LA CHAMBRE D EMILIA
SEXTUS POMPÉE, ÉMILIA POMPÉE, entrant par la fenêtre.
Quel orage, ma chère âme! J'ai cru que les cieux allaient se fondre sur ma tête.
ÉMILIA
Que toutes les essences du gynécée d'Émilia remplacent sur ta chevelure la froide pluie... Que tout mon amour te console de tes peines !
POMPÉE
Que tu es belle, que tu es grande, Émilia! Je n'ai vu qu'en Espagne des femmes qui te ressemblaient; brunes, sveltes comme toi; semblables à des guerrières divines, comme
toi... Oh! que je voudrais te voir un casque sur la tête! comme ces beaux cheveux noirs retomberaient avec grâce sous la coiffure d'acier ! . . . — et comme ces grands yeux étincelleraient au soleil, dans la mêlée orageuse ! . ..
ÉMILIA
Ah ! Sextus... Toujours la guerre ! . . . J'aime tant la paix ! Tu as soupe ce soir chez Lépidus avec le dictateur?... Êtes. vous réconciliés?
POMPÉE
Étions-nous ennemis?... Je l'oublie en te voyant, et c'est là mon crime...
ÉMILIA
Fassent les bonnes divinités que ta grande âme soit toujours apaisée comme la voilà !
POMPÉE
Mon âme a toute l'amertume et toute la colère de la mer, mais tu es l'étoile pacifique et souriante. Laisse-moi poser sur ton front ces deux branches de myrte que voici près de ta fenêtre, Emilia mea. Comme te voilà majestueuse! **; ressembles à la muse de la poésie. — Oh ! c'est que tes paroles sont plus harmonieuses que tous les chants des poètes grecs et que la mélodie des cithares de l'Orient. Dis-moi comment tu as pu discipliner mon naturel impétueux?... Es-tu une magicienne de Thessalie? Es-tu une nymphe de l'île de Circé ?... Es-tu Minerve la Sagesse? Mais je suis bien fou ! Tu es Émilia, la merveilleuse patricienne. Je sais de jeunes sénateurs qui ont de grands domaines et qui soupirent à ta porte...
EMILIA 7Ao
ÉMILIA
Et moi, je sais une Romaine qui soupire assise aux genoux d'un jeune Romain ruiné...
POMPÉE
Va, l'étoile des Pompée peut être nébuleuse pour un temps, mais éteinte, jamais... Quand je songe que ma maison et mes jardins sont au pouvoir de quelques centurions! Oh! la journée de Pharsale!... — On dit pourtant qu'il y a des dieux !... — Pompée était un si grand capitaine!... — Et puis, aller mourir en Egypte, assassiné par un roi, par un courtisan de César... Émilia! Émilia!... sans toi, peutêtre, tout serait vengé.
ÉMILIA
Que mes larmes effacent cette triste page de l'histoire du dictateur.
POMPÉE
Jamais ! Romaine, jamais ! Ma haine est vivante comme l'aigle au plus haut des cieux .
ÉMILIA
L'aigle de Jupiter lui-même s'apaise et retient ses foudres.
POMPÉE
Les miennes tomberont tôt on tard.
ÉMILIA
Alors je mourrai... Et mon ombre pâle ira pleurant autour des monuments.
POMPÉE
Toi, mourir, Émilia!... c'est une pensée plus horrible encore que le souvenir de ce qui a été. . .
EMILIA
Ah ! Pompée, jure-moi du moins que tu ne conspireras jamais avec les ennemis de César. Tu vas mêle jurer, n'est ce pas, ô Sextus, ami de mon cœur?... Ceux de ta race ont toujours tiré l'épée devant les légions, au champ de bataille, en face du grand soleil... Le poison et le poignard sont furtifs comme le serpent. . . — Jure-moi de fuir les conjurés en toute occasion.
Oui, je jure la guerre à César ou à ses héritiers, quand les temps seront venus...
ÉMILIA
Et de ne conspirer jamais, tu le jures?...
POMPÉE
Ce matin même j?ai refusé mon nom et mon bras aux conjurés...
ÉMILIA
Dieux immortels ! . . . on veut donc tuer César ! . , .
POMPÉE
Dieux infernaux ! il vaudrait mieux que je n'eusse jamais vu cette femme ! . . .
ÉMILIA
Mais quel bruit se fait entendre dans l'escalier secret qui i conduit aux chambres de Calpurnie?... — Justes cieux ! c'est ma mère, c'est Calpurnie qui monte... Sextus, au nom de ton père, cache-toi derrière ces voiles au fond du gynécée.
(il so cache.)
EMILIA