VI INTRODUCTION
Ils sont rouges ses pauvres beaux yeux, rouges de lassitude et aussi de larmes.
La petite croisée referme ses châssis mal joints ; la chandelle s'allume ; la jeune ouvrière se remet au travail.
Au fond de la chambre, sur un grabat dur, la mère gémit tout bas.
Le père est assis, les bras tombants, la télé penchée, abruti par ce mal inouï : la misère.
Il n'a pas d'ouvrage
Mais c'est trop doux, ce tableau ! ce n'est pas assez parisien ! Ce n'est pas vrai.
La misère, à Paris, ne laisse pas ainsi les gens tranquilles.
On ne souffre pas comme cela tout uniment et paisiblement.
Figurez-vous plutôt le père ivre et la mère furieuse.
Figurez-vous la guerre éternelle de l'époux et de l'épouse, dans la mansarde nue.
C'est là le vrai ; c'est là l'horrible !
Des coups, sous les yeux humides de la pauvre enfant.
Des coups d'ongles, des coups de dent, comme si la haine dans le mariage faisait rétrograder la créature humaine jusqu'à la férocité des bêtes brutes, — des coups de couteau parfois.
Des imprécations, des injures hideuses.
Et l'enfant entre ces deux animaux féroces : son père et sa mère.
L'enfant qui aujourd'hui travaille encore, parce que Dieu a mis dans le cœur de la jeune fille un courage subUme.
Mais qui se lassera demain, hélas !
Et qui, après-demain, s'enfuira le cœur perdu, les yeux en larmes, la tête folle.
Et qui trouvera ce que l'on trouve toujours dans cette nuit de Paris, resplendissante et infâme : un abîme où tomber.
Faut-il la suivre après sa chute lamentable, cette enfant qui était un ane;e hier ?
INTRODUCTION. vu
Pour la suivre, le chemin est long, tortueux, coupé d'accidents bizarres. Ce chemin, toujours le même, traverse Paris entier.
Pour la suivre, il nous faut retourner d'abord vers les quartiers du luxe et des riants plaisirs. Car elle est belle, la jeune ouvrière. Pour sa virginité perdue, c'est bien le moins qu'un fils de famille dévore l'héritage paternel.
C'est si vite fait, et cela jjasse si bien la jeunesse !
Marie aura un corset de satin pour emprisonner sa taille souple et fine ; les blessures laides de l'aiguille se guériront au bout, des jolis doigts de Marie.
Il ne faut pour cela que deux semaines d'oisiveté.
Marie aura des fleurs dans ses beaux cheveux blonds, un cachemire sur ses épaules, jadis si maigres.
Elle qui savait si bien sauver ses pauvres souliers des insultes du ruisseau, elle aura un coupé, bas sur roues, qui effleurera le pavé comme un traîneau moscovite.
Marie qui se tuait les yeux pour épargner la chandelle d'un sou, Marie mettra deux superbes lampes sur sa cheminée vêtue de velours.
Marie qui couchait sur la paille, auprès du grabat de sa mère, Marie aura un lit de Boule, merveille d'un art perdu, — un Ut dont la seule valeur l'eût sauvée à tout jamais, alors qu'elle était honnête fille.
Qu'il est loin déjà, ce temps! Il y a un mois que Marie a quitté la mansarde. Elle sait rire et sourire, boire du Champagne frappé, bâiller aux Italiens, derrière son mouchoir brodé, sans que nul s'en aperçoive ( et c'est le comble de l'art); elle sait la danse à la mode, que cette danse soit la polka, la mazurka, la redowa,'la moskowiska ou la radetska. — Elle a déjà jeté deux tasses de porcelaine du .lapon à la tête de son chasseur.
Aussi, M. le comte est fou d'elle.
vin INTRODUCTION.
Mais, un matin, monsieur le comte frappé en pleine poitrine par une lettre de change, meurt à la vie fashionable.
N'y a-t-il pas le baron, là, tout près?
0 Marie ! le bout de vos doigts est guéri; vous vous appelez madame de Saint-Théodoric ; c'est un assez joli nom, Marie.
Mais du comte au baron, il y a déjà un pas, et ce n'est point un pas en avant.
Au contraire.
Le baron a dix ans de plus que le comte. Il y a dix ans, le baron fut ruiné comme le comte. Depuis ce temps, le baron s'occupe à ruiner les comtes qui arrivent.
Quand le baron a touché une femme, Marie, la femme perd cent pour cent.
Après le baron, c'est à peine si l'agent de change est possible !
Belle figure d'homme, pourtant, Tagent de change! Favoris anglais, mains blanches et grasses, bague au petit doigt.
La bague vaut quelquefois dix mille écus. — Vingt-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf francs quatre-vingt-dix-neuf centimes de plus que l'homme.
Et cependant l'homme vaut douze courtiers marrons qui valent chacun la douzième partie d'un marron d'Inde.
0 Marie, après l'agent de change, vous glissez bien souvent jusqu'au réfugié italien !
Cela vous remet un instant à là mode, car le réfugié italien aime à se rendre utile aux dames ; ~ mais il coûte bien cher.
Si cher que le Polonais, parfois, lui succède d'emblée.
Marie, Marie, où allez-vous!..
Où est votre chasseur, Marie? — Ne vous ai-je point rencontrée en voiture de louage ?
Quelquefois, si c'est une année d'exposition des produits de l'industrie, un riche bonnetier de Rouen, un opulent Nantais, mar-
INTRODUCTION. ix
chand de sardines à l'huile, peut arrêter Marie sur la pente de sa perdition.
On a vu des bonnetiers de Rouen et des marchands nantais épouser Marie.
Mais c'est rare.
Et si Marie n'a pas cette chance-là, elle devient à coup sûr amoureuse d'un élève de l'école polytechnique.
Vous pensez bien que c'est le coup de grâce.
Après l'élève, abruti par l'étude acharnée des mathématiques, Marie ne peut plus appartenir qu'à un tambour de la garde nationale.
Elle est déjà bien près de son ancien domicile.
Un étudiant en médecine Vy ramène ; — mais comme elle est changée, la pauvre Marie ! C'est tout au plus si elle brille encore parmi les douteuses constellations du quartier latin.
Un pas encore et la voilà au niveau du sol, honorée de l'amour d'un agent de police.
On peut descendre plus bas.
Voici venir Polyte, l'homme à la blouse débraillée, qui vit de coups de poing sur l'œil et de pain dur arrosé d'eau-de-vie.
Polyte, l'orgueil et la terreur des hôtels où on loge à la nuit !
Polyte qui a vu Brest, Rochefort et Toulon, — Polyte, le Rob-Roy parisien.
Le coquin ignoble jusqu*à la poésie, laid jusqu'à la terreur.
Marie est la maîtresse de Polyte, qui se charge de la faire respecter.
Écoutez ! on peut descendre plus bas encore. Oui ! plus bas que Polyte ! Croyez-le, je vous le dis.
11 est à Paris de mystérieux cloaques où la même boue fermente depuis des siècles, — des sentines noires, infectes, profondes, qui délient l'impudeur du pinceau et l'effronterie de la plume.
Des enfers où la fange desséchée ne se délaie qu'avec du sang! 1. b