II
Sans songer que la mokidre fille abandonnée sait chanter ainsi le blanc et le noir.
Le bon évêqiie, Maurice de Sully, s'inclina en signe de reconnaissance, car il aimait tout ceux qui disaient que sa chère église était belle.
— Le jour baisse, reprit Amaury s'adressant toujours à «a souveraine— nous n'avons que le temps...
— Mes respectés sires, dit aussitôt Agnès en s'adressant au clergé de Notre-Dame, — ne pourrais-je être admise à voir ce tailleur d'images qui vient du pays sarrasin et qui présentement travaille à la slatue de Samte-Marie ?
Maurice de Sully ne répondit pas tout de suite et les prêtresse regardèrent d'un air embarrassé.
Il s'agissait en effet de Jean Cador, et Jean Cador, à qui tout le monde obéissait en l'église Notre-Dame, avait défendu expressément que, sous aucun prétexte, on vînt le troubler dans son œuvre.
Désobéir à Jean Cador c'était s'exposer à le voir jeter ses instruments et laisser là le bloc de granit à peine entamé.
Oi', en quel endroit de l'univers cùt-on trouvé le pareil de Jean Cador ?
— Madame, balbutia le bon évèque Maurice qui cherchnit ses paroles et ne savait commentcolorer son refus, — je ferais tout au monde assurément pour vous plaire...
Agnès devina quelle allait être la réponse.
— Je vous en supplie, interrompit-elle, — ne repoussez pas ma requête... Avant que mon très-redouté seigneur le roi ne m'eût donné le nom d'Agnès je m'appelais Marie et Notre-Dame est ma patronne bien-aimée . . . soirlTrez, mon père, que j'aille adorer ma patronne.
Bien que cette prière fût présentée très-adroiiement, Maurice de Sully allait refuser encore, car il n'entendait pas raison
pour tout ce qui importait au succès de son œuvre ; muis le légal latéral du saint-père vint au secours de madame Agnès.
— Mon vénérable frère en Die i, dit l'évêque d'Orvieto, — je me joins à l'illustre Agnès de France, et je vous prie d'accéder à son pieux désir.
Agnès rougit (, 'orgueil : ce n'était pas souvent qu'on lui donnait ce titre si ardemment convoité : Agnès de France.
L'évêque d'Orvieto représentait trop directement l'autorité papale pour que Maurice de Sully osât résister plus longtemps.
— Soit fait suivant votre volonté, vénérable frère, dit-il en s'inclinant devmtle légat. — Dieu veuille seulement que nous n'ayons point à nous en repentir.
— Allez, IM, 'laine, ajouta-t-il en s'adressant à Agnès et en lui montrant de sa main étendue la loge de bois qui faisait saillie à l'intérieur de l'édifice comme à l'extérieur. — Cet escalier qui est devant vous conduit à l'atelier de niaîlre Jean Cador... Allez et dispensez-moi de vous accompagner, s'il vous plaît.
Agnès, qui n'aimait pas à donner, nous le savons, aurait cependant donné quelque chose pour ces dernières paroles du lion évêque.
Sa seule crainte était en effet précisément que le prélat n'eût l'idée de l'accompagner dans la loge de maître Jean Cador.
Cet'e visite qu'elle allait faire au mystérieux artisan était, il faut enfin le dire, le but véritable et sérieux de son voyage à travers les rues de Paris.
Mahmoud el lleïs était dans sa cabane de planches, assis sur une escabelle, les deux coudes appuyés contre ses genoux et la lèle entre ses mains.
il songeait.
I.cs deux esclaves noirs dont le corps demi-nu ruisselait de sueur, frappaient à grands coups de maillet sur le bloc de granit qui allait devenir la statue de la Vierge.
Sur la cloison blanche de la loge, il y avait une esquisse tracée à la craie noire, qui indiquait déjà les contours de l'image.
Les derniers rayons du soleil frappant d'aplomb la base du portail de Notre-Dame, pénétraient dans la cabane de planches et éclairaient vivement l'esquisse jetée en quelques traits hardis par Mahmoud el Reis.
C'était beau ! — Un artiste chrétien eût peut-être mis moins d'abandon dans la pose de la Vierge, plus de pureté dans son visage céleste, mais il ne lui eût point donné certainement un si puissant degré de beauté charnelle.
C'était beau comme les rêves de la poésie asiatique, beau coînme les divinités de la rehgion persanne.
C'était beau; — ce n'était pas chrétien!
Les noirs frappaient à coups redoublés; Mahmoud songeait profondément, et le nom de Dilah sa bien-aimée venalî mourir à chaque instant sur sa lèvre.
Ce n'était pas la Vierge sainte que Mahmoud avait esquissée sur la blanche cVoison : c'était Dilah, la perle d'Asie, la houri aux formes souples et opulentes à la fois, l'Aimée que le prophète eût jugé digne d'orner les danses étemelles de son voluptueux paradis.
Mahmoud songeait à Dilah.
Ni lui, ni ses deux esclaves n'entendirent la porte s'ouvrir; ni lui, ni ses deux esclaves ne virent entrer madame Agnès de Mérapanie accompagnée de l'mévitable et utile Amaury Montruel, seigneur d'Anet.
Agnès et son chevalier s'arrêtèrent tous les deux sur le seuil.
Amaury montra du doigt Mahmoud et dit :
— Le voilà !
Madame Agnès contempla longuementle Syrien d'unregard avide.
— Ses bras sont musculeux.... murmura-t-elle.
— Il a la vigueur et l'audace des lions du désert!., répondit Amaury également à voix basse.
— Et il a promis?..
— Il a |)romis.
— Que luidonnes-tu pour cela, Amaury?.. demanda madame Agnes, qui d'habiluae ne s'inquiétait guère des dépenses de son fidèle serviteur.
— C'est mon secret... répondit Montruel qui pâlit légèrement.
— Et comment compte-t-il s'introduire dans l'intérieur de l'abbaye?
— C'est son secret, répéta Montruel.
Le bruit des mai'leaux étouffait le son de leurs voix.
— Il ne nous voit pas... reprit madame Anges, — il ne nous entend pas.
— Quand on aime, murmura Montruel avec une sorte d'amertume, on devient souvent aveugle et sourd, Madame.
Agnès feignit de ne point comprendre.
— Messire, dit-elle, — répétez-moi je vous prie le nom de cette jeune fille qu'i^ cliérit d'une passion si grande... cela va me servir.
— Elle se nomme Dllab.
Un sourire vague errait autour des lèvres du Syrien qui répétèrent comme un écho lointain et faible :
— Dilab!..
Agnès souleva sa gorgerelte et mit sa main dans sa poitrine pour y cbercher un objet.
— Je n'ai pas tout donné aux truands... dit-elle; — appelez ce beau tigre du désert, messire Amaury.
— Mahmoud!., prononça tout haut Montruel.
Le Syrien resta un instant encore immobile ; puis il tourna les yeux lentement vers cette voix qui se faisait entendre si près de lui à l'improviste.
Il n'y a que nous autres Européens pour tressauter au premier choc comme des enfants et trahir ainsi le secret de nos moindrei
surprises. Les Kurdes de l'Asie, les noirs Ethiopiens, les Kabyles à la peau bronzée, comme les sauvages de l'Amérique septentrionale dont le front est couleur de sang, sont hommes autrement que nous. Ils savent cacher leur crainte, leur espoir, leur étonnement, leur joie, et leur souffrance, pour que le regard d'un ennemi ne pénètre jamais le secret de leur âme.
Les deux esclaves noirs cessèrent d'entailler le bloc sur un signe de leur maître.
— Que veux-tu?., dit Mahmoud froidement, — et pourquoi m'aniènes-lu cette femme?
Ses yeux s'étaient détournés aussitôt qu'ils avaient rencontré ceux d'Agnès.
— C'est l'épouse durci de France!., répondit Amaury Montruel.
— La Reine?., demanda Mahmoud qui jeta sur Agnès un coup d'œil furtif.
Agnès prévint Montruel et répondit pour lui d'une voix ferme :
— La Reine.
Mahmoud ne manifesta aucun étonnement, mais Montruel ayant fait un pas à l'intérieur de la loge, le Syrien se leva brusquement et lui glissa ces mots à l'oreille :
— Ceci est ma maison, et nous ne souillons jamais nos demeures : je ne tuerai cette femme ni aujourd'hui, ni en ce heu.
Amaury recula tout éperdu, tant il fut effrayé des conséquences qu'aurait pu avoir ce quiproquo tragique.
— Mais ce n'est pas elle ! . . s'écria-t~il, — celle que je t'ai désignée se nomme la princesse Ingeburge !
— Ah!., fit Mahmoud froidement; — je comprends... celle-ci est sa rivale... celle-ci vient voir si j'ai l'œil résolu et le bras bon.
— Chut!., voulut dire Montruel.
Maïs Agnès de Méraiiie s'avança à son tour et lui coupa la parole.
— J'aime le roi... s'écria-t-elle avec une fierté rude qui la faisait véritablement belle, -— cette femme me dispute le cœur du roi... Tu as raison, Mahmoud el Ueïs : je venais voir si tu as le bras bon et l'œil résolu.
Pour la seconde fois, le Syrien détourna son regard d'Agnès avec une sorte de répulsion instinctive.
I£t pourtant cet audacieux aveu lui plaisait mieux que la feinte.
— Ah!., fit-il encore, et sa voix avait une expression étran "C. Tu aimes le roi?
Agnès ne savait rien des projets qui se tramaient contre la vie de Philippe-Auguste; nous ignorons si réellement clic aimait le roi comme elle le disait; mais ce qui est certain, c'est que son intérêt personnel était lié trop étroitement à l'existence de Philippe- Auguste pour qu elle pût conspirer contre lui.
Montruel la trompait, comme il trompait le roi, comme il trompait tout le monde..
Agnès croyait que Montruel travaillait uniquement à la faire reine.
Elle ne prit point garde aux paroles de Mahmoud et relira la ma'n qu'elle avait glissée sous sa gorgerette.
Cette main tenait un riche colher de perles de la plus belle eau.
Le regard et le sourire qu'elle adressa à Montruel semblèrent dire : — Ceci n'est pas du faux comme ce que j'ai donné tout h l'heure aux truands.
Puis utilisant le nom que messire Amaury venait de lui rappploT elle tendit le collier à Mahmoud d'un geste tout gracieux el murmu va :
— Ceci est pour Dilah ta bien-aimée.
Cette fois, le Syrien no put s'empêcher de tressaillir; il regarda
madame Agnès en face durant une seconde avec une sorte d'effroi, puis sa main se tendit lentement pendant que son regard se baissait de nouveau.
Le collier de perles tomba dans sa main et il prononça tout bas •.
— Merci!
En descendant l'escalier étroit et raidc qui desservait la loge de Jean Cadoret conduisait à la nef de la cathédrale, madame Agnès dit à messire Amaury :
— Encore un de gagné !
— Oh ! ma souveraine, répliqua Montruel — vous n'auriez qu'à vouloir pour metîre T univers entier à vos pieds !
Cependant Mahmoud el Reïs était resté debout et immobile, tenant toujours à la main le collier de perles.
D'un geste il ordonna à ses deux noirs de quitter leur travail et ceux-ci se hâtèrent d'aller à la porte de l'église détacher et préparer le beau cheval de leur maître.
La nuit venait.
Mahmoud, une fois qu'il fut seul dans sa loge, tourna les yeux vers l'esquisse dessinée sur la muraille.
— Cette femme aregardéDilahî.. murmura-t-il.. .cette femme a prononcé le nom de Dilah!.. Pourquoi ce nom dans sa bouche m'a-t-il frappé le cœur comme un outrage amer?
Il déroula le collier de perles pour le placer entre lui et la fenêtre, les derniers rayons du jour se jouèrent dans la nacre rosée.
— Cette femme est belle !.. murmura encore le Syrien ; — cette parure est riche et précieuse... Pourquoi est-ce que je dédaigne cette parare?
Il ouvrit la main et les perles tombèrent sur le plancher tandis qu'il ajoutait :
— Pourquoi est-ce que je hais cette femm« !..
LliS NUITS DE PARIS. 337
Son pied s'appuya machina'.ement sur les perles tombées et il les roula dans la poudre en essayant de les broyer.
— Pourquoi?. . répéta-t-il en s'enfonçant de plus en plus dans sa rêverie. — Pendant qu'elle regardait Dilah, il me semblait voir Dilab irritée froncer ses noirs sourcils, et il me semblait entendre sa voix qui disait à mon oreille : — Éloigne cette femme, je ne veux pas de ses présents !
Il jeta sur ses épaules son ricbe manteau et noua autour de sa taille grêle le yatagan qui pendait à la cloison.
Puis, comme le collier de perles fines se trouvait sur le chemin de la porte, il le poussa du pied avec mépris.
Le collier s'en alla tomber parmi les débris de pierre arrachés au bloc par le ciseau des deux noirs.
Mahmoud-el-Reïs sortit de Notre-Dame, monta sur son beau coursier arabe et piqua des deux en disant à ses esclaves nègres :
— Je vous défends de me suivre.