Normands regardaient-ils comme une punition des dieux l'éloignement nouveau qu'il montrait pour les combats.
Le soleil de midi se jouait sur l'eau tranquille de la Seine, lorsque le navire d'Odolin s'ébranla.
La flotte entière assistait à ce spectacle et une acclamation immense salua le réveil du jeune lion.
Il était debout à la proue de son vaisseau. Son armure d'acier, semée d'étoiles d'or, éblouissait la vue. Son glaive nu, qu'il tenait à la main, renvoyait en gerbes étincelantes les rayons du soleil.
Il était beau comme le dieu des combats lui-même.
Les autres navires voulurent lever l'ancre pour suivre le sien, mais il dit .
— Je veux attaquer seul.
La flotte resta sur ses amarres.
Les soldats d'Odolin agitèrent leurs épces en poussant un grand
cri de joie. Ils allaient attaquer seuls. La gloire du triomphe, leur jeune chef ne voulait la partager avec personne. Ceux de la flotte disaient :
— Voilà Odolin le Rameur qui va venger son compagnon Hugues.
Tous les vaisseaux se garnirent de spectateurs avides.
Dans la ville de Paris, le comte Eudes, Gozlin, Ebboii et les autres chefs regardaient avec élonnement ce navire qui s'avançait solitaire.
^- — Mes sires, s'écria Eudes, — je reconnais les boucliers qui brillent à la poupe de ce navire... Ce n'est pas la première fois qu'il vient nous visiter.
— C'est le vaisseau du fils du roi, ajouta Gozlin; — allons, mes seigneurs, tâchons de le bien recevoir.
Comme il parlait, les cors d'Odolin sonnèrent leur fanfare.
— Aux murailles! aux murailles! commanda le con)(e. Le navire avançait majestueusement, poussé par une i.ri^e insensible.
Dès qu'il fut à portée, les assiégeants firent pleuvoir sur lui une
grêle de traits. Les gardes d'Odolin levèrent leurs boucliers. Odo- 11. l'j
lin, lui, resta (lcî)out et découvert, les bras croisés sur sa poitrine. Pus un trait ne le toucha.
— Or ça, voisin, dit cependant le bon moine Donat à l'oreille de Gavaud dontrarbalcte ne chômait guère, — voici venue l'occasion, ne la perdons pas... mettez à votre corde ce carreau sur le(|uel j'ai prononcé toutes les paroles magiques qui ne sont pas précisément en désaccord avec la foi d'un chrétien... visez juste... et que Dieu nous aide!
Gavaud prit le carreau et le posa avec un soin tout particulier dans la chambre de son arbalète.
— Mettez-vous à genoux, mon frère, dit-il, — j'appuierai mon arme sur votre épaule, car je sens que je tremble.
Le moine s'agenouilla.
Gavaud assura son arbalète contre l'épaule de son excellent ami, visa longuement et lâcha la délente.
Le trait partit en sifflant.
L'épée que le fds du roi tenait à la maui vola en éclats.
Odolin jeta loin de lui le tronçon, et, tandis que ses g irdes chuchottaient, car c'était là un accident de mauvais augure, il dit :
— Mon casse-tête !
Son écuyer lui apporta une courte massue, composée d'une tige de fer à laquelle une boule d'acier se rattachait par une forte chaîne.
Odohn la brandit, et, traversant les rangs de ses gardes, il ren tra un instant sous sa tente.
lien ressortit au bout d'une minute. Ses épaules étaient maintenant couvertes d'un manteau agrafé au cou et sous le([uel dispa- 1 aissait sa main gauche. Sa main droite teni'.t toujours la massue.
D'un saut, il franchit la faible distance qui le séparait encore du rivage.
Ses gardes l'imitèrent et débarquèrent des échelles.
Dans le silence profond et solennel qui précéda le premier eflort
de l'assaiU, cliacun put enlcndredans les appartements intérieurs delà tour une voix plaintive et bien {\\iLle qui disait: — Mon fdsl... Seigneur Dieu! rendez-moi mon enfant!..^
La Tour de Bois était vierge. Aucun pied normand n'tn avait encore touché le sommet. Les chefs de l'armée parisienne faisaient sonner bien haut cet honneur, et, comme tout moyen est bon pour relever le courage du soldat défendant ses foyers, le comte Eudes affirmait que la Tour de Bois, revêtue d'une sorte d'armure mvisibleet magique, était inexpugnable.
C'était bien réellement la force de la ville.
Tout Parisien était disposé à se faire tuer derrière les remparts de la Tour de Bois.
Elle avait soutenu déjà victorieusement une foule de terribles assauts. Ni le fer ni le feu n'avaient pu l'enlamer, et par deux fois l'effort de l'armée barbare tout entière était venu se briser contre ses flancs en apparence si frêles.
Quand donc les gens de Paris virent que cette poignée d'assiégeants s'apprêtait à leur donner l'assaut, ils furent aussi égayés que surpris.
— Ah ça ! dit le comte Eudes, — ils ont dû déjeuner trop bien ce matin, ces bons drilles !
— C'est une gageure ! ajouta l'abbé Ebbon.
— Je propose, s'écria Gozlin, le vaillant évoque, — de les laisser monter et de ne les point laisser redescendre.
Odolin faisait planter la première échelle au pied des murailles.
— Poini, mcssire! répondit le comte Eudes; — notre bonne tour perdra les trois quarts de sa vertu si un brodequin normand se pose sur les créneaux... Souvenez- vous que vous-même avez affirmé que c'était là chose impossible.
lis LES NUITS DE PARIS.
— Bornons-nous donc à les jeter en bas! répliqua Tévêque qui renonçait avec chagrin à son idée.
Odolin commençait à monter.
Son manteau fermé cachait toujours sa main gaucho.
Seul, parmi tous ses compagnons, il n'avait point de bouclier pour proléger sa tête. A chaque instant, une grêle de pierres cl de traits rebondissait sur son casque, — mais il montait toujours.
Le fait d'un homme qui grimpe péniblement le long d'une échelle tremblante, qui ne garde point la liberté de ses mouvem.ents et qui s'en va pourtant attaquerd'autreshommesaussi braves que lui, placés derrière de massifs parapets, et possédant sur lui tous les avantages, ce fait, qui se représente dans tous les sièges, ne laisse pas que d'avoir en soi quelque chose d'incroyable.
L'histoire en offre des milliers d'exemples, mais l'esprit hésite devant l'énorme inégalité du combat
Et pourtant, les gens de guerre prétendent que les meilleures chances sont du côté de l'assaillant.
La chose certaine, c'est qu'on voit à chaque instant l'homme qui est derrière le parapet, vaincu par l'homme qui se balance entro ciel et terre, au bout d'une pauvre échelle.
Bien plus, on cite d'habiles vainqueurs qui ont escaladé des forteresses sans cordes ni échelle, en grimpant comme des lézards^ «ollés aux flancs d'un vieux mur. Les chroniqueurs racontent ces prodiges à chaque page. Il y a un dieu spécial pour les audacieux
Mais lai Tour de Bois était vierge. Elle aussi avait son dieu : les rois normands, qui étaient les plus vaillants aventuriers du monde, s'étaient rués vingt fois contre ses flancs et vingt fois avaient été repoussés. Elle était haute, elle était à pic, et le pied des échelles n'avait guère où se poser d'aplomb sur l'étroite bande de terre qui séparait sa base du fleuve.
Odolin montait.
Ebbon, de sa propre main, versa sur lui, quand il fat à moitié
route, une cluiudièi'e d'huile bouillante. Le flot ardent passa auprès d'Odolin et alla rôtir cinq ou six soldats qui élaicnt au-dessous de lui.
Les s jldals hurlèrent et tombèrent : Odolin continua de monter.
Le comte Eudes, saisissant à deux mains une pierre énorme, la mit en équiîilire sur le parapet et la poussa au moment où Odolin atteignait les deux tiers de l'échelle.
La pierre effleura le casque d'Odolin qui chancela, puis, balayant tout ce qui restait derrière lui, elle disparut dans un gouffre d'écume.
Odolin montait, mais il était seul désormais sur l'échelle. Ses soldats faisaient des efforts inouïs pour dresser d'autres échelles et le rejoindre. A peine posées, les fragiles pièces de bois volaient en éclats.
De loin, les deux rois et la flotte contemplaient cet étrange et poignant spectacle. Ils pensaient que les assiégés laissaient approcher à dessein le jeune chef afin de l'accabler sous leur nombre.
Et ils criaient ;
— Reviens, Odolin, reviens! tu as assez fait pour ta gloire ! Leurs clameurs arrivaient comme un murmure.
Au moment où Odolin, qui montait toujours, passait devant la plus haute fenêtre de la tour, il vit une forme blanche dans les demi-ténèbres de l'intérieur. Un faible cri, un cri de femme, vint frapper ses oreilles; puis la forme disparut.
Il n'aurait point eu d'ailleurs le temps de suivre ses mouvements ou de cherchera la reconnaître, car il atteignait les derniers degrés de l'échelle, et révoque Gozlin, qui s'était ménagé pour cet instant, se penchait déjà au-dessus du parapet, brandissant à deux mains un énorme maillet.
— Je t'ai laissé arriver jusqu'ici, beau seigneur, dit-il, — pour que le saut soit plus digne de toi !
Son maillet siffla dans l'air, el les deux appuis de l'échelle furent brisés comme deux brins de paille.
Mais Odolin ne tomba pas.
Il prit entre ses dents la chaîne de son casse-tète, afin d'avoir le bras droit libre, car son bras gauche semblait rivé à son flanc sous les plis de son manteau. Au moment où l'échelle broyée manquait sous ses pieds, sa main droite s'accrocha aux saillies du parapet.
En bas, les gardes, sur la flotte, les deux rois et l'armée retenaient leur souffle. Un silence de mort enveloppait la scène, car il semblait désormais impossible qu'Odolin sortît vivant de celte épreuve.
L'évêque Gozlin relevait son maillet.
H n'eut pas le temps de le laisser retomber cette fois. Le bras du jeune chef se roidit. Son [)ied toucha la saillie à son tour, et l'acier de son casque vint heurter à l'improviste la poitrine de l'évêque qui recula.
Le temps pour la nuée qui passe d'allumer et d'éteindre un éclair, Odolin, qui avait maintenant le sol ferme sous les pieds, fit jouer son casse-tète. Le comte Eudes et l'abbé Ebbon roulèrent, assommés, sur la plateforme. Un cercle se fit autour d'Odolin.
C'était son bras droit seulement qui maniait la terrible massue. Le bras gauche, toujours caché, restait sous le manteau.
Un long cri d'admiration et de joie s'était élevé sur les vaisseaux normands. Les gardes d'Odolin avaient replanté des échelles et montaient à leur tour.
Mais la première surprise passait. L'évêque Gozlin, tenant à la main la terrible épée qui avait coupé les deux bras du vieux Hugues, ralliait déjà ses compagnons et criait : Sus ! sus 1
A ce moment, et comme il s'apprêtait à soutenir le combat, OdoUn
LES NUITS DE PARIS. ijl
vit apparaître, derrière l'évêque, cette forme blanche qu'il avait entrevue en rxionlant.
Cette fois, il la reconnut bien. C'était dame Aloïse. liélas! si pâle et si changée! — mais toujours si belle !
La vue d'Aioise sembla réveiller tout à coup en lui un souvenir oublié. Il se rappela soudain que ce n'était pas pour casser des têtes de comtes ou des têtes d'abbés, qu'il avait accompU ce foudroyant fait d'armes.
Il jeta sa massue, et ouvrant vivement les plis de son manteau , il découviit l'or et l'acier de sa splendide armure. Mais il découvrit encore autre chose, et Aloïse jeta vers le ciel un cri de joie folle en apercevant le petit Roland.
L'enfant se mit à sourire en secouant ses grands cheveux, affaissés parle poids du manteau.
Odohn l'avait apporté ainsi, et ses efforts surhumains n'avaient même pas blessé Roland qui tendait ses bras à sa mère.
C'était pour cela qu'Odolin avait mis si longtemps à gravir les degrés de l'échelle. Il était un peu dans la position que le brave évêque Gozlin avait prise dans son deuxième combat contre le Normand : il avait un bras garrotté. En outre, s'il ne craignait rien pour lui-même, il se sentait pris de frissons mconnus, dès qu'il songeait;! l'enfant.
Si une flèche, perçant le manteau, eût trouvé ce pauvre petit cœur ! Si une pierre eût écrasé cette chère tête blonde sur la poitrine même d'Odolin !
Tout lecteur de bonne foi conviendra que bien rarement, à un assaut, on se trouve dans une situation aussi délicate. Fn conséquence» nous osons compter sur l'indulgence éclairée du public, pour le cas oili l'on trouverait qu'Odolin le Rameur n'opéra point son escalade assez gaillardement.
— Mon fils î mon fils ! disait Aloïse ivre de joie.
Odolin leva l'enfant au-dessus de sa tête, et s'écria, d'une vo:x qui retentit jusqu'aux vaisseaux :
— Pour Aloïse I
— Ah ! dit Gozlin Vévêque, qui se souvenait du toast ; — c'était celle-là.
— Merci !... murmura la jeune mère en recevant son fils dans ses bras.
— Sus î sus ! cria Gozlin.
Odolin ramassa son casse-tête, le fit tourner deux fois et le lança dans la poitrine de l'évêque qui roula auprès du comte Eudes et de l'abbé Ebbon, son neveu.
Puis, comme il restait sans armes et que les ennemis le pressaient de toutes parts, se rejetant en arrière d'un bond prodigieux, il franchit le parapet, traversa l'espace, et s'en alla tomber tout armé dans le fleuve.
La Tour de Bois n'était plus vierge. Un pied normand en avait touchi les créneaux.
Croyez bien cependant que Gozlin, Ebbon et Eudes étaient en trop bonnes étoffes de comte, d'abbé et d'évêque, pour ne point se relever de leur chute. Seulement, ils se relevèrent meurtris el de méchante humeur.
On parla un peu de brûler vive dame Aloïse, pour ses accointances avec les païens.
En bonne conscience, il n'est pas prudent d'avoir dans une place assiégée, une jolie femme qui provoque des visites comme celle d'Odolin le Rameur.
Heureusement, le frère Donat parvint jusqu'àl'évêque. L'évêqu? aimait assez les histoires surprenantes. Le frère Donat lui conia
Inp.Dupaùi, FaubiJtJaAXfueif. J'i.
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MITrf l)K fAI!I.S
peut-être celle d'Aloïse, etTévêque, qui était vraiment un vaillant cœur, prit sous sa protection Aloisc et le petit Roland.
On dit même qu'il défendit à Gavaud de la battre.
Ceci n'était pas inutile. Gavaud avait regardé la venue d'Odolin comme la plus cruelle de toutes les insultes. Tout le monde cette fois avait pu voir cette odieuse ressemblance qui existait entre le fils de Gavaud et le jeune chef normand.
Quand ce pauvre Gavaud passait , les mauvais plaisants répétaient entre haut et bas :
— Pour Aloise !
Gavaud enrageait. Nous n'osons pas dire qu'il n'y avait pas de quoi. Seulement, la pauvre Aloïse n'y pouvait, mais.
A moins que quelque rigoriste, et nous concevons encore cela, ne s'avise de dire qu'une honnête fiancée ne fait jamais de rêves comme le fameux rêve de dame Aloïse.
Mais, à cette observation honorable et raisonnable, nous répondrons que les Walkyricî;, servantes d'Odin, y étaient bien un peu pour quelque chose.
Quoi qu'il en soit, Gavaud passait à l'état de tigre larmoyant, qui est la plus féroce espèce de tigre.
Pour comble, depuis tous ces événements, il était dix fois plus amoureux de sa femme.
Frère Donat avait toutes les peines du monde à le calmer. Il lui fabriquait des flèches enchantées ; il prononçait des paroles savantes sur son arbalète. Cela ne suffisait plus. — Gavaud regardait parfois le petit Roland d'un air qui ne voulait rien dire de bon-
Quant à dame Aloïse, elle avait retrouvé ses beaux sourires. Son enfant ne la quittait plus. Et son enfant, hélas! lui parlait du bel Odolin, fils du roi!...
L'évêquc, le conite et l'abbé portaient tous les trois de trop
profondes piar(jues de la vigueur du jeune chef pour oublier jan. 20
i;il LES NUITS DE PARIS.
mais sa visite. Ils ne lui gardaient pas précisément rancune, car un iiorion de plus ou de moins ne lire pas à conséquence, mais l'idée ({ue ce Normand avait escaladé tout seul la Tour de Bois les humiliait.
La Tour-Pucelle, comme on l'appelait, ne méritait plus son nom.
— Mes sires, dit un soir l'évêque Gozlin, — j'ai fait dessein de provoquer en combat singulier ce langoureux et lacilurne héros... que vous en semble ?
— J'ai eu la même idée, répliqua l'abbé Ebbon.
— Moi aussi, appuya le comte; — et comme après tout je suis votre suzerain, mes sires, je vous prie de ne point me contester cet honneur.
Gozlin fit la grimace. Ebbon prit un visage chagrin.
— Les privilèges de l'Église... dirent-ils tous deux à la fois.
— Quant à vous, mon neveu, ajouta Gozlin, — j'espère quo vous céderez le pas à votre évêque !
— Mon oncle, répliqua Ebbon, — - l'abbaye de Saint-Germain est franche de tout hommage, et je soutiens...
Le comte, qui d'abord avait froncé le sourcil, éclata de rire. — L'évoque et l'abbé l'imitèrent au bout de trois secondes.
— Allons, dit Eudes en comptant sur ses doigts,. — conflit entre moi et vous deux, cela fait un; conflit entre chacun de vous et moi, cela fait trois; conflit entre vous deux, cela fait
quatre... Il y a la de quoi ruiner Paris huit fois, mes sires
sommes-nous des fous?
L'évciiue lui tendit une de ses mains et tendit l'autre à son neveu.
— Oui peut se flatter d'être sage? murmura- t-il un peu confus; sire comte, je vous cède le pas.
— Moi, je le cède à vous deux, dit Ebbon,
— El moi, je dis : Partageons! s'écria le com'c gaiement.
LES NUITS DE PARIS. laS
^ — Nous ne pouvons pns le combattre tous les trois-.,
— Donnons-lui à choisir.
— Bien trouvé, sire comte, bien trouvé!
— Faisons mieux : pour réchauffer le cœur de nos compagnons, n'excluons personne... nous sommes toujours bien surs que le Normand choisira l'un de nous trois !
— Sans doute, dirent Tévèquc et l'abbé que l'excès de modeslie ne gênait gucres.
— Envoyons-lui, ajouta le comte de Paris, un héraut qui l'anpelle au nom de toute l'armée et qui lui laisse le clioix entre tous les hommes d'armes, depuis vous ou moi, messircs, jusqu'au pauvre Gavaud, gardien delà Tour de Bois.
— Soit, répliqua Gozlin , — et qui sait s'il ne clioisira pas Gavaud?,..
— Pour Aloïsc?... interrompit Ebbon en riant.
Une fois rentré dans sa tente, Odolin n'en était plus sorti. Après le brillant fait d'armes qu'il avait accompli en face de tous, les deux rois et l'armée avaient espéré que le charme était rompu et que le jeune chef ne laisserait plus reposer son glaive.
Il n'en fut rien. Odolin se replongea comme à plaisir dans la solitude et dans l'inaction. Naguère, seulement, sa solitude était doucement animée par la présence de l'enfant chéri. Maintenant, Odolin était morne et triste.
.11 ne voulait voir que Godelle, parce que Godelle lui parlait d'Aloise et de Roland.
— Vous ne savez pas, monseigneur, lui dit un jour v^^iodcUe, — vous ne savez pas la grande nouvelle qui arrive de la ville?
Odolin ne voulait même pas savoir la grande nouvelle. " — Aloïse... murmura-t-il, — est-elle heureuse à présent?
— Oh! bien heureuse! et bien reconnaissante, allez!.. Mais laissez-moi vous dire...
— Et Boland ?
f5« LES NUITS DE PARIS.
— Roland aime sa mère et pense à vous... Mais que je vous dise, mon seigneur...
— Comme elle était pâle, interrompit encore Odolin. — comme SCS joues étaient amaigries quand je l'ai vue sur cette plateforme î
— C'est qu'elle avaitbien souffert, monseigneur, cl bien pleuré...
Maintenant qu'elle ne pleure plus, ses belles couleiu's reviennent. . .
— Si elle ne pleure plus, murmura le jeune chef, — c'esl qu'elle m'a oublié.
— Vous oublier ! s'écria Godelle ; — oh ! si ce Gavaud n'était pas son mari!... Mais si j'aimais une femme, moi, et que je fusse un guerrier, cette femme ne serait pas longtemps à être libre.
Godelle avait, vous le voyez, des idées pratiques^ comme on dit en style parlementaire.
Odolin eut un hautain sourire.
— Ce n'est pas tout cela ! reprit Godelle avec volubilité, bien résolue qu'elle était à ne plus se laisser interrompre ; — les chefs des Parisiens vont vous provoquer au combat.
— Ah?.,, fit Odolin avec fatigue,
— Au combat mortel et sans merci !
Odolin bâilla et ne daigna môme pas répondre. Il se fit justement à cet instant un grand bruit sur le pont de 60n vaisseau.
— Seigneur, lui dit un garde en entrant, — c'est un iiéraut du comte de Paris qui apporte un cartel.
— Donne-lui à boire et à manger amplement, Harold... et dismoi, n'y a-t-il pas un âne sur le vaisseau?
— Oui, mon seigneur.
— Eh bien, Ilarold, attache le cartel à la queue de l'âne. Le garde sortit.
Presque aussitôt après, il rentra.
— Encore! s'écria Odolin en fronçant le sourcil.
— Monseigneur, dit Harold, — le bérauln'a voulu ni manger. ni boire... Il a seulemeal insisté pour que je vinsse vous dire qu'il s'appelle Gavaud, poissonnier fieffé du comte Eudes.
Odolin changea de visage.
— Qu'il entre, dit-il après un silence. Il fit signe à Godelle de se retirer.
Presque aussitôt après, Gavaud franchit le seuil de la tente.
C'était un beau et fort soldat, bien qu'd ne pût être comparé au jeune chef. La passion qui était en lui mettait à son front une sorte de noblesse.
Il s'avança vers Odolin et déplia son cartel.
— Homme, lui dit ce dernier, je l'ai reçu pour toi, non pour ceux qui t'envoient... Parle tes propres pensées et ne me lis pas leurs rodomontades vaines !
— Je m'acquitterai de mon message, s'il vous plaît, seigneur, répondit Gavaud avec fermeté, — parce que c'est mon devoir... Après quoi je vous dirai en effet quelque chose qui nous regarde tous les deux.
— Fais donc comme tu l'entendras, dit Odolin.
Gavaud éleva son cartel à la pointe de son épée, au nom de haut et puissant seigneur Eudes, comte de Paris. Odjolin prit le parchemin et le jeta loin de lui.
— Ceci n'est point par mépris, mon compagnon, prononça-t-il avec une certaine douceur dans la voix ; tu leur diras que je ne sais pas lire.
Le comte Eudes aurait probablement pu lui rendre la pareille. Gavaud reprit:
— Odolin, fils de Siegfried, roi, Eudes, mon seigneur, comte de Paris et de France, t'ajourne et appelle au combat singulier, soit à cheval, avec la lance et la hache, soit à pied avec le glaive, la masse ou toute autre arme usitée entre chevaliers... Et comme mon dit seigneur ne veut te laisser aucun motif de refus, il te
donne à clioisir entre lui et ses pairs : l'évêque Gozlin ; El)bon , abbé de Saint-Germain ; Tbierry, comte d'Évrcux ; le seigneur de Beauvais; Lotbaire, abbé de Corbie ; Liitwa/d de Verdun, et généralement tous les cbevaliers armés pour la défense de Paris... En foi de quoi, moi, Gavaud, bomme d'armes et capitaine gardien de la Tour âe Bois, je t'ai signifié, à toi parlant, ce cartel de mon dit seigneur... Dis que tu n'en ignores.
— Je n'en ignore , répondit complaisamment le jeune chef. Puis il ajouta en baissant la voix :
— Maintenant, que veux-tu pour toi, Gavau-'', mon hôte d'une nuit?
— Je veux que tu acceptes le défi du seigneur comte.
— A cela ne tienne, répliqua Odolin en souriant, — j'accepte le défi... Est-ce tout ce que tu veux?
— Non,., je veux que tu choisisses ton adversaire, dans ce combat mortel, en dehors de ceux que le comte Eudes offre à ton élection... Il ne te propose que des chevaliers, et je ne suis pas chevalier, mon sire !
Odolin secoua la tête lentement et d'un air triste. Puis ses grands yeux bleus se baissèrent.
— Tu ne crois donc pas en ta femme ? murmura- t-il.
— Je n'y crois plus, et je te défends de prononcer son nom ! Odolin ne s'irrita point.
— Et tu veux te venger de moi ? reprit- il.
■ — Je le veux ! répondit Gavaud qui le dévorait du regard.
Odolin appuya sa tête sur sa main. — Quand il se redressa, il y avait dans ses yeux une si royale fierté, que Gavaud baissa le front à son tour.
— Va-t'en, dit le jeune chef, — que ferais-je de ta vie ?
— Tu me refuses !... s'écria Gavaud.
— Vassal, mon épée n'est pas un couperet! Gavaud écumaU de rage.
• — Ail ! tu ne daignes pas, mou sire ! prononça-t-il entre ses dents serrées; — tu es trop et je suis trop peu, n'est-ce pas"'. . Mais tu sais bien pourtant que tu m'as volé mon honneur et mon bonlieur... mais tu sais bien que mon fils a ton visage , et que ma femme murmure ton nom dans son sommed...
— Dis- tu vrai?... s'écria Odolin dont les yeux brillèrent.
— Mon sire, en venant dans ma maison porterie malheur ei Topprobre, si tu ne m'as pas élevé jusqu'à toi, tu t'es du moins rabaissé jusqu'à moi... Et puisque tu me dis : Va-t'en, quand je te demande justice par le glaive, Odolin, fils de roi, je prends la justice du poignard !
Ce disant, Gavaud, qui avait glissé sa main sous les plis de sa livrée de héraut, brandit tout à coup une courte dague et se rua Sîirle jeune chef sans défiance. Il le frappa de toute sa force en pl-eine poitrine.
Mais la dague, au lieu de pénétrer dans la chair, se brisa au ras du manche. Et Gavaud laissa retomber ses deux bras le long de ses flancs , bien certain que son arme avait rencontré un talisman.
Dieu sait pourtant que le bon frère Donat avait prononcé sur celte arme d.es paroles bien savantes !
Le talisman qui avait arrêté la dague, le talisman qui avait préservé Odolin, c'était la première pièce d'or qu'il avait donnée jadis au petit Roland, cette pièce d'or que dame Aloise avait voulu jeter dans le fleuve, et que Gavaud lui-même avait rapportée.
En se séparant de l'enfant, Odolin avait gardé ce souvenir j il portait la pièce d'or suspendue à son col, sous ses vêtements.
Les gardes d'Odolin se précipitèrent dans la tente, et Gavaud, terrassé, attendit la mort.
— Vassal, dit le jeune chef dont le beau visage ne trahissait aucune émotion, — je n'ai rien fait pour l\'lcvcr jusqu'à moi ou
pour m'ahaissev jusqu'à toi... Mais le Hasard est en tout ceci, et j'adore le Hasard, dieu plus puissant qu'Odin lui-même. . . L'homme qui se venge est dans son droit : je ne t'en veux point... Retire-loi et va dire à toumaîiie que j'accepte le combat contre loi.
— Contre moi !... balbutia Gavaud qui n'en pouvait croire ses oreilles.
— Contre loi, d'abord, poursuivit Odolin, — ensuite contre lousles chevaliers de l'armée de Paris, depuis le pauvre Lutward de Yerdun, jusqu'au comte Eudes lui-même, en passant par Ebbon et par Gozlin, l'évêque.
Gavaud resta un instant comme interdit.
— Mon sire, murmura-t-il ensuite en se relevant, — tu as un cœur de roi... Merci!
XVIÏ
Quand Gavaud revint dire à son seigneur que le fils du roi Siegfried le choisissait, lui Gavaud, pour adversaire, le comte n'en voulut point croire ses oreilles. L'évoque Gozlin, l'abbé Ebbon et lousles autres chefs de l'armée de Paris, convoqués pour recevoir cette réponse extraordinaire, en conclurent à l'unanimité que le héros normand était fou.
Puis on chercha naturellement le motif de ce choix étrange. A la question ainsi posée, la réponse unanime fut : Pour Aloise !
Et le nom du pauvre Gavaud devint tout à fait synonyme de ce substantif masculin, admis par l'académie, mais repoussé par l'usage, et qui signifie un mari persécuté.
Pour trouver une comparaison dans le métier même de ce poissonnier malbeureux, nous dirons qu'il était dans la position fâcheuse d'une truite qui a mordu l'hameçon. La blessure est d'abord bien légère, mais la truite imprudente se démène, soubresaule.
fait le diable à ce point que le dard recourbé lui entre tout à fait dans la chair.
Et c'est une truite perdue !
De même , le triste Gavaud , à chaque effort qu'il faisait pour venger son honneur, demeurait de plus en plus attei:>t et convaincu d'accidents conjugaux.
A Paris, on n'eut jamais beaucoup de pitié pour ce genre d'infortune. Aloïse était belle. On se dit : Odolin aurait pu choisir une plus noble , mais non point une plus jolie.
Nous ne surprendrons personne en ajoutant qu'il n'y eut pas une âme dans toute la bonne ville de Paris pour se reporter à la vie passée d'Aloïse, si pure et si sainte, pas une âme pour douter de cette accusation qui écrasait une femme et son enfant.
Une femme qui se meurt sous l'amer fardeau de la calomnie, mon Dieu ! Paris, patrie du vaudeville et de la chanson, a toujours trouvé cela très-divertissant.
A moins que la femme ne soit décidément une audacieuse coquine, auquel cas Paris dispose en sa faveur d'une de ces larmes qu'il verse à torrents, le dimanche, sur le vilain velours de ses théâtres.
Paris est bien vieux, mais croyez qu'il n'en est ni plus fin ni meilleur.
En somme, il fallait^se conformer à la fantaisie d'Odolin-le-Rameur. Le cartel proposé était accepté bien et dûment. Il ne restait plus qu'à préparer la lice.
Du reste, les chevaliers pensaient : Odolin ne fera de ce pauvre Gavaud qu'une seule bouchée. Notre tour viendra tout de même.
Ceci, nous en convenons, était plus que vraisemblable. L'homme qui avait terrassé sur la plate-forme Gozlln, Ebbon et Eudes ne pouvait pas s'arrêter bien longtemps avec le pauvre Gavaud.
A l'efTet d'aplanir et régler le champ clos, une trêve de trois jours fut conclue entre les deux années. Siegfried et Godefroy furent juges liu camp pour les Normands ; pour les Parisiens, ce furent Thierry d'Évreux et Thibaut de Beauvais.
La lice fut tracée dans la grande prairie qui allait de Saint-Germain d'Auxerre au Châtelet. On fit les estrades sur le bord de l'eau.
Le mardi, 24 juillet 883, les portes de la ville s'ouvrirent, et les Parisiens, enfermés depuis deux longs mois dans leurs murailles, purent humer un peu le bon air du dehors. Dès le matin, les abords de la lice furent envahis par une foule serrée. Il n'y eut pas trop de horions échangés entre les sans-gêne des deux nations. C'était jour de spectacle : on était de belle humeur.
Les dames se placèrent en grand apparat sur les gradins d'honneur. Il y avait peu de Normandes, et les Parisiennes n'eurent pas de peine à éclipser totalement ces provinciales par l'éclat de leurs toilettes. Plus de cent chevahers normands tombèrent amoureux en cette occasion mémorable.
Le combat devait avoir lieu à pied et par le glaive, parce que Gavaud n'était point chevalier.
Quand les deux champions entrèrent, escortés de leurs parrains, il y eut un long murmure. Gavaud eut peu de succès; mais les Parisiennes envoyèrent au blond Odolin des fleurs avec des baisers. Chacune d'elles eût voulu être Aloise.
Et pouvait-on comprendre cette passion d'un fils de roi si beau pour une simple vassale !
C'était un spectacle étrange que de voir cette plaine encombrée entre la ville déserte et les vai-sseaux abandonnés. A peine découvrait-on quelques rares seniinelles sur les murailles, et pas un
soldat ne se montrait sur la plate-forme de la Tour de Bois, d'ordinaire si bien gardée.
Au moment où l'horloge de Saint-Germain d'Auxerre sonnait midi, les juges du camp donnèrent le signal.
Odolin et Gavaud se placèrent en face l'un de l'autre, armés du glaive et de la dague, ayant en outre la hache d'armes au croc et le boucher.
Aussitôt que les juges eurent levé le bâton, Gavaud, qui était pâle de colère, s'élança sur le jeune chef et lui porta un terrible coup d'épée. Odolii: para et ne riposta point. Gavaud red ubla, cherchant un passage pour sa lame, et trouvant toujours au-devant de ses coups le glaive d'Odolin, qui ne daignait même pas se servir de son bouclier.
La lutte parut dès l'abord si complètement inégale que la conduite d'Odolin sembla un jeu cruel et inutile.
— Frappez, seigneur! dit le comte Eudes; — vous trouverez derrière celui-ci de plus dignes adversaires.
— Gavaud... murmura Odolin, — retire-toi... tu vois bien que je ne pourrai pas t'épargner jusqu'au bout!
— Tu me tueras donc , Normand ! réphqua le poissonnier, — ce sera ton châtiment !
Et il faisait des efforts inouïs, mais toujours inutiles.
On glosait sur les estrades.
On disait que le jeune chef s'était préparé à loisir ce triomphe sans gloire. C'était lui-même qui, repoussant les chevaliers, avait choisi Gavaud pour adversaire.
Les mois de lâche et de fanfaron couraient dans les rangs des Parisiens.
Lâche ! Odolin-le-Rameur !
— Gavaud ! Gavaud ! . . . murmurait Odolin ; — retire- toi !
Le sang s'échauffait dans ses veines et l'enivrement de la lutte commençait à le prendre.
iU LES NUITS DE PARIS.
Gavaud frappait comme un fou, de taille, de pointe; au bout de quelques minutes, il jeta son épée pour prendre sa hache.
Godelle, qui était parmi les Normands, s'agitait; les paroles voulaient jaillir de sa poitrine.
— Mon sire ! s'écria-t-elle enfin, il a essayé de la tuer!.. Odolin tressaillit.
— Est-ce vrai, cela? prononça-t-il à voix basse.
— C'est vrai, Normand, répliqua Gavaud, livide de lassitude et de fureur, — et si tu ne me frappes pas, je la frapperai...
Odolin fit un geste d'horreur.
— Elle et l'enfant! ajouta Gavaud en précipitant ses coups, odolin recula d'un pas et leva sa hache.
Un long murmure alla de bouche en bouche tout autour des gradins.
Mais au moment où Odolin allait frapper à son tour et frapper une seule fois, suivant toute apparence, son regard se porta par hasard vers la Tour de Bois qui était là tout près, de l'autre côté de la Seine.
Il vit, sur la plate-forme, cette blanche vision que son cœur connaissait.
Aloise était là, tenant son enfant dans ses bras.
Elle tendit l'enfant vers lui comme pour l'implorer et se mit à genoux. Odolin crut entendre sa douce voix qui traversait l'espace et qui murmurait :
<— Pitié pour le père de Roland î
Alors, au lieu de frapper, Odolin écarta sa hache et découvrit sa poitrine. Gavaud se rua comme un tigre. Sa hache fendit la cuirasse du jeune héros, dont le sang rougit aussitôt l'herbe desséchée.
Odolin joignit ses mains, envoya un baiser vers la Tour et tomba sn murmurant :
— Pour Aloïse!
Les gardes se précipitèrent dans la lice, pendant que la foule emplissait l'air de ses clameurs. Tandis que îe^ soldats emportaient leur jeune chef mourant, on le vit encore désigner la Tour de sa main déftiillante, et ses lèvres prononcèrent quelques paroles suprêmes.
On entendit ses gardes qui répondaient :
— Nous le jurons !
Sur la plate-forme de la Tour, Aloïse gisait inanimée.
Le soir de ce jour, dans une des salles de la Tour de Bois , Gavaud, muet et sombre, était assis au chevet de sa femme. Sa femme souffrait son agonie.
Sur ce lit de douleur elle était belle encore, et son visage serein gardait comme un sourire céleste.
— Mon mari, disait-elle, — à l'heure dernière on ne ment point, — écoute-moi et crois- moi... Je n'ai jamais fait de mal... l'enfant est le tien... qu'il soit heureux sur terre et dans le ciel !
Une larme tremblait aux cils de Gavaud.
— Mon mari, reprit dame Aloïse, j'ai vécu bien malheureuse, mais Dieu a pitié de moi enfin, et sa colère est apaisée puisqu'il permet que je meure... Il me semble que j'avais deux cœurs...
Le dernier râle commençait à soulever sa poitrine.
— Adieu , mon mari , dit-elle encore ; — c'est moi qui l'ai tué. . . II fallait i)ien que ce crime, qui n'est pas le nôtre, fût expié,.. Il est mort et je meurs. . . Adieu !
Gavaud la prit dans ses bras en sanglottant. Elle n'était plus.
Maintenant , voici ce qui advint du petit Roland , le héros historique de ce récit.
Phis d'une année après les événements que nous avons racontés, vers la fin du siège de Paris, alors que le vaillant évêque Gozlin était déjà mort , la Tour de Bois fut incendiée par les Normands.
Gavaud avait pénétré dans la Tour en flammes , afin de sauver Roland qu'il avait laissé dans son berceau. Il trouva la chambre pleine. Tout ce qui restait des gardes d'Odolin était là.
— Que voulez-vous faire de ce pauvre enfant? demanda Gavaud.
— Nous voulons en faire un roi, répondirent les gardes. Prières et menaces, tout fut inutile. Les gardes emportèrent le
petit Roland >în disant :
— Tel fut le dernier vœu d'Odolin-le-Rameur !
Dès qu'ils eurent l'enfant en leur possession, ils quittèrent le siège et s'embarquèrent pour le Nord. Gavaud n'entendit plus parler de son fils.
L'enfant, arrivé à l'âge d'homme , fut proclamé roi et repassa la mer à la tète d'une innombrable armée.
La chronique de Gueswyl donne cette origine romanesque au chef Harroul, Rollon ou RoUan„ qui fut le premier duc régnant des Normands en Neustrie. Cette légende bizarre ne dément du reste en aucune façon l'histoire, puisque le jeune Rollan ou Roland de Gueswyl aurait été élevé dans le nord par les anciens compagnons de son père.
Seulement, si ce chef terrible avait réellement du sang français dans les veines, on peut dire qu'il traita rudement sa patrie.
Quant au siège de Paris, on sait quelle en fut la fin.
C'est la fin de tous les procès engagés contre les Normands : on plaide, on s'efforce, on sue et l'on paye, non pas une fois, mais dix fois.
Après deux années d'une défense héroïque, l'empereur Charles uccourut avec une magnifique armée. Les Normands , harassés et découragés, étaient tout disposés à s'enfuir au premier choc. Mais l'excellent empereur Charles les pria d'accepter quatre cent mille marcs d'argent. •
Dans l'origine, ils n'en avaient demandé que quarante mille.
Ayant ainsi montre ce qu'il savait faire, l'empereur Charles se rendit au sommet de Montmartre et se fit proclamer le vainqueur des vainqueurs.
Ce digne monarque ne l'avait pas volé.
Les Normands touchèrent l'argent, transportèrent leurs barques à dos d'hommes au delà de Paris et s'en allèrent piller la Champagne, à la barbe de l'emporeur Charles, qui l'alla di^e à Piome.