II
la politique même de Philippe-Auguste, qui tournait justement à cette heure sur son pivot mohile.
Ajoutons pourtant à la politique du roi la jeunesse d'Eve et sa délicieuse heauté : deux choses qui ne nuisent jamais auprès des politiques, même les plus endurcis.
— Le roi continuait de me regarder, reprit la fillette, et je crus voir que, malgré ses sourcils froncés, il avait bonne envie de sourire.
« Je restais agenouillée et les mains jointes; j'avais oublié un peu, il faul l'avouer, mon rôle de petit garçon, et je ne savais plus guère quel costume je poitais.
» Quand le roi m'appela : Jeune homme, je tressaillis de la tête aux pieds, car je crus avoir été sur le point de trahir un bien important secret.
» Cette fois le roi sourit tout à fait.
— » Allons, dit-il avec un peu de sévérité dans la voix, nous ne savons pas encore mentir 1...
» Et comme il vit que j'allais répliquer, il m'interrompit d'un geste déjà plein d'indulgence.
— » Enfant, dit- il, — n'essayez jamais de tromper le roi... Le roi sait tout ! »
» Je restai comme altérée sous cette parole qoi semblait me reprocher mon ingratitude; car avant d'être pour moi le roi de France, cet homme était mon bienfaiteur; j'avais encore sous mon surcot d'apprenti la bourse pleine de pièces d'or qu'il m'avait donnée dans la nuit de la veille.
» — Ma fille, reprit-il doucement, — ^j'avais deviné votre sexe au moment où je vous recueillis avec votre frère... Le roi sait tout... Je sais que vous venez des pays qui sont au delà de l'Océan septentrional... Je sais que vous venez pour voir la princesse Ingeburge et pour la secourir contre de prétendus périls.
» — Il n'a pas dit la reine?., interrompit Ingeburge.
— Non, répondit Eve, — il n'a pas dit la reine... mais prends patience, ma sœur, et attends la fin de mon récit.
— « Je sais, reprit le roi, — par quel pays vous avez passé... Des gens m'ont dit que le iBaçon Éric, votre iVère, poi lait un poignard avec sa truelle... mais il y a déjà dans Paris et ailleurs tant de poignards destinés à la poitrine du roi, que le roi ne s'émeut plus guère, ma fille, pour un poignard de plus ou de moins!..
» En disant cela, il me regardait d'un air calme et intrépide; il ne se vantait pas; ce cœur-là ne doit pas savoir ce que c'est que la crainle. »
— Oh ! s'écria Tngeburge, qui serra les mains de la jeune fille comme pour la remercier, — c'est un vaillant chevalier, ma sœur!..
Évc poursuivit :
» — Seriez -vous bien joyeuse, ma fille, reprit le roi, — si je vous disais que vous allez revoir celle princesse que vous paraissez tanl chéiir?
— » Mon redouté sire, répondis-je en réprimant à deux mains les battements précipilés de ma poitrine, — voilà près d'une année que je marche et que je souflfre dans celte seule espérance.
— » Êtes- vous noble?., me demanda-t-il.
— » Oh! répondis-je, dans les pays du nord, tous les laboureurs sont hommes d'armes et mon père est un laboureur... Je puis être la chambrière d'une reine.
» Le visage d'Ingeburge prit une expression de reproclie.
— » Toi aussi!., murmura-t-elle. — Tu n'osas donc pas dire LA reine?»
— Non, ma sœur, répartit Eve résolument, — je n'osai pas... parce que avant tout je voulais te voir, être auprès de toi, te servir à genoux... Et quand on veut obtenir quelque chose des puis- §anUs, il taui dire comme eux.
Cette petite Eve avait quelque teinture de la science de vivre : les jeunes tilles de seize ans prennent cela on ne sait où.
— Le roi sourit, continua-t-elle, et me toucha le menton.
— » Eh bien, maître Adam, reprit-il en se moquant de moi, — je consens à faire votre bonheur... Vous serez le page de votre reine et dès aujourd'hui vous entrerez au couvent.
» J'eus bien l'idée de me retenir pour ne pas manquer de respect au roi, mais je pense que la vue du saint père, lui-même, n'aurait pas pu m'empècher de bondir de joie. Je me relevai comme une folle et je saisis la main de Philippe-Auguste pour la baiser mille fois.
— » Bien, bien ! ma fille, murmura-t-il, — je vois que vous êtes bonne !
» Et c'est ici qu'il ajouta :
— » Vous faites bien d'aimer cette belle et sainte femme qui souffre avec résignation et qui ne mérite pas sa souffrance. »
Deux torrents de larmes, longtemps contenues, jaillirent des yeux de la reine Angel et roulèrent sur sa joue.
Durant un instant, Eve se tut, respectant l'émotion profonde de sa sœur.
Puis elle reprit encore :
— Le roi me fit signe de me retirer. Comme je me dirigeais vers la porte, il ajouta :
— » Votre frère n'a rien à redouter de moi, Eve... je ne soupçonne pas ceux qui aiment la reine Ingeburge. »
Ingeburge leva les yeux au ciel, plongée qu'elle était dans une sorte d'extase.
Une espérance enivrante se glissait malgré elle dans son cœur.
— Le roi me dit encore, acheva Eve :
— « Il y a toujours des menteurs autour des princesses, même lorsqu'elles sont malheureuses... si quelqu'un a dit à Ingeburge de Danemarck que le roi de France la soupçonnait d'avoir acheté
IZS NUITS DE PXmS. 317
le couteau des Assassins de Syrie, celui-là en a menti parla gorge et je veux qu'Ingeburge le sache. »
— Moi!.. Moi !.. s'écria la reine éperdue, — quelqu'un a donc pu m'accuser de ce crime épouvantable !.. Et il y a donc, en effet, des meurtriers qui menacent la vie du roi !
— La vie du roi et la vie de la rcme, prononça Eve lentement. Le beau visage d'Ingeburge prit une expression angélique.
— Ma vie à moi, ma pauvre vie, murmura-t-elle, — qu'importe cela, mon Dieu!., mais c'est le roi... le roi de France!., mon époux... car il m'a nommée sa femme devant l'autel de Dieu et Dieu seul peut briser le lien qui nous unit... A-t-il assez de gardes pour le défendre, Eve? a-t- il aiitoui- de lui des amis fidèles?
Ce mot, ami, sembla réveiller un souvenir dans l'esprit de la jeune fille Au lieu de répondre, elle pensa tout haut.
— Celui qui disait, u je viens à Paris pour tuer une femme^ » demeure au Louvre et s'appelle l'ami du roi !...
La reine ne comprenait pas.
Après quelques minutes de silence durant lesquelles son émotion trop profonde n'eut pas le temps de se calmer, elle demanda à sa jeune compagne si c'était là tout ce que le roi lui avait dil.
Eve sembla se réveiller d'un songe, car elle pensait à la rencontre menaçante qu'elle avait faite sous lés murs mêmes de celte abbaye de Saint-Marlin où elle était maintenant; elle pensait à la prophétie d'Imila qui lui avait prédit cette rencontre ainsi que celle du souverain arbitre des destinées de la leine.
Les paroles d'Amaury Montruel résonnaient à son oreille comme si elle les eût entendues à ce moment même.
— Le roi .. s'écria-t-elle, en tressaillant, — c'est vrai, j'allais oublier quelque chose... Le roi m'a dit, au moment où le page Albret soulevait la portière pour venir me prendre et me conduire ici : Trencz ce parchemin qui vous ouvrira les [toiles de l'Abbaye
ol8 LES NUITS DE PARIS.
t't annoncez à la princesse de Danemarck qu'elle recevra rna visite avant le coucher du soleil.
La reine se leva, tremblante, et chancela sur ses Jambes dès qu'elle se fut levée. -
Elle croyait avoir ma] entendu.
— Philippe!,, s'écria-t-elle ; — avant le coucher du soleil je recevrai la visite de Philippe -Auguste !.. mais je ne l'ai pas vu, je ne l'ai pas revu une seule fois depuis ce jour bienheureux, — ce jour cruel, — où nous nous agenouillâmes tous les deux dans la cathédrale de Paris!..
— Pourquoi ne me disais-tu pas cela tout de suite?., ajoulat-elle avec volubilité, — c'est à peine si j'aurai le temps de me faire belle!.. El il faut que je sois bien belle si Philippe-Auguste vieni me voir!
Elle était comme folle.
Tout à coup elle prit sa course vers les bâtiments du monastère, puis elle revint sur ses pas précipitamment.
— Mes rennen! s'écria-t-elle, — mes fleurs bien-aimées qui m'annonçaient tout le bonheur de ce jour... car c'est ce matin mên)e que je les ai vu fleurir... Il n'y en avait pas une seule hier!.. Et quand j'ai aperçu dans l'herbe le doux azur de leurs corolles, j'ai senti mon âme se réjouir... restons ici, ma fille, cueillons les vennen qui seraient mortes ce soir... Te souviens-tu, connue leur nuance pâle se marie avec la couleur de nos cheveux blonds? . Tressons des guirlandes pour les mettre dans mes cheveux .. Aide-moi bien, ma petite sœur, Eve... Si tu m'aides, le roi me trouvera jolie... Et peut-être...
Elle n'acheva pas, mais un sourire de coquetterie enfantine se jouait entre ses lèvres.
Eve avait des larmes dans les yeux. — Pourquoi ?
On iiessa des guirlandes et les gentilles fleurs du nord épa-
nouirent leurs petites corolles parmi les admirables cheveux blonds de la reine.
C'était étrange cette toilette que l'on faisait sur un banc de pierre grisâtre dans la solitude austère de ce jardin de couvent.
C'était étrange, et il planait sur cette scène une mysléiieuse tristesse.
Èvc aurait dû sourire, elle se cachait pour pleurer. — Pourquoi?
Quant à la reine, elle se trompait. Parée de son bonheur et de ses guirlandes gracieuses, elle n'était pas jolie, elle était belle comme les plus beaux anges du ciel.
Eve pleurait parce qu'elle n'avait pas tout dit à la reine.
Eve n'avait pas dit à la reine qu'au moment où elle sortait de la grande salle de la tour du Louvre, elle s'était retournée pour saluer une dernière fois le roi, — et qu'elle avait vu dan? le fond de la salle, l'or sombre d'une draperie s'agiter, la draperie s'ouvrir, une femme apparaître.
Une femme jeune et belle, mais hautaine et dont le sourire amer semblait dire : J'ai tout entendu!
Une femme qui avait dans le regard un rayon de dureté ii placable.
Grande, cambrée fièrement sous ses riches atours, la couronne au front, une couronne chargée de pierreries et dont le bandeau large cachait à peine la racine d'une chevelure de jais, plantée bas sur un front viril.
Le roi s'était écrié en tressaillant :
— Vous ici, Agnès, ma mie !
Et Eve avait entendu la femme coifliée de la couronno royale qui disait au lieu de répondre.
— Vous n'irez pas !
Voilà pourquoi Eve pleurait. — Et voilà ce qu'elle n'avait pas dit à la pauvre reine Angel.
Le soleil se coucha , Ingeburge attendait parée et gardant obstinément son espoir.
Le soleil se coucha et le roi ne vint pas.
A l'heure où le roi devait venir, une cavalcade étincelante, composée de seigneurs et de nobles dames, suivait la rive droite de la Seine à l'intérieur de Paris, et se dirigeait vers la Cité.
C'était madame Agnès de Méranie et sa suite. Madame Agnès avait eu fantaisie ce soir-là de visiter les travaux de Notre-Dame.
Il y avait là presque tous les grands vassaux de la couronne de France, transformés en autant de courusans souples et emi)ressés par la rude leçon qu'ils avaient reçue la nuit de l'avant-veille.
On y voyait Eudes III, duc de Bourgogne, sans escorte et accompagné d'un seul page. On y voyait les comtes du Perche, d'Artois et de Dammarlin, Jean de Nesle, Piaymond de Poitiers, et presque tous ceux que nous avons cités lors du conciliabule secret tenu sous la présidence de Pévêque d'Orvielo, légat latéral du saint-père.
Au côté d'Agnès de ]\Iéranie, chevauchait Amaury Monlruel, seigneur d'Anet. Il portait des babils d'une richesse extrême, et montait, en écuyer accompli qu'il était, un magnifique genct corduuaii.
Dieu sait que sur son passage les gloses allaient leur train, et que les petits bourgeois de Paris, ameutés pour voir défiler l'élégante cavalcade, mordaient à belles dents Phonneur de la couche du roi.
Il se disaient en regardant cette superbe fille de Bohême, au regard brûlant, aux formes opulentes et rudement accusées, aux cheveux prodigues plantés jus(iue dans les sourcils, que c'était bien peu d'un seul roi pour une si forte reine !...
Imp. Bupam . faJuhS S. Jaa^ues 35.
iOEL POIJB lÂiÂlE âiÊ^ES
NUITS l)K, l'\l!IS
Et puis les variations infinies que Paris, cette langue méchante, ce vaudeville fait chair, sut toujours broder sur ce thème éternel !
Amaury devinait peut-être, car il était tout fier.
Sur le même rang que lui et de l'autre côté de madame Agnès, on voyait Herbert Melfast, lord de Canterbury, rouge comme un |iiment colossal, et couvert de pierreries plus qu'une cliàsse.
Derrière, dans la foule, l'écolier Tristan caracolait de son mieux sur une rosse qui avait été cheval de bataille dans des temps plus heureux, — Le digne clerc Samson enfourchait, lui aussi, une monture antique, mais civile, dont les oreilles longues et pointues semblaient indiquer la bâtardise.
Sur le passage de la cavalcade, un petit nombre de gens actifs et enthousiastes, — toujours les mômes depuis la cour du Louvre jusqu'à la Cité, — se démenaient, bousculaient au besoin les bourgeois paisibles, et gagnaient leur vie à crier : >.'oêl ! fr^qipant avec des gourdins zélés ceux qui ne voulaient pas crier comme eux.
Au détour du grand pont, Amaury JMontruel se pencha vers Agnès et lui montra du doigt, dans les rangs des curieux, un Iiomme de haute taille qui portait sur l'épaule un marteau de tailleur de pierre.
— Unsourire, Madame, s'il vous plaît, murmura-t-il; — celui-là est un homme important ; il se nomme maître Honoré, le libre maçon, et il mène ses frères comme un troupeau d'oies.
Agnès donna le sourire et, avec le sourire, un gracieux salut de la main.
Maître Honoré devint rouge comme une écrevisse cuite à point; il ne s'attendait pas à cette faveur si flatteuse qui le frappait a bout portant et en pleine poitrine.
Il leva son marteau au-dessus de sa tête et cria d'une voix de stentùr :
— Noël pour la reine Agnès!... noèl pour la reine î
Les chroniqueurs rapportent que la belle Agnès de Méranie ai-
mail mieux payer en cette monnaie qu'avec des deniers sonnants; elle thésaurisait sans cesse, et son moindre défaut était d'être arabe dans toute la force du mot.
Amaury Montruel poussa un fade et langoureux soupir.
— Ainsi savez-vous gagner tous les cœurs, ô ma souveraine !... déclama-t-il,
Agnès, en femme entendue, ne s'occupait plus de gagner le cœur de Montruel : elle savait que c'était chose faite. Par contre, elle était aux petits soins vis-à-vis d'Herbert Melfast, l'Anglais écarlate. C'était Amaury, lui-même, qui avait commandé à sa souveraine de séduire ce gros homme autant que possible, et pourtant Amaury était presque jaloux, tant la souveraine y allait de grand cœur,
Nous aurons occasion de voir que la belle Agnès de Méranie était véritablement prodigue, dès qu'il ne s'agissait point d'écusau soleil.
Un peu plus loin, la rosse de Tristan de Pamiers ayant coupé court, mit ce brave écolier, pour un instant, au premier rang de la cavalcade.
Amaury l'aperçut.
— Encore un sourire, Madame, dit-il à l'oreille d'Agnès; — ce grand garçon, blême et fourbu, n'est rien moins que le roi de la basoche.
Agnès jeta un coup d'œil de mépris sur les reins faiigués et les épaules étroites de Tristan, mais elle n'en donna pas moins le sourire et le gracieux salut.
Ma foi, Tristan fit comme le libre maçon Honoré ; il se dressa sur ses étriers au risque d'abattre sa monture poitrinaire, qui chan- ' cela, et agita sa toque déteinte au-dessus de sa tête en criant :
— Noël pour la reine Agnès !... noël pour la reine !
Et le cri cette fois ne fut pas sans écho : maçons libres et basocliicns le répétèrent , donnant un peu de relâclie à ces pauvres
gens actifs et enthousiastes qui s'éraillaient la gorge depuis la tour du Louvre.
La philosophie des nations a dit : // n'y a point de sot métier. Nous ne voudrions point émousser notre plume contre un proverbe si respectable... et cependant comment caractériser le métier de ces gens actifs et enthousiastes qui entreprennent le succèa des cavalcades?
Au théâtre, du moins, les claqueurs sont assis.
Agnes eut encore deux ou trois douzaines de sourires et de saluts gracieux. Elle ne venait point là évidemment pour son plaisir : c'était une promenade d'affaires.
Rompue qu'elle était à l'atmosphère des cours, elle ne pouvait méconnaître certains symptômes qui lui disaient depuis deux fois vingt-quatre heures, qu'un travail mystérieux et menaçant pour elle se faisait dans l'esprit de Philippe-Auguste.
Philippe-Auguste, elle le savait, pouvait être séduit, car il avait le sang ardent des Capétiens, mais il ne pouvait pas être subjugué entièrement, parce qu'il avait la tête plus robuste que le cœur, et le cœur plus fort que la passion même.
Agnès avait peur; elle voyait se dresser devant elle le fantôme de sa rivale jusqu'alors foidce aux pieds.
Sa rivale, qui était plus jeune qu'elle, qui était plus belle, et qui était la première épouse.
L'épouse légitime, — la véritable reine.
Agnès se préparait pour une grande bataille; elle avait cet instinct guerrier qui enseigne que l'attaque est la moitié de la victoire.
Elle voulait attaquer, craignant d'être trop faible pour se défendre.
Et tous ces sourires et tous ces saints gracieux étaient une sorte d'à -compte payé d'avance à ses auxiliaires.
Le principal de la solde devait se composer d'un peu d'argent comptant, pour lequel le dévoué Amaury avait engagé ses domai-
nés, et de beaucoup d'autres sourires joints à une foule de gracieuses paroles dont la belle Agnès ne demandait pas mieux que de faire les fonds.
Et toute cette armée rassemblée ainsi devait être lancée contre la pauvre reine Angel, qui pleurait l'absence de Philippe à l'abbaye de Saint-Martin-bors -des -Murs.
Chaque sourire et chaque salut gracieux donnait un peu plus de corps aux clameurs qui accueillaient la cavalcade. Les succès en ce genre n'étaient pas aussi difficiles à faire alors qu'aujourd'hui. — On trouvait encore des badauds qui hurlaient pour hurler, et qui se complaisaient dans la bruyante musique des Noël.
Mais la foule qui suivait l'escorte d'Agnès fut arrêtée tout net par cette autre foule marchande, affairée, nécessiteuse qui stationnait à demeure sur la place du parvis Notre-Dame.
Celte nouvelle foule était si drue à l'heure du dernier repas des ouvriers, que le petit bataillon fidèle des gens actifs, enthousiastes par devoir et armés de gourdins dévoués, ne réussit pas tout de suite à s'y frayer un passage.
Nous l'avons dit : pour le vrai peuple de Paris et de la France, Agnès de Méranie n'était que la concubine du roi; la reine était Ingeburge.
Dans la cohue compacte et grouillante qui se pressait autour de la cathédrale en construction, des propos hostiles commencèrent à circuler.
— Elle a mis tout l'argent du roi dans un trou ! . . . se disait-on.
— Sans compter, ajoutaient d'autres voix, — celui qu'elle a envoyé de l'autre côté du Danube !
— La Bohémienne!
— La Juive!
— L'Arabe !
— Et d(re qu'elle a fait renfermer dans un cachot notre pauvre jeune reine !
— Un cachot tout noir gardé par des moines !
— El le pape nous refuse les sacrements !
— C'est bien la peine de bâtir des églises qui ne nous donne*
font ni le baptême [our nos enfanîs, ni la béncdiclion du maria"e
pour vivre heureux, ni rcxtrcme-onction pour mourir en chrétiens ! Parmi ces menaçants murmures, on entendait au loin l'autre cohue qui criait :
— Noël pour la reine Agnès!... Noël, noèl, pour la reine!
i. Agnès était toute pâle, Amaury Montruel jetait autour de lui des regards effiayés. — Les vassaux de la couronne avaient suivi la berge de la Seine pour entrer dans la basilique par derrière.
Point n'est besoin de dire suivant quelle progression merveilleusement rapide monte et s'accroît la colère d'un foule.
Avant que le cortège d'Agnès eût atteint le milieu de la place, la cohue s'était refermée sur lui et grondait comme une mer en furie.
Agnès avait beau maintenant sourire et saluer, cela ne prenait plus.
Entre tous ceux qui clamaient dans la cathédrale, nos deux amis, Ezéchiel et Tréfuuilloux, se distinguaient par la puissance remarquable (le leurs poumons. Seule, la grande femme aux quatre bras, dont un pied de chèvre, pouvait faire aussi bien qu'eux. Ezéchiel avait détaché son armature et rendu ses membres à leur position naturelle. Tréfouilloux avait refermé la fenêtre par où l'on regardait pour un liard à l'intérieur de sa poitrine.
Ils étaient tous les deux de terrible humeur, car depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, ils avaient crié, pleuré, péroré sans remplir le vide de leurs pochettes.
Malheureux, le jour, en gueusant, malheureux la nuit en chassant à Talfùt les passants qui ne a enaient point, ces deux braves garçons avaient un besoin réel de passer sur quelqu'un leur bile noire.
Des l'abord, Tréfouilloux ne parla de rien moins que de porter madame Agnès à la rivière ; Ezéchiel, désolé de s'être laissé pré-
venir, s'empara de l'idée et s'écria de sa belle voix piaillarde :
— A l'eau, la fille folle ! ... à Teau !
Et tout aussitôt les vagues de cette foule se choquèrent, tandis que le cri terrible éclatait avec frénésie i
— A l'eau !... à l'eau !... à l'eau!
Comme si le hasard se fût raillé d'Agnès et de ses défenseurs impuissants, on entendait encore comme un écho faible cet autre cri qui disait Noël en faveur de la reine
— Madame... balbutia Montruel dont le front livide ruisselait de sueur, — vous êtes ici prisonnière, il faut payer rançon.
Hélas ! s'il ne s'était agi que de saints et de sourires !
Mais la cohue du parvis Notre-Dame voulait mieux que cela.
— Videz votre escarcelle, Messire... dit Agnès.
Montruel n'avait pas attendu cet ordre, son rôle était de voler Philippe et de se ruiner pour Agnès.
Un instant la foule s'amusa aux pièces d'or qui roulaient sur le pavé; on se battit un peu, pour chaque écu; il y eut plus d'une goutte de sang. Mais le malheur voidutqu'Ezéchiel et Tréfouilloux, constamment persécutés par le sort, ne pussent mettre la main sur la moindre pièce de monnaie.
— Un diamant, Agnès ! cria Ezéchiel dont les yeux ardents sortaient de leurs orbites, — il me faut un de tes diamants!
— Il m'en faut quatre !... hurla la grande femme en agitant les trois bras et son pied de chèvre.
— Il m'en faut deux!... enchérit Tréfouilloux, — et des gros!
— Les diamants ! les diamants... répéta la foule qui se relevait et qui se ruait vers la haquenée d'Agnès.
— Au nom de Dieu, Madame, murmura Montruel, plus mort que vif, — ne les refusez pas.
Il disait cela timidement parce qu'il savait combien sa souveraine tenait aux objets de quelque valeur.
Mais, contre toute attente, la belle Agnès mit à s'exécuter une
bonne grâce parfaite ; elle délacha le collier qui lui servait de diadcine, elle détacha la rivière de perles qui ruisselait sur son sein, ses pendants d'oreille, son agrafe et les rubis de sa ceinture.
Elle ne garda rien; elle jeta sa dépouUle entière au peuple en souriant et en disant :
— Tenez, mes amis, tenez, j'avais apporté tout cela pour vous ! Monlruel n'en revenait pas.
Pourlecouplacoliuc, entamant une bataille épique, laissa passer la cavalcade pour ne plus s'occuper que de pierreries et de horions.
Quand Agnès fut hors de presse et qu'elle eut atteint les degrés du portail, elle se tourna vers son lidèle Amaury.
— Ouf!... dit- elle, — il y en aurait eu pour plus de trente mille écus, si je n'avais eu la prudence de laisser ma vraie parure au Louvre.
— Quoi!... balbutia Montruel en admiration devant cette précaution sublima.
Agnès poussa la porte de l'église.
— C'est du faux!... acheva-t-elle.
Dans la bagarre, la grande femme aux quatre bras reçut une contusion grave à son pied de chèvre; Ezéchiel eut trois dents cassées; Tréfouilloux recueillit deux coups de poing sur chaque œil, et, à eux deux, ils n'eurent qu'un petit morceau de verre rouge que la belle Agnès n'eût pas voulu racheter pour un demi sol parisis.
11 faut avouer que les grands vassaux du roi n'avaient pas défendu fort vaillamment madame Agnès de Méranie. Eudes, duc de Bourgogne, s'était borné à pousser son lourd destrier au travers des (lots populaires, brisant ça et là quelque bras, écrasant quelques poitrines braillardes; les autres seigneurs avaient fait comme
lui et s'étaient frayés un passage vers l'église à bons coups de pommeau d'épée.
Quanta ce que devenait madame Agnès, nul n'en avait pris un très-sérieux souci.
Et, à vrai dire, parmi ces puissants vassaux de la couronne qui presque tous haïssaient Philippe-Auguste, le plus grand nombre aurait crié volontiers comme le peuple : A l'eau, à l'eau, la Bohé-
mienne :
Cela non point par esprit de dévotion, à l'exemple des menus bourgeois, mais pour faire pièce au monarque dont la main pesante commençait à écraser leur orgueil.
Les uns entrèrent dans la cathédrale, les autres firent à cheval le tour des bas côtés tout ouverts.
A l'intérieur, sous la rosace indiquée, se tenait le clergé de Notre-Dame avec son chef, Maurice de Sully.
Agnès ne tit au vénérable prélat qu'un signe de tête assez cavalier. Amaury Montruel, son cicérone politique, ne lui avait ponit désigné le digne évêque comme un homme utile à gagner.
Maurice ne s'occupait guère en effet des querelles de concile et de ces grandes luttes matrimoniales qui appelaient sans cesse en ce temps-là l'intervention des papes.
Maurice avait assez de sa chère église qu'il voyait grandir et monter vers le ciel comme la plus imposante et la plus magnifuiue de toutes les prières.
Et je vous affirme qu'Agnès s'inquiétait peu des progrès de la nef de Notre-Dame !
En revanche parmi les prêtres qui entouraient Maurice de Sully se trouvait un homme à la figure longue et pâle dont les yeux ardents se cachaient sous de gros sourcils noirs.
Montruel dit à sa souveraine :
— Madame, voici l'évêque d'Orvieto, légat du saint père, qui aura la haute main dans le prochain concile.
Agnès marcha droit à ritalien et prit ses doigts effilés qu'elle baisa respectueusement.
— Mon père, murmura- t-elle en faisant sa voix douce et soumise, — j'ai oui parler de vos excellentes vertus... et je viens ici tout exprès pour chercher la bénédiction de celui qui est un saint sur la terre.
Le légat fit effort pour tenir ses yeux baissés, mais malgré lui son visage s'épanouit en un mouvement de vanité suprême.
— Ma iille, répondit-il en croisant ses mains sur sa poitrine, -je ne suis qu'un pauvre pécheur...
— Un genou en terre, dit tout bas Montruel, —et cet homme est à nous.
Agnès s'agenouilla de bon cœur.
L'évêque d'Orvieto ne pouvant résister davantage, lui imposa les mains et la bénit.
Agnès se releva tout heureuse et sa joie qui flattait le légat était loin d'être feinte. Agnès était joyeuse pour tout de bon car elle avait conquis gratis un partisan de plus.
Elle s^avança jusqu'au centre de la nef et regarda tout autour d'elle.
L'ensemble des travaux ne pouvait guère être saisi que par l'œil exercé d'un homme de l'art. C'était partout piliers inachevés, nervures rompues , et murailles dentelées. — H fallait que la pensée complétât le dessin de l'édifice.
La belle Agnès était trop femme d'affaires pour avoir le temps d'être artiste.
— C'est fort laid, ici... prononça-t-elle tout bas, confiant sa pensée intime au fidèle Amaury ; —je m'attendais à autre chose !...
~ C'est fort beau !.. ajouta- t-elle ton t haut, —je ne m'attendais pas à trouver ici ce degré de religieuse splendeur! Montruel se disait :
— Que d'esprit!., que de finesse!..