‹ Les nuits de ParisChapitre 7 sur 44 · M\ INTRODUCTION · texte numérisé non relu

M\ INTRODUCTION

Impossible de mieux choisir sa place pour contempler Paris la nuit !

Paris est là, sous vos pieds : c'est un fait de toute évidence. Un fait également inconteslable, c'est que la nuit vous entoure. — Seulement la nuit vous empêche de voir Paris. Sans celte circonstance, tout irait bien.

Cependant, il ne faut rien exagérer. Si l'on ne voit pas Paris, on voit son ombre, et son ombre est bien quelque chose.

C'est un spectre géant, un fantôme qui se drape dans un large manteau de brume.

Et de même que ces aventuriers de nuit, enveloppés dans le manteau couleur de muraille, avaient beau se cacher, avaient beau dissimuler leurs gestes et leur démarche; de même que l'œil jaloux de Géronte ou de Bartholo les reconnaissait toujours ; de même notre grand Paris, voilé par son brouillard, laisse passer çà et là quelque trait saillant de sa physionomie monumentale.

On le reconnaît sans le voir.

On le devine au profil perdu d'une tour, à la courbe historique d'un dôme égaré au lointain.

A mesure que je gravissais le sentier à pic, j'entendais de tous côtés autour de moi des voix joyeuses qui parlaient marrons, saucisses, feux de couleur, serpenteaux, pétards, étoiles, enfin le pur langage de la pyrotechnie populaire.

Montmartre a le vin gai. Montmartre était à son balcon après boire. Montmartre avait eu la même idée que moi.

La route était ardue. Sur le tertre, à chaque pas on rencontrait un obstacle humain. Les familles de la banlieue aiment à s'asseoir par terre ; c'est leur goût.

Trébuchant à chaque enjambée, tantôt contre un garde national établi, tantôt contre son épouse, mère d'une grande quantité d'enfants, j'arrivai cependant au sommet de Montmartre.

La nuit était noire comme de l'encre.

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Paris disparaissait complètement dans les ténèbres, et les points de repère que nous avons indiqués tout à l'heure se noyaient dans ce brouillard chronique, composé, dit-on, je la fumée des cheminées et des haleines des citoyens poussifs.

On ne voyait rien, sinon çà et là quelques réverbères voisins, dont la lueur rougeâtre brillait sans éclairer les objets environnants.

Le tertre lui-même était entouré de l'obscurité la plus absolue. — De temps à autre, seulement, le garde national établi frottait une allumette chimique contre le talon de sa botte, économiquement ressemelée. Il approchait la flamme de sa pipe, et l'on pouvait voir, dans un rayon de quinze mètres, trente autres gardes nationaux, également établis, avec leurs trente épouses et leurs trois cents héritiers.

De ces ténèbres, mille conversations s'élançaient. Le peuple le plus spirituel de l'univers s'entretient toujours de la pluie et du beau temps, de la supériorité du veau sur le mouton, du talent de mademoiselle Lodoïska, artiste de café chantant, et du dernier ballon qui a enlevé des jeunes personnes habillées en divinités de l'air.

Paris ne sort jamais de là. — A moins, toutefois, que Paris ne parle politique.

Et alors, bouchez-vous les oreilles, car Paris ne parle politique qu'à l'aide de son journal.

Le journal est saugrenu, assurément; mais la manière dont Paris le traduit pour l'usage de ses entreliens politiques dépasse toute vraisemblance. C'est du haut burlesque.

Par-dessus les conversations enchevêtrées, on entendait quelques chansons de M. de Déranger, des airs de mirliton, les cris d'Adolphe, les vagissements de Gélestine. (Ce sont les deux derniers du garde national.)

Enfin, on n'était pas très à son aise sur cette butte Montmartre,

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beaucoup trop fréquentée, et je commençais à regretter la belle nuit du boulevard, lorsqu'un rapide rayon traversa les ténèbres.

Un monde, un véritable monde sortit de cette nuit.

Je ne parle plus ici de la butte Montmartre, qui contenait en effet un monde, mais un monde assez laid. — Je parle de Paris, jaillissant tout à coup hors de sa nuit et montrant son plan lier, jalonné d'innombrables monuments.

Paris, la ville souveraine, Paris de pierre, de fer, de marbre, qu'il ne faut jamais confondre avec Paris humain, avec Paris marchand, lions, gamins et loretles.

Paris, qui a vingt siècles d'âge, et qui grandit encore.

La cité magnifique et gaie, la cité rieuse et grandiose.

Paris, l'amour des rois, l'amour du peuple ; — Paris, le paradis des femmes jolies, l'arène des hommes forts.

Le grand cirque des lutteurs de rintelHgence !

Paris de Jules César, — Paris de Charlemagne, — Paris de saint Louis, de François P^ d'Henri IV, — Paris de Robespierre, — Paris de Charles X !

Paris de Notre-Dame et du Louvre,— Paris de la colonne tant admirée, tant raillée, — Paris de la Bastille morte et des Tuileries immortelles !

Paris, le grand, le beau, l'admirable!...

Ce rayon, rapide et vif comme un éclair du ciel, c'était le feu d'artifice qui s'allumait à la place Louis XV, montrant au loin la Chambre des représentants, blanche et pâle, en tête de la ligne des quais, derrière les arbres des Champs-Elysées.

Une seconde après, un autre rayon, plus lointain, s'élançait de

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la barrière du Trône, et meltait une étincelle au iront doré du génie de la place de h Bastille

Enfin, un troisième rayon, s'allumant juste en face de Montmartre, éclaira Paris à revers et détacha la silhouette sombre l'es monuments de la vieille ville.

C'était un spectacle étrange et symbolique.

Les symboles que l'on cherche laborieusement, vous pouvez en faire fi.

Mais les symboles qui sautent aux yeux et saisissent l'esprit de force, il faut bien les accepter.

Ces trois points soudainement illuminés, qui les avait choisis?

Le Hasard, ce sobriquet que l'on donne à Dieu.

Eh bien ! le Hasard avait fait ici un choix solennel et plein d'enseignements.

C'était comme une révélation éblouissante des trois forces vives de la cité.

C'ét&ii aussi comme une menaçante manifestation des trois antagonismes d'où naquirent tous nos malheurs.

Là-bas, à la barrière du Trône, ce flambeau qui s'allume, c'esl le flambeau du peuple.

Du peuple fort, courageux, résigné, — rude en sa vertu jalouse — mais simple, et livrant toujours son ignorance aux lâches suggestions des rhéteurs.

Ce flambeau éclairait le faubourg Saint- Antoine, la citadelle des batailles populaires, le faubourg Saint-Antoine, au bout duquel était la Bastille, — le faubourg Saint-Antoine, qui eut son pavé rougi de tant de sang, depuis celui du prévôt Etienne Marcel, au

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quatorzième siècle, jusqu'à celui de Denis AÎTre, archevêque de Paris, au dix-neuvième.

Ce flambeau éclairait riIôtcl-de-Ville, qui est le Louvre des révolulions , et toute cette portion de Paris populeuse , pauvre, laborieuse, qui est à la fois la cheville ouvrière et la preraière victime de ces mêmes révolutions.

De l'autre côté, cet autre flambeau, plus brillant, plus riche, cet autre feu d'artifice qui resplendissait au front de Paris occidental, c'était le flambeau de la bourgeoisie opulente qui, comme le monstre de l'Apocalypse, a dévoré la noblesse et les rois.

^l s'allumait, ce flambeau, le plus fier de tous, sur la place même où la bourgeoisie dressa l'échafaud de Louis XVL

Il éclairait la route royale où le monarque de la bourgeoisie, Louis-Philippe , emmenait naguère ses fils nombreux , tous beaux, tous bons, tous fiers, jeunes et braves, aux fêtes intime? de son palais de Neuilly.

Il égarait quelques lueurs jusqu'au détour de ce chemin de la Révolte, où le duc d'Orléans, le plus brave et le plus beau de ces princes, tomba un jour, foudroyé par le sort.

ii éclairait, non loin de là, le fronton napoléonien de l'Arc de l'Étoile,

Et les Champs-Elysées, patrie du sport parisien, — et îe palais blafard de l'Assemblée législative, — et la Madeleine, merveille des merveilles bourgeoises.

Il éclairait PÉlysée Bourbon, habité par un Bonaparte, elle palais des Tuileries, veuf de trois dynasties.

Il éclairait la Chaussée-d'Antin, bianche cité des écus, paraflis des gloires bourgeoises, parterre où croissent les fleurs israé-

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lites, guérets où l'usure légale récolte ses sinistres moissons;

El,];) Bourse, ce Ivijjot qui a fait peur aux premiers jours de h République ;

Et le Palais-Pioyal, ce larmoyant coquin de granit qui pleure toujours ses cardinaux, ses princes constitutionnels et bons pères de famille, — ses maisons de jeu fermées, — ses lupanars assainis, — ellesnyuîphes demi-nues qui émaillaient ses irnpudiques jardins ;

Le Palais-Royal, autour duquel toutes les hontes de la haute ville se pressent comme une vivante et hideuso ceinture.

Les rayons de ce deuxième flambeau allaient contre les rayons dupremier, comme Tor va contre la misère, — comme la bourgeoisie usurpatrice va contre le peuple qui marche à la conquête du bien matériel.

Il éclaire aussi, ce flambeau, le faubourg Saint-Germain. — Mais le faubourg Saint-Germain, c'est la Belle au bois dormanîj qui dormira juste cent ans.

On parlera de lui quand il s'éveillera.

Enfin, entre ces deux incendies, un autre incendie encore;

Un Icu d'artifice que j'apercevais à travers la brume amassée ;

Un flambeau qui était sombre, fumeux, et qui n'apparaissait au milieu des deux autres que pour gêner leurs effets.

Cela si véritablement que ce flambeau empêchait de voir le centre de la ville, Notre-Dame et le Palais de Justice , Salnt- Eustache, Saint-Méry, toutes les merveilles de Paris antique.

Il jetait une lueur douteuse, une lueur avare, comme celle qui tombe de la lampe du croque-bouquins, sur la Sorbonne, sur l'Observatoire, sur les collèges et sur le Panthéon.

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