‹ Les nuits de ParisChapitre 38 sur 44 · partie de votre abbaye, bien loin d'ici, dans des bâtiments que · texte numérisé non relu

partie de votre abbaye, bien loin d'ici, dans des bâtiments que

ne connais pas, il y a un bospice pour les pauvres malades.

— On ne vous a pas trompée, ma fdle, répondit le prieur.

— Accomplissez donc votre promesse, mon père, poursuivit la Jeune reine, et faites ce que je vais vous demander... Ici je suis inutile aux autres comme à moi-même... Ici je ne fais que songer tristement et que répandre ces larmes vaines qui sont une offense envers le ciei... Je voudrais que ma vie fût bonne à quelque chose... Je voudrais soigner ces pauvres malades.

— Vous... la reine!., interrompit le prieur Anselme.

— Si j'étais reine tout à fait, dit Ingeburge, je saurais bien secourir autrement les souffrances et soulager mieux la peine des affligés... mais puisque je ne peux rien...

— Ma fille, interrompit encore le vieux moine dont la voix trahissait l'émotion, — il y a trop souvent dans notre infirmerie des maux contagieux...

• — Si je mourais ainsi... murmura la reine qui l'interrompit avec un sourire angélique, — je n'aurais plus à me plaindre de la France qui m'aurait refusé la couronne des reines pour me donner la couronne plus belle des saintes!

Le prieur Anselme la contemplait maintenant avec admiration; il éleva la main d'Jngeburge jusqu'à ses lèvres.

— Que votre volonté soit faite, ma fille, dit-il; — vous soignerez nos pauvres malades... Et si Dieu entend mes humbles prières, vous aurez une couronne de leine avant votre couronne de sainte.. Ne désirez-vous rien autre chose?

— ^^Ohsi!.. répliqua vivement Ingeburge.

Mais cette fois elle hésita, comme on fait lorsqu'on veut demande une grâce trop ardemment souhaitée.

— Mon père, reprit-elle, après un silence. — Je suis seule ici et mon cœur ne s'ouvre que pour vous... Ces saintes femmes qui me suivent partout et toujours, — elle montrait les deux ncuiJies qui

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semblaient de loin deux statues de vieux bois, roides et sévères.

Ces saintes femmes ne me comprennent pas... Elles ne m'aiment pas peut-être... Ne serait- il pas possible que j'eusse unerompagnc de mon âge?.. Je dis une française, si l'on ne voulait pas m'accorder nue jeune fille du nord pour parler avec moi la langue de mon cœur et de ma pairie...

— Les ordres du roi sont absolus... répondit le prieur Anselme.

En ce moment on entendit un bruit du côté du grand cloitre dont les arceaux, pour la reine et son confesseur, étaient cachés complètement par les massifs d'arbres et d arbrisseaux.

Ils ne prirent garde à ce bruit, ni l'un ni l'autre.

— On m'a dit que vous étiez puissant auprès de mon très-redouté sire, le roi Philippe-Auguste, poursuivit la jeune reine dont la voix avai! des accents de suppliante caresse. — Mon père, je vous ei. prir; à deux genoux... cela me ferait tant de bien d'entendre aupiès de moi la douce voix d'une jeune fille... Elle m'aimerait bien vite, allez!.. Oh! je suis sûre qu'elle m'aimerait!., moi je l'aimerais tant celle qui consentirait à partager ma peine !

Le vieillard demeurait sans réponse. — Le bruit augmentait du côté du grand cloître, et l'on entendait comme une voix de femme derrière les massifs.

L'attention d'Ingeburge et du prieur n'était pas encore éveillée

Une larme coulait des beaux yeux bleus de la jeune reine, sur sn joue pâhe.

— Je n'insiste pas... murmurait-elle. —Si vous me refusez mon père, vous qui êtes si bon, c'est que ma demande esl déraisonnable, sans doute... Je tâcherai d'oublier celte folle espérance que j'avais de n'être pas toujours seule et abandonnée... d'avoir n cœur ami auprès de moi, un cœur où verser le trop plein de

ma peine... Maintenant que j'y pense, c'est vrai, c'eût été trop de joie !

Elle pleurait à chaudes larmes, et le pauvre bon prieur sentait qu'il allait faire comme elle.

Mais il ne cherchait point à donner un espoir qu'il ne pouvait partager. — En tout ce qui concernait Ingeburge, Philippe-Au" guste s'était montré constamment mexorable.

La jeune reine appuya son front brûlant contre ses deux mains. Elle ne parla plus, mais ses sanglots achevèrent de dire sa détresse profonde.

En ce moment le bruit redoubla derrière les arbres et sembla s'approcher. Ingeburge n'écoutait pas. Que pouvait lui importer ce bruit? — Mais le vieux prieur releva la tête et prêta l'oreille.

Tout à coup parmi des niurfimr«!« c<>nfu^, anè '■*hm}l claire tt douce s'éleva, une voix de jevuj»^ riUe.

Cette VOIX disait :

— Angel ! ma sœur, Angel î où es-tut***

La jeune reine se redressa d'un mouvement convnbif^ son front devint plus pâle; oon regard s' 'garait. ¥J\e î^jelâ. '.a. arrière les boucles de ses longs cheveux i>loiids et murmut'ft d'un accent épouvanté.

— Oh!., voilà que je deviens înlb*

Le prieur lui-même ne savait qrw^ ?.roim*

La voix s'éloignait comme si \ m tsûî -îh^ijpcljé par les massifs.

Elle répétait :

— Angel! où es-tu, ma sœur Angai t

Et d'autres voix sévères murmuraient à r^otour* La reine passa ses mains froides sur ^ù (wniï, puu«, comme si elle n'eût plus voulu combattre celte hvfw^ qm ^Mnif un instant

du moins la faisait bien heureuse , elle s'écria en tombant à genoux :

— Ici, Eve, ma sœur, Eve !...

Le feuillage frémit, puis s'ouvrit; une jeune fille vêtue de blanc comme la reine , blonde comme elle et comme elle cliarmante. courut plus rapide qu'une flècbe à travers le gazon et vint se pré cipiter dans ses bras.

Celait notre petite Eve , qui pour le coup n'était plus maître Adam, et qui avait mis de côté son costume d'apprenti maçon.

Comme elle était haletante et tout éperdue devant la reine, riant, pleurant, ne pouvant trouver de paroles pour dire sa joie, la reine lui jeta ses deux bras autour du cou et la reûrarda Ion;?temps attendrie.

— Ma sœur!., ma sœur! murmurait-elle sans savoir qu'elle parlait, — j'ai revu ma sœur!

— Oh! reine, s'écria Eve en langue du nord, — j'ai bien souiTi-rt avant d'arriver jusqu'à toi... mais je te vois, je baise tes mauis chéries, je n'ai plus qu'à bénir la bonté de Dieu!

Ingeburge la contemplait toujours comme si elle n'eût pas osé croire au témoignage de ses oreilles et de ses yeux.

En ce moment les deux nonnes s'avancèrent en toute hâte et l'une d'elles prit Eve par le bras.

— Que veut cette femme? dirent-elles à la fois, — nous avons ordre d'empêcher qui que ce soit de parler à la princesse de Danemarck.

A ce mot, vous n'eussiez plus reconnu Ingeburge, la jeune fille dont naguère nous exquissions le portrait; elle se redressa soudain femme forte et fière.

Le prieur n'eut pas le temps de parler pour elle.

— A la reine de France... prononça-t-elle lentement tandis que son regard hautain couvrait les deux nonnes déconcertées.

— A la reine de France, répéta celle qui tenait le bras d'Eve, soit., le titre n'y fait rien, madame, et ce ne sont pas les respects qui vous manquei ont jamais.

Il y avait une amertume railleuse dans ces dernières paroles.

— Ma fille, dit le prieur en s'avançant vers Ingeburge, — les ordres du roi sont formels.

Mais Eve l'interrompit en tirant un pli de parchemin de son corset.

— • Je suis ici par ordre du roi... dit-elle.

Les deux' religieuses ne cachèrent point leurs sourires incrédules; le vieux prêtre lui-même semblait douter. Eve luitenditlc parchemin.

La reine le saisit au passage et chercha des yeux la signature : quand elle l'eut trouvée, elle la baisa respectueusement, sans savoir ce que l'ordre contenait.

Puis elle remit ie parchemin au prieur Anselme, qui le lut.

— Cette jeune fille ne ment point, dit-il, — le roi veut qu'elle soit la compagne de madame Ingeburge.

Les deux nonnes se retirèrent en murmurant. Le bataillon des frères servants et autres gardiens du monastère qui avait donné la chasse à Eve dans les massifs, fit de même sur un signe du prieur.

Celui-ci étendit ses deux mains sur la tête blonde d'Eve.

— Tu as bon cœur, jeune fille, lui dit-il... Je prie Dieu qu'il te rende les consolations et la joie que tu apportes à notre pauvre recluse.

— Puisse ce jour, ajouta~t-il en se tournant vers la reine, devant qui il s'inclina, — être le premier d'une vie plus heureuse.

La reine lui tendit ses mains qu'il baisa et il se retira d'un pas lent, alourdi par les années.

La reuie aimait bien le saint prieur Anselme qui était son protecteur et son soutien dans sa prison triste; mais il lui fallait I?

solitude auprès d'Eve pour savourer complètement les souvenirs de sa jeunesse et desapatrie. Dcsquele vieux prêtre eut disparu derrière les massifs, elle attira Eve sur sa poitrine et la tint longtemps embrassée.

— Merci!., merci ! balbutiait-elle à travers ses douces larmes. Depuis que j'ai mis le pied sur la terre de France , je n'ai eu que cet instant de vrai bonheur... C'est toi qui me le donnes, mon Eve bien-aimce... Merci! merci'-

Eve mêlait ses larmes aux siennes et leurs sourires émus se confondaient. Des paroles inintelligibles tombaient des lèvres d'Eve. Elle était plus touchée que la reine elle-même.

— Quête voilà devenue belle, ma petite sœur! reprit îngeburge en s'éloignant un peu pour la regarder mieux. — Quand je te laissai là-bas, dans ce cher pays que je voudrais n'avoir quitté jamais, tu étais un enfant encore... Maintenant te voilàgrande et jeune fille... Oui... oui, tues bien belle, ma sœur Eve.

— Et toi, ma sœur Angel... Toi qui étais déjà la plus belle en ce temps dont tu parles... Te voilà toute pâlie... Mois que la pâleur va bien à ton front royal!., ma reine et ma sœur, il faut donc que cet homme soit aveugle et qu'il n'ait pas de cœur !

Le regard d'Ingeburge se détourna chargé de tristesse.

— Il est monseigneur etjeraime... murmura-t-elle, — parle de lui toujours comme s'il m'aimait.

— Et qui sait s'il ne t'aimera pas, Angel! s'écria la jeune sœur d'Eric dont les yeux bleus brillèrent tout à coup — la bohémienne lui a pris son âme à l'aide d'un maléfice. — On sait cela chez nous comme à Paris... Mais le roi a dit aujourd'hui devant moi : « La reine Ingeburge est sainte, la reine Ingeburge est belle. »

— Le roi!., balbutia la pauvre reine, — le roi a dit cela ?, . en parlant de sa femme délaissée... de sa femme prisonnière?... ah'. tu veux me tromper, ma sœur Eve !

Elle essaya de relirersamain, mais Eve la rétinien la couvrant de baisers.

— J'en ai bien long à te raconter, murmura-t-elle; — écoutemoi, ma sœur Angel, et crois-moi toujours, car pour te sauver même, je ne saurais pas dire un mensonge.

Elles étaient là l'une auprès de l'autre sur le banc de pierre grise au-dessus duquel pendaient les branches sans feuillage , 'toutes deux jeunes et souriantes, toutes deux heureuses de se revoir.

Maintenant qu'elles étaient si près l'une de l'autre, elles ne se ressemblaient plus guère. Eve avait la gentillesse des villageoises, Ingeburge, parmi la douceur exquise de sa physionomie, gardait la fière beauté des souveraines.

Il y avait déjà longtemps qu'Eve parlait, racontant avec la naïve poésie de son langage son histoire que nous connaissons ; la reine l'écoulait, elle ne perdait aucune de ses paroles et sur son visage mobile les diverses impressions produites par le récit d'Eve se reflétaient et passaient comme passe et se reflète sur la surface polie d'un lac l'image des nuées et des oiseaux.

— Oh ! le bon chevalier, dit la reine, au moment où la jeune danoise rappelant sa fatigue de l'avant-veille arrivait à la rencontre de l'étranger secourable qui avait donné l'entrée de Paris à son frère et à elle.

— Oui, ma sœur Angel, répliqua Eve dont le sourire eut une pointe de malicieuse gaîlé, — il est bien bon ce chevalier!.. Et depuis ce temps-là, il a fait d'autres choses encore pour moi.

— Raconte, ma fille... raconte... dit la reine impatiente.

Eve ne demandait pas mieux. Quand elle vint à la course qu'elle ïivait faite en compagnie du beau page Albret, depuis le parvis Noire-Dame jusqu'à la tour du Louvre, ce futlesourire de la reine qui prit une expression de douce malice.

— Tu ne le connaissais pas avant cela ? demanda- t-elle.

— Celait lui quinous avait prêté son cheval... répondit Eve.

— Mais avant qu'il ne vous eût prêté son cheval?

— Je ne l'avais jamais vu.

. Et que t'a-t-il dit pendant la route , ma ^Me ?

Rien... jusqu'au moment où nous sommes entrés dans

l'allée d'ormes qui est derrière la porte Saint -Honoré.

Et quand vous êtes entrés dans l'allée d'ormes qui est derrière

la porte Saint-Honoré ?

Eve répondit sans hésiter et en laissant son regard candide sur celui de 1 1 reine.

— Alors, ma sœur Angel, il m'a dit qu'il m'aimait.

— Ces pages!., s'écria la reine en riant — cl tu t'es mise en fj.^ande colère, n'est-ce pas, ma sœur Eve?

Cetl 3 fois Eve rougit parce que ces paroles lui étaient comme un reproche.

Ehe ne savait plus comment avouer qu'elle ne s'était pas mise en colère.

— Si tu savais, ma sœur, murmura-t-elle, — comme i( parlait de toi, cépage Albret... Il avait l'air si vrai quand il te comparait aux anges... Tous ceux qui disent du bien de ma princesse chérie moi, je les aime...

— Et al ips tu aimes le page Albret? demanda encore la reine.

— Je lui ai dit que je croyais bien que je raiiuciais.

La reine ouvrait la bouche pour faire de la morale , Eve la lui ferma dans un baiser.

— Je sais tout cela... dit- elle; — mais ce n'est pas de moi qu'il faut parler, ma sœur... Si je suis seule, ici, dans celte grande ville, à quoi serviront nos fiUigues et le long voyage?... Je veux que tu sois heureuse, Angel, je le veux... Je veux des protecteurs... Et si je reste la digne fille de mon père, honnête homme, qu'importe une parole ou un sourire?

Elle reprit son récit sans laisser à la reine le temps de répondre.

— Le page me conduisit, dit-elle, devant une grande porte sur laquelle un pont-levis se dressait. Un cor était pendu à un poleau sur le revers de la douve. Le page sonna un mot retentissant ei aussitôt les chaînes du pont-levis grincèrent sur leurs poulies de fer.

« Nous entrâmes sans descendre de cheval sous une voûte somhre qui pénétrait dans l'intérieur de la forteresse,

» J'avais mes habits de jeune garçon, le page me fit mettre pied à terre dans une cour étroite, entourée de hauts bâliments.

» — Eve, murmura-t- il à mon oreille comme nous franchissions le vestibule soutenu par de larges piliers sculptés, — pardonnemoi si je ne te dis pas d'avance qui est le chevalier Dieudonné... Ce serait trahir les ordres du maître que je sers.

» Il n'avait plus déjà besoin de me le dire, ce que je voyais ne pouvait être la demeure d'un simple chevalier. — Et puis tu sais, ma sœur, dans le palais d'été du noble roi Canut, ton père, nous nous plaisions à étudierlcsécussonsde tous les princes chrélien.<i... Je sais blasonner unécu presque aussi bien qu'un héraut d'armes... Et je voyais partout sous la couronne fermée par un globe, surmonté d'une croix, le champ d'azur semé de fleurs de lis d'or sans nombre...

— Quoi!... s'écria la reine dont les yeux s'ouvrirent tout grands et qui perdit ses fraîches couleurs.

— J'avais deviné, poursuivit Eve, — le chevalier Dieudonné était le roi.

— Le roiî... répéta Angel qui se rapprocha d'un mouvement instinctif.

— Mais toute préparée que j'étais, reprit Eve, — quand le page Albret, après a7oir soulevé une portière de drap d'or, m'introduisit dans une salle immense où je vis le trône royal sous son dais

de velours, je sentis que ma force s'en allait, et que je n'avais plus (le courage.

» Le clievalier Dieudonné, tête nue el sans armes, était seul dans celte salle. Il se promenait à grands pas et semblait réfléchir.

» Je me retournai pour chercher dans mon trouble un appui auprès du page Albret, mais la draperie épaisse était retombée sur lui. — J'étais seule avec le roi de France! »

La reine se rapprocha encore.

— Durant une minute qui me parut un siècle, continua la jeune fille, le roi poursuivit sa promenade pensive, puis, s'arrôlant soudain et me regardant en face, il me fit signe d'approcher.

« J'obéis et je mis un genou en terre.

» — Est-ce qu'Albret vous aurait prévenue?... murmura- t-il en fronçant le sourcil.

» — Non, très-redouté sire, répondis-je, — car je savais le titre qu'il faut donner au roi. — Sur mon salut éternel, je vous jure que votre serviteur n'a point trahi vos ordres. Si queli^u'un doit être puni, c'est moi seule qui ai deviné le roi en entrant dans son Louvre , comme on devine Dieu au seuil de ses temples.

— Eve! Eve! murmura la reine effrayée... ce doit être une impiété , cela !

— Le roi ne me parut pas blessé par la comparaison , répliqua la fillette avec une certaine suffisance; — ma sœur Angel, ne me gronde pas... Je sentais qu'il me fallait les bonnes grâces du roi.

— Et je crois bien , ajouta- 1- elle avec un vif mouvement d'orgueil, qu'aucun vieux courtisan n'aurait mené sa barque aussi bien que moi dans cette traversée difficile î

Elle ne savait pas, la pauvrette, que ce qui l'avait servie, c'était

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