‹ Les nuits de ParisChapitre 5 sur 44 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

Si Marie ne meurt pas en chemin, Marie descend jusqu'au fond de ce Tartare.

Et c'est là qu'elle meurt, brûlée d'alcool ou tuée par un coup de pied de forçat, la blonde Marie, le pauvre bel ange delà mansarde, qui travaillait de si grand cœur!

Si la mère de Marie lui avait enseigné le nom de Dieu, peutêtre que Marie serait encore dans la mansarde honnête.

Mais les philosophes et les chansonniers ont rendu païen le peuple de Paris.

La mère de Marie ne savait plus le nom de Dieu.

De la Chaussée d'Anlin opulente aux misères du faubourg Saint- Marceau, de la noble rue de Varennes à la barrière du Trône, du Roule, cette patrie des élégances diplomatiques, jusqu'aux bouges hideux du quartier Saint- Jacques, quelle variété prodigieuse d'aspects, de faits, de passions et de physionomies !

Que d'événements multiples et rehés cependant par une foule d'invisibles nœuds ! Que de drames noués contemporainement et dont les intrigues diverses se croisent et se compliquent !

Marie, tenez, Marie, cette chose qui traverse tous les jours la profondeur entière de notre civilisation, depuis la première couche jusqu'à la dernière, comme un caillou, sollicité par la loi de gravitation, tombe nécessairement au fond de l'eau, — Marie, ce type éternellement misérable qui passe, dans nos mœurs, comme un véritable objet de consommation, et qui s'use à l'instar de tout autre objet matériel: chemise, paire de bottes ou chapeau Gibus, — Marie n'est-elle pas le lien fatal qui unit le sommet à la base? M. le comte, l'illustre dandy, à Polyte, l'ignoble coquin?

Notez que les vieilles bottes et les vieux chapeaux de M. le comte,

INTRODUCTION. xi

suivant exactement la même route que Marie, et obéissant à la même loi mystérieuse de gravitation, arrivent aussi jusqu'à Polyte, qui est ainsi l'héritier fatal de M. le comte.

Cela est réglé dans l'échelle parisienne, qui ne se refait pas tous les jours.

Des pieds et de la tête de Polyte, les bottes et le chapeau de M. lo comte ne font qu'un saut dans la hotte du chiffonnier, qui est le pendant de ce cloaque où finit la pauvre Marie

A Paris, tout s'enchaîne ainsi d'une manière normale et nécessaire.

Paris est un, par cette raison qu'il est le dirninutif, le résumé, la réduction complète et rigoureusement exacte du ruoiide, et que le monde est un. Il n'y a en cet univers de parfaitement un que le monde et Paris.

Partout ailleurs vous trouverez des lacunes qui constituent des séparations forcées. Il manque un ou plusieurs éléments.

Paris, possédant tout, ne manque de rien, comme disait ce grand logicien, M. de la Palisse. Enconséquence, point de lacune possible.

L'échelle des êtres y possède tous les échantillons créés. C'est un grand corps que ce Paris, un corps où la vie circule comme dans nos propres veines.

M. le comte est un des cheveux qui ornent le front du colosse ; Polyte est un des durillons qui démangent la plante de ses pieds. Or, M. le comte s'en va ; Paris devient chauve : mais quel grand pédicure nous débarrassera de Polyte?

En sorte que les mille drames qui emmêlent à la surface de Paris leurs millions de péripéties tendres ou amères touchantes ou terribles, ne sont qu'un seul et même drame.

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